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13/07/2012

Je suis un homme libre et j'ai besoin de ma liberté

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« Grands Dieux ! Que suis-je devenu ? Quel droit avez-vous, vous tous, d'encombrer ma vie, de me voler mon temps, de sonder mon âme, de sucer mes pensées, de m'avoir pour compagnon, pour confident, pour bureau d'information ? Pour quoi me prenez-vous ? Suis-je un amuseur stipendié, dont on exige tous les soirs qu'il joue une farce intellectuelle sous vos nez imbéciles ? Suis-je un esclave, acheté et dûment payé, pour ramper sur le ventre devant ces fainéants que vous êtes, et étendre à vos pieds tout ce que je fais et tout ce que je sais ? Suis-je une fille dans un bordel que l'on somme de retrousser ses jupes ou d'ôter sa chemise devant le premier homme en veston qui se présente ?
Je suis un homme qui voudrait vivre une vie héroïque et rendre le monde plus supportable à ses propres yeux. Si, dans quelque moment de faiblesse, de détente, de besoin, je lâche de la vapeur - un peu de colère brûlante dont la chaleur tombe avec les mots - rêve passionné, enveloppé des langes de l'image - eh! bien, prenez ou laissez... mais ne m'embêtez pas !

Je suis un homme libre - et j'ai besoin de ma liberté. J'ai besoin d'être seul. J'ai besoin de méditer ma honte et mon désespoir dans la retraite; j'ai besoin du soleil et du pavé des rues, sans compagnons, sans conversation, face à face avec moi-même, avec la musique de mon coeur pour toute compagnie... Que voulez-vous de moi ? Quand j'ai quelque chose à dire, je l'imprime. Quand j'ai quelque chose à donner, je le donne. Votre curiosité qui fourre son nez partout me fait lever le coeur. Vos compliments m'humilient. Votre thé m'empoisonne. Je ne dois rien à personne. Je veux être responsable devant Dieu seul... s'il existe ! »

Henry Miller, Tropique du Cancer

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11/07/2012

Les lâches sont au milieu...

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« Pourquoi le nier ? En 44, Vichy m’emmerde plus que jamais, mais les nazis sont devenus passionnants. J’ai pressenti la grandeur de la catastrophe allemande et les derniers efforts de son génie. A côté de cela nos mouvements de résistance m’ont paru mériter un simple paragraphe dans les manuels d’histoire. Je le voyais d’avance ce petit paragraphe, blanc et glacé, juste connu des bons élèves, comme celui qui relate la résistance du major Schlick en Bavière, sous Napoléon. Ayant donné un peu de moi-même à l’honneur et aux sentiments, quand tous les Français – persuadés de leur défaite- gardaient la queue basse, j’ai trouvé juste et raisonnable de faire quelque chose pour la partie adverse de mon cœur. Dès lors, les batailles allemandes m’ont donné les émotions d’usage.

Ensuite, j’ai vu la résistance sous un meilleur jour. Je les ai trouvé gentils, courageux, ces garçons. J’ai pensé que je n’avais pas eu de chance de tomber sur des résistants aussi doux que le groupe des Ternes. Avec des gens d’une autre espèce, j’aurais fait du bon travail. On en aurait descendu des salauds de miliciens : un vrai bonheur. J’ai repassé dans ma mémoire les gentilles paroles du petit Parreneuve : "Les lâches sont au milieu. Nous autres, comme nos ennemis, faisons tout pour la France. On n’a le droit que d’être milicien ou maquisard. Tous les autres pactisent, trahissent et survivent." »

Roger Nimier, Les épées

 

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10/07/2012

C’est le spectacle lui-même qui est devenu la meilleure des polices

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« Chaque époque a ses tabous et son idéologie dominante. Sous l’Ancien Régime, "l’Eglise catholique", aujourd’hui "son influence a bien pâli" (…) le dieu caché du temps présent : la nouvelle religion spectaculaire et festive, diffuse, fluide et totalisante, avec ses prêtres et ses dévots de la médiasphère et du show-business (…) de nouvelles hiérarchies sociales, des tabous d’un genre nouveau, un conformisme inédit, tout un système dans lequel les troubadours jouent désormais les premiers rôles (d’anesthésistes). Car ainsi que le note Jean-claude Michéa, "il serait temps de reconnaître enfin que de nos jours, c’est le spectacle lui-même qui est devenu la meilleure des polices". »

Jean-François Gayraud, Showbiz, people et corruption

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09/07/2012

C’est qu’on ne sait pas ce que c’est que l’homme médiocre

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« Dites dans un salon que tel homme célèbre est un homme médiocre, on s’étonnera ; on dira que vous êtes paradoxal. C’est qu’on ne sait pas ce que c’est que l’homme médiocre.

L’homme médiocre est-il sot, stupide, imbécile ? Pas le moins du monde. L’imbécile est à une extrémité du monde, l’homme de génie est à l’autre. L’homme médiocre est mitoyen. Je ne dis pas qu’il occupe le centre du monde intellectuel, cela serait tout autre chose ; il en occupe le milieu.

L’homme médiocre est-il donc celui qu’on appelle en philosophie, en politique, en littérature, un juste milieu ? Appartient-il nécessairement et certainement à cette opinion-là ?

