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12/04/2013

filles en collant

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« des écolières en collant
assises sur les bancs de l'arrêt d'autobus
comme si elles étaient déjà fatiguées à 13 ans
avec leur rouge à lèvres framboise.
il fait chaud
et la journée à l'école a été
ennuyeuse, et rentrer à la maison
l'est aussi, et
je conduis ma voiture
en reluquant leurs jambes que le soleil
réchauffe.
leurs regards semblent
lointains -
on les a mises en garde
contre les vieux étalons
excités et impitoyables ; et elles ne sont pas
prêtes
à se donner comme ça.
et pourtant elles s'ennuient
à attendre des dizaines de minutes
sur les bancs et des années entières
dans la maison de leurs parents, et les livres
qu'elles
transportent les ennuient, et la bouffe
qu'elles absorbent les ennuie, et même
les vieux étalons impitoyables et excités
les ennuient.

les filles en collant attendent,
elles attendent que leur temps
vienne, et alors elles bougeront
et partiront à la conquête du monde.

je leur tourne autour dans ma voiture
lorgnant leurs jambes
acceptant avec joie de n'être jamais
partie intégrante de leur paradis ni
de leur enfer. n'empêche ce rouge
écarlate sur ces bouches désabusées
et qui attendent, ah! ce serait si gentil de
les embrasser une fois seulement à tour de
rôle, à fond,
puis de s'en aller.
mais c'est le bus qui les emportera
le premier. »

Charles Bukowski, L'amour est un chien de l'enfer

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11/04/2013

Ces ministres qui tombent ou démissionnent les uns après les autres

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« Mercredi 7 février 1934

Je suis au septième ciel, j’ai l’esprit réveillé, excité, plein de curiosité et d’attente. Si je n’avais pas ma famille de bêtes, j’irais voir de près. Ces signes avant-coureurs de la révolution, ces ruées de manifestants et de forces policières les unes contre les autres, ces rondes (toute la journée d’aujourd’hui) de pelotons de garde mobile montée conduite par des agents cyclistes, les agents remplacés dans les rues par des garde mobiles casqués, des députés obligés de se faire protéger dans l’enceinte des lois contre ceux qui les y ont envoyés, ces ministres qui tombent ou démissionnent les uns après les autres, tout ce qu’on devine de saletés, de canailleries, de trafics, de dilapidations, d’escroqueries au détriment du pays et des citoyens, tout ce qui sent et présage la fin d’un régime, presque d’une société. Je n’ai qu’un mot : je jouis de tout mon esprit. »

Paul Léautaud, Journal littéraire

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10/04/2013

Le rêve du socialisme...

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« Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme dans les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dîner et faisant sous elle ? »

Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet, 3 mars 1854

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C'est ainsi que la femme fut créée...

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« C'est ainsi que la femme fut créée.
Pour que les ténèbres soient plus douces que la lumière.
Pour que le creux soit plus vrai que l'éminence.
Pour que l'énigme soit plus belle que l'élucidation.
Pour que le jour qu'elle donne et la volupté qu'elle répand soient des mêmes noces englouties qui réunissent le corps fécond et la chair dévergondée.
Pour que l'homme, quand il lui fait l'amour, se sente ce nomade singulier qu'orientent les appels au vertige, tandis que l'égare le dérèglement des astres. »

Marcel Moreau, Tectonique de la femme

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09/04/2013

C'est l'entrée d'un pays qui commence par l'abîme...

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« Femme, soeur, amie, amante, prêtresse, pécheresse,
j'ai appris de ton ventre plus que ne m'enseignèrent les livres.
Femme, soeur, amie, amante, prêtresse, pécheresse, agnelle, louve, succube, garce, grâce, FOLLE, j'ai noyé dans ton ventre plus de raison que ne s'en vidait mon esprit.
Mais, Femme unique,
jamais, au grand jamais, je ne pourrais jurer, sur ton ventre, à sa source, que je sais où je vais lorsque je vais en lui.
Ceci n'est pas tout-à-fait un sexe.
C'est l'entrée d'un pays qui commence par l'abîme.
Ceci n'est pas tout-à-fait une fissure.
C'est, balbutiée, la promesse d'une béance.
Ceci n'est pas tout-à-fait la naissance du désir.
C'en est la convocation, nocturne, moite, grondante, interlope.
Enfin, ceci n'est pas tout-à-fait la femme que l'on connaît.
C'est, par dessus sa feinte tranquillité de dormeuse, le sillon insomniaque de ses sens.
C'en est l'histoire immémoriale, ramassée dans un bras du fleuve Amazone. »

Marcel Moreau, Tectonique de la femme


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Supplique à une jeune passante

