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20/02/2009

Extension du domaine de la lutte dans la France des Robots

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=


 

Je lis La France contre les robots de Bernanos d’une part et Extension du domaine de la lutte de Houellebecq d’autre part. La résonance entre les deux livres existe. Elle est palpable. Ce que Bernanos pressent au lendemain de la seconde guerre mondiale se réalise de façon précise dans la jolie société que décrit Houellebecq désabusé et qui est la nôtre.

Et qui dit que Houellebecq n’a pas de style ou que c’est un mauvais écrivain soit ne sait pas lire, soit est crispé sur de vieilles certitudes esthétiques qui le laissent dans la pure macération réactionnaire. Amusant que certains réactionnaires ne soient pas touchés par la plume froide et clinique de cet écrivain qui n’épargne pas notre temps.

« Vous aussi, vous vous êtes intéressé au monde. C’était il y a longtemps ; je vous demande de vous en souvenir. Le domaine de la règle ne vous suffisait plus ; vous ne pouviez vivre plus longtemps dans le domaine de la règle ; aussi, vous avez dû entrer dans le domaine de la lutte. Je vous demande de vous reporter à ce moment précis. C’était il y a longtemps, n’est-ce pas ? Souvenez-vous : l’eau était froide.
Maintenant, vous êtes loin du bord : oh oui ! comme vous êtes loin du bord ! Vous avez longtemps cru à l’existence d’une autre rive ; tel n’est plus le cas. Vous continuez à nager pourtant, et chaque mouvement que vous faites vous rapproche de la noyade. Vous suffoquez, vos poumons vous brûlent. L’eau vous paraît de plus en plus froide, et surtout de plus en plus amère. Vous n’êtes plus tout jeune. Vous allez mourir, maintenant. Ce n’est rien. Je suis là. Je ne vous laisserai pas tomber. Continuez votre lecture.
Souvenez-vous, encore une fois, de votre entrée dans le domaine de la lutte.

[…]
Ce choix autobiographique n’en est pas réellement un : de toute façon, je n’ai pas d’autre issue. Si je n’écris pas ce que j’ai vu je souffrirai autant — et peut-être un peu plus. Un peu seulement, j’y insiste. L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme. On patauge toujours dans un brouillard sanglant, mail il y a quelques repères. Le chaos n’est plus qu’à quelques mètres. Faible succès, en vérité. Quel contraste avec le pouvoir absolu, miraculeux, de la lecture ! Une vie entière à lire aurait comblé mes vœux ; je le savais déjà à sept ans. La texture du monde est douloureuse, inadéquate ; elle ne me paraît pas modifiable. Vraiment, je crois qu’une vie entière à lire m’aurait mieux convenu.
Une telle vie ne m’a pas été donnée.

 

[…]
Mon propos n’est pas de vous enchanter par de subtiles notations psychologiques. Je n’ambitionne pas de vous arracher des applaudissements par ma finesse et mon humour. Il est des auteurs qui font servir leur talent à la description délicate de différents états d’âme, traits de caractères, etc. On ne me comptera pas parmi ceux-là. Toute cette accumulation de détails réalistes, censés camper des personnages nettement différenciés, m’est toujours apparue, je m’excuse de le dire, comme pure foutaise. Daniel qui est l’ami d’Hervé, mais qui éprouve certaines réticences à l’égard de Gérard. Le fantasme de Paul qui s’incarne en Virginie, le voyage à Venise de ma cousine… on y passerait des heures. Autant observer les homards qui se marchent dessus dans un bocal (il suffit, pour cela, d’aller dans un restaurant de poissons). Du reste, je fréquente peu les êtres humains.
Pour atteindre le but, autrement philosophique, que je me suppose, il me faudra au contraire élaguer. Simplifier. Détruire un par un une foule de détails. J’y serai d’ailleurs aidé par le simple jeu du mouvement historique. Sous nos yeux, le monde s’uniformise ; les moyens de télécommunication progressent ; l’intérieur des appartements s’enrichit de nouveaux équipements. Les relations humaines deviennent progressivement impossibles, ce qui réduit d’autant la quantité d’anecdotes dont se compose une vie. Et peu à peu le visage de la mort apparaît, dans toute sa splendeur. Le troisième millénaire s’annonce bien. »

 

 

Et ces deux pages pleines d'humour...

« Bernard, oh Bernard

Le lundi suivant, en retournant à mon travail, j’appris que ma société venait de vendre un progiciel au ministère de l’Agriculture, et que j’avais été choisi pour assurer la formation. Ceci me fut annoncé par Henry La Brette (il tient beaucoup au y, ainsi qu’à la séparation en deux mots). Âgé comme moi de trente ans, Henry La Brette est mon supérieur hiérarchique direct ; nos relations en général sont empreintes d’une sourde hostilité. Ainsi il m’a d’emblée indiqué, comme s’il se faisait une joie personnelle de me contrarier, que ce contrat nécessiterait plusieurs déplacements : à Rouen, à La Roche-sur-Yon, je ne sais où encore. Ces déplacements ont toujours représenté pour moi un cauchemar ; Henry La Brette le sait. J’aurais pu rétorquer : « Eh bien, je démissionne » ; mais je ne l’ai pas fait.
Bien avant que le mot ne soit à la mode, ma société a développé une authentique culture d’entreprise (création d’un logo, distribution de sweat-shirts aux salariés, séminaires de motivation en Turquie). C’est une entreprise performante, jouissant d’une réputation enviable dans sa partie ; à tous points de vue, une bonne boîte. Je ne peux pas démissionner sur un coup de tête, on le comprend.
Il est dix heures du matin. Je suis assis dans un bureau blanc et calme, en face d’un type légèrement plus jeune que moi, qui vient de rejoindre l’entreprise. Je crois qu’il s’appelle Bernard. Sa médiocrité est éprouvante. Il n’arrête pas de parler de fric et de placements : les SICAV, les obligations françaises, les plans d’épargne-logement… tout y passe. Il compte sur un taux d’augmentation légèrement supérieur à l’inflation. Il me fatigue un peu ; je n’arrive pas vraiment à lui répondre. Sa moustache bouge.
Quand il sort du bureau, le silence retombe. Nous travaillons dans un quartier complètement dévasté, évoquant vaguement la surface lunaire. C’est quelque part dans le treizième arrondissement. Quand on arrive en bus, on se croirait vraiment au sortir d’une troisième guerre mondiale. Pas du tout, c’est juste un plan d’urbanisme.
Nos fenêtres donnent sur un terrain vague, pratiquement à perte de vue, boueux, hérissé de palissades. Quelques carcasses d’immeubles. Des grues immobiles. L’ambiance est calme et froide.

 

Bernard revient. Pour égayer l’atmosphère, je lui raconte que ça sent mauvais dans mon immeuble. En général les gens aiment bien ces histoires de puanteur, je l’ai remarqué ; et c’est vrai ce matin en descendant l’escalier j’ai vraiment perçu une odeur pestilentielle. Que fait donc la femme de ménage, d’habitude si active ?
Il dit : « ça doit être un rat crevé, quelque part. » la perspective, on ne sait pourquoi, semble l’amuser. Sa moustache bouge légèrement.
Pauvre Bernard, dans un sens. Qu’est-ce qu’il peut bien faire de sa vie ? Acheter des disques laser à la FNAC ? Un type comme lui devrait avoir des enfants ; s’il avait des enfants, on pourrait espérer qu’il finisse par sortir quelque chose de ce grouillement de petits Bernards. Mais non, il n’est même pas marié. Fruit sec.
Au fond il n’est pas tellement à plaindre, ce bon Bernard, ce cher Bernard. Je pense même qu’il est heureux dans la mesure qui lui est impartie, bien sûr ; dans sa mesure de Bernard. »

Extension du domaine de la lutte – Michel Houellebecq

Incisif, cruel et rieur.

 

Bernanos, désabusé également, au sortir de la seconde guerre mondiale, qui fut une guerre éclair, une guerre mécanique sans précédent, totale, voulant précipiter l’humanité vers une manœuvre éternelle dans une soumission absolue et fanatique et trouvant son macabre exutoire dans l’insondable abîme de la Shoah et la première explosion atomique, l’ancien Camelot du Roy assiste à la mise en jachère de l’esprit, à la disparition progressive de l’être au profit de l’avoir, à la soumission mécanique, programmée de l’homme au golem machinique.

« La liberté ne sera pas sauvée par les institutions, elle ne sera pas sauvée par la guerre. Quiconque observe les évènements, a très bien compris que la guerre continue de déplacer les questions sans les résoudre. Son explosion a détruit l’équilibre des dictatures, mais on peut craindre qu’elles ne se regroupent entre elles, sous d’autres noms, pour un nouveau système d’équilibre plus stable que l’ancien, car s’il réussissait à se constituer, les faibles n’auraient plus rien à espérer de la rivalité des forts. Une Paix injuste régnerait sur un monde si totalement épuisé qu’elle y aurait les apparences de l’ordre. »

« Ils s’efforcent, ils se hâtent de nous faire rentrer dans le jeu — c’est-à-dire dans le jeu politique traditionnel dont ils connaissent toutes les ressources, et où ils se croient sûrs de l’emporter tôt ou tard, calculant les atouts qui leur restent et ceux que nous avons perdus. Il est très possible que cette manœuvre retarde un assez long temps les événements que j’annonce. Il est très possible que nous rentrions dans une nouvelle période d’apaisement, de recueillement, de travail, en faveur de laquelle sera remis à contribution le ridicule vocabulaire, à la fois cynique et sentimental, de Vichy. Il y a beaucoup de manières, en effet, d’accepter le risque de la grandeur, il n’y en a malheureusement qu’une de le refuser. Mais qu’importe ! Les événements que j’annonce peuvent être retardés sans dommage. Nous devons même prévoir avec beaucoup de calme un nouveau déplacement de cette masse informe, de ce poids mort, que fut la Révolution prétendue nationale de Vichy. Les forces révolutionnaires n’en continueront pas moins à s’accumuler, comme les gaz dans le cylindre, sous une pression considérable. Leur détente, au moment de la déflagration, sera énorme. »

« Les régimes jadis opposés par l’idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique. »

« Un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté. »

« Qu’il s’intitule capitaliste ou socialiste, ce monde s’est fondé sur une certaine conception de l’homme, commune aux économistes anglais du XVIIIe siècle, comme à Marx ou à Lénine. On a dit parfois de l’homme qu’il était un animal religieux. Le système l’a défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l’esclave mais l’objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s’en affranchir, puisqu’il ne connaît d’autre mobile certain que l’intérêt, le profit. Rivé à lui-même par l’égoïsme, l’individu n’apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres ; on ne saurait prétendre l’employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le refissent. Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. »

 

« Cette conception, je le répète, est à la base de tout le système, et elle a énormément facilité l’établissement du régime en justifiant les hideux profits de ses premiers bénéficiaires. Il y a cent cinquante ans, tous ces marchands de coton de Manchester — Mecque du capitalisme universel — qui faisaient travailler dans leur usines, seize heures par jour, des enfants de douze ans que les contremaîtres devaient, la nuit venue, tenir éveillés à coups de baguettes, couchaient tout de même avec la Bible sous leur oreiller. Lorsqu’il leur arrivait de penser à ces milliers de misérables que la spéculation sur les salaires condamnait à une mort lente et sûre, ils se disaient qu’on ne peut rien contre les lois du déterminisme économique voulues par la Sainte Providence, et ils glorifiaient le Bon Dieu qui les faisait riches… Les marchands de coton de Manchester sont morts depuis longtemps, mais le monde moderne ne peut les renier, car ils l’ont engendré matériellement et spirituellement, ils l’ont engendré au Réalisme — dans le sens où saint Paul écrit à son disciple Timothée qu’il l’a engendré dans la grâce. »

La France contre les robots – Georges Bernanos

 

Et si vous pensez que Bernanos, catholique, se tourne vers la tradition pur jus qui marine dans son eau croupie, vous vous trompez. Voilà ce que Bernanos le chrétien pense des catholiques bien traditionalistes dont il a croisé la criminelle bêtise lors de la guerre d’Espagne et qui continuent à faire de dangereux émules encore de nos jours :

« L’expérience de la vie m’a depuis convaincu que le fanatisme n’est chez eux que la marque de leur impuissance à rien croire, à rien croire d’un cœur simple et sincère, d’un cœur vil. Au lieu de demander à Dieu la foi qui leur manque, ils préfèrent se venger sur les incrédules des angoisses dont l’humble acceptation leur vaudrait le salut, et lorsqu’ils rêvent de voir rallumer les bûchers, c’est avec l’espoir d’y venir réchauffer leur tiédeur — cette tiédeur que le Seigneur vomit. »

Et il annonce le totalitarisme nouveau au sein duquel évoluent aujourd’hui les personnages de Houellebecq :

« Capitalistes, fascistes, marxistes, tous ces gens-là se ressemblent. Les uns nient la liberté, les autres font encore semblant d’y croire, mais, qu’ils y croient ou n’y croient pas, cela n’a malheureusement plus beaucoup d’importance, puisqu’ils ne savent plus s’en servir. Hélas ! le monde risque de perdre la liberté, de la perdre irréparablement, faute d’avoir perdu l’habitude de s’en servir… Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : « Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête ; personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elle sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah ! n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils la démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais ! »

« Ils trouvent la liberté belle, ils l’aiment, mais ils sont toujours prêts à lui préférer la servitude qu’ils méprisent, exactement comme ils trompent leur femme avec des gourgandines. Le vice de la servitude va aussi profond dans l’homme que celui de la luxure, et peut-être que les deux ne font qu’un. Peut-être sont-ils une expression différente et conjointe de ce principe de désespoir qui porte l’homme à se dégrader, à s’avilir, comme pour se venger de lui-même, se venger de son âme immortelle. »

« Ceux qui voient dans la civilisation des Machines une étape normale de l’Humanité en marche vers son inéluctable destin devraient tout de même réfléchir au caractère suspect d’une civilisation qui semble bien n’avoir été sérieusement prévue ni désirée, qui s’est développée avec une rapidité si effrayante qu’elle fait moins penser à la croissance d’un être vivant qu’à l’évolution d’un cancer. »

 

« Pour nous guérir de nos vices, ou du moins pour nous aider à les combattre, la crainte de Dieu est moins puissante que celle du jugement de notre prochain, et, dans la société qui va naître, la cupidité ne fera rougir personne. »

Voilà, et toute la cohorte des hommes faussement libérés d’eux-mêmes participera à l’érection de cette jolie "République pacifique composée de commerçants".