Non pas encore.

Celui qui est juste-milieu le sait : il a l’intention de l’être. L’homme médiocre est juste-milieu sans le savoir. Il l’est par nature, et non par opinion ; par caractère, et non par accident. Qu’il soit violent, emporté, extrême ; qu’il s’éloigne autant que possible des opinions du juste- milieu, il sera médiocre. Il y aura de la médiocrité dans sa violence.

Le trait caractéristique, absolument caractéristique de l’homme médiocre, c’est sa déférence pour l’opinion publique. Il ne parle jamais, il répète toujours. Il juge un homme sur son âge, sa position, son succès, sa fortune. Il a le plus profond respect pour ceux qui sont connus, n’importe à quel titre, pour ceux qui ont beaucoup imprimé. Il ferait la cour à son plus cruel ennemi, si cet ennemi devenait célèbre ; mais il ferait peu de cas de son meilleur ami, si personne ne lui en faisait l’éloge. Il ne conçoit pas qu’un homme encore obscur, un homme pauvre, qu’on coudoie, qu’on traite sans façon, qu’on tutoie, puisse être un homme de génie.

Fussiez-vous le plus grand des hommes, il croira, s’il vous a connu enfant, vous faire trop d’honneur en vous comparant à Marmontel. Il n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations sont prudentes, ses enthousiasmes sont officiels. Il méprise ceux qui sont jeunes. Seulement, quand votre grandeur sera reconnue, il s’écriera : Je l’avais bien deviné ! Mais il ne dira jamais, devant l’aurore d’un homme encore ignoré : Voilà la gloire et l’avenir ! Celui qui peut dire à un travailleur inconnu : Mon enfant, tu es un homme de génie ! Celui- là mérite l’immortalité qu’il promet. Comprendre, c’est égaler, a dit Raphaël.

L’homme médiocre peut avoir telle ou telle aptitude spéciale : il peut avoir du talent. Mais l’intuition lui est interdite. Il n’a pas la seconde vue ; il ne l’aura jamais. Il peut apprendre : il ne peut pas deviner. Il admet quelquefois une idée, mais il ne la suit pas dans ses diverses applications ; et si vous la lui présentez, en termes différents, il ne la reconnaît plus : il la repousse.

Il admet quelquefois un principe; mais si vous arrivez aux conséquences de ce principe, il vous dira que vous exagérez.

Si le mot exagération n’existait pas, l’homme médiocre l’inventerait.

L’homme médiocre pense que le christianisme est une précaution utile, dont il serait imprudent de se passer. Néanmoins il le déteste intérieurement ; quelquefois aussi, il a pour lui un certain respect de convention, le même respect qu’il a pour les livres en vogue. Mais il a horreur du catholicisme : il le trouve exagéré : il aime bien mieux le protestantisme, qu’il croit modéré. Il est ami de tous les principes et de tous leurs contraires.

L’homme médiocre peut avoir de l’estime pour les gens vertueux et pour les hommes de talent.

Il a peur et horreur des saints et des hommes de génie ; il les trouve exagérés.

Il demande à quoi servent les ordres religieux, surtout les ordres contemplatifs. Il admet les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, parce que leur action se fait, au moins partiellement, dans le monde visible. Mais les carmélites, dit-il, à quoi bon ?

Si l’homme naturellement médiocre devient sérieusement chrétien, il cesse absolument d’être médiocre. Il peut ne pas devenir un homme supérieur, mais il est arraché à la médiocrité par la main qui tient le glaive. L’homme qui aime n’est jamais médiocre.

L’homme vraiment médiocre admire un peu toutes choses ; il n’admire rien avec chaleur. Si vous lui présentez ses propres pensées, ses propres sentiments rendus avec un certain enthousiasme, il sera mécontent. Il répétera que vous exagérez ; il aimera mieux ses ennemis s’ils sont froids, que ses amis s’ils sont chauds. Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur.

L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est la haine du beau. Peut-être répétera-t-il souvent une vérité banale sur un ton banal. Exprimez la même vérité avec splendeur, il vous maudira ; car il aura rencontré le beau, son ennemi personnel.

L’homme médiocre aime les écrivains qui ne disent ni oui ni non sur aucune question, qui n’affirment rien, lui ménagent toutes les opinions contradictoires. Il aime à la fois Voltaire, Rousseau et Bossuet. Il veut bien qu’on nie le christianisme, mais qu’on le nie poliment, avec une certaine modération dans les mots. Il a un certain amour pour le rationalisme, et, chose bizarre, pour le jansénisme aussi. Il adore la profession de foi du vicaire savoyard.

Il trouve insolente toute affirmation, parce que toute affirmation exclut la proposition contradictoire. Mais si vous êtes un peu ami et un peu ennemi de toutes choses, il vous trouvera sage et réservé. Il admirera la délicatesse de votre pensée, et dira que vous avez le talent des transitions et des nuances.