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« Fille en short, qui ronges tes ongles en tortillant du cul,
les garçons te regardent -
tu as plus d’importance, semble-t-il,
que Gaughin ou Brahma ou Balzac,
plus, en tout cas, que les crânes qui nagent à nos pieds,
ta démarche hautaine brise la tour Eiffel,
fait tourner les têtes des vieux vendeurs de journaux à la sexualité
éteinte depuis longtemps ;
tes bêtises réfrénées, ta danse de l’idiote,
tes grimaces délicieuses – ne lave jamais tes sous-vêtements
sales, ne chasse jamais tes actes d’amour
à travers les allées résidentielles -

ne nous gâche pas ça
en accumulant kilos et fatigue,
en acceptant la télévision et un mari gnangan ;
n’abandonne jamais ce déhanchement maladroit et inepte
pour arroser la pelouse le samedi -
ne nous renvoie pas à Balzac ou à l’introspection
ou à Paris
ou au vin, ne nous renvoie pas
à l’incubation de nos doutes ou au souvenir
du frétillement de la mort, salope, affole-nous d’amour
et de faim, garde les requins, les requins sanglants
loin du coeur. »

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines

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Une écriture qui supporte l'infini

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« Une écriture qui supporte l'infini,
les crevasses qui s'étoilent comme le pollen,
la lecture sans pitié des dieux,
la lecture illettrée du désert.

Une écriture qui résiste
à l'intempérie totale.
Une écriture qui puisse se lire
jusque dans la mort. »

Roberto Juarroz, Onzième poésie verticale

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08/04/2013

Ne rien enfreindre, c’est être mort

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« Vivre c’est être en infraction.
A une règle ou à une autre règle.
Il n’y a pas d’alternatives :
ne rien enfreindre, c’est être mort.

La réalité est infraction.
L’irréalité l’est aussi.
Et entre les deux flux un fleuve de miroirs
qui ne figure sur aucune carte.

Dans ce fleuve toutes les règles se diluent,
toute infraction devient un autre miroir. »

Roberto Juarroz, Quatorzième poésie verticale

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07/04/2013

Crever de satisfaction toutes les trois minutes !

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« Lundi 23 janvier 1989. – J’apprends autour de midi qu’à l’instant même où je me suis réveillé ce matin (10 h 13), Salvador Dali est mort ! II fait très beau et le vieux Dali est mort. 84 ans… II en faisait 153... Encore un qui s’est régalé toute sa vie ! Ça rend moins triste sa mort, même si elle réduit un peu les défis que lui a lancés Salvador... II faut faire attention quand on est vivant : trop délirer sur la mort, ne parler que de ça, spéculer, anticiper, extrapoler dessus peut nuire à sa vie, une fois la mort venue. Dali a tellement travaillé sur la mort de son vivant, espérant qu’au dernier moment, "ça s’arrangerait", qu’aujourd’hui où il est mort comme tout le monde (sic !), tout ce qu’il a dit de génial sur et contre la mort est un peu caduc. Les médias sortent leurs clichés tout prêts et moqueurs sur ce surhomme qui les a tant "crétinisés". Il y a déjà une chaîne de télé qui a proposé un sondage: "Selon vous, Dali est-il immortel ?" C’est le populo français qui va donner son visa à un tel artiste pour le paradis ou non !!! Aberrante fin de siècle... Dali a bien fait de vivre au début. Je l’envie. Pour nous, la génération qui "monte", un sort pire-que la mort nous attend.

Pauvre Dali ! II n’était pas beau à voir depuis son incendie (il avait pris feu comme une de ses girafes) de 1984. Sonde narinale, yeux de poisson mort, lèvre molle comme une montre, moustache à la Meissonier, le tout sur fauteuil roulant. La vie, toujours secrète, l’a fini sous la tente à oxygène. Va-t-on l’hiberner ? Le congeler dans un bain d’azote liquide ! II en avait assez rêvé ! Finalement, on va l’enterrer sous la coupole de son musée à Figueras : le cadavre exquis devrait tenir trois cents ans, près du palmier de verre, des vénus à tiroirs et des fourches coquines … Quel bric-à-brac! Le crétinisateur catalan en a foutu partout : des homards-téléphones, des béquilles, des avions de viande, des brouettes contorsionnées, des omelettes écrasées, des côtelettes crue, des choux-fleurs, des ânes pourris, des éléphants à pattes de girafes (comme dans les fabuleuses Tentations de saint Antoine), des pianos à queue mous, des femmes-voiliers et des centaures marsupiaux !... Et pourtant tout ça a du sens. Le pain, par exemple, Dali l’a très bien utilisé dans ses échos eucharistiques permanents : celui avec lequel il a débarqué à New York (une baguette de plusieurs mètres de long) est comme sa croix sur l’épaule et son tableau de 1932 représentant un Pain français moyen avec deux œufs sur le plat sans le plat, à cheval essayant de sodomiser une mie de pain portugaise va très loin...

