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18/06/2011

Nous avons failli périr de la démission des consciences.

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Pol Vandromme

« Il est bon qu’il y ait chez nous des socialistes, des communistes, des royalistes et des anarchistes, s’ils sont sincères – pourvu qu’on en ait fini avec les conservateurs. Il est bon qu’il y ait des croyants et des incroyants, des croyants pour servir le Bon Dieu, et des incroyants pour faire honte à ceux qui croient le servir en méprisant leur prochain, aux bigots fanatiques, aux gens d’Eglise ambitieux. Il est bon qu’il y ait des anarchistes pour cracher à la figure des lâches qui nourrissent l’abject espoir d’être, de la naissance à la mort, entretenu par l’Etat. L’union d’un grand peuple ressemble à l’équilibre d’un homme qui marche, elle se défait et se refait sans cesse. Allez de l’avant ! Vous n’avez à haïr que les traitres, à mépriser que l’imposture. A condition que vous restiez loyaux et sincères, le génie français se chargera de simplifier et de réconcilier pour vous. Que vos opinions diffèrent, qu’importe si vous restez d’accord sur l’honneur et la justice ? Nous avons failli périr non de la lutte des idées, mais de la démission des consciences. »

Georges BERNANOS, cité par Pol Vandromme, L’Europe en chemise. L’extrême-droite dans l’entre-deux-guerres


Georges Bernanos, passionné de moto

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17/06/2011

Dans le danger des cimes

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« Il y a de folie en tout cela, mais il y a aussi une flamme qui danse plus haut que toutes les petites "valeurs" de l'homme du commun. Par rapport à cette vie, la vie mondaine cosmopolitaine qui contamine la pureté des Dolomites par ses tennis, ses thés et son jazz, est dérisoire et malsaine.

Tout dans la vie moderne vise à étouffer le sens héroïque de la vie. Tout tend à la mécanisation, à l'embourgeoisement, à la grégarisation systématique et prudente d'êtres insatiables et dont aucun ne se suffit à lui-même. Des quatre castes sur lesquelles était fondée l'organisation rationnelle et intégrale de la société dans l'Orient ancient (les travailleurs, les marchands, les héros et ceux qui sont initiés à la sagesse), il ne reste plus aujourd'hui que les deux premières. Même la guerre, qui a été mécanisée et transformée en une science froide, n'est pas faite par des guerriers au sens ancien, classique et médiéval, mais par des soldats. Etouffée, la volonté héroïque cherche d'autres voies, d'autres issues, à travers le filet des intérêts pratiques, des passions et des convoitises, qui se resserre chaque jour davantage. L'enthousiasme que montrent nos contemporains pour le sport en est peut-être une manifestation déviée. La lutte avec les hauteurs et les précipices est tout de même l'expérience la plus pure et la plus belle, car elle n'est pas soumise à tout ce qui est mécanique et à tout ce qui affaiblit la relation directe, absolue, entre le moi et les choses.

La nature profonde de l'esprit qui se perçoit comme infini et libre, toujours au-delà de lui-même, au-delà de toute forme et de toute grandeur qu'il trouve en lui ou en dehors de lui, s'éveille et resplendit dans la "folie" de ceux qui, sans raison et sans but, escaladent des sommets et des crevasses avec une volonté inébranlable qui triomphe de la fatigue, de la peur, de la voix de l'instinct animal de prudence et de conservation.

Être livré à soi-même, sans aide, sans voix d'issue, avec sa force ou sa faiblesse, sans personne sur qui compter que soi-même - grimper de rocher en rocher, de prise en prise, inexorablement, pendant des heures - avec la sensation de l'altitude et du danger imminent, ennivrant, et avec la sensation de la solitude solaire ; la sensation d'une indicible libération et d'une respiration cosmique à la fin de l'escalade, lorsque la lutte est finie, l'angoisse est surmontée, et que s'ouvrent des horizons vertigineux qui s'étendent sur des centaines de kilomètres, alors que tout le reste est plus bas - en tout cela il y a réellement une catharsis, un éveil, une renaissance de quelque chose de transcendant et de divin. »