Pour échapper au reproche d’intolérance adressé par lui à tout ce qui pense fortement, il faudrait se réfugier dans le doute absolu ; mais encore ne faut-il pas appeler le doute par son nom. II faut lui donner la forme d’une opinion modeste, qui réserve les droits de l’opinion contraire, fait semblant de dire quelque chose et ne dit absolument rien. Il faut ajouter à chaque phrase une périphrase adoucissante : ce semble, si j’ose le dire, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

Il reste à l’homme médiocre en activité, en fonction, une inquiétude : c’est la crainte de se compromettre. Aussi il exprime quelques pensées volées à M. de La Palisse, avec la réserve, la timidité, la prudence d’un homme qui craint que ses paroles trop hardies n’ébranlent le monde.

Le premier mot de l’homme médiocre qui juge un livre porte toujours sur un détail, et habituellement sur un détail de style. C’est bien écrit, dit-il, quand le style est coulant, tiède, incolore, timide. C’est mal écrit, dit-il, quand la vie circule dans votre œuvre, quand vous créez votre langue en parlant, quand vous dites vos pensées avec cette verdeur qui est la franchise de l’écrivain. Il aime la littérature impersonnelle ; il déteste les livres qui obligent à réfléchir. Il aime ceux qui ressemblent à tous les autres, ceux qui rentrent dans ses habitudes, qui ne font pas éclater son moule, qui tiennent dans son cadre, ceux qu’on sait par cœur avant de les avoir lus, parce qu’ils sont semblables à tous ceux qu’on lit depuis qu’on sait lire.

L’homme médiocre dit que Jésus-Christ aurait dû se borner à prêcher la charité, et ne pas faire de miracles ; mais il déteste encore plus les miracles des saints, surtout ceux des saints modernes. Si vous lui citez un fait à la fois surnaturel et contemporain, il vous dira que les légendes peuvent faire bon effet dans la vie des saints, mais qu’il faut les y laisser ; et si vous lui faites observer que la puissance de Dieu est la même qu’autrefois, il vous répondra que vous exagérez.

L’homme médiocre dit qu’il y a du bon et du mauvais dans toutes choses, qu’il ne faut pas être absolu dans ses jugements, etc. etc.

Si vous affirmez fortement la vérité, l’homme médiocre dira que vous avez trop de confiance en vous-même. Lui, qui a tant d’orgueil, il ne sait pas ce que c est que l’orgueil. Il est modeste et orgueilleux, soumis devant Voltaire et révolté contre l’Église. Sa devise, c’est le cri de Job : Hardi contre Dieu seul !

L’homme médiocre, dans sa crainte des choses supérieures, dit qu’il estime avant tout le bon sens ; mais il ne sait pas ce que c’est que le bon sens. Il entend par ce mot-là la négation de tout ce qui est grand.

L’homme médiocre peut très bien avoir cette chose sans valeur qu’on appelle, dans les salons, de l’esprit ; mais il ne peut avoir l’intelligence, qui est la faculté de lire l’idée dans le fait.

L’homme intelligent lève la tête pour admirer et pour adorer ; l’homme médiocre lève la tête pour se moquer : tout ce qui est au-dessus de lui lui paraît ridicule, l’infini lui parait néant.

L’homme médiocre ne croit pas au diable.

L’homme médiocre regrette que la religion chrétienne ait des dogmes : il voudrait qu’elle enseignât la morale toute seule ; et si vous lui dites que sa morale sort de ses dogmes, comme la conséquence sort du principe, il vous répondra que vous exagérez.

Il confond la fausse modestie, qui est le mensonge officiel des orgueilleux de bas étage, avec l’humilité, qui est la vertu naïve et divine des saints.

Entre cette modestie et l’humilité, voici la différence :

L’homme faussement modeste croit sa raison supérieure à la vérité divine et indépendante d’elle, mais il la croit en même temps inférieure à celle de M. de Voltaire. Il se croit inférieur aux plus plats imbéciles du dix-huitième siècle, mais il se moque de sainte Thérèse.

L’homme humble méprise tous les mensonges, fussent- ils glorifiés par toute la terre, et s’agenouille devant toute vérité.

L’homme médiocre semble habituellement modeste ; il ne peut pas être humble, ou bien il cesse d’être médiocre.

L’homme médiocre adore Cicéron, aveuglément et sans restriclion ; il ne l’appelle pas par son nom : il rappelle l’orateur romain. Il cite de temps en temps : ubinam gentium vivimus ?

L’homme médiocre est le plus froid et le plus féroce ennemi de l’homme de génie.

Il lui oppose la force d’inertie, résistance cruelle ; il lui oppose ses habitudes machinales et invincibles, la citadelle de ses vieux préjugés, son indifférence malveillante, son scepticisme méchant, cette haine profonde qui ressemble à de l’impartialité ; il lui oppose l’arme des gens sans cœur, la dureté de la bêtise.

Le génie compte sur l’enthousiasme ; il demande qu’on s’abandonne. L’homme médiocre ne s’abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et sans pitié : ces deux choses vont toujours ensemble.

Quand l’homme de génie est découragé et se croit près de mourir, l’homme médiocre le regarde avec satisfaction ; il est bien aise de cette agonie ; il dit : Je l’avais bien deviné, cet homme-là suivait une mauvaise voie , il avait trop de confiance en lui-même. Si l’homme de génie triomphe, l’homme médiocre, plein d’envie et de haine, lui opposera au moins les grands modèles classiques, comme il dit, les gens célèbres du siècle dernier, et tâchera de croire que l’avenir le vengera du présent.