Tout le monde se demandait quel était le rapport entre "La Dentellière" de Vermeer et le rhinocéros François du zoo de Vincennes devant lequel Dali vient copier le chef-d’œuvre flamand... En dehors de sa composition en diagonale, que Dali a vue tout de suite et qu’il redécompose en cornes de rhinocéros, ce que Dali n’a pas vu et qu’il est le seul à avoir dit qu’il n’avait pas vu, c’est l’aiguille de la dentellière ! En effet le génie de Vermeer, c’est de concentrer toute la présence de sa dentellière sur un travail dont il omet exprès de peindre l’instrument ! Toute la "musique" de ce tableau tourne autour de ce saphir invisible ! Cette aiguille qu’on ne voit pas, Dali la retrouve dans la corne du rhinocéros. C’est la corne (aphrodisiaque, etc.) de François qui devient l’aiguille agrandie qui manque au Vermeer. Sans le rhinocéros qui nous restitue son aiguille, on ne peut plus supporter de regarder "La Dentellière" : voilà sa conclusion. Rien d’absurde ni de surréaliste là-dedans. Je pourrais citer cent autres exemples du non-n’importe quoi dalinien...

Faire de la gare de Perpignan le centre du monde c’est pour Dali élire un lieu banal et le décrypter comme on décrypte une devinette d’Épinal ou un Jeu des sept erreurs, jusqu’à découvrir des richesses métaphysiques et pourquoi pas mystiques. C’est une opération du plus grand sérieux que Villiers de l’Isle Adam, avec ses intersignes, Bloy avec ses lieux communs et Raymond Roussel avec ses étiquettes de bouteilles d’Évian avaient déjà accomplie à leur façon... La subversion ce n’est pas seulement faire du beau avec du laid comme les contemporains de Dali s’y employèrent : c’est de trouver une âme à ce qui n’en a pas... Traquer le réel dans sa "rayonnante objectivité" a permis à Dali de découvrir que l’univers était limité mais d’un seul côté. Pour lui, tout commence à la gare de Perpignan : c’est là que Dali ressent la courbure de l’espace, comme, d’ailleurs, il a ressenti avant de mourir que le temps était si courbe qu’on devrait logiquement se souvenir du futur... Logiquement, voilà le fin mot de Salvador Dali. Lorsqu’il fait prendre toutes les mesures possibles de la gare, de ses guichets, de ses voies de ses affiches d’horaires, ce n’est pas gratuitement délirant, bien sûr... C’est un combat ! C’est "la guerre de Perpignan" comme l’ ont coquillé les typos dans un de ses livres… Peut-être 1a mort de Dali va-t-elle effacer pour mieux le faire apparaître (comme dans ses images invisibles) le personnage du "Avida Dollars" rouleur d’yeux, de r, et de bourgeois dans la farine, brandisseur de cannes, croqueur de chocolat Lanvin, bambocheur de noubas franquistes à l’hôtel Meurice, à genoux devant sa Gala imbandante ? J’en doute. Il en a trop fait dans ce sens : ses faiblesses, au contraire, vont ressortir d’autant plus fort qu’il est vraiment mort. D’ailleurs, par rapport aux excentricités de Dali, je trouve que la nécrologie se met bien timidement en route sur toutes les ondes...

Pour les journalistes, Dali faisait un numéro entre Groucho Marx et le Henri IV de Pirandello, mais on sait (et Paudras, qui est allé le voir à Cadaquès à la fin des années 50, me l’a souvent dit) que le Dali intime n’était évidemment pas plus puant que Miles Davis ou une autre star terrorisante de l’Art. Il travaillait sa paranoïa, c’est tout. Comme tous les artistes, d’ailleurs... Après c’est une histoire d’extase, de technique extatique.

Toutes ses madones corpusculaires et ses vierges explosives, ses anges nucléaires et ses visages de saints désintégrés dans les sphères par myriades de particules le démontrent assez...

Dali excellait dans l’extase. Quand on lui demandait ce qu’il y avait de plus important dans la vie, il répondait : "Crever de satisfaction toutes les trois minutes !" Très précisément (j’ai toujours adoré la précision de Dali dans ses interventions télévisées ou écrites), il a exprimé sa pratique de la déception comme orgasme... L’échec est pour lui jubilatoire, le miracle du sabotage le fait pleurer de joie... Qu’est-ce que je pourrais trouver à redire moi qui ai fait ça toute ma vie ! Le vrai triomphe, c’est le désastre. Dali adore inverser au dernier moment la puissance du moteur érotique : il imagine des combinaisons raffinées, suaves, et met en branle son "désir ardent que rien n’arrive"... Il exulte sous "le recroquevillement glacé" et "l’annonciation stupéfiante"...

Bien sûr, Dali se compare à Hitler qui a lui aussi organisé sa catastrophe : pour lui, Hitler était avant tout un maso qui souhaitait l’abîme : "Il a cherché l’orgasme suprême dans la colossale faillite. Le doigt sur la gâchette, il a dû partir en pleine jouissance : il en avait pour son argent." Ces cons de surréalistes ont fait des grimaces de saintes-nitouches en entendant les dalineries si drôles ! Qui a moins d’humour qu’un surréaliste ? Choqués comme des vierges de la "vérité de l’homme", ces bourgeois coincés moralisateurs staliniens (pour Dali, Staline est un forgeron) n’ont su que vilipender Dali parce qu’il se servait d’Hitler comme métaphore sexuelle (quatre couilles et six prépuces) et de Lénine comme apparition sur les touches d’un piano ou en porte-jarretelles avec une longue fesse molle soutenue par une béquille !...