Julius Evola, Méditations du haut des cimes

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16/06/2011

Une bonne leçon de réalisme

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« La puberté, dit-on, est l’âge ingrat. Or, l’âge vraiment ingrat commence bien au-delà de la puberté, à dix-sept, à dix-huit ans plutôt. Un garçon de quinze ans est un enfant. On ne peut se choquer de ses insanités (actes et paroles). D’ailleurs il ne s’occupe ni d’idées, ni de morale, ni de politique, ni de femmes, et cela seul garantirait que sa bêtise est anodine. Un être humain qu’il est impossible de traiter d’imbécile, quel repos ! A partir de dix-huit ans, ce même garçon est la proie de prétentions, de jugements, de « pensées », d’« amour », le tout sur un fond d’ignorance exactement égal à celui de sa quinzième année. On commence de le prendre au sérieux, au moment qu’il ne mérite plus de l’être. Dans aucun de ses âges, l’homme ne contient autant de bêtises qu’entre dix-huit et vingt ans.

J’ajoute que ce qui précède se rapporte à la bourgeoisie. Il n’y pas d’âge ingrat chez les travailleurs. [...].

La cause principale de la bêtise du jeune bourgeois, c’est le monde de fantômes intérieur où il vit. Dans la bourgeoisie, le garçon de dix-huit ans est plus éloigné des réalités que le gamin de quatorze. En France – non aux colonies, où il arrive que des imberbes de seize ans jouent un rôle de chef, - et en temps de paix, par quels moyens un « secondaire » de dix-huit à vingt ans peut-il combattre ses fantômes, en se posant comme homme, et en se connaissant tel qu’il est (l’une et l’autre de ces démarches impliquent l’action) ? Il en a deux : la maîtresse et le sport. La maîtresse, surtout la première maîtresse d’un jeune-homme, signifie d’ordinaire un abaissement de l’intelligence et du caractère. Un garçon, pour sa promotion à l’homme, n’aurait pourtant que la maîtresse, s’il n’y avait pas le sport : solution qui immunise un peu contre l’autre, et quelques fois même permet de s’en passer.

Le jeune animal idéaliste, disons mieux, le sublime imbécile que j’étais à dix-neuf ans se fit donner sur le plateau du Parc des Princes une bonne leçon de réalisme, avant de recevoir celle du front, une année plus tard. Voici X. qui m’est inférieur et voici Y. qui m’est supérieur. Tout cela sans contestation possible. Voici ce que je dois atteindre : ceci et non autre chose, et non au-delà. Voici un univers extrêmement net, et coupant, et pur, et intelligible, sous un ciel grandiosement vide, où je m’efforce jusqu’au bout de ce que je peux. [...].

Tel fut le monde auquel j’accédai en mai 1915, sortant de cet autre monde, confus et frénétique, claustré et démesuré – le monde de mon âme – où je me débattais à ce moment. Le mal de mon âge ingrat (du vrai), je ne dis pas qu’il en fut complètement estourbi : j’en ai trainé des séquelles jusqu’à la trentaine environ. Mais quand même il en avait reçu un bon coup. Première acquisition par le sport : tenir compte de la réalité. »

Henry de MONTHERLANT, Préface, Les Olympiques, (1938), Paris, Gallimard, Pléiade, 1959, p. 222-223.

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15/06/2011

La guerre des Principes peut être aussi celle des Affaires

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« Nous ne croyons ni au capitalisme qui crée la lutte des classes, ni au socialisme qui l’exploite ; ni aux présidents de conseil d’administration qui s’enrichissent du travail du peuple, ni aux politiciens qui se font une carrière de son ressentiment ; ni ceux qui paient les commissions, ni à ceux qui les touchent ; ni à l’égoïsme, ni à l’humanitarisme ; ni à la lâcheté, ni à l’arrivisme ; ni à la droite, ni à la gauche.