L’homme médiocre est beaucoup plus méchant qu’il ne le croit, et qu’on ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne s’emporte jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures : il se venge de ne le pouvoir pas, en les taquinant. Il fait de petites infamies, qui, à force d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes. Il pique avec des épingles, et se réjouit quand le sang coule, tandis que l’assassin a peur, lui, du sang qu’il verse. L’homme médiocre n’a jamais peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux qui lui ressemblent.

L’homme médiocre est, dans l’ordre littéraire, ce qu’on appelle dans l’ordre social un homme à bonne fortune. Les succès faciles sont pour lui. Oubliant le côté essentiel, et saisissant le côté accidentel de chaque chose, il court après les circonstances ; il est à l’affût des occasions ; et quand il a réussi, il est dix fois plus médiocre encore. Il se juge, comme il juge les autres, sur le succès. Tandis que l’homme supérieur sent sa force intérieurement, et la sent surtout si les autres ne la sentent pas, l’homme médiocre se croirait un sot s’il passait pour tel, et trouve son aplomb dans les compliments qu’on lui fait ; sa médiocrité augmente en raison de son importance.

Mais enfin, me dites-vous, pourquoi et comment réussit-il ?

Assis à votre bureau, en face d’un livre signé d’un nom connu, et que le bruit public désignait à votre attention, ne vous est-il jamais arrivé de le fermer avec une tristesse inquiète et de vous dire: Comment ces pages ont-elles conduit l’auteur à la réputation, au lieu de le condamner à l’oubli ? Et comment tel nom, qui pourrait figurer à côté des grands noms, est-il absolument inconnu aux hommes ? Pourquoi les quelques amis, les rares amis de celui à qui je pense en ce moment murmurent-ils timidement son nom entre eux, n’osant pas le prononcer devant tous, parce qu’il n’a pas eu la sanction de tous ? La gloire a-t-elle des secrets, ou bien a-t-elle des caprices ?

Voici la réponse : la gloire et le succès ne se ressemblent pas ; la gloire a des secrets, le succès a des caprices.

L’homme médiocre ne lutte pas : il peut réussir d’abord ; il échoue toujours ensuite.

L’homme supérieur lutte d’abord et réussit ensuite.

L’homme médiocre réussit parce qu’il suit le courant ; l’homme supérieur triomphe parce qu’il va contre le courant.

Le procédé du succès, c’est de marcher avec les autres ; le procédé de la gloire, c’est de marcher contre les autres.

Tout homme qui fait connaître son nom produit cet effet, parce qu’il est le représentant d’une certaine partie de l’espèce humaine.

Voilà le mot de toutes les énigmes.

Les races supérieures se font représenter par les grands ; les races inférieures se font représenter par les petits.

Les unes et les autres ont leurs députés dans l’assemblée universelle.

Mais les unes donnent à leurs députés le succès, et les autres donnent à leurs députés la gloire.

Ceux qui flattent les préjugés, les habitudes de leurs contemporains, sont poussés et vont au succès : ce sont les hommes de leur temps.

Ceux qui refoulent les préjugés, les habitudes ; ceux qui respirent d’avance l’air du siècle qui les suivra, ceux- là poussent les autres, et vont à la gloire : ce sont les hommes de l’éternité.

Voilà pourquoi le courage, qui est inutile au succès, est la condition absolue de la gloire. Ceux-là sont grands qui s’imposent aux hommes au lieu de les subir ; qui s’imposent, à eux-mêmes au lieu de se subir ; qui étouffent du même effort leurs propres découragements et les résistances extérieures. Ce que nous appelons grandeur, c’est le rayonnement de la souveraineté.

L’homme médiocre qui a du succès répond aux désirs actuels des autres hommes.

L’homme supérieur qui triomphe répond aux pressentiments inconnus de l’humanité.

L’homme médiocre peut montrer aux hommes la partie d’eux-mêmes qu’ils connaissent.

L’homme supérieur révèle aux hommes la partie d’eux- mêmes qu’ils ne connaissent pas.

L’homme supérieur descend au fond de nous plus profondément que nous n’avons l’habitude d’y descendre. Il donne la parole à nos pensées. Il est plus intime avec nous que nous-même.

Il nous irrite et nous réjouit, comme un homme qui nous réveillerait pour aller voir avec lui un lever de soleil. En nous arrachant à nos maisons pour nous entraîner dans ses domaines, il nous inquiète, et nous donne en même temps la paix supérieure.

L’homme médiocre, qui nous laisse là où nous sommes, nous inspire une tranquillité morte qui n’est pas le calme.

L’homme supérieur, incessamment tourmenté, déchiré, par l’opposition de l’idéal et du réel, sent mieux qu’un autre la grandeur humaine, et mieux qu’un autre la misère humaine. Il se sent plus fortement appelé vers la splendeur idéale, qui est notre fin à tous, et plus mortellement endommagé par la vieille déchéance de noire pauvre nature : il nous communique ces deux sentiments qu’il subit. Il allume en nous l’amour de l’être, et éveille en nous sans relâche la conscience de notre néant.