Dali a dit et redit qu’il n’a vu chez ces misérables avortons d’André Breton que de petits idéologues prétentieux obéissant à des motivations qui n’avaient rien à voir avec la politique... Je retrouve cette page impeccable tirée des mémoires de Salvador et que je devrais distribuer comme tract au Tout-Paris qui me fait chier, moi, depuis trop longtemps sur ces questions-là :

"La politique me paraît être un cancer qui ronge la poésie. J’ai vu bien de mes amis se dissoudre dans l’action politique et y perdre leur âme en voulant la gagner. Le social, l’économie me paraissent dérisoires, vains et surtout faux – une science inexacte par excellence ; un miroir aux alouettes pour piéger dans des contradictions inextricables les artistes, les intellectuels, c’est-a-dire les plus mal armés pour résister aux appels aux sentiments. On veut les mobiliser pour défendre des causes qui, de toute façon, trouveront leur solution par le jeu naturel des forces de l’histoire et où l’intelligence n’a qu’une place infime. La poésie et l’art sont les grands sacrifiés de l’événement historique. Ne pas s’en mêler me paraît être la seule méthode d’action et d’autodéfense efficace. La seule honnêteté par rapport à cette poésie que l’on porte en soi comme une flamme rare et délicate."

Ça c’est pensé ! Et vécu ! Et bien dit ! Je suis conscient qu’un discours si clair et vrai, si naturel pour un artiste apparaîtrait, plus de cinquante ans après, comme tout autant scandaleux !… Où est la provocation ? Il n’y a que des curetons ideologistes partout pour freiner un type qui a autre chose en tête que d’essayer de "changer la société". Et si on juge les moyens de Dali puérils, qu’on fasse mieux ! Qu’on fasse mieux que d’aligner sur une table des encriers avec un porte-plume dedans, alternés avec des œufs au plat (un encrier, un œuf, un encrier, un œuf, un encrier, jusqu’au dernier œuf avec planté dedans... un porte-plume) ! Qu’on fasse mieux que de prendre les lèvres de Mae West pour en faire un canapé rouge ! Qu’on fasse mieux que de mélanger les faces de Marilyn Monroe et de Mao Tsé-toung ! Qu’on fasse mieux que de peindre des natures mortes aux objets vivants, des crânes en forme de femmes nues ou qui se terminent en pianos s’envolant, des aréoles en forme d’escargots, des palanquins d’éléphants en obélisques, des cadillac habillées en robes de soirée et des chiens dormant sous la peau de la mer !... Autant d’images qu’on ne peut pas oublier et qui sont sorties de ce cerveau irrespectueux de Dali, l’immoral adorateur de l’or et de la merde (pour lui, les vraies couleurs nobles sont celles de l’excrément : d’ailleurs, à la cour de France, paraît-il, on analysait les nuances du caca du roi Louis XIV pour en tirer les couleurs de la mode vestimentaire de tous les courtisans) !... C’est facile de dire que c’est facile à dire !

Mon combat (comme dirait l’ "idole" de Dali féminisée wagnériennement par la bretelle de sa tunique de cuir qui sangle sa chair "plus divine que celle d’une femme à la peau blanchissime"), c’est de revaloriser absolument l’art, la métaphysique et la mystique contre la prédominance disproportionnée à mon époque (et aussi à celle de Dali) du social, du politique et du moral. Est-ce clair ? Les esprits faits pour tirer les conséquences poétiques des réalités de l’univers ne doivent pas être entravés par l’idéologie omnipotente ; nous devons résister au faux sérieux du prétendu réel exacerbé par la propagande des cuistres moralisateurs !

Dali ne disait presque jamais de conneries. Quand il affirmait qu’il était un génie, tout le monde se foutait de sa gueule, mais quand il disait en même temps qu’il était un mauvais peintre, personne ne le croyait ! Pourtant, c’était la vérité ! La petite bourgeoisie des amateurs d’art est si bête qu’elle ne peut pas concevoir un génie authentique qui soit un artiste médiocre. Lucide sur lui-même, Salvador avait toujours raison. Il avait suffisamment compris Vélasquez et Vermeer pour savoir que sa peinture d’imitation classique (mais aussi maladroite dans son fantasme antimoderniste que celle de Chirico) ne tenait pas le coup picturalement. A part l’année 33 – indiscutablement sa meilleure époque (je les ai bien regardées), les toiles de Dali sont très mauvaises. La technique fait illusion, mais on est sans arrêt dans le "bien peint", les glacés et les léchés. Dali admirait – comme Picasso - la technique de Juan Gris, l’Espagnol n°1, et savait donc que la sienne était rudimentaire dans sa "perfection" pompière. En deux touches, Gris écrasait tout le monde sans faire du sous-Raphaël, et quelles compositions ! Autant Dali voyait ce qu’il y a de surestimé chez Cézanne ("ce peintre qui toute sa vie a cru peindre des pommes concaves et qui a peint des pommes convexes"), autant il savait que ses fameux cinquante secrets pour peindre (j’ai lu et relu ce livre dès 1977) ne servaient à rien quand on n’est pas doué. Car Dali n’était pas doué, ni en dessin, ni en peinture. En revanche, quelle génialité permanente dans l’automanipulation des fantasmes et des clichés ! Imagier de génie qui sait parfaitement ce qu’il a fait, Dali n’a cessé d’inventer des mythes d’une intelligence d’échos extraordinaires. Je ne parle même pas de sa puissance de show-man ! La mythification de l’Angélus de Millet par exemple, au Vingtième Siècle, ce n’est pas rien. Transformer ces deux paysans peints par un "calendriériste" en moment mystique hallucinatoire qui les fait se retrouver en ruines monumentales au crépuscule (Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet) ou bien en saints "couvant" un piano à queue ou un christ perpignanesque ou encore en couple de galets géants mous et troués comme dans l’extraordinaire Angélus architectonique de Millet et bien sûr dans toute la série des illustrations des Chants de Maldoror (milletiser Lautréamont béquilles à l’appui), quelles trouvailles !