« La seule Machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la Machine à dégoûter l’homme des Machines, c’est-à-dire d’une vie tout entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit. »

« La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. "Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable !" Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes — chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espère de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »

« Mais la Machinerie est-elle une étape ou le symptôme d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’homme, au bénéfice de ses appétits ? Voilà une question que personne n’aime encore à se poser. »

 

« Or, je ne suis nullement "passéiste", je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l’Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j’aime profondément le passé, mais parce qu’il me permet de mieux comprendre le présent — de mieux le comprendre, c’est-à-dire de mieux l’aimer, de l’aimer plus utilement, de l’aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l’Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j’aime le passé précisément pour ne pas être un "passéiste". je défie qu’on trouve dans mes livres aucune de ces écœurantes mièvreries sentimentales dont sont prodigues les dévots du "Bon Vieux Temps". Cette expression du Bon Vieux Temps est d’ailleurs une expression anglaise, elle répond parfaitement à une certaine niaiserie de ces insulaires qui s’attendrissent sur n’importe quelle relique, comme une poule couve indifféremment un œuf de poule, de dinde, de cane ou de casoar, à seule fin d’apaiser une certaine démangeaison qu’elle ressent dans le fondement. »

 

Profonde Joie, vraiment.

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13/02/2009

L'amour sous ecstasy ne dure que trois ans... et encore, c'est un record...

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J’ai lu aussi, ces derniers jours, deux livres, plus légers, mais pas dépourvus d’intérêt, de Frédéric Beigbeder. Nouvelles sous ecstasy et L’amour dure trois ans. Houellebecq est le fin psychologue, caustique et désabusé, mais grave, de notre époque en mutation. Beigbeder est le clown dégoûté, le nonchalant branché mais qui a lu. Il y a beaucoup de petites facilités dans son écriture, ça et là. Il se débat avec la page blanche, c’est sensible, et trouve le moyen d’y jeter des fulgurances sur l’expansion du vide, la festivité fuyante, l’incertitude métaphysique de l’homme post-moderne. Si il arrêtait de faire le clown désinvolte à la télévision et s’enfermait dans une tour pour se retrouver face à lui-même il serait capable de pondre un grand livre. 

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11/02/2009

Le Salut par les Juifs/La France contre les Robots

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Terminé Le Salut par les Juifs de Bloy. Quelle claque ! Je vais y revenir car ce qui s’y trouve imprimé ne va pas cesser de m’obséder en une foudroyante rumination méditative. Le chapitre final n’est autre que le 37 ème chapitre d'Ezechieltout au moins les 14 premiers versets, tiré de l’ancien testament, que Bloy a mis en latin. Mais, bien entendu, n’étant pas le moins du monde latiniste je suis allé chercher le passage dans la première Bible qui s’est présentée à moi. Et là ? Apocalypse. Oui, dévoilement. C’est à l’amour de Dieu que le texte invite, à l’unité retrouvée entre l’ancienne et la nouvelle alliance, même si le texte a été écrit bien avant les évangiles, la théologie prophétique de Léon Bloy, celle qu’il a développée et expliquée tout au long du livre dans une langue de feu se trouve ici étayée par le texte saint lui-même d’où provient l’ancienne promesse que Jésus, pour Bloy, est venu confirmer en couronnant l’ancienne Loi. 

 

Pour ne pas lâcher la prise, après Le Salut par les Juifs, j’enchaîne avec La France contre les robots de Bernanos. Résultat de 7 années de réflexion durant son exil au Brésil où il a activement mis son cerveau et la prolongation de celui-ci, sa plume, au service de la France libre sous la conduite du général De Gaulle, Bernanos nous livre ici son dernier testament politique. C’est tout l’honneur et toute la gloire de cet ancien camelot du Roy, membre de l’Action Française et catholique convaincu d’avoir su faire jouer sa raison au détriment des crispations idéologiques pour ne pas proclamer comme son ancien maître Maurras a l’arrivée de Pétain au pouvoir : « Quelle divine, surprise ! » A la différence de beaucoup de ses compagnons politiques, Bernanos n’a aimé ni Hitler, ni Mussolini, ni Franco. Il n’a pas succombé aux sirènes totalitaires de son temps. Ce qui prouve qu’il n’a pas partagé avec ses camarades politiques le même esprit. Personnage d’une intelligence vive tout comme Bloy, Bernanos se retranche de sa propre famille spirituelle tout seul en en portant les postulats jusqu’au bout, en s'en détachant avec une liberté de ton singulière. La lecture de son Journal d’un curé de campagne m’avait arraché des larmes. Le don de soi dans la fièvre de l’avancée coûte que coûte. Déjà dans ce livre, Bernanos indiquait une volonté fanatique de pousser le feu de l’évangile dans ses ultimes retranchements. Ici, dans les premières pages, c’est un homme qui semble être revenu de tout qui parle d’une voix solennelle et éloquente pour prévenir contre la mutation qui s’annonce et qui tendra à transformer l’homme en piège, en machine. C’est d’actualité, n’est-ce pas ?

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10/02/2009

Léon Bloy, "Le Salut par les Juifs" - III

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J’avance dans ma lecture de Bloy. Je reviens en arrière pour relire à nouveau, des pages entières. Non que je ne comprenne pas ce qu’il avance, mais je veux, à chaque fois, resituer les mots dans le flux écarlate de sa redoutable rhétorique. Cet homme a compris le lien indéfectible que le peuple d’Israël a tissé avec Dieu sur l’injonction de celui-ci. Cette élection inclusive dont je parlais hier, nous saisi dans sa trame et nous devenons solidaires dans le bien comme dans le mal et toutes les attitudes que nous adoptons avec le peuple juif, bonnes ou mauvaises, sont inscrites génétiquement, générationnellement, de siècle en siècle, dans la trame vertigineuse de l’Histoire. La controverse sanglante qui anime l’humanité entière dans ses jeux de pouvoir, de valeurs, de cultes, de politique, se trouve déjà indiquée dans le texte saint que les premiers prophètes monothéistes nous ont légué. Car ce peuple a reçu la bénédiction et la malédiction, toutes deux génériques, pour le projet humain. L’homme total de la bénédiction, à cause de la chute, à cause de l’exil est devenu l’homme esclave et totalitaire, ce qui est la même chose, le dernier homme de la malédiction acquise par ses actes et le fruit juteux et exquis du péché toujours recommencé.

« Maint homme A peur de remonter jusqu’à la source. » écrit Hölderlin dans Souvenir, tiré de ses Hymnes.

En remontant à la source de l’être, par la foi, ou la lecture du symbole ou du mythe, lecteur démerde-toi, on atteint à la certitude redoutable qu’en dépit de tout ce qui a été tenté pour supprimer ce peuple juif, errant comme Caïn sous la face de Dieu, ou comme le fils prodigue des évangiles, ou comme le peuple entier sorti d’Egypte par le glaive tranchant de l’Esprit de Dieu dans le désert de son apprentissage, depuis l’expulsion de Judée et la destruction du temple vers 70 de notre ère, jusqu’à la raclure nommée Drumont trempant sa plume haineuse dans la merde de ses préjugés, ce peuple ne peut être et ne sera pas détruit. Drumont inspira les SS et ceux-ci inaugurèrent pour la première fois avec la saisissante horreur que l’on connut l’annihilation, la destruction, technique, méticuleusement programmée puis organisée et exécutée de tout un peuple qui portait en lui tout ce que nous étions devenus, dans le mal et dans le bien.

 

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09/02/2009

C'est écrit...

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Lire consiste parfois à voir le livre qui est entre nos mains s’animer et prendre vie. Le monde qu’il porte devient une claire mise en scène de ce que nous sommes et que nous ne voyons pas.

Presque terminé Bloy. Difficile d’accès par le ton employé, par le registre utilisé, par le lieu d’où Bloy parle qui semble être d’un autre monde tellement la vivacité du verbe serait, de nos jours, sujet à polémique immédiate si un livre de cette teneur venait à sortir aujourd’hui. On peut, sans le moindre effort, faire passer Léon Bloy pour le pire antisémite qui soit, en sortant des paragraphes entiers, sans la moindre coupure, du contexte historique, social et pamphlétaire qu’indique le livre.

Mais Bloy, lumineux théologien amateur plein de surprises, ose inviter avec une certaine violence, les antisémites eux-mêmes à revenir aux textes pour saisir la portée vertigineuse, saisissante, abyssale du plan de Dieu qui choisit en le peuple juif le porteur non pas exclusif mais inclusif d’une bénédiction et… d’une malédiction. Du même peuple surgira le meurtrier du Christ mais, surtout, le sauveur lui-même et cette contradiction humaine trop humaine est inscrite dans le cours de l’histoire dès le meurtre d’Abel par Caïn. L’élection du peuple juif est inclusive car elle sert d’exemple à l’humanité entière, dans le bien, mais aussi dans le mal. Le livre étant consacré aux juifs, Bloy ne s’étend pas sur les catholiques, mais les passages, nombreux, où il aborde ses contemporains dans la foi sont d’une violence inouïe, d’un cynisme acide et d’un mépris total. Je me demande si de nos jours il n’aurait pas envie de sortir le lance-flamme, si ce n’est au sens propre du moins au figuré, par le feu du logos. Il aurait la force de cent réactionnaires à lui tout seul.

 

 

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05/02/2009

Léon Bloy, "Le Salut par les Juifs" - II

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Poursuite de ma lecture de Léon Bloy, Le Salut par les Juifs. Bloy a le sentiment que la crasse juive ou son autre versant, l’argent grossier, autant de vils préjugés qu’il épouse sans complexe, témoignent à la fois de la malédiction que ce peuple porte à cause de sa non reconnaissance du foudroyant feu incarné et messianique. Il prend le parti d’indiquer par une rhétorique enflammée qu’il n’est pas surprenant de voir jaillir du lieu même de la perdition la semence royale de notre salut à tous.

« Me trouvant à Hambourg, l’an passé, j’eus, à l’instar des voyageurs les plus ordinaires, la curiosité de voir le Marché des Juifs.
La surprenante abjection de cet emporium de détritus emphytéotiques est difficilement exprimable. Il me sembla que tout ce qui peut dégoûter de vivre était l’objet lucratif de ces mercantis impurs dont les hurlements obséquieux m’accrochaient, me cramponnaient, se collaient à moi physiquement, m’infligeant comme le malaise fantastique d’une espèce de flagellation gélatineuse. Et toutes ces faces de lucre et de servitude avaient la même estampille redoutable qui veut dire si clairement le Mépris, le Rassasiement divin, l’irrévocable Séparation d’avec les autres mortels, et qui les fait si profondément identiques en n’importe quel district du globe.
Car c’est une loi singulière que ce peuple d’anathèmes n’ait pu assumer la réprobation collective dont il s’honore qu’au prix fabuleux du protagonisme éventuel de l’individu. La Race rejetée n’a jamais pu produire aucune sorte de César.
C’est pour cela que je me défie de la tradition ingénieuse, mais peu connue, j’imagine, qui donne des Hébreux pour ancêtres au peuple romain et remplace les compagnon d’Enée par une colonie de Benjamites, — expliquant la Louve des deux Jumeaux fondateurs par l’inscrutable prédiction d’Israël mourant : « Benjamin Lupus rapax, mane comedet praedam et vespere dividet spolia. Benjamin, loup rapace, au matin mangera la proie et au vêpre divisera les dépouilles (Genèse, chap.49, v. 27.) »
Les immondes fripiers de Hambourg étaient bien, vraiment, de cette homogène famille de ménechmes avaricieux en condition chez tous les malpropres démons de l’identité judaïques, telle qu’on la voit grouiller le long du Danube, en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Hollande, en France même, déjà, et dans toute l’Afrique septentrionale où les Arabes, quelquefois, enfont un odieux mastic bon à frotter les moutons galeux.
Mais où ma nausée, je l’avoue, dépassa toute conjecture et tout espoir, ce fut à l’apparition des Trois Vieillards !...
Je les nomme les Trois Vieillards, parce que je ne sais aucune autre manière de les désigner. Ils sont peut-être cinquante en cette ville privilégiée qui ne semble pas en être plus fière. Mais je n’en avais que trois devant les yeux et c’était assez pour que les dragons les plus insolites m’apparussent.
Tout ce qui portait une empreinte quelconque de modernité s’évanouit aussitôt pour moi et les youtres subalternes qui me coudoyaient en fourmillant comme des moucherons d’abattoirs s’interrompirent d’exister. Ils n’en avaient plus le droit, n’étant absolument rien auprès de ceux-ci.
Leur ignominie, que j’avais estimée complète, irréprochable et savoureuse autant que peut l’être un élixir de malédiction, n’avait plus la moindre sapidité et ressemblait à de la noblesse en comparaison de cet indévoilable cauchemar d’opprobre.
L’aspect de ces trois fantômes dégageait une si non-pareille qualité d’horreur que le blasphème seul pourrait être admis à l’interpréter symboliquement.
Qu’on se représente, s’il est possible, les Trois Patriarches sacrés : Abraham, Isaac et Jacob, dont les noms, obnubilés d’un impénétrable mystère, forment le Delta, le Triangle équilatéral où sommeille, dans les rideaux de la foudre, l’inaccessible Tétragramme !
Qu’on se les figure, — j’ose à peine l’écrire, — ces trois personnages beaucoup plus qu’humains, du flanc desquels tout le Peuple de Dieu et le Verbe de Dieu lui-même sont sortis ; qu’on veuille bien les supposer, une minute, vivants encore, ayant, par un très unique miracle, survécu à la plus centenaire progéniture des immolateurs de leur grand Enfant crucifié ; ayant pris sur eux, — Dieu sait en vue de quels irrévélables rémérés ! — la destitution parfaite, l’ordure sans nom, la turpitude infinie, l’intarissable trésor des exécrations du monde, les huées de toute la terre, la vilipendaison dans tous les abîmes, — et l’étonnement éternel des Séraphins ou des Trônes à les voir se traîner ainsi dans la boue des siècles !...
Ah ! certes, oui, dans l’esprit de cette vision qui paraîtra sans doute insensée, les trois êtres affreux réalisaient bien l’archétype et le phénomène primordial de la Race indélébile qui accomplit, depuis bientôt deux mille ans, le prodige sans égal de survivre, elle aussi, à ses exterminateurs et d’en appeler éternellement à tous les enfers de sa substantielle révocation. Mais, bon Dieu ! quels épouvantables ancêtres !
Ils étaient vraiment trop classiques pour ne pas se manifester aussi détestables que sublimes. Depuis Shakespeare jusqu’à Balzac, on a terriblement ressassé le vieil Hébreu sordide et crochu, dénichant l’or dans les immondices, dans les tumeurs de l’humanité, l’adorant enfin tel qu’un soleil de douleurs et un Paraclet d’amour, co-égal et co-éternel à son Jéhovah solitaire.
Ils réalisaient triplement ce monstre en leurs identiques personnes, ajoutant à l’horreur banale de cet ancien mythe littéraire les affres démesurées de leur véridique présence…
Abraham, Isaac, Jacob, descendus jusqu’à ces Limbes néfastes !... Car mon imagination, démâtée par l’épouvante, leur décernait instinctivement les Appellations divines.
Et, ma foi ! je renonce à les dépeindre, abandonnant ce treizième labeur d’Alcide aux documentaires de la charogne et aux cosmographes des fermentations vermineuses.
Je me souviendrai longtemps, néanmoins, de ces trois incomparables crapules que je vois encore dans leurs souquenilles putréfiées, penchées fronts contre fronts, sur l’orifice d’un sac fétide qui eût épouvanté les étoiles, où s’amoncelaient, pour l’exportation du typhus, les innommables objets de quelque négoce archisémitique.
Je leur dois cet hommage d’un souvenir presque affectueux, pour avoir évoqué dans mon esprit les images les plus grandioses qui puissent entrer dans l’habitacle sans magnificence d’un esprit mortel.
Je dirai cela tout à l’heure aussi clairement qu’il me sera donné de le dire.
En attendant, j’affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu’une synthèse de la question juive est l’absurdité même, en dehors de l’acceptation préalable du « Préjugé » d’un retranchement essentiel, d’une séquestration de Jacob dans la plus abjecte décrépitude, — sans aucun espoir d’accommodement ou de retour, aussi longtemps que son « Messie » tout brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre. »