Nous ne disons pas que les mots de droite et de gauche n’ont plus de sens. Nous disons qu’ils en ont un encore, et qu’il faut le leur ôter. Car ils signifient la routine et l’utopie, la mort par la paralysie et la mort dans la décomposition, l’Argent et le Nombre. Tyrannies antagonistes peut-être, mais également haïssables et, par ailleurs, susceptibles de s’unir aux dépens des mystifiés. Car nous savons par expérience – et il est bon de le rappeler au moment où la droite et la gauche paraissent assez près de se rassembler autour du drapeau jacobin pour une nouvelle union sacrée à mille morts par jour – que nous savons que la guerre des Principes peut être aussi celle des Affaires, l’intérêt des munitionnaires s’accommoder assez bien de la libération des peuples opprimés. »

Thierry MAULNIER, Le seul combat possible, in Combat, Juillet 1936

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14/06/2011

Dire

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« Montrer sur la scène des monstres ou des meurtres, montrer du sang, montrer de brillants costumes ou des foules ou des batailles, tout cela est bon pour des primitifs, des romantiques ou des enfants. La grandeur et la gloire de l'homme sont d'avoir cessé de montrer parce qu'il a appris à dire. L'art le plus affiné et le plus complexe est nécessairement l'art où le langage - honneur des hommes, dit le poète - a la place éminente et le rôle royal. »

Thierry Maulnier, Racine


Thierry Maulnier, à gauche, en compagnie de Jacques Hébertot et André Malraux à l'occasion de l'adaptation de "La Condition Humaine" de Malraux, en pièce de théâtre par Thierry Maulnier, au THÉÂTRE HÉBERTOT en 1954.

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13/06/2011

Les hommes tenus en laisse

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« L'impudeur de Diogène ne se comprend pas du premier coup d'œil. Si elle semble s'expliquer, d'une part du point de vue de la philosophie de la nature [...], d'autre part son intérêt se trouve en réalité dans le domaine politique et sociologique. La honte est la chaîne sociale la plus intime qui nous attache aux normes générales du comportement avant toutes les règles concrètes de la conscience. Mais le philosophe de l'existence ne peut se déclarer satisfait de cette donnée première que sont les dressages sociaux de la honte. Il reprend le processus depuis le début ; les conventions sociales n'établissent pas ce dont l'homme devrait vraiment avoir honte, surtout parce que la société est elle-même suspecte de reposer sur des perversions et des irrationalités. Le kunique stig-matise donc un fait courant : les hommes sont tenus en laisse par les commandements profondément ancrés de la honte. [...]
En se masturbant publiquement, il commettait une impudicité par laquelle il se mettait en opposition avec les dressages politiques de la vertu de tous les systèmes. Cette masturbation était l'attaque frontale contre toute politique familiale, pièce centrale de tout conservatisme. Du fait que, comme la tradition le dit pudiquement, il s'est chanté à lui-même sa chanson nuptiale avec ses propres mains, il n'a pas subi la contrainte de contracter un mariage à cause de ses besoins sexuels. Par son exemple, Diogène enseignait la masturbation comme progrès culturel, il va sans dire, non pas comme rechute dans l'animalité. Selon le sage on doit en effet laisser vivre l'animal pour autant qu'il est la condition de l'homme. Le masturbateur joyeux (« Plût au ciel qu'il suffît également de se frotter le ventre pour apaiser sa faim ») rompt l'économie sexuelle conservatrice sans pertes vitales. L'indépendance sexuelle demeure une des conditions les plus importantes de l'émancipation. »

Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, trad H. Hildenbrand, Christian Bourgois, 1987

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12/06/2011

Il s’opère ainsi je ne sais quel odieux mélange entre les idées de bassesse et de pouvoir, d’indignité et de succès, d’utilité et de déshonneur

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« Dans la démocratie, les simples citoyens voient un homme qui sort de leurs rangs et qui parvient en peu d’années à la richesse et à la puissance ; ce spectacle excite leur surprise et leur envie ; ils recherchent comment celui qui était hier leur égal est aujourd’hui revêtu du droit de les diriger. Attribuer son élévation à ses talents ou à ses vertus est incommode, car c’est avouer qu’eux-mêmes sont moins vertueux ou moins habiles que lui. Ils en placent donc la principale cause dans quelques uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le faire. Il s’opère ainsi je ne sais quel odieux mélange entre les idées de bassesse et de pouvoir, d’indignité et de succès, d’utilité et de déshonneur. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

 

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Le Peuple ?