À propos d’illustrations, celles que je ne connais pas sont les dessins de Dali d’après les poèmes de Mao Tsé-toung ! J’aimerais voir ça ! Après les Don Quichotte tachistes à l’arquebuse (sic !), après les gluantes aquarelles pâles pour La Divine Comédie et Les Métamorphoses érotiques où Dali relie le croquis didactiques de planches d’histoire naturelle pour en faire des scène zoologico-pornos très années 30...

Le grand livre dalinien, c’est bien sûr le Dali de Draeger (de mai 68 !), énorme et lourd, et doré comme une boîte de chocolats... Je le ressors ce matin … Royal ! J’ai eu ça pour un Noël, gosse. Il me tombe en lambeaux depuis : la colle a fondu, mollement : les pages s’arrachent quand on les tourne mais quel monument ! Les images (je ne pourrai jamais appeler ça de la peinture) sont classées par thèmes : la guerre, le paysage, Gala, le mysticisme, l’espace-temps, Oneros, vers un classicisme impérial... Dali regarde en gros plan des herbages de Meissonier pour prouver que c’est mieux que Pollock et il "barbouille" une bagarre d’Arabes au blanc de zinc pour prouver que Dali est encore meilleur que ces deux peintres-là (ce tableau m’avait impressionné quand j’avais douze ans) !

Le grand format du livre et les agrandissements de détails donnent de l’air à certains tableaux réussis (Construction molle avec des haricots bouillis), mais remettent les autres au niveau des pompiérités qu’ils sont (Bataille de Tétouan Galacidallahcidesoxyribonucléique, Léda Atomica et autres Cène nulles)... Heureusement, il y a d’autres images intenses de Dali. C’est sa force de mauvais peintre génial. Autoportrait mou avec du bacon grillé, le Crâne athmosphérique sodomisant un piano à queue, le Christ de saint Jean de la Croix plongée (vu de Dieu !), La Danse, Le Navire, Le Sommeil (qui vaut surtout par le couple de baiseurs dans les cratères de la lune...), le Pain anthropomorphe (avec selle en montre molle et encrier sur la "croupe"), l’extraordinaire Jeune vierge sodomisée par les cornes de sa propre chasteté (qui n’est pas pour rien dans mon goût de prendre une femme par-derrière et dont les cuisses de rhinocéros autobranleuses ont excité ma puberté...), et bien sûr La Pêche au thon que j’ai vu – avec Andréa de Bocumar,- à la Fondation Ricard en 68 ! Oui ! C’est même le premier tableau que j’aie vu en vrai dans ma vie. Le Zanine jouait chez Suzy (sic !), une boîte de Bandol. On allait à la plage avec le père Sardou (Fernand) – j’ignorais à l’époque qu’il avait tourné avec Clouzot dans "Les Espions" – et un jour on est allés voir "La Pêche au thon" que Dali avait à peine terminée (elle n’était pas encore sèche). Je me souviens de la lactescence azurée et phosphorescente de sa mer en bulles qui de bleue devenait rouge sang ! Comme c’est une grande toile et que j’étais petit, j’ai eu un grand choc : les pêcheurs nus, les sardines filantes, le couteau central, le play-boy en marcel devant et l’œil, l’œil du thon de gauche, je le revois encore... Toute ma poissonnerie vient de là, de cet œil de Caïn thon !...