Le Salut par les Juifs, Léon Bloy

Et la redoutable conclusion par laquelle Bloy lie le sort du peuple de la Première Alliance à l’apparition visible, reconnue et acceptée du Messie que les Juifs ont manqué. Ils ne sont pas les seuls.

« En attendant, j’affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu’une synthèse de la question juive est l’absurdité même, en dehors de l’acceptation préalable du « Préjugé » d’un retranchement essentiel, d’une séquestration de Jacob dans la plus abjecte décrépitude, — sans aucun espoir d’accommodement ou de retour, aussi longtemps que son « Messie » tout brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre. »

Heureusement, pour équilibrer, l’écriture dérangeante du vieux Bloy, je découvre au même moment grâce à Internet, le livre de Charles Péguy, Notre jeunesse datant de 1909/1910. Moins de 20 ans d’écart, 1892, avec la première publication du Salut par les Juifs par Bloy.

« Les Juifs sont plus malheureux que les autres. Loin que le monde moderne les favorise particulièrement, leur soit particulièrement avantageux, leur ait fait un siècle de repos, une résidence de quiétude et de privilège, contraire le monde moderne a ajouté sa dispersion propre moderne, sa dispersion intérieure, à leur dispersion séculaire, à leur dispersion ethnique, à leur antique dispersion. Le monde moderne a ajouté son trouble à leur trouble ; dans le monde moderne cumulent ; le monde moderne a ajouté sa misère à leur misère, sa détresse à leur antique détresse ; il a ajouté sa mortelle inquiétude, son inquiétude incurable à la mortelle, à l’inquiétude incurable de la race, à l’inquiétude propre, à l’antique, à l’éternelle inquiétude.
Il a ajouté l’inquiétude universelle à l’inquiétude propre.

Ainsi ils cumulent. Ils sont à l’intersection. Ils se recoupent sur eux-mêmes. Ils recoupent l’inquiétude juive, qui est leur, par l’inquiétude moderne, qui est nôtre et leur. Ils subissent, ils reçoivent ensemble, à cette intersection, l’inquiétude verticale et l’inquiétude horizontale ; l’inquiétude descendante verticale et l’inquiétude étale horizontale ; l’inquiétude verticale de la race, l’inquiétude horizontale de l’âge, du temps.

Dans cette âpre, dans cette mortelle concurrence du monde moderne, dans cette compromission, dans cette compétition perpétuelle ils sont plus chargés que nous. Ils cumulent. Ils sont doublement chargés. Ils cumulent deux charges. La charge juive et la charge moderne. La charge de l’inquiétude juive et la charge de l’inquiétude moderne. Le mutuel appui qu’ils se prêtent, (et que l’on a beaucoup exagéré, car il y a aussi, naturellement, des inquiétudes intérieures, des haines, des rivalités, des compétitions, des ressentiments intérieurs ; et pour prendre tout de suite un exemple éclatant, l’exemple culminant la personne et la si grande philosophie de M. Bergson, qui demeurera dans l’histoire, qui sera comptée parmi les cinq ou six grandes philosophies, de tout le monde, ne sont point détestées, haïes, combattues par personne, dans le parti intellectuel, autant que par certains, par quelques professeurs juifs notamment de philosophie), le mutuel appui qu’ils se prêtent est amplement compensé, plus que compensé par cette effrayante, par cette croissante poussée de l’antisémitisme qu’ils reçoivent tous ensemble. Qu’ils ont constamment à repousser, à réfuter, à rétorquer tous ensemble. Combien n’ai-je point connu de carrières de Juifs, de pauvres gens, fonctionnaires, professeurs, qui ont brisées, qui sont encore brisées, pour toujours, par le double mécanisme suivant : pendant toute la poussée de l’antisémitisme victorieux et gouvernemental on a brisé leur carrière parce qu’ils étaient juifs ; (et les chrétiens parce qu’ils étaient dreyfusistes). Et aussi après pendant toute la poussée du dreyfusisme victorieux mais gouvernemental on a brisé leurs carrière parce qu’on était combiste et qu’avec nous ils étaient demeurés dreyfusistes purs. C’est ainsi, par ce doux mécanisme, qu’ils partagent avec nous, fraternellement, une misère double, une double infortune inexpiable.
Dans cette course du monde moderne ils sont comme nous, plus que nous ils sont lourdement, doublement chargés.

Les antisémites parlent des Juifs. Je préviens que je vais dire une énormité : Les antisémites ne connaissent point les Juifs. Ils en parlent, mais ils ne les connaissent point. Ils en souffrent, évidemment beaucoup, mais ils ne les connaissent point. Les antisémites riches connaissent peut-être les Juifs riches. Les antisémites capitalistes connaissent peut-être les capitalistes. Les antisémites d’affaires connaissent peut-être les Juifs d’affaires. Pour la même raison, je ne connais guère que des Juifs pauvres et des Juifs misérables. Il y en a. Il y en a tant que l’on n’en sait pas le nombre. J’en vois partout.
Il ne sera pas dit qu’un chrétien n’aura pas porté témoignage pour eux. Il ne sera pas dit que je n’aurai pas témoigné pour eux. Comme il ne sera pas dit qu’un chrétien ne témoignera pas pour Bernard-Lazare.

Depuis vingt ans je les ai éprouvés, nous nous sommes éprouvés mutuellement. Je les ai trouvés toujours solides au poste, autant que personne, affectueux, solides, d’une tendresse propre, autant que personne, d’un attachement, d’un dévouement, d’une piété inébranlable, d’une fidélité, à toute épreuve, d’une amitié réellement mystique, d’un attachement, d’une fidélité inébranlable à la mystique de l’amitié.

L’argent est tout, domine tout dans le monde moderne à un tel point, si entièrement, si totalement que la séparation sociale horizontale des riches et des pauvres est devenue infiniment plus grave, plus coupante, plus absolue si je puis dire que la séparation, verticale de race des juifs et des chrétiens. La dureté du monde moderne sur les pauvres, contre les pauvres, est devenue si totale, si effrayante, si impie ensemble sur les uns et sur les autres, contre les uns et contre les autres.

Dans le monde moderne les connaissances ne se font, ne se propagent que horizontalement, parmi les riches entre eux, ou parmi les pauvres entre eux. Par couches horizontales.

Pauvre je porterai témoignage pour les Juifs pauvres. Dans la commune pauvreté, dans la misère, commune pendant vingt ans je les ai trouvés d’une sûreté, d’une fidélité, d’un dévouement, d’une solidité, d’un attachement, d’une mystique, d’une piété dans l’amitié inébranlable. Ils y ont d’autant plus de mérite, ils y ont d’autant plus de vertu qu’en même temps, en plus de nous, ils ont sans cesse à lutter contre les accusations, contre les inculpations, contre les calomnies de l’antisémitisme, qui sont précisément toutes les accusations du contraire.

Que voyons-nous ? Car enfin il ne faut parler que de ce que nous voyons, il ne faut dire que ce que nous voyons ; que voyons-nous ? Dans cette galère du monde moderne je les vois qui rament à leur banc autant et plus que d’autres, autant et plus que nous. Autant et plus que nous subissant le sort commun. Dans cet enfer temporel du monde moderne je les vois comme nous, autant et plus que nous, trimant comme nous, éprouvés comme nous. Epuisés comme nous. Surmenés comme nous. Dans les maladies, dans les fatigues, dans la neurasthénie, dans tous les surmenages, dans cet enfer temporel j’en connais des centaines, j’en vois des milliers qui aussi difficilement plus difficilement, plus misérablement que nous gagnent péniblement leur misérable vie.
Dans cet enfer commun.

Des riches il y aurait beaucoup à dire. Je les connais beaucoup moins. Ce que je puis dire, c’est que depuis vingt ans j’ai passé par beaucoup de mains. Le seul de mes créanciers qui se soit conduit avec moi non pas seulement comme un usurier, mais ce qui est un peu plus, comme un créancier, comme un usurier de Balzac, le seul de mes créanciers qui m’ait traité avec une dureté balzacienne, avec la dureté, la cruauté d’un usurier de Balzac n’était point un Juif. C’était un Français, j’ai honte à le dire, on a honte à le dire, c’était hélas un « chrétien », trente fois millionnaire. Que n’aurait-on pas dit s’il avait été Juif.

Jusqu’à quel point leurs riches les aident-ils ? Je soupçonne qu’ils les aident un peu plus que les nôtres ne nous aident. Mais enfin il ne faudrait peut-être pas le leur reprocher. C’est ce que je disais à un jeune antisémite, joyeux mais qui m’écoute ; sous une forme que je me permets de trouver saisissante. Je lui disais : Mais enfin, pensez-y, ’c’est pas facile d’être Juif'. Vous leur faites toujours des reproches contradictoires. Quand leurs riches ne les soutiennent pas, quand leurs riches sont durs vous dites : C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Quand leurs riches les soutiennent, vous dites : C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Ils se soutiennent entre eux. – Mais, mon ami, les riches chrétiens n’ont qu’à en faire autant. Nous n’empêchons pas les chrétiens riches de nous soutenir entre nous.

C’est pas facile d’être Juif. Avec vous. Et même sans vous. Quand ils demeurent insensibles aux appels de leurs frères, aux cris des persécutés, aux plaintes, aux lamentations de leurs frères meurtris dans tout le monde vous dites : C’est des mauvais Juifs. Et s’ils ouvrent seulement l’oreille aux lamentations qui montent du Danube et du Dniepr vous dites : Ils nous trahissent. C’est des mauvais Français.

Ainsi vous les poursuivez, vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Vous dites : Leur finance est juive, elle n’est pas française. – Et la finance française, mon ami, est-ce qu’elle est française.
Est-ce qu’il y a une finance qui est française.

Vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Au fond, ce que vous voudriez, c’est qu’ils n’existent pas. Mais cela, c’est une autre question. »

J’en viens cependant à me demander à la lecture, chez Bloy, de passages violents comme celui-là :

« La sympathie pour les Juifs est un signe de turpitude, c’est bien entendu. Il est impossible de mériter l’estime d’un chien quand on n’a pas le dégoût instinctif de la Synagogue. Cela s’énonce tranquillement comme un axiome de géométrie rectiligne, sans ironie et sans amertume. »

Du titre du livre, Le Salut par les Juifs à des jugements qui semblent définitifs, comme celui-ci :

« L’interprétation des Textes sacrés fut autrefois considérée comme le plus glorieux effort de l’esprit humain, puisqu’au témoignage de l’infaillible Salomon, la gloire de Dieu est de cacher sa parole (Proverbes, chap. 25, v. 2). »

« Israël est donc investi, par privilège, de la représentation et d’on ne sait quelle très occulte protection de ce Paraclet errant dont il fut l’habitacle et le recéleur. »

et celui-ci, ironique jusqu’au rire, comprenne qui peut :

« J’ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes ambitieux contemporains un révélateur authentique. La conciergerie des Mystères n’est pas mon emploi et je n’ai pas reçu la consignation des choses futures. Les prophètes actuels sont, d’ailleurs, si complètement dénués de miracles qu’il paraît impossible de les discerner.
Mais s’il est vrai qu’on en demande, par une conséquence naturelle de ce point de foi qu’il doit en venir un jour, je voudrais savoir pourquoi on ne les demande jamais à l’unique peuple, d’où sont sortis tous les Secrétaires des Commandements de Dieu. »

J’aime beaucoup cet « unique peuple d’où sont sortis tous les Secrétaires des Commandements de Dieu ».

Oui, tous les Secrétaires des Commandements de Dieu, tous les prophètes, tous les rois bibliques, Jésus en personne, tous ses apôtres.