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« Et le peuple ? dira-t-on. Le penseur ou l'historien qui emploie ce mot sans ironie se disqualifie. Le "peuple", on sait trop bien à quoi il est destiné : subir les événements, et les fantaisies des gouvernements, en se prêtant à des desseins qui l'infirment et l'accablent. Toute expérience politique, si "avancée" fût-elle, se déroule à ses dépens, se dirige contre lui : il porte les stigmates de l'esclavage par arrêt divin ou diabolique. Inutile de s'apitoyer sur lui : sa cause est sans ressource. Nations et empires se forment par sa complaisance aux iniquités dont il est l'objet. Point de chef d'Etat, ni de conquérant qui ne le méprise ; mais il accepte ce mépris, et en vit. Cesserait-il d'être veule ou victime, faillirait-il à ses destinées, que la société s'évanouirait, et, avec elle, l'histoire tout court. Ne soyons pas trop optimistes : rien ne lui permet d'envisager une si belle éventualité. Tel qu'il est, il représente une invitation au despotisme. Il supporte ses épreuves, par il les sollicite, et ne se révolte contre elles que pour courir vers de nouvelles, plus atroces que les anciennes. La révolution étant son seul luxe, il s'y précipite, non pas tant pour en retirer quelques bénéfices ou améliorer son sort, que pour acquérir lui aussi le droit d'être insolent, avantage qui le console de des déconvenues habituelles, mais qu'il perd aussitôt qu'on abolit les privilèges du désordre. Aucun régime n'assurant son salut, il s'accommode de tous et d'aucun. Et, depuis le Déluge jusqu'au Jugement, tout ce à quoi il peut prétendre, c'est de remplir honnêtement sa mission de vaincu. »

E. M. Cioran, Histoire et Utopie

 

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11/06/2011

Une société totale ne laisse aucune issue.

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« Et ainsi la maison sans éléctricité ni téléphone dans la campagne même la mieux périclitante et dépeuplée et retournée à la friche qu'on trouverait sous les arbres, ne serait pas, avec son jardin que peuple une "petite gent ailée", dont le chant, qui est une manifestation d'allégresse et une sorte de rire, nous charmerait de sa vivacité; ne serait plus maintenant un dehors à la société organisée; ne serait pas un tranquille séjour, une thébaïde, une solitude écartée du monde; mais toujours séquestrée par son réseau logistique, surveillée par ses ordinateurs administratifs qui apprennent tout et n'oublient rien, précisément cartographiée par les satellites-espions à haute résolution qui déchiffrent le titre du livre laissé sur la chaise longue (Le Parfait Pécheur à la ligne); dont l'apparent silence loin du survoltage des conglomérats urbains y vibrerait pourtant de signaux électro-magnétiques troublant nos organes d'une impalpable éléctricité comme des appareils sous tension, et même dans la paix nocturne des vieux murs ce grésillement inaudible d'ondes radio dans l'air ambiant dérangerait notre principe sensible quand on voudrait lire ou réfléchir, ou ne rien faire; mais là encore sous des pluies chargées de pesticides, où les radio-éléments se déposent en rosée matinale ainsi qu'ailleurs, où il faut un engin à moteur pour aller se ravitailler au magasin géant. C'est par définition: une société totale ne laisse aucune issue. »

Baudouin de Bodinat, La vie sur terre - Reflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes, Tome Second