Et puis, Dali, quel écrivain sans écriture ! Exactement comme ses œufs sur le plat sans le plat. Ses mots hélas réorthographiés par Michel Déon sont toujours justes, leur son jaune dégouline dans le sens du blanc. Ce serait parfait de lire Dali dans le sabir charabiatesque onomatopéique avec lequel il illustre la langue française... Tant pis, les deux livres de Dali – trois avec celui de Pauwels, "Les Passions selon Dali" (de loin meilleur que les autres monologues retranscrits par André Parinaud ou Alain Bosquet) – sont miraculeux de vérité et de drôlerie. C’est toujours La Vie secrète de Salvador Dali et le Journal d’un génie que je cite avec l’Autobiographie de Powys et l’ "Ecce Homo" de Nietzsche quand on me demande un conseil de lecture sur un homme qui a écrit sur lui-même. Ni écrivain ni philosophe, Dali tient le coup. C’est là-dedans qu’il explose d’idées et d’anecdotes, de partis pris et de fantasmes tous plus hilarants et cohérents les uns que les autres. S’il attaque, en vrac, Montaigne, Braque, Sartre, Le Corbusier, Bernard Buffet ("à peine laid "), Calder ("la moindre des choses qu’on puisse demander à une sculpture, c’est de ne pas bouger !"), Pollock ("le Marseillais de l’Abstrait"), Turner ("le plus mauvais peintre du monde"), Matisse (qui était réduit par Dali au bouton de sa braguette apparaissant sur une photo où ils étaient ensemble), ou Cézanne qui est allé chercher un dessinateur conventionnel à Aix pour "immortaliser" sa mère morte parce qu’il ne savait pas la dessiner, – c’est pour défendre avec autant de mauvaise foi Federico Garcia Lorca qui mimait si bien sa mort, Guillaume Tell, le marquis de Sade, Lautréamont, Gustave Moreau, Seurat, de Kooning, Duchamp, Gaudi, Raphaël, Picasso et, plus étonnant, deux de mes dieux de toujours, Harry Langdon ("supérieur à la musique") et Harpo Marx à qui il rêvait de faire jouer Néron dans un film... Même quand il note injustement les "cocus du vieil art moderne", Dali décoche toujours des flèches vraies. Il a raison : c’est ce qu’on se dit en lisant La Vie secrète, ce chef-d’œuvre que je relirais bien pour la vingt-septième fois aujourd’hui afin d’accompagner Dali dans la nouvelle de sa mort, si j’en avais le courage... »

Marc-Edouard Nabe, Journal Intime – Tome IV – Kamikaze

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06/04/2013

Peut-on aimer tous les hommes sans exception, tous ses semblables ?

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« Peut-on aimer tous les hommes sans exception, tous ses semblables ? Voilà une question que je me suis souvent posée. Certainement non ; c'est même contre nature. L'amour de l'humanité est une abstraction à travers laquelle on n'aime guère que soi. »

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, L'Idiot

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05/04/2013

J'ai quarante ans vécu

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« J'ai quarante ans vécu dans tes molles entraves
Sournoise liberté.
Pour des chambres d'hôtel je prenais les épaves
Où j'étais emporté.

Mes amis flagellés par de froides écumes
Sont tous tombés à l'eau.
Je regarde la mer (et loin d'où nous vécûmes)
Autour de mon îlot.

Je les irai sous peu rejoindre dans les chambres
D'un Terminus-Hôtel.
Car l'espace étoilé qui simule mes membres
Risque d'être immortel. »

Jean Cocteau, Clair-Obscur

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Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle

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« Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle.
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
Il te faut chaque jour un coeur au râtelier.
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté,
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.

Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !
Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
Comment n'as-tu pas honte et comment n'as-tu pas
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?
La grandeur de ce mal où tu te crois savante
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,
Quand la nature, grande en ses desseins cachés
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
— De toi, vil animal, — pour pétrir un génie?

Ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie ! »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

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04/04/2013

La plus difficile des réalisations : soi-même...

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« La plus difficile des réalisations : soi-même. »

« Je ne m'explique pas, je m'obéis. »

« Toute expression, tout art est une indiscrétion que nous commettons envers nous-mêmes. »

« La vie la plus belle est celle que l'on passe à se créer soi-même, non à procréer. »

« De mauvaise compagnie pour eux-mêmes, ils recherchent autrui. »

« Ne point suivre ceux qui s'arrêtent à nous, ni les conduire ! »

« N'oser critiquer que ce qu'on admire. »

« S'ils n'étaient que libres penseurs, mais ils sont libres parleurs ! »

« J'aurais dû choisir un jour de carnaval pour voir la vie : plus je regarde de visages, plus j'aime les masques. »

« La délicatesse : cette aristocratie de la force... Qu'ils doivent en manquer ceux qui la nomment impuissance ! »

Natalie Clifford-Barney, Éparpillements

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03/04/2013

Parler comme le vulgaire, mais penser comme les sages

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« Parler comme le vulgaire, mais penser comme les sages.

Vouloir aller contre le courant, c’est une chose où il est aussi impossible de réussir qu’il est aisé de s’exposer au danger ; il n’y a qu’un Socrate qui le pût entreprendre. La contradiction passe pour une offense, parce que c’est condamner le jugement d’autrui. Les mécontents se multiplient, tantôt à cause de la chose que l’on censure, tantôt à cause des partisans qu’elle avait. La vérité est connue de très peu de gens, les fausses opinions sont reçues de tout le reste du monde. Il ne faut pas juger d’un sage par les choses qu’il dit, attendu qu’alors il ne parle que par emprunt, c’est-à-dire par la voix commune, quoique son sentiment démente cette voix. Le sage évite autant d’être contredit que de contredire. Plus son jugement le porte à la censure, et plus il se garde de la publier. L’opinion est libre, elle ne peut ni ne doit être violentée. Le sage se retire dans le sanctuaire de son silence ; et, s’il se communique quelquefois, ce n’est qu’à peu de gens, et toujours à d’autres sages. »

Baltasar Gracián, L'Homme de Cour


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02/04/2013

L'anarque doit se garder de penser en progressiste

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« L'anarque peut vivre dans la solitude ; l'anarchiste est un être social, et contraint de chercher des compagnons.