Mais, disais-je au tout début, j’en viens à me demander si le ton adopté par Bloy n’est pas du registre du persiflage cinglant et ironique.

Je suis conscient que Bloy écrit en catholique et qu’il souhaite de tout son cœur la conversion des juifs. Mais en dépit de sa verve, de sa violence dans les termes, je ne puis croire qu’il ne connaisse pas, au moment où il écrit ce livre, la parabole du Bon Samaritain.

« Mais le docteur de la Loi, voulant se justifier, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?" Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l'avoir dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s'approcha, banda ses plaies, y versant de l'huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l'hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l'hôtelier, en disant : "Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour." Lequel de ces trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ?" Il dit : "Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui." Et Jésus lui dit : "Va, et toi aussi, fais de même". »
Luc : X : 29,37

Voilà, ici, le nœud du problème. Le Samaritain, considéré par les Juifs de l’époque de Jésus, comme impur, s’étant détaché du Judaïsme, le Samaritain crasseux et immoral, se comporte comme Jésus souhaite que nous nous comportions vis-à-vis de la malheureuse victime, en l’aimant. Et ceux qui connaissent Bloy savent combien il méprisait les catholiques de son temps. Aujourd’hui, probablement, les vomirait-il. Mais de ce peuple errant, en lequel le malheur a élu domicile, surgit le salut, le souvenir lointain et profond, le socle historique :

« Humble et grand Moyen Âge, époque la plus chère à tous ceux que les clameurs de la Désobéissance importunent et qui vivent retirés au fond de leurs propres âmes !
Les trois derniers siècles ont beaucoup fait pour le raturer ou le décrier, en altérant par tous les opiums les glorieuses facultés lyriques du vieil Occident. Il existe même un courant nouveau d’historiens critiques et documentaires, de qui cette besogne odieuse est le permanent souci. Mais je crois bien que les Mille ans de pleurs, de folies sanglantes et d’extases continueront de couler à travers les doigts des pédants, aussi longtemps que le cœur humain n’aura pas cessé d’exister ; et c’est une remarque étrange que les Juifs sont, en somme, les témoins les plus fidèles et les conservateurs les plus authentiques de ce candide Moyen Âge qui les détestait pour l’amour de Dieu et qui voulut tant de fois les exterminer. »

Et ceci :

« Car le Salut n’est pas une plaisanterie de sacristains polonais, et quand on dit qu’il a coûté le sang d’un Dieu incarné dans de la chair juive, cela veut dire qu’il a tout coûté depuis les temps et depuis les éternités. »

Sans oublier la théologie bloyenne si singulière :

« L’histoire de l’Enfant prodigue est une parabole si lumineuse de son éternelle Anxiété béatifique dans le fond des cieux, qu’elle en est devenue banale et que nul n’y comprend plus rien.
Allez donc dire aux catholiques modernes que le Père dont il est parlé dans le récit de saint Luc, lequel partage la SUBSTANCE entre ses deux fils, est Jéhovah lui-même, s’il est permis de le nommer par son Nom terrible ; que le fils aîné demeuré sage, et qui « est toujours avec lui », symbolise, à n’en pas douter, son Verbe Jésus, patient et fidèle ; enfin que le fils plus jeune, celui qui a voyagé dans une « région lointaine où il dévora sa substance avec des prostituées », jusqu’au point d’être réduit à garder les porcs et à « désirer d’emplir son ventre des siliques mangées par ces animaux », signifie, très assurément, l’Amour Créateur dont le souffle est vagabond et dont la fonction divine paraît être, en vérité, depuis six mille ans, de nourrir les cochons chrétiens après avoir pâturé les pourceaux de la Synagogue.
Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras « qu’on tue, qu’on mange et dont on se régale », pour fêter la résipiscence du libertin, est encore ce même Christ Jésus dont l’immolation chez les « mercenaires » est inséparable toujours de l’idée d’affranchissement et de pardon.
Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l’enfance à ne voir dans l’Evangile qu’un édifiant traité de morale, — et vous entendrez de jolies clameurs ! »

Mais ma lecture n’est pas encore terminée.

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04/02/2009

Léon Bloy, "Le Salut par les Juifs"

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Excusez-moi, mais il est une suite de jours qui donnent la conscience d’un rouleau compresseur que l’on est, par la grâce de Dieu, ou par la grâce de l’instant, à se sentir saisi d’une conscience si haute, d’une compréhension globale claire, dense, holoscopique qui en arrive à écraser toutes les postures idéologiques, toutes les crispations émotionnelles, tous les discours de gauche, de droite, réactionnaires ou conservateurs qui envahissent en une singulière guerre de tranchées le réseau virtuel de la toile du net. Amusement de pacotilles. Vient l’instant où l’on ouvre un livre. Retour au geste simple. Le Salut par les juifs, par exemple, de Léon Bloy. On se confronte alors, on se mesure au déséquilibre ! On cherche le chemin de la compréhension dans le déluge de mots, l’explosion de souffre, emplie de préjugés, mais des préjugés orientés par une volonté de savoir de connaître, de comprendre. D’être la dialectique enclenchée, le sens rhétorique promulgué par la plume acide, indique comme une issue hors le préjugé lui-même. Il y a de la justification, aussi, le désir de faire sens, de faire lien, entre l’ancienne opinion et la nouvelle clairvoyance. Construire une structure qui tienne debout de part en part. anéantir les contradictions. La description du juif sale, misérable tant spirituellement que physiquement, socialement, politiquement, devant de longues lignes qui indiquent l’aveuglement des idées toutes faites, les références aux œuvres précédentes, que Léon refuse de remettre en cause, n’indiquent que l’état d’un palier de la connaissance, de la réalisation d’une lecture. Saint-Paul, depuis, lui a ouvert les yeux.

« Salus ex judaeis est. Le Salut vient des juifs (Salux EX Judaeis, quia Salus A Judaeis. Réponse à un tout petit docteur qui contestait ma traduction).
J’ai perdu quelques heures précieuses de ma vie à lire, comme tant d’autres infortunés, les élucubrations antijuives de M. Drumont, et je ne me souviens pas qu’il ait cité cette parole simple et formidable de Notre Seigneur Jésus-Christ, rapportée par saint Jean au chapitre quatrième de son Evangile.
Si ce journaliste copieux daigna jamais s’enquérir des Textes sacrés et s’il est en mesure de démontrer, pour ma confusion, que ce précepte considérable est mentionné dans tel ou tel des volumineux pamphlets dont il assomme régulièrement les peuples chrétiens, — il faut dire alors que cet hommage au Livre saint est si merveilleusement aphone, pénombral, rapide et discret qu’il est presque impossible de l’apercevoir et tout à fait impossible d’en être frappé.
C’est quelque chose pourtant, ce témoignage du Fils de Dieu !
Je sais bien que saint Augustin en a terriblement affaibli la portée dans sa pauvre exégèse des « deux murailles », qu’il est loisible de consulter au quinzième traité du commentaire fameux de ce vénérable Docteur.
Mais on était alors au Ve siècle ; la Réprobation d’Israël avait commencé depuis l’exorbitante catastrophe de Jérusalem ; l’espèce humaine, à moitié conquise déjà par les successeurs de Pierre, avait irrémédiablement froncé son cœur et s’était endurcie pour toute la durée des temps contre la descendance exécrée des bourreaux du Christ.
L’effrayante brûlure des premières Persécutions se cicatrisait enfin et les grandes semailles du sang des Martyrs étaient accomplies.
La pédagogie du Surnaturel tombait aux théologiens, aux explicateurs, aux philosophes désabusés, et la gênante assertion de Celui qui fut appelé le Fils du Tonnerre pouvait être écartée respectueusement, sans aucun danger de scandale ou de simple étonnement pour une Eglise toute rouge qui vagissait encore dans son berceau.
Cette parole demeure cependant. Elle subsiste, malgré tout, en sa force mystérieuse, et ressemble à quelque gemme très sombre, d’un troublant éclat, rendue plus inestimable par l’inattention téméraire des économes ou des contrôleurs de la Foi.

Le Salut vient des Juifs ! Texte confondant qui nous met furieusement loin de M. Drumont ! A Dieu ne plaise que je lui déclare la guerre, à ce triomphant ! La lutte, vraiment, serait par trop inégale.
Le pamphlétaire de la France Juive peut se vanter d’avoir trouvé le bon coin et le bon endroit. Considérant ave une profonde sagesse et le sang-froid d’un chef subtil que le caillou philosophal de l’entregent consiste à donner précisément aux ventres humains la glandée dont ils raffolent, il inventa contre les Juifs la volcanique et pertinace revendication des pièces de cent sous. C’était l’infaillible secret de tout dompter, de tout enfoncer et de jucher son individu sur les crêtes les plus altissimes.
Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire au pourrissoir des désespérés : — Ces perfides Hébreux, qui t’éclaboussent, t’ont volé tout ton argent ; reprends-le donc, ô Egyptien ! crève-leur la peau, si tu as du cœur, et poursuis-les dans la mer Rouge.
Ah ! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour que cela retentisse plus noblement au delà des monts et des fleuves ! mais surtout, oh ! surtout, ne jamais parler d’autre chose, — voilà la recette et l’arcane le medium et le retentum de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu ! résisterait à cela ?
Ajoutons que ce grand homme revendiquait au nom du Catholicisme. Or, tout le monde connaît le désintéressement sublime des catholiques actuels leur mépris incassable pour les spéculations ou les manigances financières et le détachement céleste qu’ils arborent. J’ai fait des livres, moi-même, en vue d’exprimer l’admiration presque douloureuse dont me saturent ces écoliers de la charité divine et je sens bien qu’il m’eût été impossible de m’en empêcher.
Il est donc aisé de concevoir l’impétuosité de leur zèle, quand les tripotantes mains de l’Antisémite vinrent chatouiller en eux le pressentiment de la Justice. On peut même dire qu’en cette occasion, les écailles tombèrent d’un grand nombre d’yeux et le généreux Drumont apparut l’apôtre des tièdes qui ne savaient pas que la religion fût si profitable. »

Le Salut par les Juifs, Léon Bloy

On est face à l’écriture d’un homme qui voit poindre dès 1892 la haine générale qui vient encercler et nourrir l’infortune sanglante de l’éternel bouc émissaire qui tombe toujours à pic. Mais Dieu veille :

« L’Histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais et tout ce qu’on peut faire c’est de les franchir en bondissant avec plus ou moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir.
On l’a suffisamment essayé, n’est-ce pas ? et l’expérience d’une soixantaine de générations est irrécusable. Des maîtres à qui rien ne résistait entreprirent de les effacer. Des multitudes inconsolables de l’Affront du Dieu vivant se ruèrent à leur tuerie. La Vigne symbolique du Testament de Rédemption fut infatigablement sarclée de ces parasites vénéneux ; et ce peuple disséminé dans vingt peuples, sous la tutelle sans merci de plusieurs millions de princes chrétiens, accomplit, tout le long des temps, son destin de fer qui consistait simplement à ne pas mourir, à préserver toujours et partout, dans les rafales ou dans les cyclones, la poignée de boue merveilleuse dont il est parlé dans le saint Livre et qu’il croit être le Feu divin (Machabées, Livres II, ch. 1.)
Cette nuque de désobéissants et de perfides, que Moïse trouvait si dure, a fatigué la fureur des hommes comme une enclume d’un métal puissant qui userait tous les marteaux. L’épée de la Chevalerie s’y est ébréchée et le sabre finement trempé du chef musulman s’y est rompu aussi bien que le bâton de la populace.
Il est donc bien démontré que rien n’est à faire, et, considérant ce que Dieu supporte, il convient, assurément, à des âmes religieuses de se demander une bonne fois, sans présomption ni rage imbécile et face à face avec les Ténèbres, si quelque mystère infiniment adorable ne se cache pas, après tout, sous les espèces de l’ignominie sans rivale du Peuple Orphelin condamné dans toutes les assises de l’Espérance, mais qui, peut-être, au jour marqué, ne sera pas trouvé sans pourvoi. »

Le Salut par les Juifs, Léon Bloy

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24/01/2009

Pascal, Talmudiste

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

Le Talmud ne donne pas des missives juridiques définitives telle : "Talmud, Sanhedrin (59a) : Les Goïm qui chercheraient à découvrir les secrets de la Loi d’Israël, commettent un crime qui réclame la peine de mort."  ou encore ce qui suit : "Talmud, Sanhedrin (57a) : un juif n’est pas obligé de payer le salaire redevable à un non-juif." Ou cela de même : "Talmud, Iore Dea 151, 11: Il est interdit de faire un présent à un Non-juif, cela encourage l’amitié." Ces phrases lues telles quelles peuvent choquer. En vérité le Talmud cherche à explorer et épuiser toutes les probabilités de réponses et de questionnements relatifs à la Torah. Il s’agit d’une exégèse herméneutique toujours réitérée. Avant le second siècle de notre ère elle était essentiellement orale, puis les commentateurs ont commencés à être mis par écrit. C’est une Compilation de controverses et de débats. Les antisémites ou antijudaïques ont abondamment puisé dans le Talmud, en tirant les phrases hors contexte (telles celles que j'ai citées en ouverture de ma note), pour faire dire à ces commentaires des choses qu’elles ne disent pas. On trouve dans le Talmud absolument tout… et son contraire, le but de l’étude talmudique étant bien la confrontation théologique constante afin de parvenir à en épuiser le sens. Chose, bien entendu, impossible. De brillants esprits comme Blaise Pascal ont étudié les écrits talmudiques avec une dévotion toute particulière. Il suffit de voir ce qu’il en dit dans ses “Pensées”. C’est très parlant et cela ferait fondre sur place les catholiques à babouches qui se réclament de Pascal… euh… notamment sur un certain site anti-naturiste.