L’homme médiocre ne sent ni la grandeur, ni la misère, ni l’Être, ni le néant. Il n’est ni ravi, ni précipité ; il reste sur l’avant-dernier degré de l’échelle, incapable de monter, trop paresseux pour descendre. Dans ses jugements comme dans ses œuvres, il substitue la convention à la réalité, approuve ce qui trouve place dans son casier, condamne ce qui échappe aux dénominations, aux catégories qu’il connaît, redoute l’étonnement, et n’approchant jamais du mystère terrible de la vie, évite les montagnes et les abîmes à travers lesquels elle promène ses amis.

L’homme de génie est supérieur à ce qu’il exécute. Sa pensée est supérieure à son œuvre.

L’homme médiocre est inférieur à ce qu’il exécute. Son oeuvre n’est pas la réalisation d’une pensée : c’est un travail fait d’après certaines règles.

L’homme de génie trouve toujours son œuvre inachevée.

L’homme médiocre est plein de la sienne, plein de lui-même, plein du néant, plein de vide, plein de vanité. Vanité ! Cet odieux personnage est tout entier dans ces deux mots : froideur et vanité ! »

Ernest Hello, L'homme

 

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08/07/2012

Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin mais l’ivresse

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« Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin mais l’ivresse. Comprends-moi : des ivrognes vous ne connaissez que les malades, ceux qui vomissent, et les brutes, ceux qui recherchent l’agression à tout prix ; il y a aussi les princes incognito qu’on devine sans parvenir à les identifier. Ils sont semblables à l’assassin du fameux crime parfait dont on ne parle que lorsqu’il est raté. Ceux-ci, l’opinion ne les soupçonne même pas ; ils sont capables des plus beaux compliments comme des plus vives injures ; ils sont entourés de ténèbres et d’éclairs ; ce sont des funambules persuadés qu’ils continuent de s’avancer sur le fil alors qu’ils l’ont déjà quitté, provoquant les cris d’admiration ou d’effroi qui peuvent les relancer ou précipiter leur chute ; pour eux, la boisson introduit une dimension supplémentaire dans l’existence surtout s’il s’agit d’un pauvre bougre d’aubergiste comme moi, une sorte d’embellie, dont tu ne dois pas te sentir exclue d’ailleurs, et qui n’est sans doute qu’une illusion mais une illusion dirigée… Voilà ce que je pourrais regretter. »

Antoine Blondin, Un Singe en Hiver

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06/07/2012

Ces écrivains qui disent écrire avec leurs tripes et dont la prose a quelque chose d'un produit intestinal

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Merci, encore, au fidèle lecteur de mon Blog, Paglop77, pour cet extrait...

 

« Thierry Cecille : Le relâchement de la langue ternirait la vision ?

Richard Millet : C'est vous qui employez le mot relâchement. Ça me fait penser à ces écrivains qui disent écrire avec leurs tripes et dont la prose a quelque chose d'un produit intestinal. J'ai parlé du tout-venant de la langue ; on pourrait même parler, parfois, de tout-à-l'égout linguistique. On peut certes envisager un travail littéraire à partir de ce relâchement, mais il faudrait invoquer Rabelais, Queneau, et tout un savoir que les plumitifs contemporains n'ont pas... On m'a quelquefois reproché une attitude réactionnaire à propos de la langue ; c'est ne pas lire ce que j'écris, et croire que je campe sur une position défensive, ou crispée, ou prescriptive, alors qu'il me semble que le redéploiement d'une syntaxe puissante et riche permet les innovations les plus singulières - le paradoxe n'est qu'apparent -, ce qui est beaucoup plus générateur de nouveauté, voyez Racine, Sade, Proust, Genet, Ponge, que le fait de s'abandonner à une sorte de flux linguistique qu'on retranscrit avec tous les euphuismes argotiques, les pitoyables jeux de mots dans le goût de Libération, et les académismes. »

Richard Millet, Harcèlement littéraire (Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille)

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05/07/2012

L'homme horizontal est un homme abrégé, comme son langage

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Merci au fidèle lecteur de mon Blog, Paglop77, pour cet extrait...

 

« Les langues perdent leur universalisme singulier pour s'effacer dans la rumeur d'un monde horizontal, celui d'une Californie généralisée, dans laquelle les Maeva Johnson rencontrent les Kevin Durand, et les Océane N'Dongo les Julio Mayoshi, et les Jennifer Ben Mouloud, les Mustapha Meunier. Ce dernier nom, je l'emprunte d'ailleurs au 'Meilleur des mondes' de Huxley, qui date de 1932, première et visionnaire description du monde horizontal. L'homme horizontal est un homme abrégé, comme son langage. L'orthographe est simplifiée en Allemagne, et le sera bientôt en France. La Suède a renoncé au vouvoiement au profit du tutoiement. (...) L'effondrement de la langue a pour résultat son flottement syntaxique et sémantique: régime de l'à peu près, du 'cool', du libidinal, de tout ce qui cherche dans le tout-venant de la langue une authenticité qui est en réalité une forme "naturellement" dégradée de la vérité sur soi. (...) La langue française n'est plus que le lieu d'une singulière solitude; comme les autres langues occidentales, l'anglais y compris, mais plus que les autres, elle est le corps mort de la civilisation occidentale, laquelle fut française comme elle fut grecque, les Français ayant été les seuls, après les Grecs, à identifier avec justesse et opiniâtreté les Barbares avant de les accueillir, cédant aux vertiges du nihilisme américain. Elle flotte, cette langue, sur l'océan des vocables, parmi d'autres épaves, abandonnée au main stream du renoncement. »