Etant anarque, je suis résolu à ne me laisser captiver par rien, à ne rien prendre au sérieux, en dernière analyse... non, certes, à la manière des nihilistes, mais plutôt en enfant perdu, qui, dans le no man's land d'entre les lignes des marées, ouvre l'oeil et l'oreille.



C'est le rôle de l'anarque que de rester libre de tout engagement, mais capable de se tourner de n'importe quel côté.



Le trait propre qui fait de moi un anarque, c'est que je vis dans un monde que, "en dernière analyse", je ne prends pas au sérieux.



Pour l'anarque, les choses ne changent guère lorsqu'il se dépouille d'un uniforme qu'il considérait en partie comme une souquenille de fou, en partie comme un vêtement de camouflage. Il dissimule sa liberté intérieure, qu'il objectivera à l'occasion de tels passages. C'est ce qui le distingue de l'anarchiste qui, objectivement dépourvu de toute liberté, est pris d'une crise de folie furieuse, jusqu'au moment où on lui passe une camisole de force plus sérieuse.



Ce qui d'ailleurs me frappe, chez nos professeurs, c'est qu'ils pérorent d'abondance contre l'Etat et l'ordre, pour briller devant les étudiants, tout en attendant du même Etat qu'il leur verse ponctuellement leur traitement, leur pension et leurs allocations familiales, et qu'à cet égard du moins ils sont encore amis de l'ordre.



Le libéral est mécontent de tout régime; l'anarque en traverse la série, si possible sans jamais se cogner, comme il ferait d'une colonnade. C'est la  bonne recette pour qui s'intéresse à l'essence du monde plutôt qu'à ses apparences - le philosophe, l'artiste, le croyant.



Quand la société oblige l'anarque à entrer dans un conflit auquel il est intérieurement indifférent, elle provoque ses contre-mesures. Il tentera de retourner le levier au moyen duquel elle le meut.



Si j'aime la liberté "par dessus tout", chaque engagement devient image, symbole. Ce qui touche à la différence entre le rebelle et le combattant pour la liberté; elle est de nature, non qualitative, mais essentielle. L'anarque est plus proche de l'être. Le partisan se meut à l'intérieur des fronts sociaux et nationaux, l'anarque se tient au-dehors. Il est vrai qu'il ne saurait se soustraire aux divisions entre partis, puisqu'il vit en société.



Je disais qu'il ne faut pas confondre rebelles et partisans; le partisan se bat en compagnie, le rebelle tout seul. D'autre part, il faut bien distinguer le rebelle de l'anarque, bien que l'un et l'autre soient parfois très semblables et à peine différents, d'un point de vue existentiel.

La distinction réside en ce que le rebelle a été banni de la société, tandis que l'anarque a banni la société de lui-même. Il est et reste son propre maître dans toutes circonstances.



Pour l'anarque [...] S'il prend ses distances à l'égard du pouvoir, celui d'un prince ou de la société, cela ne veut pas dire qu'il refuse de servir, quoiqu'il advienne. D'une manière générale, il ne sert pas plus mal que tous les autres, et parfois mieux encore, quand le jeu l'amuse. C'est seulement du serment, du sacrifice, du don suprême de soi qu'il s'abstient.



L'anarque est [...] le pendant du monarque : souverain, comme celui-ci, et plus libre, n'étant pas contraint au règne.



Le libéralisme est à la liberté ce que l'anarchisme est à l'anarchie.



L'illusion égalitaire des démagogues est encore plus dangereuse que la brutalité des traîneurs de sabres... pour l'anarque, constatation théorique,  puisqu'il les évite les uns et les autres.



L'anarque, ne reconnaissant aucun gouvernement, mais refusant aussi de se bercer, comme l'anarchiste, de songeries paradisiaques, possède, pour cette seule raison, un poste d'observateur neutre.



L'anarque pense de manière plus primitive ; il ne se laisse rien prendre de son bonheur. "Rends-toi toi-même heureux", c'est son principe fondamental, et sa réplique au "Connais-toi toi-même" du temple d'Apollon, à Delphes. Les deux maximes se complètent ; il nous faut connaître, et notre bonheur, et notre mesure.



Le monde est plus merveilleux que ne le représentent sciences et religions. L'art est seul à le soupçonner.



L'obligation scolaire est, en gros, un moyen de châtrer la force de la nature et d'amorcer l'exploitation. C'est tout aussi vrai du service militaire obligatoire, qui est apparu dans le même contexte. L'anarque le rejette, tout comme la vaccination obligatoire et les assurances, quelles qu'elles soient. Il prête serment, mais avec des restrictions mentales. Il n'est pas déserteur, mais réfractaire.