 

« Les prophéties étaient équivoques : elles ne le sont plus » écrit Pascal dans ses Pensées sur la religion. Et le Sage Roi Salomon clame dans Qohelet : « Ce qui existe a déjà existé tout comme ce qui existera et Dieu ramène ce qui est passé. » (Écclésiaste 3 :15)

L’antisémitisme environnant s’est répandu partout, des comiques troupiers tels Dieudonné aux chrétiens traditionalistes, à présent sous couvert d’antisionisme bien sûr au milieu desquels il est inutile de tenter de parler sinon la meute aboie et seul finalement, le silence peut indiquer la réponse du mépris qui a des relents bienheureux en même temps qu’une vive tristesse de ne faire face qu’à des « nuques raides » qui se gaussent d’être touchées par la grâce divine. Culs coincés, bourses éteintes et odeurs de sépulcres et de bougies. Ainsi des chrétiens très sérieux vomissent, ce qu’ils appellent « le Judaïsme talmudique », le considérant comme corrompu car n'émanant pas des temps prophétiques. En même temps, eux ne se privent pas de faire l'éloge de grand Docteurs Chrétiens du moyen-âge. Il suffit d'aller lire les commentaires par ici, ou alors par là...

Ignares. Cœurs de pierre. Méchanceté abjecte. Or, voici ce que Blaise Pascal, dont ils se réclament aussi, malheureux, écrit dans ses Pensées sur la religion :

 

« Le péché originel enseigné

par les Juifs est la clef

de toute l’incompréhensibilité…

 

485            Du péché originel. Tradition ample du péché originel selon les Juifs.

            Sur le mot de la Genèse, viii : La composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance.

            R. Moïse Haddarschan : Ce mauvais levain est mis dans l’homme dès l’heure où il est formé.

            Massechet Succa : Ce mauvais levain a sept noms dans l’Écriture ; il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon ; tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l’homme.

            Misdrach Tilim dit la même chose, et que Dieu délivrera la bonne nature de l’homme de la mauvaise.

            Cette malignité se renouvelle tous les jours contre l’homme, comme il est écrit Ps. XXXVII. «  L’impie observe le juste, et cherche à le faire mourir, mais Dieu ne l’abandonnera point. » Cette malignité tente le cœur de l’homme en cette vie et l’accusera en l’autre. Tout cela se trouve dans le Talmud.

            Misdrach Tilim sur le Ps. IV : « Frémissez, et vous ne pécherez point. » Frémissez, et épouvantez votre concupiscence, et elle ne vous induira point à pécher. Et sur le Ps. XXXVI : « L’impie a dit en son cœur : Que la crainte de Dieu ne soit point devant moi » ; c’est-à-dire, que la malignité naturelle à l’homme a dit cela à l’impie.

            Misdrach el Kohelet : « Meilleur est l’enfant pauvre et sage que le roi vieux et fol qui ne sait pas prévoir l’avenir » L’enfant est la vertu, et le roi est la malignité de l’homme. Elle est appelée roi, parce que tous les membres lui obéissent, et vieux, parce qu’il est dans le cœur de l’homme depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse ; et fol, parce qu’il conduit l’homme dans la voie de [perdition] qu’il ne prévoit point.

            La même chose est dans Misdrach Tilim.

            Bereschit Rabba sur le Ps. XXXV : « Seigneur, tous mes os te béniront, parce que tu délivre le pauvre du tyran » ; et y a-t-il un plus grand tyran que le mauvais levain a faim, donnez-lui du pain de la sagesse, dont il est parlé Prov., IX ; et s’il a soif, donnez-lui l’eau dont il est parlé Is., LV.

            Misdrach Tilim dit la même chose ; et que l’Écriture en cet endroit , en parlant de notre ennemi, entend le mauvais levain ; et qu’en lui [donnant] ce pain et cette eau, on lui assemblera des charbons sur la tête.

            Misdrach el Kohelet, sur l’Eccl., IX : « Un grand roi a assiégé une petite ville. » Ce grand roi est le mauvais levain, les grandes machines dont il l’environne sont les tentations, et il a été trouvé un homme sage et pauvre qui l’a délivrée, c’est-à-dire la vertu.

            Et sur le Ps. XLI : « Bienheureux qui a égard aux pauvres. »

            Et sur le Ps. LXXVIII : « L’esprit s’en va et ne revient plus » ; d’où quelques-uns ont pris sujet d’errer contre l’immortalité de l’âme ; mais le sens est que cet esprit est le mauvais levain, qui s’en va avec l’homme jusqu’à la mort, et ne reviendra point en la résurrection.

            Et sur le Ps. CIII, la même chose.

            Et sir me Ps. XVI.

            Principes des Rabbins : deux Messies.

 

486            Chronologie du Rabbinisme. (Les citations des pages sont du livre Pugio.)

            Page 27, R. Hakadosch (an 200), auteur du Mischna ou loi vocale, ou seconde loi.

            Commentaires du Mischna (an 340) :            L’un Siphra

                                                                                    Barajetot

                                                                                    Talmud Hierosol

                                                                                    Tosiphtot

            Bereschit Rabah, par R. Osaia Rabah, commentaire du Mischna.

            Bereschit Rabah, Bar Nachoni, sont des discours subtils, agréables, historiques et théologiques. Ce même auteur a fait des livres appelés Rabot.

            Cent ans après (440) le Talmud Hierosol, fut fait le Talmud babylonique, par R. Ase, par le consentement universel de tous les Juifs, qui sont nécessairement obligés d’observer tout ce qui y est contenu.

            L’addition de R. Ase s’appelle Gemara, c’essst-à-dire le « commentaire » du Mischna.

            Et le Talmud comprend ensemble le Mischna et le Gemara.

 

487            La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu, et des défauts pour montrer qu’elle n’en est que l’image.

 

488            La corruption de la raison paraît par tant de différentes et extravagantes mœurs. Il a fallu que la vérité soit venue, afin que l’homme ne véquît plus en soi-même.

 

489            Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapientius est hominibus. Car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s’en fût-il aperçu par sa raison, puisque c’est une chose contre la raison, et que sa raison, bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui présente ?

 

490            Dira-t-on que pour avoir dit que la justice est partie de la terre, les ommes aient connu le péché originel ?

— Nemo ante obitum beatus — Est-ce à dire qu’ils aient connu qu’à la mort la béatitude éternelle et essentielle commençait ?

 

 

 

Plaise au ciel que la religion juive

et la chrétienne qui la complète

soient les vraies religions !

 

491             Pour montrer que les vrais Juifs et les vrais Chrétiens n’ont qu’une même religion.

            La religion des Juifs semblaient consister essentiellement en la paternité d’Abraham en la circoncision, aux sacrifices, aux cérémonies, en l’arche , au temple, en Hiérusalem, et enfin en la loi et en l’alliance de Moïse.

            Je dis :

            Qu’elle ne consistait en aucune de ces choses ; mais seulement en l’amour de Dieu, et que Dieu réprouvait toutes les autres choses ;

            Que Dieu n’acceptera point la postérité d’Abraham ;

            Que les Juifs seront punis de Dieu, comme les étrangers, s’ils l’offensent. Deut., VIII, 19 : « Si vous oubliez Dieu, et que vous suiviez des dieux étrangers, je vous prédis que vous périrez en la même manière que les nations que Dieu a exterminées devant vous » ;

            Que les étrangers seront reçus de Dieu comme les Juifs, s’ils l’aiment.

            Is., LVI, 3 : « Que l’étranger ne dise point : « Le Seigneur ne me recevra pas. » Les étrangers qui s’attachent à Dieu seront pour le servir et l’aimer : je les mènerai en ma sainte montagne, et recevrai d’eux des sacrifices, car ma maison est la maison d’oraison » ;

            Que les vrais Juifs ne considéraient leur mérite que de Dieu, et non d’Abraham.

            Is., LXIII, 16 : « Vous êtes véritablement notre père, et Abraham ne nous a pas connus et Israël n’a pas eu de connaissance de nous ; mais c’est vous qui êtes notre père et notre rédempteur. »

            Moïse même leur a dit que Dieu n’acceptera point les personnes.

            Deut., X, 17 : « Dieu, dis-je, n’accepte point les personnes ni les sacrifices. »

            Le sabbat n’était qu’un signe. Ex., XXXI, 13 ; et en mémoire de la sortie d’Égypte, Deut., V, 15. Donc il n’est plus nécessaire, puisqu’il faut oublier l’Égypte.

— La circoncision n’était qu’un signe, Gen., XVII, 2. Et de là vient qu’étant dans le désert ils ne furent point circoncis, parce qu’ils ne pouvaient se confondre avec les autres peuples ; et qu’après que Jésus-Christ est venu, elle n’est pus nécessaire ;

            Que la circoncision du cœur est ordonnée. Deut., X., 16 ; Jér., IV, 4 : « Soyez circoncis de cœur ; retranchez les superfluités de votre cœur et ne vous endurcissez plus ; car votre Dieu est un Dieu grand, puissant et terrible, qui n’accepte point les personnes » ;

            Que Dieu dit qu’il le ferait un jour. Deut., XXX, 6 : « Dieu te circoncira le cœur et à tes enfants afin que tu l’aimes de tout ton cœur » ;

            Que les incirconcis de cœur seront jugés. Jér., IX, 26 : car Dieu jugera les peuples incirconcis et tout le peuple d’Israël, parce qu’il est « incirconcis de cœur » ;

            Que l’extérieur ne sert rien sans l’intérieur. Joel., II, 13 : Scindite corda vestra, etc. Is., LVIII, 3, 4, etc. L’amour de Dieu est recommandé en tout le Deutéronome.

            Deut., XXX, 19 : « Je prends à témoin le ciel et la terre que j’ai mis devant vus la mort et la vie, afin que vous choisissiez la vie, e que vous aimiez Dieu et que vous lui obéissiez, car c’est Dieu qui est votre vie » ;

            Que les Juifs, manque de cet amour, seraient réprouvés pour leurs crimes, et les païens élus en leur place. Os., I, 10 ;

            Deut., XXXII, 20 : « Je me cacherai d’eux, dans la vue de leurs derniers crimes ; car c’est une nation méchante et infidèle. Ils m’ont provoqué à courroux par les choses qui ne sont point des dieux, et je les provoquerai à jalousie par un peuple qui n’est point mon peuple, et par une nation sans science et sans intelligence. » Is., LXV, 1 ;

            Que les biens temporels sont faux, et que le vrai bien est d’être uni à Dieu. Ps., CXLIII, 15 ;

            Que leurs fêtes déplaisent à Dieu. Amos, V, 21 ;

            Que les sacrifices des Juifs déplaisent à Dieu. Is., LXVI, 1-3 ; I, 2. Jér., VI, 20. David, Miserere. —

Même de la part des bons, Expectavi. Ps., XLIX, 8, 9, 10, 11, 12, 13 et 14.

            Qu’il ne les a établis pour leur dureté. Michée, admirablement, VI, 6-8 ; I. R., XV, 22 ; Os., VI, 6 ;

            Que les sacrifices des païens seront reçus de Dieu, et que Dieu retirera sa volonté des sacrifices des Juifs. Malach., I, 2 ;

            Que Dieu fera une nouvelle alliance par le Messie, et que  l’ancienne sera rejetée, Jér., XXXI, 31 ; Mandata non bona ; — Ezéch., XX, 25 ;

            Que les anciennes choses seront oubliées. Is., XLIII, 18, 19 ; LXV, 17, 18 ;

            Qu’on ne se souviendra plus de l’arche. Jér., III, 15, 16 ;

            Que le temple serait rejeté. Jér., VII, 12, 13, 14 ;

            Que les sacrifices seraient rejetés, et d’autres sacrifices purs établis. Malach., I, 2 ;

            Que l’ordre de la sacrificature d’Aaron serait réprouvé, et celle de Melchisédech introduite par le Messie. Ps., Dixit Dominus ;

            Que cette sacrificature serait éternelle. Ibid. ;

            Que Jérusalem serait réprouvée, et Rome admise. Ps., Dixit Dominus ;

            Que le nom des Juifs serait réprouvé, et un nouveau nom donné. Is., LXV, 15 ;

            Que ce dernier nom serait meilleur que celui de Juif, et éternel. Is., LXII, 5.

            Que les Juifs devaient être sans prophètes (Amos), sans roi, sans princes, sans sacrifices, sans idole ;

            Que les Juifs subsisteraient néanmoins toujours en peuple. Jér., XXXI, 36.

 

492            Moïse (Deut. XXX) promet que Dieu circoncira leur cœur pour les rendre capables de l’aimer.

493            Perpétuité — Un mot de David ou de Moïse, comme « que Dieu circoncira leur cœur », fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et douteux d’être philosophes et chrétiens, enfin un mot de cette nature détermine tous les autres, comme un mot d’Épictète détermine tout le reste au contraire. Jusque-là l’ambiguïté dure et non pas après.

 

494            Il faut que les Juifs ou les Chrétiens soient méchants.

 

495            Deux sortes d’hommes en chaque religion : parmi les païens, des adorateurs des bêtes, et les autres, adorateurs d’un seul Dieu dans la religion naturelle ; parmi les Juifs, les charnels, et les spirituels, qui étaient les Chrétiens de la loi ancienne ; parmi les Chrétiens, les grossiers qui sont les Juifs de la loi nouvelle. Des Juifs charnels attendent un Messie charnel ; les Chrétiens grossiers croient que le Messie les a dispensés d’aimer Dieu ; les brais Juifs et les vrais Chrétiens adorent un Messie qui les fait aimer Dieu.

 

496            C’est une chose si visible qu’il faut aimer un seul Dieu, qu’il ne faut pas de miracles pour le prouver.

 

497            Les Juifs charnels tiennent le milieu entre les Chrétiens et les païens. Les païens ne connaissent point Dieu, et n’aiment que la terre. Les Juifs connaissent le vrai Dieu, et n’aiment que la terre. Les Chrétiens connaissent le vrai Dieu, et n’aiment point la terre. Les Juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les Juifs et les Chrétiens connaissent le même Dieu.

            Les Juifs étaient de deux sortes : les uns n’avaient que les affections païennes, les autres avaient les affections chrétiennes.

 

498            Qui jugera de la religion des Juifs par les grossiers la connaîtra mal. Elle est visible dans les Saints Livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait entendre qu’ils n’entendaient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l’Évangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est ridicule, dans ceux qui la traitent mal.

            Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les Chrétiens charnels, est venu nous dispenser d’aimer Dieu, et nous donner les sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l’un ni l’autre n’est la religion chrétienne, ni juive.

            Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens ont toujours attendu un Messie qui les ferait aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis.

 

499            De là je refuse toutes les autres religions.

            Par là je trouve réponse à toutes les objections.

            Il est juste qu’un Dieu si pur ne se découvre qu’à ceux dont le cœur est purifié.

            De là cette religion m’est aimable et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j’y trouve de plus.

            Je trouve d’effectif que depuis que la mémoire des hommes dure, voici un peuple qui subsiste plus ancien que tout autre peuple.

            Il est annoncé constamment aux hommes qu’ils sont dans une corruption universelle, mais qu’il viendra un Réparateur.

            Que ce n’est pas un homme qui le dit, mais une infinité d’hommes, et un peuple entier prophétisant et fait exprès durant quatre mille ans ; leurs livres dispersés durant quatre cents ans.

            Plus je les examine, plus j’y trouve de vérités ; un peuple entier le prédit avant sa venue, un peuple entier l’adore après sa venue ; et ce qui a précédé et ce qui a suivi ; et cette synagogue qui l’a précédé ; enfin eux sans idoles, ni rois, misérables et sans prophètes, qui le suivent et qui, étant tous ennemis, sont d’admirables témoins pour nous de la vérité de ces prophéties, où leur misère et leur aveuglement est prédit.

            Les ténèbres des Juifs effroyables et prédites.

            Eris palpans in meridie.

            Dabitur liber scienti litteras, et dicet : « Non possum légère. »

            Le sceptre étant encore entre les mains du premier usurpateur étranger.

            Le bruit de la venue de Jésus-Christ.

            J’admire une première et auguste religion toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans ses effets, et…

            Ainsi je tends les bras à mon Libérateur, qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites ; et, par sa grâce, j’attends la mort en paix, dans l’espérance de lui être éternellement uni ; et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu’il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu’il m’envoie pour mon bien et qu’il m’a appris à souffrir par son exemple. »

Pensées - Pascal

 

Le « Sublime avorton du christianisme » comme l’appelait Nietzsche, en connaissait un rayon en matière de « Judaïsme talmudique », en tirant forte matière pour de vives et lumineuses réflexions, en tout cas il ne l'abhorrait guère. Et pourquoi « sublime avorton du christianisme » ? Il suffit de voir certains très mauvais fruits qu’il a donné.

 

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13/01/2009

Lettre d'un Négrier Jaune à une dame chuinche (retrouvée dans Muchachen après la conquête)

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« Belle pute, ta fesse ouvre encore dans ma tête des précipices d’éléphant rose, son feuilleté de champignon vénéneux, ses cascades de troubles cardiaques. Elle œuvre ses feux d’artifice tactiles au cœur secret de ma jouissance immaculée. Son grand Opéra d’intimité doucereuse, parcheminé de réminiscences interdites. Je suis moite de toi dans l’au-delà ténébreux du jour d’été qui se délite. Longue fut la marche à nous, héros de la longue fuite dans le désert d’Obi. Suave reste ta fumure dans mon jardin fleuri d’hibiscus mauves et de pythons réticulés. Je m’émane comme un jouissant des quatre dimensions, haut sur l’échiquier du quant-à-soi, fier de sa membrure compacte veinée d’azur hyperboréen. Je te baise par l’occiput et le péritoine ensacheur, je te suce par l’élégance de ton pubis éjecté. J’interfère mon gonopode bafouillant dans la conscience intime de tes viscères écartelées, pour les labourer à jamais de présence fraîche, grouillante des mille et un vers de ma vitalité.

Ton Négrier désemparé. »

Pierre Bettencourt, Histoire Naturelle Réelle de l’Imaginaire

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31/10/2008

Que la mort est belle lorsqu’elle est inutile !

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Voici un superbe texte écrit par un punk barrèsien, Laurent Schang, dont la plume est affutée et trempée dans le sang et l'acide de l'humaine déraison condition. Il faut lire Mishima. Et prenez la peine de voir le reportage qui lui est consacré et que j'avais déjà mis en ligne... ICI...





Texte publié dans la revue "Cancer !" (N° 8 - septembre 2003)

"Ca commence par un petit garçon noir de jais qui laisse aller ses sentiments. Le visage de Saint Sébastien, plein de sperme, s’étale devant lui. Sur l’encyclopédie grande ouverte, le long des jambes du saint martyr, des filets nacrés s’entrelacent comme la dragonne sur la poignée de sabre d’un officier de marine.

Trente ans ont passé. Il écrase sa cigarette et s’écarte du bureau. Un secrétaire. Il se penche, ouvre un tiroir. Dans un agenda d’affaire à couverture de cuir épais, il cherche la bonne page. Il dévisse son stylo plume, redresse la tête un bref instant, se penche à nouveau et écrit : « 25 novembre 1970 : Je voudrais vivre éternellement. » Il sort une enveloppe, glisse à l’intérieur le manuscrit du quatrième tome de La Mer de la fertilité, achevé à l’aube. Puis il note, en idéogrammes, de droite à gauche et de bas en haut, à la manière japonaise : A mon éditeur, L’Ange en décomposition. Mishima Yukio. « La mort du corps n’est rien face à la mort de l’esprit », dit-il à voix haute sur un ton détaché. Il se frotte le visage avec les mains et va se regarder dans la glace. L’homme qui le fixe dans le reflet ne lui ressemble pas. Narcisse ne s’aime plus. Faire le vide. Que les automatismes reprennent le dessus. La toilette : retirer ses vêtements. Le polo de coupe anglaise frotte sur le torse velu, la barbe naissante. Une dernière fois, Mishima fait jouer ses pectoraux. Il gonfle ses biceps. Le cœur n’y est pas. Son cœur : un champ d’artichauts. Toute sa vie, il aura rêvé d’un tatouage de marin sur le bras. Une ancre, un cœur percé d’une dague, une rose. Toute sa vie, sa mauvaise conscience l’a retenu. Il a même écrit un livre, Confession d’un masque, pour exorciser ce fantasme de midinette. Il pensait susciter la réprobation générale, être roué de coups, flagellé et transpercé de flèches, il n’a fait que s’attirer le succès et la célébrité. Foncer chez le premier tatoueur venu ? Trop tard. On ne devrait jamais vieillir.

Le feu du rasoir inonde ses joues d’une chaleur irradiante. Il se revoit, son sabre dégainé, posant au guerrier bushi devant le photographe hilare. Hilare de peur. La lame bleuie envoyait des éclairs dans la lumière des projecteurs. Il prend le flacon d’eau de toilette, en verse un trait généreux dans le creux de sa main droite et se frictionne le visage et le cou avec. Aussitôt, une forte odeur de lavande se répand dans la salle de bains. Précepte élémentaire du code d’honneur samouraï : mourir propre. Nu, il traverse le cabinet. L’appel d’air créé dissipe le nuage de vapeur. Il ouvre l’armoire à linge ; son uniforme sort juste du teinturier. Il enfile le pantalon moutarde puis revêt la tunique à double rangée de boutons qu’il a lui-même dessinée. Ensuite seulement, il regarde autour de lui. Il se souvient de la Grèce, de Thomas Mann et de Nietzsche, de Goethe et de la bonne sueur des séances de musculation. Il se baisse et empoigne avec un infini respect ses deux sabres, un court, un long. Il n’a plus qu’à aller chercher sa casquette, qu’une fois dehors il portera à sa tête. Dans une heure, il sera mort.

En bas de son domicile, ses lieutenants attendent, serrés dans la Toyota de location. Comme lui, ils ont revêtu l’uniforme fantaisie de la Société du Bouclier. Ses quatre mousquetaires : Morita - « mon doux, mon tendre Morita » - ; Ogawa, malin comme un singe, dévoué comme un chien de chasse ; Chibi-Koga, qui pleure toutes les nuits de n’être pas mort en kamikaze un quart de siècle plus tôt ; Furu-Koga, la plus fine lame de la Tate no kai. Sera un grand kendoka. Braves garçons, qui sur son ordre ont toujours subi les quolibets sans broncher. L’écrivain et ses groupies, qu’ils disaient. Les lâches. « Mes amis, mes fils. » Pour eux aussi, ce jour sera un grand jour. Ont-ils une idée claire de ce qui se passera pour eux ensuite ? Non bien sûr, ils sont trop jeunes. Mais leur volonté demeurera inflexible, il le sait. L’opération a été tant et tant de fois répété. Dans quelques minutes, ils seront au quartier général de la Force d’Autodéfense japonaise d’Ichigaya, au centre de Tokyo. Comme d’habitude, le planton les laissera entrer avec une déférence teintée d’ironie. Et comme d’habitude, le général Mashita les recevra seul à seul dans son bureau. La prise d’otages pourra alors commencer. Les sabres seront tirés de leurs fourreaux, les portes barricadées, et Mishima prononcera son discours devant la troupe rameutée. Ce sera sa « scène du balcon ». Il les exhortera au courage, à la révolte contre l’insignifiance de l’époque, au rétablissement des valeurs sacrées. Personne, évidemment, ne l’écoutera. Les flashes crépiteront, les hélicoptères tournoieront. Cela aussi, il l’a prévu. Ce sera le signal. Le signal qu’il sera plus que temps pour lui de mourir. Le déroulement de son suicide par seppuku, il l’a conté avec un luxe de détails dans la nouvelle Yûkoku (Patriotisme), terminée d’écrire dix ans plus tôt. Après avoir dégrafé son pantalon et retroussé sa veste, il s’agenouillera au centre de la salle, recouvrira la lame de son sabre de papier de riz, ne laissant dégagée que la pointe. Dans un kiaï retentissant, il enfoncera des deux mains la partie nue de la lame dans son abdomen, à gauche du nombril. Le sang jaillira de la plaie à gros ruisseaux. Ses tempes cogneront, la sueur perlera sur son front. A cet instant précis, la douleur sera trop intense pour qu’il songe aux inévitables répercussions de son geste. Un dernier sursaut et la lame tranchera le bas ventre de part en part. Les intestins pourront dégueuler tandis qu’il vomira ses restes de la veille dans une mare de sang poisseux. Morita, debout derrière lui, abrégera ses souffrances d’un coup de sabre qui enverra sa tête rouler à l’autre bout de la pièce. Morita pourra à son tour s’éventrer, Furu-Koga procédera à sa décapitation dans les règles. Le tout sous les yeux impuissants et horrifiés du général Mashita. Les deux Koga et Ogawa ont reçu l’interdiction formelle de se faire seppuku, afin que le suicide amoureux ou shinju des deux amants soit respecté.

Sur le trajet, Mishima imagine la suite des événements. La déclaration du premier ministre, le procès des survivants, les échos dans les médias. On criera au fanatisme, à la folie meurtrière. Les journaux à sensation feront des gorges chaudes de la fin grand-guignolesque de l’écrivain homosexuel et fasciste le plus connu (le plus lu ?) au monde. Tous croiront à la thèse du coup d’état manqué d’un exalté richissime et de son armée privée d’opérette. Tant mieux, si ça leur chante ! Et comme ils auront raison. A l’autre extrémité, il y en aura aussi pour applaudir l’acte désespéré d’un nationaliste fidèle jusqu’au bout à ses idées. On encensera sa détermination sans faille, on glorifiera sa mort héroïque. On récupérera ses photos. Connaissez-vous plus japonais que lui ? lira-t-on dans la presse de droite. Pourtant, s’il avait voulu s’essayer à la politique, ce n’est pas au Parti du Patriotisme qu’il aurait adhéré. Il se rappelle, il y a un an, il était allé parler aux étudiants mutinés de la Zengakuren, la Fédération générale des étudiants d’extrême-gauche. Seul face à la foule hostile, il avait pris le micro et ils s’étaient tus. Rejoignez-nous, leur avait-il dit, ralliez le camp de la transcendance ! Prêtez allégeance à l’Empereur et je vous apporterai la guerre civile. La Société du Bouclier sera le fer de lance de notre insurrection ! Des lazzis avaient couvert la fin de sa phrase. Son regard s’était alors fait plus dur, il avait prononcé chacun de ses mots avec une netteté coupante. J’ai ce que vous n’aurez jamais : la ferme résolution de mourir bientôt. Une bordée d’injures était partie des gradins. Le gauchisme est une impasse, avait-il conclu, en quittant l’amphithéâtre rassuré sur lui-même. Il n’avait pas flanché. Ses muscles n’avaient pas tressailli. L’époque était aux batailles rangées entre la Sekigunka, l’Armée rouge japonaise, cocktails molotov et techniques de karaté, et les forces de l’ordre, et l’on ne comptait plus le nombre d’agressions de policiers par des étudiants - autant dire des adolescents - maoïstes. C’était au printemps dernier, vingt-cinq garçons et filles de la Sekigunka s’étaient emparés d’un Boeing « Yo Do » de la Japan Airlines, armés de leurs seuls sabres. Direction Pyong-Yang, la capitale du paradis nord-coréen sur terre. La Beauté était-elle dans leur camp ? Cette question, il se l’était souvent posée. Mais ni Marx ni Castro n’étaient beaux. Le Che ? Juste un guérillero pouilleux abattu comme un chien dans un village perdu des Andes, après une cavale de western spaghetti.

Encore quelques mètres, puis la voiture s’immobilise. La sentinelle demande le motif de la visite, formalité oblige. Bien sûr qu’ils les a reconnus, c’est encore l’écrivain qu’il n’a jamais lu et ses habituels doux dingues dans leur uniforme de carnaval. Tout de même, devrait pas les laisser se promener ainsi avec leurs sabres de combat. Sont rudement dangereux ces engins-là ! Trop bienveillant, le général, qu’il dit. Surtout avec des excités pareils. Où croient-ils être ? A Saipan, en 45 ? Son grand-père y était, lui. L’a jamais connu. Baïonnette au canon contre les mitrailleuses enterrées, il a chargé, avec toute sa compagnie. Pas un n’a survécu. Un fanatique c’était, affilié à une société paramilitaire comme eux. Mourir pour l’Empereur, la belle affaire ! Y a qu’à voir où ça l’a mené, le Japon. Vingt ans pour s’en remettre. Ah ça ! c’est vrai qu’ils étaient beaux ces guerriers violeurs de Coréennes massés les uns contre les autres pour le besoin de la photo, tous drapeaux dehors, brandissant leurs sabres au soleil de la victoire ! P’t-être bien que c’est pour ça qu’ils regrettent que ce soit terminé, l’écrivain homo et ses mignons. Au fait il était où, lui, en 45 ? La barrière se lève sur le véhicule et ses cinq passagers. Le général Mashita a bien été informé de leur visite.