Richard Millet, Arguments d'un désespoir contemporain

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04/07/2012

Mais les mers sont différentes comme les pays : il faut d’abord distinguer la Méditerranée de toutes les autres

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« Mais les mers sont différentes comme les pays : il faut d’abord distinguer la Méditerranée de toutes les autres. Dans l’Océan, c’est l’homme qui appartient à la mer ; dans la Méditerranée, c’est la mer qui est à l’homme. Il la tient, il la travaille, il y grave ou il y cisèle son adresse et sa force : il se mesure avec elle, puis retourne au port. La tempête l’empoigne parfois, mais la solitude ne l’étreint jamais ; des vagues où il est ballotté, souvent il aperçoit un des hauts signaux de la Terre; quand il perd de vue l’Etna, en s’élevant vers le Nord, il pourra voir bientôt, si le ciel est clair, les pointes des Alpes nettoyées et fourbies par la tramontane ; si la cime de la Sicile disparaît de son ciel, quand c’est vers l’Est qu’il s’éloigne, bientôt y apparaîtra le sommet de la Crête ; ailleurs domine l’Athos, la Montagne Sainte. Celui qui se perd sur les Océans s’engage dans des espaces indéterminés. D’une part il est menacé par des périls plus énormes, par des tempêtes démesurées, qui lui demandent un effort prolongé, épuisant et solitaire ; d’autre part il est plus bercé et plus assoupi ; il a passé de la mer qui excite aux mers qui endorment. Voici l’Atlantique de l’alizé, où les traversées se font toutes seules, avec ses vagues éclaboussées de poissons volants, ses petits nuages ronds comme des ballots de laine et, le soir, le pâle clignotement de la Croix du Sud, surmontée de deux astres éblouissants du Centaure; voici les grandes houles détendues de l’Océan Indien, un espace de gloire, bleu et doré, où des dauphins viennent au couchant danser devant le navire, certains sautant si haut qu’on aperçoit tout leur corps en l’air, brillant comme celui d’un acrobate dans son maillot de soie. Les longs rivages se déroulent tout autrement que dans la mer bruyante d’histoire où chaque arbre est connu, chaque rocher nommé, où une foule de fantômes, Dieux, Saints, Héros, se disputent la possession des moindres promontoires : à mesure qu’on avance vers les Pôles, les drapeaux des noms deviennent plus rares, la nature reprend partout un monde qui échappe à l’homme, les caps éloignés sont comme des sentinelles si espacées que l’appel de l’une arrive à peine jusqu’à l’autre et l’on aboutit ainsi aux deux extrémités de la terre habitée, le Cap Nord debout dans une tranquille pâleur ou le Cap Horn dressé dans une tempête éternelle. Telle est la mélancolie des mers australes qu’il n’était pas rare jadis, sur les voiliers doublaient le Cap de Bonne-Espérance pour s’en aller jusqu’en Nouvelle-Calédonie ou en Nouvelle-Zélande, qu’il y eût parmi les matelots une succession de suicides, parce que des âmes simples se désespéraient sans raison, parmi ces houles fastidieuses d’où se détache parfois un grand albatros. Il faut avoir navigué, seul passager, sur un de ces petits vapeurs qui relient des lieux délaissés, pour savoir ce que peut être en mer la détresse du soir, quand la fête manquée du couchant finit dans les nuages par des barbouillages lugubres, que le bateau fatigué gémit en gravissant et en descendant les pentes des vagues, tandis que les matelots vaquent à leur besogne, allument quelques lampes, préparent leur repas, et par une pauvre imitation de la vie domestique, sur leur navire peinant et roulant, essayent de se préserver de la tristesse insupportable qui vient jusqu’à eux d’une immensité inhumaine »

Abel Bonnard, Petits miroirs de la mer

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02/07/2012

Jean-Patrick Manchette et A.D.G.

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« Les anarchistes de droite me semblent la contribution française la plus authentique et la plus talentueuse à une certaine rébellion insolente de l’esprit européen face à la "modernité", autrement dit l’hypocrisie bourgeoise de gauche et de droite. Leur saint patron pourrait être Barbey d’Aurévilly (Les Diaboliques), à moins que ce ne soit Molière (Tartuffe). Caractéristique dominante : en politique, ils n’appartiennent jamais à la droite modérée et honnissent les politiciens défenseurs du portefeuille et de la morale. C’est pourquoi l’on rencontre dans leur cohorte indocile des écrivains que l’on pourrait dire de gauche, comme Marcel Aymé, ou qu’il serait impossible d’étiqueter, comme Jean Anouilh. Ils ont en commun un talent railleur et un goût du panache dont témoignent Antoine Blondin (Monsieur Jadis), Roger Nimier (Le Hussard bleu), Jean Dutourd (Les Taxis de la Marne) ou Jean Cau (Croquis de mémoire). A la façon de Georges Bernanos, ils se sont souvent querellés avec leurs maîtres à penser. On les retrouve encore, hautins, farceurs et féroces, derrière la caméra de Georges Lautner (Les Tontons flingueurs ou Le Professionnel), avec les dialogues de Michel Audiard, qui est à lui seul un archétype.