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10/06/2011

Hommes de masse

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« L'homme est ce qu'il mange... on produit des hommes de masse en leur faisant consommer des marchandises de masse - ce qui signifie en même temps que le consommateur de marchandises de masse collabore en consommant à la production des hommes de masse...
Devant chaque poste de télévision, tout le monde est d'une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d'un genre tout à fait particulier. Car c'est en consommant la marchandise de masse, -c'est-à-dire ses loisirs- qu'il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse. Alors que le travailleur à domicile classique fabriquait des produits pour s'assurer un minimum de biens de consommation et de loisirs, celui d'aujourd'hui consomme au cours de ses loisirs un maximum de produit, pour, ce faisant, collaborer à la production des hommes de masse. Le processus tourne lui-même au paradoxe puisque le travailleur a domicile, au lieu d'être rémunéré pour sa collaboration, doit au contraire lui-même la payer, c'est-à-dire payer les moyens de production dont l'usage fait de lui un homme de masse... Il paie donc pour se vendre. Sa propre servitude, celle-là même qu'il contribue à produire, il doit l'acquérir en l'achetant puisqu'elle est, elle aussi, devenue une marchandise. »

Günther Anders, L'obsolescence de l'homme

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Au cœur des démocratie européennes existe un processus de déshumanisation et de désagrégation

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« L’interprétation économiste et totalitaire des maux des sociétés démocratiques se trompe d’époque et reste bloquée sur des schémas qui entretiennent la confusion. La diabolisation des marchés et des médias constitue l’exact contrepoint de l’idéologie libérale, l’autre face d’un économisme et d’un technicisme qui continuent de régner en maîtres dans le décryptage des mutations des sociétés. Erigée en nouvelle vulgate, l’explication par la dictature des marchés et des medias peut en arriver à confondre la cause et l’effet, jouer le rôle de dérivatif face à un affaissement de la politique et de la culture qu’il s’agit d’affronter si l’on entend s’opposer efficacement à l’envahissement du modèle marchand. Bien plus cette nouvelle vulgate peut servir de succédané à une révolte désorientée qui a perdu ses repères antérieurs. Elle verse alors dans la dénonciation victimaire et le ressentiment, participant ainsi à cet affaissement. Le problème n’est pas celui de Big Brother nous conditionnant, nous manipulant, contrôlant nos moindres faits et gestes pour mieux assurer sa domination, mais celui de la fascination morbide que peut exercer l’image éclatée d’une société et d’individus repliée sur eux-mêmes et confrontés à leur propre impuissance face à un monde en désarroi. Au cœur des démocratie européennes existe un processus de déshumanisation et de désagrégation, phénomène post-totalitaire qui constitue comme un point aveugle des démocraties. C’est dans ce cadre qu’il convient de restituer le mal-être existentiel et social et le fonctionnement dominant des médias. »

Jean-Pierre LE GOFF, La démocratie post-totalitaire

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09/06/2011

Enfermer la société dans des cadres figés

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« La liberté a toujours été odieuse à tous les dogmatistes, à tous les intellectualistes, à tous ceux qui rêvent d'enfermer la société dans des cadres figés et qui ne tolèrent d'autre liberté que celle du bien – le bien décrété par leur "despotisme éclairé". Tous ces gens, fanatiques d'unité, supportent mal l'inévitable variété des êtres et des choses; ils voudraient tout résorber dans l'Un. Pourquoi, en effet, des patries ? Pourquoi des langues diverses ? Pourquoi des classes ? Pourquoi des sexes ? Pourquoi pas une seule humanité, une seule langue, un seul sexe, une association unique, sans guerres, sans antagonismes, sans luttes, dans la bienheureuse paix d'une idylle éternelle ? Tout devrait être interchangeable, les races, les patries, les classes, les sexes. Mais voilà, il y a la liberté, c'est-à-dire la capacité à inventer du nouveau, de frayer hors des chemins battus, d'ouvrir de nouveaux horizons, d'errer aussi, de tomber, de trébucher, comme de monter et de marcher droit. Si nous ne parlons pas tous encore espéranto, c'est que nous sommes, malheureusement, des êtres libres, et qu'étant libres, il nous faut ces langues diverses où s'exprime la diversité de nos âmes nationales. Si nous ne formons pas encore une seule humanité, c'est encore et toujours parce que nous sommes libres et que les patries, comme les a très bien définies Georges Valois, ce sont "les formes diverses de l'expérience humaine". Si nous ne voulons pas nous laisser absorber tous par l'Etat, c'est encore et toujours parce que nous sommes libres, et qu'étant libres, nous formons des classes diverses invincibles à l'uniformité étatique. Si même il y a deux sexes, et si cette dualité est invincible à tous les féminismes du monde, c'est encore que nous sommes libres et que la diversité sexuelle était nécessaire à la formation du couple conjugal, organe de la Justice. Donc, partout et toujours, la liberté, "ce grand Juge et ce souverain Arbitre des destinées humaines", comme l'apelle Proudhon. »