Les portières claquent. Mishima rajuste sa tenue, vérifie que sa casquette est bien droite. Toujours le masque. Sa grand-mère paternelle, chez qui il vécut cloîtré de sa naissance jusqu’à l’âge de douze ans, serait fière de lui. C’est elle qui lui inculqua les principes du Bushido. « Hiraoka Kimitake - son vrai nom -, tu es l’héritier d’une prestigieuse lignée de samouraïs-paysans. Sache toujours t’en montrer digne. » C’est elle qui lui apprit que la liberté de l’homme réside dans le choix de sa mort, et que les forts ont seuls le droit de se suicider, pas les faibles. Qu’est-ce que la vie sans la mort ? C’est à elle qu’il doit d’avoir compris que la Beauté est la suprême loi en toutes choses, quand le bien moral est relatif. A vingt ans, en 1945, il fut recalé à sa grande honte au conseil de révision des armées. Faiblesse pulmonaire, diagnostiquèrent les médecins. A sa grande honte, mais aussi à son grand soulagement. La peur avait été la plus forte. Aujourd’hui, Mishima est prêt. Il va laver son honneur et celui de ses ancêtres. Enfin connaître l’extase de l’anéantissement de soi !

Ensuite, tout est allé très vite. Maintenant qu’il a parlé, debout sur la balustrade, les poings gantés de blanc sur les hanches, les bandeau de résolution noué sur le front, Mishima va mourir. Trois fois, il a proféré la formule rituelle les bras levés vers le ciel. « Tenno Heika Banzaï !» On l’a brocardé, raillé, traité de pantin. A présent, il va leur montrer à tous ce que c’est que d’être sincère. Il avait cru dépasser son instinct de mort dans l’exercice physique, l’abus des plaisirs. Son appétit de vivre n’était qu’apparent. Plus il progressait dans l’écriture du Soleil et l’Acier, et plus sa réalité lui apparaissait violemment. Un beau corps, pour un sadomasochiste, ne se conçoit que fouetté, piétiné, meurtri. Les statues grecques ne sont tragiques que parce qu’en elles se lit déjà la flétrissure prochaine de la beauté à son apogée. Aspiration vers les cimes ou goût morbide pour l’abîme, ce n’est plus à lui d’en décider. La postérité jugera et comme il se doit, elle aura tort. Mishima s’est composé une figure tragique ; la mise en scène de sa mort sera sublime. Son suicide par éventration sera diversement interprété, mais nul ne pourra nier son engagement total, jusqu’au sacrifice, pour la Beauté contre la Laideur. Certains le taxeront de nihilisme. Le nihilisme. La destruction de tout, y compris de soi. Le sentiment d’un déclin irréversible que rien ne peut entraver. Les fanatiques du suicide collectif, qui militaient pour l’immolation de cent millions de Japonais en 1945, l’ichioku gyokusai, étaient des nihilistes. Un peuple qui se tue au travail dix heures par jour, à produire des biens de consommation courante qui ensuite seront exportés en Europe, ce peuple mérite l’appellation de nihiliste. Mais celui qui meurt pour ne pas se voir vieillir, peut-il être qualifié de nihiliste ? Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’en périssant de sa propre main, Mishima s’affirme au monde. Le bonheur ne dure jamais, les grands destins, si.

Il déboutonne sa veste, baisse son pantalon, s’agenouille lentement. Son visage a perdu toute expression. Il prend sa respiration. Une dernière fois, plonger ses yeux dans ceux de Morita... Vingt ans qu’il joue la comédie de la vie. La littérature le dégoûte. La sienne en particulier. Trop simple de coucher des personnages sur le papier. La vérité, la vraie, est dans l’action. Il n’y a plus de transcendance possible dans un monde où la mort a été évacuée. Ce monde est laid. Même les généraux en 1945 ont préféré être traînés devant les tribunaux américains plutôt que de se faire justice eux-mêmes. Il va les réveiller, tous ces amnésiques assoupis. Que la mort est belle lorsqu’elle est inutile !

Pour nous, comme le Christ glorieux expirant au soleil couchant, Mishima a rompu dans sa mort le cycle de la modernité stérilisante. Un jour, un dessinateur japonais prendra la peine de se pencher sur le cas Mishima. Arrivé au chapitre de fin, son coup de crayon se fera acéré. Surtout pas de couleurs, sauf le sang. Je vois la planche d’ici. Un corps encore jeune, vigoureux ; un masque écarlate, presque aussitôt livide, mugissant sur un cou durci, tendu par l’effort ; un ventre qui s’ouvre et déverse tout ce que la nature y a mis dans un bouillon d’hémoglobine. Le plus beau des mangas.

A tous les pédés virils de la planète, mes frères."

Laurent SCHANG

Laurent SCHANG






(Cliquez sur la photo)


Lisez également un portrait de Laurent Schang : par là.

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14/10/2008

Mourir lentement sous son regard...

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« Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard. »

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris

 

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06/10/2008

Le Cygne Noir

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Qu’est-ce qu’un « cygne noir » ? C’est, affirme Taleb « tout ce qui nous paraît impossible si nous en croyons notre expérience limitée ». L’expression a du sens. Dans l’hémisphère nord, tous les cygnes sont blancs. À force de les observer, on pourrait conclure qu’il n’en existe pas d’une autre couleur. Et puis, un jour, on prend l’avion pour l’Australie et on découvre, interloqué, que, là-bas, il y a des cygnes noirs…

Libano-américain, diplômé de Wharton et Docteur en économie de Paris-Dauphine, Nassim Nicholas Taleb est depuis 2007 l’essayiste le plus lu et le plus traduit au monde. Après avoir travaillé dans les sociétés financières de Wall Street les plus prestigieuses, fondé sa propre firme et enseigné pendant sept ans les sciences de l’incertitude, Taleb se consacre à l’écriture et à la recherche.
Il a déjà vendu 700.000 exemplaires de son dernier ouvrage The Black Swan et, chaque semaine, un millier de personnes l'achètent. La maison d'édition Les Belles Lettres vient de publier la traduction pour la France : Le Cygne noir, la puissance de l'imprévisible.

Depuis quelque temps, la formule " Black Swan " est entrée dans le langage courant. Jérôme Kerviel, qui a fait perdre tant d'argent à la Société Générale ? c'est un " Black Swan ". Le 11 septembre ? un " Black Swan ".

=--=Nassim Nicholas Taleb=--= estime que le « black swan » est un événement qui possède trois caractéristiques :

 

1) il est totalement inattendu

2) son impact est gigantesque

3) notre cerveau va trouver des raisons logiques pour l'expliquer a posteriori.

Pour le philosophe, le « cygne noir » est aussi un événement vis-à-vis duquel nous « élaborons toujours après coup des explications qui le font paraître plus prévisible et moins aléatoire » qu’il n’était vraiment. En clair, c’est un événement dont nous cherchons coûte que coûte à gommer le caractère inattendu ou improbable.

Concernant les événements du 11 septembre personne ne les a vus venir, ils ont déclenché une onde de choc qui n’en finit pas de bouleverser la planète, mais tout le monde ou presque affirme aujourd’hui qu’ils étaient prévisibles, voire que l’on pouvait les empêcher.

« Cet ouvrage réussit la prouesse d'associer érudition et clarté, pédagogie et profondeur, un peu à la manière d'un Umberto Eco, enquêteur-philosophe. Mêlant mille anecdotes tirées de sa carrière de trader et de ses rencontres sur les cinq continents, Nassim Nicholas Taleb nous guide au travers des méandres d'un livre inclassable, entre essai et histoire du risque, qui emprunte à la littérature, à la philosophie, aux sciences ou à l'économie. Sans fioritures inutiles, et convaincant. » NESSIM AÏT-KACIMI, Les échos

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25/09/2008

L'Ordre de l'étoile

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"En l’année 1351, le roi Jean de France décida d’instituer une belle compagnie, grande et noble, sur le modèle de la Table Ronde, qui fut jadis au temps du roi Arthur. Cette compagnie devait réunir trois cents chevaliers, les plus vaillants aux armes et les plus capables du royaume de France. Ils devaient être appelés chevaliers de l’Étoile. Chacun devait porter une étoile d’or, d’argent doré ou de perles sur son vêtement de dessus en signe de reconnaissance.
Le roi Jean s’engagea à faire bâtir une belle et grande maison, à ses frais, à côté de Saint-Denis, où tous les compagnons et confrères, qui seraient dans le pays, devaient se réunir pour toutes les fêtes solennelles de l’année, s’ils n’avaient pour excuse un trop grand empêchement, et chacun au moins une fois l’an. Ce lieu devait être appelé la noble maison de l’Étoile. Le roi y tiendrait une fois l’an une cour plénière de tous les compagnons, et, dans cette cour, chaque compagnon raconterait, sous la foi du serment, toutes les aventures, honteuses et honorables, qui lui seraient arrivées durant l’année.
Le roi devait établir deux ou trois clercs à ses frais, pour mettre par écrit ces aventures et en faire un livre, afin de ne pas les oublier, mais les rappeler tous les ans en ce lieu devant les compagnons, de sorte qu’on pût connaître les plus preux et les honorer selon ce qu’ils étaient. Nul ne pouvait entrer dans cette compagnie, s’il n’avait le consentement du roi et de la majeure partie des compagnons, et s’il n’était de réputation irréprochable. Il leur fallait jurer de ne jamais fuir dans la bataille plus loin que quatre arpents environ, de plutôt mourir que d’être pris. Chacun aiderait et secourait les autres dans toutes leurs besognes, en amis loyaux. Tous les compagnons devaient jurer plusieurs autres statuts et ordonnances.
La maison presque achevée existe encore, assez près de Saint-Denis. Si l’un des compagnons de l’Étoile, dans sa vieillesse, affaibli dans son corps, diminué dans son bien, avait besoin d’aide, on devait couvrir ses frais dans la maison bien et honorablement, pour lui-même et pour deux valets, s’il voulait y demeurer, afin que la compagnie fût mieux tenue. La chose fut ainsi ordonnée et instituée.
Or, peu après, des gens d’armes sortirent en grand nombre d’Angleterre et vinrent en Bretagne soutenir la comtesse de Montfort. Dès que le roi de France l’apprit, il envoya là-bas son maréchal avec de nombreux bons chevaliers pour s’opposer aux Anglais. Un grand nombre de chevaliers de l’Étoile allèrent à cette chevauchée.
Arrivés en Bretagne, les Anglais menèrent habilement leur expédition et les Français, qui se jetèrent trop follement dans une embuscade, furent tous tués et déconfits. Mourut là messire Gui de Nesle, sire d’Offemont en Vermandois, ce fut dommage car il était vaillant et preux chevalier. Y restèrent aussi plus de quatre-vingt-dix chevaliers de l’Étoile qui, ayant juré de ne jamais fuir, furent tués avec lui, ce qui ne fût sûrement pas arrivé, s’ils se fussent retirés et sauvés.
Ainsi se défit cette noble compagnie de l’Étoile, au milieu des grands malheurs qui survinrent par la suite en France. […]"

Les Chroniques de Jean FroissartL’Ordre de l’Étoile



Je ne sais si l’univers est un ordre ou un chaos. À l’échelle d’une vie humaine l’harmonie semble l’emporter dans le flux des constellations. À l’échelle d’une civilisation aussi. Des cycles se succèdent avec, néanmoins, des surprises, heureuses ou malheureuses. Si nous ramenons notre attention uniquement aux contours de notre globe, la surface de la terre semble un fourmillement chaotique. La force d’une élite sage et toute dévouée à la servitude pour l’ensemble est de tenter une mise en forme de cette glèbe, afin de lui éviter le dépérissement du désordre. Mais de lever les yeux vers le ciel, vers plus haut que soi, afin de grandir et de se donner une morale plus grande que la simple pulsion de l’instinct peut mener, comme le note ce grand chroniqueur dans son texte qui date du XIVe siècle (Jean Froissart naît en 1337 et meurt après 1400), à la mort certaine par son soucis de fidélité au serment donné. J’aime à croire qu’une des lectures possibles du reniement de Pierre est la nécessité du repli sur soi en une saisissante rupture ontologique qui accorde l’attente au bord de l’abîme avant le dévoilement. Il faut savoir suspendre le cours des choses, du moins en soi, attendre la brèche libératrice qui, tôt ou tard, d’imposera. Toute la valse sanglante, mais aussi lumineuse, de l’humanité balance entre ces deux faits : le sentiment conservateur que nous procédons d’un ordre universel et qu’il est de notre devoir de nous y conformer, que ce soit lorsque nous fondons les principes de la cité, lorsque nous pensons notre présence ici-bas et qu’ainsi nous cherchons à modeler notre politique sur cette morale issue d’en haut ; et le sentiment très clair aussi, et très pesant, que l’Histoire nous indique, bien au contraire, que tout n’est que désordre et destruction jusque dans la volupté mortuaire, tout est multiple, relatif, tant au niveau des coutumes, des mœurs, des cultures, des postulats esthétiques, des morales, des politiques appliquées aux quatre coins du globe — Hobbes disait bien que « l’homme est un loup pour l’homme », et cette situation exige bien, quant à elle, une prise en main afin que la pérennisation de la tribu, du clan, de la nation se poursuive.
Il y a, à mon avis, deux situations qui accouchent d’une élite comme celle décrite dans le texte de Jean Froissart. Une élite de cette envergure apparaît lorsque l’élite officielle est en décadence (en 1351 nous sommes en pleine guerre de cent ans et le Royaume de France est en proie au pire) comme un acte de résistance, une ultime sélection pour poursuivre le pèlerinage et demeurer debout. Elle peut aussi se fonder au sein d’une civilisation qui brille de tous ses feux, solidement ancrée dans sa tradition, confiante en l’avenir, créatrice d’elle-même, comme un couronnement de ses plus hautes aspirations : les vertus portées à leur incandescence, comme un exemple, un signe à suivre. À votre avis, sommes-nous en ascension ou en dégénérescence ? J’ose espérer que s’il demeure une élite en ces temps troubles elle saura faire repli comme l’apôtre Pierre, quitte à ce qu’elle donne l’impression de trahir, afin qu’elle ne soit pas exterminée comme l’ordre de l’Étoile. Stratégie et clairvoyance. Relire Sun Tzu.