Deux parmi ces anarchistes de la plume ont dominé en leur temps le roman noir. Sous un régime d’épais conformisme, ils firent de leurs romans sombres ou rigolards les ultimes refuges de la liberté de penser. Ces deux-là ont été dans les années 1980 les pères du nouveau polar français. On les a dit enfants de Mai 68. L’un par la main gauche, l’autre par la main droite. Passant au crible le monde hautement immoral dans lequel il leur fallait vivre, ils ont tiré à vue sur les pantins et parfois même sur leur copains.

À quelques années de distances, tous les deux sont nés un 19 décembre. L’un s’appelait Jean-Patrick Manchette. Il avait commencé comme traducteur de polars américains. Pour l’état civil, l’autre était Alain Fournier, un nom un peu difficile à porter quand on veut faire carrière en littérature. Il choisit donc un pseudonyme qui avait le mérite de la nouveauté : ADG. Ces initiales ne voulaient strictement rien dire, mais elles étaient faciles à mémoriser.

En 1971, sans se connaître, Manchette et son cadet ADG ont publié leur premier roman dans la Série Noire. Ce fut comme une petite révolution. D’emblée, ils venaient de donner un terrible coup de vieux à tout un pan du polar à la française. Fini les truands corses et les durs de Pigalle. Fini le code de l’honneur à la Gabin. Avec eux, le roman noir se projetait dans les tortueux méandres de la nouvelle République. L’un traitait son affaire sur le mode ténébreux, et l’autre dans un registre ironique. Impossible après eux d’écrire comme avant. On dit qu’ils avaient pris des leçons chez Chandler ou Hammett. Mais ils n’avaient surtout pas oublié de lire Céline, Michel Audiard et peut-être aussi Paul Morand. Ecriture sèche, efficace comme une rafale bien expédiée. Plus riche en trouvailles et en calembours chez ADG, plus aride chez Manchette. Né en 1942, mort en 1996, Jean-Patrick Manchette publia en 1971 "L’affaire N’Gustro" directement inspirée de l’affaire Ben Barka (opposant marocain enlevé et liquidé en 1965 avec la complicité active du pouvoir et des basses polices). Sa connaissance des milieux gauchistes de sa folle jeunesse accoucha d’un tableau véridique et impitoyable. Féministes freudiennes et nymphos, intellos débiles et militants paumés. Une galerie complète des laissés pour compte de Mai 68, auxquels Manchette ajoutait quelques portraits hilarants de révolutionnaires tropicaux. Le personnage le moins antipathique était le tueur, ancien de l’OAS, qui se foutait complètement des fantasmes de ses complices occasionnels. C’était un cynique plutôt fréquentable, mais il n’était pas de taille face aux grands requins qui tiraient les ficelles. Il fut donc dévoré.

Ce premier roman, comme tous ceux qu’écrivit Manchette, était d’un pessimisme intégral. Il y démontait la mécanique du monde réel. Derrière le décor, régnaient les trois divinités de l’époque : le fric, le sexe et le pouvoir.

Au fil de ses propres polars, ADG montra qu’il était lui aussi un auteur au parfum, appréciant les allusions historiques musclées. Tour cela dans un style bien identifiable, charpenté de calembours, écrivant "ouisquie" comme Jacques Perret, l’auteur inoubliable et provisoirement oublié de Bande à part.

Si l’on ne devait lire d’ADG qu’un seul roman, ce serait "Pour venger Pépère" (Gallimard), un petit chef d’œuvre. Sous une forme ramassée, la palette adégienne y est la plus gouailleuse. Perfection en tout, scénario rond comme un œuf, ironie décapante, brin de poésie légère, irrespect pour les "valeurs" avariées d’une époque corrompue.

L’histoire est celle d’une magnifique vengeance qui a pour cadre la Touraine, patrie de l’auteur. On y voit Maître Pascal Delcroix, jeune avocat costaud et désargenté, se lancer dans une petite guerre téméraire contre les puissants barons de la politique locale. Hormis sa belle inconscience, il a pour soutien un copain nommé "Machin", journaliste droitier d’origine russe, passablement porté sur la bouteille, et "droit comme un tirebouchon". On s’initie au passage à la dégustation de quelques crus de Touraine, le petit blanc clair et odorant de Montlouis, ou le Turquant coulant comme velours.