Qu'on lui impose le port d'une arme, il n'en sera pas plus digne de confiance, mais, tout au contraire, plus dangereux. La collectivité ne peut tirer que dans une direction, l'anarque dans tous les azimuts.



L'anarque [...] a le temps d'attendre. Il a son éthos propre, mais pas de morale. Il reconnaît le droit et non la loi; méprise les règlements. Dès que l'éthos descend au niveau des règlements et des commandements, c'est qu'il est déjà corrompu.



L'anarque n'en [la société] discerne pas seulement de prime abord l'imperfection : il en reconnaît la valeur, même avec cette réserve. L'Etat et la société lui répugnent plus ou moins, mais il peut se présenter des temps et des lieux où l'harmonie invisible transparaît dans l'harmonie visible. Ce qui se révèle avant tout dans l'oeuvre d'art. En pareil cas, on sert joyeusement.



L'égalisation et le culte des idées collectives n'excluent point le pouvoir de l'individu. Bien au contraire : c'est en lui que se concentrent les aspirations des multitudes comme au foyer d'un miroir concave.



Etant anarque, ne respectant, par conséquent, ni loi ni moeurs, je suis obligé envers moi-même de prendre les choses par leur racine. J'ai alors coutume de les scruter dans leurs contradictions, comme l'image et son reflet. L'un et l'autre sont imparfaits -en tentant de les faire coïncider, comme je m'y exerce chaque matin, j'attrape au vol un coin de réalité.



Non qu'en tant qu'anarque, je rejette à tout prix l'autorité. Bien au contraire : je suis en quête d'elle et me réserve, pour cette raison précise, le droit d'examen.

Je mentionne cette indifférence parce qu'elle éclaire la distance entre les positions : l'anarchiste, ennemi-né de l'autorité, s'y fracassera après l'avoir plus ou moins endommagée.
L'anarque, au contraire, s'est approprié l'autorité; il est souverain. De ce fait, il se comporte, envers l'Etat et la société, comme une puissance neutre. Ce qui s'y passe peut lui plaire, lui déplaire, lui être indifférent. C'est là ce qui décide de sa conduite; il se garde d'investir des valeurs de sentiment. Chacun est au centre du monde, et c'est sa liberté absolue qui crée la distance où s'équilibrent le respect d'autrui et celui de soi-même.



Le bannissement se rattache à la société comme l'un des symptômes de son imperfection, dont l'anarque s'accommode tandis que l'anarchiste tente d'en venir à bout.



Nous frôlons ici une autre des dissemblances entre [l'anarque] et l'anarchiste : la relation à l'autorité, au pouvoir législateur.

L'anarchiste en est l'ennemi mortel, tandis que l'anarque n'en reconnaît pas la légitimité. Il ne cherche, ni à s'en emparer, ni à la renverser, ni à la  modifier - ses coups de butoir passent à côté de lui. C'est seulement des tourbillons provoqués par elle qu'il lui faut s'accommoder.


L'anarque n'est pas non plus un individualiste. Il ne veut s'exhiber, ni sous les oripeaux du "grand homme", ni sous ceux de l'esprit libre. Sa mesure lui suffit; la liberté n'est pas son but; elle est sa propriété. Il n'intervient ni en ennemi, ni en réformateur; dans les chaumières comme dans  les palais, on pourra s'entendre avec lui. La vie est trop courte et trop belle pour qu'on la sacrifie à des idées, bien qu'on puisse toujours éviter d'en être contaminé. Mais salut aux martyrs !



A première vue, l'anarque apparaît identique à l'anarchiste en ce qu'ils admettent, l'un comme l'autre, que l'homme est bon. La différence consiste en ceci : l'anarchiste le croit, l'anarque le concède. Donc, pour lui, c'est une hypothèse, pour l'anarchiste un axiome. Une hypothèse a besoin d'être vérifiée en chaque cas particulier; un axiome est inébranlable. Suivent alors les déceptions personnelles. C'est pourquoi l'histoire de l'anarchie est faite d'une série de scissions. Pour finir, l'individu reste seul, en désespéré.



Il n'y a pas plus à espérer de la société que de l'Etat. Le salut est dans l'individu.



L'idée fondamentale de Fourier est excellente : c'est que la création est mal fondue. Son erreur consiste à croire que ce défaut dans la coulée est réparable. Avant tout, l'anarque doit se garder de penser en progressiste. C'est la faute de l'anarchiste, en vertu de laquelle il lâche les rênes.



L'anarque peut rencontrer le monarque sans contrainte ; il se sent l'égal de tous, même parmi les rois. Cette humeur fondamentale se communique au souverain ; il sent qu'on le regarde sans préjugés. C'est ainsi que naît une bienveillance réciproque, favorable à l'entretien.


 Le capitalisme d'Etat est plus dangereux encore que le capitalisme privé, parce qu'il est directement lié avec le pouvoir politique. Seul, l'individu peut réussir à lui échapper, mais non l'association. C'est l'une des raisons qui font échouer l'anarchiste. »

Ernst Jünger, Eumeswill

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