Edouard Berth, Les méfaits des intellectuels

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08/06/2011

Ce siècle en son entier est à penser "en tant que guerre"

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« L’onde de choc des régimes totalitaires se ressent durant tout le vingtième siècle et elle parvient jusqu’à nous, parce que ce siècle en son entier est à penser, comme l’écrit le philosophe tchèque Jan Patocka, "en tant que guerre". Même là où la paix semble instaurée et restaurée, là où il n’y a plus de fronts, la guerre, sous d’autres formes, continue, un peu à la manière dont, dans tel ou tel magasin en chantier, la vente continue. L’on peut évidemment objecter que les sociétés européennes n’ont jamais été aussi riches que depuis "l’après-guerre" qui a accompli une oeuvre sociale et éducative sans précédent, a entrepris l’émancipation des femmes d’Europe et a parachevé le triomphe de l’industrie. Ceci est exact. D’ailleurs, l’abondance des biens à consommer n’a jamais été aussi diversifiée ni aussi impressionnante, ce qui semble un signe de la paix. Pourtant ce signe, comme tous les signes, est équivoque. L’abondance des biens, tout d’abord, ne va pas nécessairement de pair avec l’absence d’anonymat. Le besoin de manifester hors de soi, quelque chose de soi est le gage très profond de l’aptitude de l’homme à réussir d’ordinaire à faire du monde ambiant, son monde. Habiter dépend de cette possibilité. Or, l’offre de produits que la civilisation industrielle fournit, prive bien souvent de la présence de vraies choses. Les objets, les artefacts industriels qui nous entourent ou plutôt nous circonviennent, ne nous laissent pas le temps de nous apprivoiser à eux, à peine en sommes-nous les usagers confiants que, les voilà périmés et dépassés, supplantés par une jolie cohorte de brillantes nouveautés qui nous soufflent à l’oreille que ce qui nous était pourtant si commode, ne vaut plus rien, n’est rien. Parfois le visage de la pacotille est réjouissant, il suffit que nous retrouvions notre regard d’enfant mais nous n’ignorons pas pour autant qu’elle fera bientôt partie des jouets cassés. »

Ingrid Auriol, Est-il encore aujourd'hui possible d'habiter ici ?



Ingrid Auriol

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07/06/2011

"Noces à Tipasa", Albert Camus

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Albert Camus est un immense écrivain, effacé par Sartre et par les somnambules qui l'ont admiré et l'admirent encore. Ici, en parlant de Tipasa en Algérie, il ne parle pas seulement d'une France qui n'est plus, mais, par-delà, il évoque cette "Mare Nostrum", cercle fondateur de la Civilisation Occidentale. Les ruines romaines de Tipasa l'attestent.

Il célèbre ici une beauté païenne, une énergie vive, un soleil qui accroît les forces. Au temps d'Albert Camus un écrivain se réclamant de la Gauche pouvait encore avoir lu Maurice Barrès sans honte aucune en en retenant l'essentiel : la mémoire d'une terre porteuse d'un souffle et d'un esprit qui nourrit l'âme et, Nietzsche aidant, le corps, "cette raison supérieure".

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Noces à Tipasa

Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. À certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L'odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. À peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s'ébranle d'un rythme sûr et pesant pour aller s'accroupir dans la mer.

