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22/11/2013

Dieu ne serait-il pas un enfant, infiniment grand ?

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« La petite fille sait bien que sa poupée n’est pas réelle – or elle la traite comme un être réel, au point de pleurer et d’avoir du chagrin quand elle se casse.

L’art de l’enfance consiste à tout déréaliser. Bénie soit cette période chimérique de la vie, quand on nie la vie parce que le sexe en est absent, qu’on nie la réalité simplement par jeu et qu’on croit réelles des choses qui ne le sont pas ! Que je redevienne enfant et le reste à jamais, sans m’attacher à la valeur que les hommes donnent aux choses, ni aux liens qu’ils établissent entre elles.

Quand j’étais petit, il m’arrivait souvent de poser mes soldats de plomb la tête en bas… Et connaissez-vous un seul argument, d’une logique capable d’emporter la conviction, qui me prouve que les soldats réels ne devraient pas marcher la tête en bas ?
L’enfant n’accorde pas plus de valeur à l’or qu’au verre.
Et, en réalité, l’or vaut-il davantage ? – L’enfant, obscurément, trouve absurdes les passions, les colères et les peurs qu’il voit comme sculptées dans les actions des adultes. Et ne sont-elles pas aussi absurdes que vaines, toutes sans exception, nos craintes, nos haines et nos amours ?

Ô divine et absurde intuition de l’enfance ! Vision-vérité des choses, alors que nous les revêtons de conventions dans notre vision la plus nue, et que nous les embrumons d’idées subjectives dans notre regard le plus direct !
Dieu ne serait-il pas un enfant, infiniment grand ? L’univers entier une plaisanterie, une gaminerie d’enfant espiègle ?
Je vous ai lancé cette idée pour rire, et maintenant qu’elle se trouve loin de moi, voyez à quel point j’en saisis subitement toute l’horreur (et qui sait pourtant si elle ne reflète pas la vérité ?).

Et la voilà qui retombe à mes pieds, et se brise en poussière d’horreur, en mille éclats de mystère… Je me réveille pour savoir que j’existe… Un ennui incertain et profond gazouille sa fraicheur déplacée à mon oreille, depuis les cascades, là-bas derrière les ruches, au fond stupide du jardin. »

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité

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Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile

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« Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une oeuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès ! … Pourquoi l’art est-il beau ? Parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu’elle est un tissu de buts, de desseins et d’intentions. Tous ses chemins sont tracés pour aller d’un point à un autre. Je donnerais beaucoup pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va… La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien. »

Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité

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Dieu et l'Humanité

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« Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avait perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient ― sans savoir pourquoi. Et comme l’esprit humain tend tout naturellement à critiquer, parce qu’il sent au lieu de penser, la majorité de ces jeunes gens choisit alors l’Humanité comme succédané de Dieu. J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujours en marge du milieu auquel ils appartiennent, et qui ne voient pas seulement la multitude dont ils font partie, mais également les grands espaces qui existent à côté. C’est pourquoi je n’abandonnai pas Dieu aussi totalement qu’ils le firent, mais n’admis jamais non plus l’idée d’Humanité. Je considérai que Dieu, tout en étant improbable, pouvait exister ; qu’il pouvait donc se faire qu’on doive l’adorer ; quant à l’Humanité, simple concept biologique ne signifiant rien d’autre que l’espèce animale humaine, elle n’était pas plus digne d’adoration que n’importe quelle autre espèce animale. Ce culte de l’Humanité, avec ses rites de Liberté et d’Égalité, m’a toujours paru une reviviscence des cultes antiques, où les animaux étaient tenus pour des dieux, et où les dieux avaient des têtes d’animaux.
Ainsi donc, ne sachant pas croire en Dieu, et ne pouvant croire en une simple somme d’animaux, je restai, comme d’autres situés en lisière des foules, à cette distance de tout que l’on appelle communément Décadence. La Décadence, c’est la perte totale de l’inconscience ; car l’inconscience est le fondement de la vie. S’il pouvait penser, le cœur s’arrêterait. »

Bernardo Soares [Fernando Pessoa], Le livre de l’intranquillité - Posthume, § 1, "Texte initial"

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Un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va

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« Pourquoi l’art est-il beau ? Parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu’elle est un tissu de buts, de desseins et d’intentions. Tous ses chemins sont tracés pour aller d’un point à un autre. Je donnerais beaucoup pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va. »

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquilité

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