Point de départ, l’assassinat fortuit du grand-père de l’avocat. Un grand-père comme on voudrait tous en avoir, ouvrier retraité et communiste à la mode de 1870, aimant le son du clairon et plus encore la pêche au gardon. Fier et pas dégonflé avec ça, ce qui lui vaut d’être tué par des malfrats dûment protégés. A partir de là on entre dans le vif du sujet, c’est à dire dans le ventre puant d’un système faisandé, face nocturne d’un pays jadis noble et galant, dont une certaine Sophie, blonde et gracieuse jeunes fille, semble comme le dernier jardin ensoleillé. Rien de lugubre pourtant, contrairement aux romans de Manchette. Au contraire, grâce à une insolence joyeuse et un mépris libérateur.

Au lendemain de sa mort (1er novembre 2004), ADG fit un retour inattendu avec "J’ai déjà donné", roman salué par toute la critique. Héritier de quelques siècles de gouaille gauloise, insolente et frondeuse, ADG avait planté entre-temps dans la panse d’une république peu recommandable les banderilles les plus jubilatoires de l’anarchisme de droite. »

Dominique Venner, Article dans Le Spectacle du Monde de décembre 2011

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30/06/2012

Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux

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« Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui… Je préfère le repas d'auberge à la table la mieux servie, le jardin public au plus beau parc enclos de murs, le livre que je ne crains pas d'emmener en promenade à l'édition la plus rare, et, si je devais être seul à pouvoir contempler une oeuvre d'art, plus elle serait belle et plus l'emporterait sur la joie ma tristesse. Mon bonheur est d'augmenter celui des autres. J'ai besoin du bonheur de tous pour être heureux. »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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29/06/2012

L'illogisme m'irrite, mais l'excès de logique m'exténue

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« La peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique. Il y a la logique et il y a ce qui échappe à la logique. L'illogisme m'irrite, mais l'excès de logique m'exténue. Il y a ceux qui raisonnent et il y a ceux qui laissent les autres avoir raison. Mon coeur, si ma raison lui donne tort de battre, c'est à lui que je donne raison. Il y a ceux qui se passent de vivre et ceux qui se passent d'avoir raison. C'est au défaut de la logique que je prends conscience de moi. Ô ma plus chère et ma plus riante pensée ! Qu'ai-je affaire de chercher plus longtemps à légitimer ta naissance ? N'ai-je pas lu ce matin dans Plutarque, au seuil des Vies de Romulus et de Thésée, que ces deux grands fondateurs de cités, pour être nés "secrètement et d'une union clandestine" ont passé pour des fils de dieux ? »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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28/06/2012

J'assumai mon bonheur comme une vocation

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« Du jour où je parvins à me persuader que je n'avais pas besoin d'être heureux, commença d'habiter en moi le bonheur ; oui, du jour où je me persuadai que je n'avais besoin de rien pour être heureux. Il semblait, après avoir donné le coup de pioche à l'égoïsme, que j'avais fait jaillir aussitôt de mon coeur une telle abondance de joie que j'en pusse abreuver tous les autres. Je compris que le meilleur enseignement est d'exemple. J'assumai mon bonheur comme une vocation. »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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27/06/2012

Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne.

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« Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t’en. Quitte-moi ; maintenant tu m’importunes ; tu me retiens ; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop. Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime ; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi. Eduquer ! Qui donc éduquerais-je, que moi-même ? Nathanaël, te le dirai-je ? Je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m’estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

Nathanaël, jette mon livre ; ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n’aurais pas de faim pour les manger ; si je te préparais ton lit, tu n’aurais pas sommeil pour y dormir.

Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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26/06/2012

Le Verbe Être

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« Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer.

C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre.

Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire.

C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux.

C'est le désespoir.

Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir.

Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons.

Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Le désespoir n'a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent.

Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit.

L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour.

Il fait un temps de temps.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil!

Au feu! Ah! ils vont encore venir...

Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal.

Tas de sable, espèce de tas de sable !

Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance.

C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie. »

André Breton, Le révolver à cheveux blanc

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25/06/2012

La petite pègre d'aujourd'hui

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« Le bidonville, c’étaient tous des prolos marocains et algériens qui bossaient à Chausson ou Simca-Poissy, des types magnifiques, graves et réservés, solennels et généreux, rien à voir avec la petite pègre d’aujourd’hui. Là tu vois que la fille de Treize a un haut-le-corps. C’est vrai, tu avais oublié, c’est de son âge, elle est toute farcie de l’idéologie des bourgeois branchés, les "jeunes des cités", dits plus simplement les "jeunes", c’est sacré, de la pure victime, ça a beau jouer du couteau et du pitbull, dealer et racketter, violer, brûler des synagogues, terroriser profs et prolos, c’est de l’hostie consacrée, oui, l’Agnus Dei des "bobos". Autrefois, quand on était marxistes, dis-tu à la fille de Treize, pas progressistes, pas humanitaires pour deux sous, on appelait cette engeance du lumpen-prolétariat, ça voulait dire à peu près la même chose que nervis, hommes de main, indics, SA, miliciens, de la main-d’œuvre à terreur, de la valetaille de dictatures. On ne se sentait pas obligés, mais alors pas du tout, d’admirer le lumpen. Mais je ne sais pas pourquoi je te parle de ça, de toute façon on ne se comprendra pas. L’idéologie, c’est la passion du faux témoignage, et c’est une passion très impérieuse. »

Olivier Rolin, Tigre en papier


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