Nous arrivons par le village qui s'ouvre déjà sur la baie. Nous en-trons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d'été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas ; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. À l'heure où nous descendons de l'autobus couleur de bouton d'or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants.

À gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rou-ges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d'entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.

Au bout de quelques pas, les absinthes nous prennent à la gorge. Leur laine grise couvre les ruines à perte de vue. Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l'étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. Nous marchons à la rencontre de l'amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l'amère philosophie qu'on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. Pour moi, je ne cherche pas à y être seul. J'y suis souvent allé avec ceux que j'aimais et je lisais sur leurs traits le clair sourire qu'y prenait le visage de l'amour. Ici, je laisse à d'autres l'ordre et la mesure. C'est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m'accapare tout entier. Dans ce mariage des ruines et du printemps, les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l'homme, sont rentrées dans la nature. Pour le retour de ces filles prodigues, la natu-re a prodigué les fleurs. Entre les dalles du forum, l'héliotrope pousse sa tète ronde et blanche, et les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques. Comme ces hom-mes que beaucoup de science ramène à Dieu, beaucoup d'années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd'hui enfin leur pas-sé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent.

Que d'heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d'accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'in-sectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon coeur à la grandeur insou-tenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l'échine solide du Chenoua, mon coeur se calmait d'une étrange certi-tude. J'apprenais à respirer, je m'intégrais et je m'accomplissais. Je gravissais l'un après l'autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d'où l'on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d'elle s'alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts ; pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais chaque fois qu'on regarde par une ouverture, c'est la mélodie du monde qui parvient jusqu'à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l'espace.

Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux ser-vent de lits ou de repères dans la course des journées. Je décris et je dis : "Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs." Et qu'ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j'aime écraser les boules de lentisques sous mon nez ? Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : "Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces cho-ses. " Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux mystères d'Ëleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour la-quelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère - la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes - et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.

Je, comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans me-sure. Il n'y a qu'un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme, c'est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l'heure, quand je me jetterai dans les ab-sinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j'aurai cons-cience, contre tous les préjugés, d'accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, c'est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J'aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l'orgueil de ma condition d'homme. Pour-tant, on me l'a souvent dit : il n'y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l'immense décor où la tendresse et la gloi-re se rencontrent dans le jaune et le bleu. C'est à conquérir cela qu'il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse in-tact, je n'abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre.

Un peu avant midi, nous revenions par les ruines vers un petit café au bord du port. La tête retentissante des cymbales du soleil et des couleurs, quelle fraîche bienvenue que celle de la salle pleine d'ombre, du grand verre de menthe verte et glacée ! Au-dehors, c'est la mer et la route ardente de poussière. Assis devant la table, je tente de saisir entre mes cils battants l'éblouissement multicolore du ciel blanc de chaleur. Le visage mouillé de sueur, mais le corps frais dans la légère toile qui nous habille, nous étalons tous l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde.

On mange mal dans ce café, mais il y a beaucoup de fruits - surtout des pêches qu'on mange en y mordant, de sorte que le jus en coule sur le menton. Les dents refermées sur la pêche, j'écoute les grands coups de mon sang monter jusqu'aux oreilles, je regarde de tous mes yeux. Sur la mer, c'est le silence énorme de midi. Tout être beau a l'orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd'hui laisse son or-gueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierais-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre ? Il n'y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd'hui l'imbécile est roi, et j'appelle imbécile celui qui a peur de jouir. On nous a tellement parlé de l'orgueil : vous savez, c'est le péché de Satan. Méfiance, criait-on, vous vous perdrez, et vos forces vives. Depuis, j'ai appris en effet qu'un certain orgueil... Mais à d'autres moments, je ne peux m'empê-cher de revendiquer l'orgueil de vivre que le monde tout entier conspi-re à me donner. A Tipasa, je vois équivaut à je crois, et je ne m'obsti-ne pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n'éprouve pas le besoin d'en faire une oeuvre d'art, mais de raconter ce qui est différent. Tipasa m'apparaît comme ces personnages qu'on décrit pour signifier indirectement un point de vue sur le monde. Com-me eux, elle témoigne, et virilement. Elle est aujourd'hui mon person-nage et il me semble qu'à le caresser et le décrire, mon ivresse n'aura plus de fin. Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon coeur. Vivre Tipasa, témoigner et l'oeuvre d'art viendra ensuite. Il y a là une liberté.