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24/09/2008

Bon sens

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« Pour avoir été sauvé par des "justes" qui ne dédaignaient pas les Croix-de-feu, j’ai appris très tôt que le "nationalisme", dont mon maître Paulhan n’était pas le moindre partisan, ne conduit pas nécessairement au fascisme, moins encore à l’antisémistisme ou à la xénophobie. »
Jean-Claude Zylberstein, juif, éditeur chez Texto.



Incompréhensible pour le citoyen moyen qui répète ce qu’on lui impose. Inadmissible pour le distributeur de points Godwin qui a fait de cet acte sa croisade de prédilection. Un juif sauvé par des Croix de feu qu’il nomme « justes » et édite Jacques Bainville, l’ami de Charles Maurras, Jacques Bainville qui écrit dans son Histoire de France :

« Il y a probablement des centaines de siècles que l’Homme s’est répandu sur la terre. Au-delà de 2 500 ans, les origines de la France se perdent dans les conjectures et dans la nuit. Une vaste période ténébreuse précède notre histoire. Déjà, sur le sol de notre pays, des migrations et des conquêtes s’étaient succédé, jusqu’au moment où les Gaëls et Gaulois devinrent les maîtres, chassant les occupants qu’ils avaient trouvés ou se mêlant à eux. Ces occupants étaient les Ligures et le Ibères, bruns et de stature moyenne, qui constituent encore le fond de la population française. La tradition des druides enseignait qu’une partie des Gaulois étaient indigène, l’autre venue du Nord et d’outre-Rhin, car le Rhin a toujours paru la limite des Gaules. Ainsi, la fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation.
Unique en Europe, la conformation de la France se prêtait à tous les échanges de courants, ceux du sang, ceux des idées. La France est un isthme, une voie de grande communication entre le Nord et le Midi. Il y avait, avant la conquête romaine, de prodigieuses différences entre la colonie grecque de Marseille et les Cimbres d’entre Seine et Loire ou les Belges d’entre Meuse et Seine. D’autres éléments, au cours des siècles, se sont ajoutés en grand nombre à ceux-là. Le mélange s’est formé peu à peu, ne laissant qu’une heureuse diversité. De là viennent la richesse intellectuelle et morale de la France, son équilibre, son génie. »


Mais le citoyen moyen, forgé par sept décennies de sartrisme cyclopéen, quatre décennies de chienlit festive et trois décennies de mitterrandisme faisandé ne possède ni l’art nietzschéen de la rumination, ni le sens de la nuance. Ses jugements (si on peut appeler cela ainsi) ne tombent que comme des lames de guillotine. Manier le fleuret lui est impossible.

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25/08/2008

Soljenitsyne le prophète...

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Mon pote Jean-Marc m'a juste dit : "Joli papier d'un auteur que j'aime bien." Il a bon goût, Jean-Marc, alors je vous en fait profiter...



"Soljenitsyne est mort, et avec lui une certaine idée de l’homme et de la littérature. C’est la littérature d’avant le désastre, d’avant Coelho ou Harry Potter, Sulitzer ou les best-sellers de plage, la littérature de Voltaire et de Rousseau, de Hugo ou même de Sartre, la littérature qui peut et veut changer le monde.

La littérature des génies et des créateurs, pas celle des 750 nouveaux romans de la rentrée littéraire et des auteures à la mode qui viennent montrer leur derrière ou leur maquillage à la téloche à une heure de plus en plus avancée de la nuit. C’est aussi la littérature qui dérange vraiment, comme celle d’Orwell, de Céline ou de Pirandello, la littérature qui titille les imbéciles et les chiens de garde. Mendiant ingrat comme Bernanos ou Léon Bloy, Soljenitsyne a envoyé paître les démocraties bien-pensantes, pas celle des Grecs ou des républiques italiennes, celles de l’effet de serre et de l’abrutissement planétaire des super-héros.

Je crois qu’il a compris le jour même, en arrivant en Occident, sottement chassé par les autorités soviétiques qui ne savaient plus qu’en faire. Il a compris ce jour-là ce qu´était la société de consommation, l’Occident qui avait tué les peuples et leur foi, dilué jusqu’à l’idée de l’Apocalypse, l’Occident des supermarchés et des cinéplex, des embouteillages et des infos people, des guerres du Kosovo et de la lutte contre l’inflation. Il l’écrit dans ce qui est à mon gré un des plus grands textes du XXe siècle, le Discours de Harvard. Ce discours a des antécédents surtout en France, pays que la modernité a célébré pour sa Révolution mais haï pour ses écrivains qui, de Montesquieu à Tocqueville, de Chateaubriand à Duhamel, ou de Baudelaire à Valéry, ont prévu la catastrophe abyssale de la civilisation démocratique et matérialiste.

Il serait facile de s’en prendre à Staline. Mais Staline n’est qu’un moment abominable de l’histoire. Et là, à Harvard, Soljenitsyne décrit la Fin de l’Histoire, dix ans avant la chute de l’Union soviétique qu’il avait finie par regretter comme beaucoup (tout comme Orson Welles et Luis Buñuel regrettaient la disparition de Franco à demi-mot). Soljenitsyne décrit la fin de l’Histoire - sauf qu’il ne s’en félicite pas comme l’incroyable néocon Fukuyama. Je cite ce passage : « Un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel. »

C’est exactement ce qu’écrit Tocqueville dans le tome II de la Démocratie en Amérique. Soljenitsyne voit l’Occident non plus comme un monde libre ou une terre messianique, mais comme une machine ou une machination qui crée des clones mentaux et des automates. Il a été témoin des tragédies du XXe siècle, qui étaient aussi de grands mouvements sociaux, nationaux et historiques. Mais il écrit quand même, lui, l’ancien bagnard : « Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable. »

Nous sommes en 1978. A la même époque l’imbécile Toffler annonce les merveilles de la société démassifiée et virtualisée par la technologie. Et, trente ans plus tard, jamais le niveau intellectuel n’a été aussi bas et les embouteillages aussi longs. Et c’est cet ennui profond, pressenti par les romantiques de la société pré-industrielle, qui domine pour ceux qui savent voir par-delà Batman 6 ou les JO de Pékin.

Toujours dans ce discours, Soljenitsyne ajoute : « Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. »

C’est pour cela qu’il est paradoxal et ironique de voir les chefs des nouvelles ploutocraties célébrer sa mémoire (entre deux allusions fielleuses de leurs seconds couteaux intellectuels sur son ultranationalisme ou sa foi orthodoxe), alors qu’il a été le dernier grand écrivain européen à déclarer la guerre au meilleur des mondes que nous voyons s’engloutir dans son or noir et son satanisme subliminal.."



Nicolas Bonnal



Et le fameux discours de Harvard... extrait :

"Je suis très sincèrement heureux de me trouver ici parmi vous, à l'occasion du 327ème anniversaire de la fondation de cette université si ancienne et si illustre. La devise de Harvard est « VERITAS ». La vérité est rarement douce à entendre ; elle est presque toujours amère. Mon discours d'aujourd'hui contient une part de vérité ; je vous l'apporte en ami, non en adversaire.

Il y a trois ans, aux Etats-Unis, j'ai été amené à dire des choses que l'on a rejeté, qui ont paru inacceptables. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui acquiescent à mes propos d'alors.(...)

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l'Ouest aujourd'hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d'où l'impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu'ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d'agir, qui fonde la politique d'un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu'on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu'à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d'un accès subit de vaillance et d'intransigeance, à l'égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l'Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l'homme, et que la vie de l'homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d'Indépendance.)Aujourd'hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s'est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu'il a cours depuis ces mêmes décennies.

Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d'avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l'Ouest les marques de l'inquiétude et même de la dépression, bien qu'il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n'ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L'indépendance de l'individu à l'égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n'auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d'élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l'épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l'argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu'un haut degré de confort n'est pas bon pour l'organisme. Aujourd'hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux.

La société occidentale s'est choisie l'organisation la plus appropriée à ses fins, une organisation que j'appellerais légaliste. Les limites des droits de l'homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l'Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l'aide d'un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu'un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n'en être pas moins illégitime. Impensable de parler de contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n'entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour étendre ses droits jusqu'aux extrêmes limites des cadres légaux.

J'ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu'une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n'allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s'en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l'homme.

Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d'une structure sociale légaliste.

Aujourd'hui la société occidentale nous révèle qu'il règne une inégalité entre la liberté d'accomplir de bonnes actions et la liberté d'en accomplir de mauvaises. Un homme d'Etat qui veut accomplir quelque chose d'éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n'a aucune chance de s'imposer : d'emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques.

Il est aisé en tout lieu de saper le pouvoir administratif, et il a en fait été considérablement amoindri dans tous les pays occidentaux. La défense des droits individuels a pris de telles proportions que la société en tant que telle est désormais sans défense contre les initiatives de quelques-uns. Il est temps, à l'Ouest, de défendre non pas temps les droits de l'homme que ses devoirs.

D'un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s'est vue accorder un espace sans limite. Il s'avère que la société n'a plus que des défenses infimes à opposer à l'abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d'horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu'ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles. L'organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal. (...)

L'évolution s'est faite progressivement, mais il semble qu'elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l'homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu'il importe d'amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n'a pas disparu à l'Ouest, alors même que les meilleurs conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi. (...)

La presse, aussi, bien sûr, jouit de la plus grande liberté. Mais pour quel usage ? (...) Quelle responsabilité s'exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l'encontre de son lectorat, ou de l'histoire ? S'ils ont trompé l'opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l'Etat, avons-nous le souvenir d'un seul cas, où le dit journaliste ou le dit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s'en tirera toujours. Etant donné que l'on a besoin d'une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d'avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s'installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d'opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d'Etat touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l'intimité de personnes connues, en vertu du slogan : « tout le monde a le droit de tout savoir ». Mais c'est un slogan faux, fruit d'une époque fausse ; d'une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n'a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d'information. (...) Autre chose ne manquera pas de surprendre un observateur venu de l'Est totalitaire, avec sa presse rigoureusement univoque : on découvre un courant général d'idées privilégiées au sein de la presse occidentale dans son ensemble, une sorte d'esprit du temps, fait de critères de jugement reconnus par tous, d'intérêts communs, la somme de tout cela donnant le sentiment non d'une compétition mais d'une uniformité. Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont pas trop ouvertement contredire ce courant dominant.

Sans qu'il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d'idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n'ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d'être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l'engouement à la mode. Sans qu'il y ait, comme à l'Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d'apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l'apparition d'un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis, il m'est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes ... peut-être un professeur d'un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l'entendre, car les média n'allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux. (...)

Il est universellement admis que l'Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d'hommes à l'Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l'accusent de plus être au niveau de maturité requis par l'humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J'espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l'idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d'une telle alternative. (...) Mais si l'on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l'Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s'affaiblissent à l'Ouest, tandis qu'à l'Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d'anarchie, comme c'est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c'est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d'oppression, l'âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd'hui par les habitudes d'une société massifiée, forgées par l'invasion révoltante de publicités commerciales, par l'abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l'histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l'occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d'Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C'est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n'est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu'elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l'Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L'Ouest a continué à avancer d'un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s'est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l'erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l'époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l'humanisme rationaliste, ou l'autonomie humaniste : l'autonomie proclamée et pratiquée de l'homme à l'encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d'anthropocentrisme : l'homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l'inflexion qui s'est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l'épuisement, en raison d'une répression intolérable de la nature charnelle de l'homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s'écartant de l'esprit, l'homme s'empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s'est proclamée notre guide, n'admettait pas l'existence d'un mal intrinsèque en l'homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d'atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l'adoration de l'homme et de ses besoins matériels.Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l'accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d'une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d'intérêt de l'Etat et du système social, comme si la vie n'avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s'y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd'hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l'intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l'homme individuels reposaient sur la croyance que l'homme est une créature de Dieu. C'est-à-dire que la liberté était accordée à l'individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l'héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s'émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l'héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L'Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l'homme, mais l'homme a vu complètement s'étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l'espace, du Progrès tant célébré n'ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n'aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle.

L'humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d'être utilisés d'abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé. » Il s'est avéré que ce jugement était loin d'être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d'un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l'égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n'est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l'Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s'agit d'un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l'Ouest et de l'Est aujourd'hui ? Là est la logique du développement matérialiste. (...)

Je ne pense pas au cas d'une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d'une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l'homme la mesure de toutes choses sur terre, l'homme imparfait, qui n'est jamais dénué d'orgueil, d'égoïsme, d'envie, de vanité, et tant d'autres défauts. Nous payons aujourd'hui les erreurs qui n'étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s'est enrichie, mais nous avons perdu l'idée d'une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d'espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu'on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l'Est, c'est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l'Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n'est même pas le fait du monde éclaté, c'est que les principaux morceaux en soient atteints d'une maladie analogue. Si l'homme, comme le déclare l'humanisme, n'était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n'en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d'acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l'accomplissement d'un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l'expérience d'une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n'y étions entrés.

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l'échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n'est pas possible que l'aune qui sert à mesurer de l'efficacité d'un président se limite à la question de combien d'argent l'on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d'un gazoduc. Ce n'est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l'humanité peut s'élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d'être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu'est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l'homme est au-dessus de tout ? N'y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l'intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l'être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l'ère moderne.

Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n'avons pas d'autre choix que de monter ... toujours plus haut."


Alexandre Soljénitsyne, Le Déclin du courage, Harvard, 8 juin 1978

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