Jamais je ne restais plus d'une journée à Tipasa. Il vient toujours un moment où l'on a trop vu un paysage, de même qu'il faut longtemps avant qu'on l'ait assez vu. Les montagnes, le ciel, la mer sont comme des visages dont on découvre l'aridité ou la splendeur, à force de re-garder au lieu de voir. Mais tout visage, pour être éloquent, doit subir un certain renouvellement. Et l'on se plaint d'être trop rapidement lassé quand il faudrait admirer que le monde nous paraisse nouveau pour avoir été seulement oublié.

Vers le soir, je regagnais une partie du pare plus ordonnée, arran-gée en jardin, au bord de la route nationale. Au sortir du tumulte des parfums et du soleil, dans l'air maintenant rafraîchi par le soir, l'es-prit s'y calmait, le corps détendu goûtait le silence intérieur qui naît de l'amour satisfait. Je m'étais assis sur un banc. Je regardais la campagne s'arrondir avec le jour. J'étais repu. Au-dessus de moi, un grenadier laissait pendre les boutons de ses fleurs, clos et côte-lés comme de petits poings fermés qui contiendraient tout l'espoir du printemps. Il y avait du romarin derrière moi et j'en percevais seule-ment le parfum d'alcool. Des collines s'encadraient entre les arbres et, plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. J'avais au coeur une joie étrange, celle-là même qui naît d'une conscience tranquille. Il y a un sentiment que connaissent les acteurs lorsqu'ils ont conscience d'avoir bien rempli leur rôle, c'est-à-dire, au sens le plus précis, d'avoir fait coïncider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu'ils incarnent, d'être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l'avan-ce et qu'ils ont d'un coup fait vivre et battre avec leur propre coeur. C'était précisément cela que je ressentais : j'avais bien joué mon rôle. J'avais fait mon métier d'homme et d'avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l'accomplissement ému d'une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d'être heureux. Nous retrouvons alors une solitude, mais cette fois dans la satisfaction.

Maintenant, les arbres s'étaient peuplés d'oiseaux. La terre soupirait lentement avant d'entrer dans l'ombre. Tout à l'heure, avec la première étoile, la nuit tombera sur la scène du monde. Les dieux éclatants du jour retourneront à leur mort quotidienne. Mais d'autres dieux viendront. Et pour être plus sombres, leurs faces ravagées se-ront nées cependant dans le coeur de la terre.

À présent du moins, l'incessante éclosion des vagues sur le sable me parvenait à travers tout un espace où dansait un pollen doré. Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m'emplissais d'une vie odorante et je mordais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres. Non, ce n'était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l'accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l'amour. Amour que je n'avais pas la faiblesse de revendiquer pour moi seul, conscient et orgueilleux de le partager avec toute une race, née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels.

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Convoquons notre grand et immense philosophe de service, j'ai nommé le censeur BHL. Que pense-t-il à la lecture de ces lignes ? De Camus il dit :

« Quand on se proclame ainsi l’ami du monde, des choses du soleil, quand on ne se reconnaît plus d’autre loi que celle de la fidélité à la sainte loi de la nature et de ses harmonies spontanées (...)
N’y-a-t-il pas là, mine de rien, une autre matrice du pire ? n’est-elle pas, cette foi aveugle dans la nature, l’autre grande source, après l’ubris ou avant elle, du totalitarisme et, en tout cas, du meurtre ? »

Le Siècle de Sartre (2000)

Connard !

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La Haine

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« L’attitude la plus basse, et qui va s’abaissant sans cesse elle-même, c’est la haine : absence parfaite de liberté, qui se donne avec ostentation des airs de supériorité. »

Martin Heidegger, Edition Integrale, Vol. 13, p. 113

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