22/11/2014

« Nos élites rêvent d'un petit homme sans racine, ni filiation ! »

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

 

A l'occasion de la sortie de son Roman de Jeanne d'Arc, Philippe de Villiers a accordé un entretien fleuve à FigaroVox dans lequel il s'en prend aux élites et proclame sa passion pour la France.

 

----------------------

 

Vous comparez l'Europe de Bruxelles et celle de Jehanne d'Arc. N'êtes-vous excessif et anachronique ?

Philippe DE VILLIERS : Le Traité de Troyes vaut bien le traité de Maastricht. En 1420, que pensent les élites? Autour d'Isabeau de Bavière, plissée de gras sous le hennin, cette «truie couronnée» comme on l'appelle à l'époque dans les pays de France, les élites pensent que la souveraineté est une charge trop encombrante. Donc il faut s'en débarrasser. On cède et on transfère la souveraineté à l'étranger, à l'Angleterre. On pense y gagner en prospérités. On console le peuple en lui disant que la France sera plus grande quand elle sera anglaise. Et voilà que le petit roi d'Angleterre devient le petit roi de France et d'Angleterre, Henri VI. Il y a un régent en France qui s'appelle le duc de Bedford, qui est le beau-frère du duc de Bourgogne. Comment Jehanne appelle-t-elle les Bourguignons, ceux-là même qui préfèrent que la France soit gouvernée par l'Angleterre que par le roi de Bourges? Elle les appelle des «Français reniés». Quelle sémantique ! C'est la trahison des élites: la trahison des élites politiques, celles qui se déchargent de la souveraineté, trop lourde à porter, et qui considèrent que la France a fait son temps ; la trahison des élites économiques aussi, qui, pour l'essor de leurs commerces, au nom des laines anglaises, des tissus flamands et des vins de Bourgogne, demandent au roi de France, avant d'entrer dans la ville de Troyes, de les rassurer: «dites-nous que les affaires continuent à prospérer comme avant» ; et bien sûr la trahison des clercs enfin, qui refusent que Jehanne aille voir le Pape, ce qui est son droit le plus strict et qui lui reprochent un excès de patriotisme. Il y a une sorte de balise permanente dans l'histoire de France. Le peuple suit ses héros. Le peuple sent les sincérités de celui qui le sauve, de celui qui l'accompagne dans ses ardeurs, dans ses blessures et ses désespoirs, en l'occurrence Jehanne d'Arc. Alors même que les élites, qui sont toujours en polarisation inverse, renouvellent sans cesse leur posture d'opposition à la survie de la France. Elles préfèrent à leurs voisins, le très lointain, et à leurs propres souvenirs la mémoire des autres. Toute sa vie, Jehanne d'Arc va lutter avec le peuple contre les élites. Comme dans les films, je dirais que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n'est que pure coïncidence !

Comment expliquez-vous cette fracture entre le peuple et les élites ?

Philippe DE VILLIERS : Les élites ont plus de distance affective avec la France que le peuple. Les élites sont moins enracinées dans le sol de France que le peuple. Le peuple vit dans les paysages de la France, dans les entrailles de la France, dans les souvenirs de la France, dans le cœur de la France. Le peuple cultive la mémoire de ses morts. Les élites sont en villégiature, elles voyagent et ne voient plus les frontières. Elles voyagent dans les nuages cotonneux et tendent la main au-dessus des petits toasts de caviar, elles voyagent au-dessus de l'Inde où les enfants de moins de douze ans fabriquent les luxueux costumes qu'elles portent sur elles. Ces élites-là, ces nouveaux «Français reniés», sont des élites déchues. La Révolution a abattu la monarchie, elle l'a remplacé par une démocratie qui est devenue aujourd'hui une oligarchie. L'oligarchie médiatique, l'oligarchie des banquiers de Francfort, l'oligarchie du CAC 40, l'oligarchie des commissaires de Bruxelles, pour ne pas parler de l'oligarchie américaine de l'OTAN. Un jour, une génération se lèvera qui balaiera les oligarques du multiculturalisme et du consumérisme.

Justement, quel est votre regard sur la génération Manif pour Tous ?

Philippe DE VILLIERS : C'est la petite sœur Espérance de Péguy. Aujourd'hui, si Jehanne d'Arc revenait, elle aurait à affronter à une nouvelle idéologie. L'oppresseur n'est plus l'Angleterre, mais le mondialisme, qui sépare l'homme de ses attachements vitaux: on est en train de fabriquer pour la France de demain, un petit homme consommateur à l'américaine qui sera asexué et apatride. Il n'aura plus ni racine, ni filiation. Il ne pourra plus se retourner sur son passé et n'aura donc plus d'horizon. Il deviendra fou, fou de plaisir, fou de l'instant, le fou de Chesterton qui a tout perdu sauf la raison. L'ensemble des autorités temporelles et spirituelles a tendance à considérer aujourd'hui que le seul enjeu est, comme on dit à l'école aux enfants, de «sauver la planète». On ne cherche plus à sauver la France mais à sauver la planète. On ne veut plus sauver une civilisation, on veut sauver les phoques et les ragondins appelés à devenir des sujets de droit et on chosifie l'embryon humain. Dès lors, la nation est montrée du doigt, elle est regardée comme un obstacle à la fraternité cosmique. Les déclinaisons de cette idéologie sont l'immigrationisme, l'hédonisme, le consumérisme, avec un objectif inavoué: la création d'un seul marché mondial qui permettrait aux entreprises américaines d'inonder le monde et de faire de l'individu un atome, un consommateur sans attaches affectives. L'Amérique ne veut plus de frontières, d'États, de lois nationales. Elle veut le libre échange planétaire. Elle veut des consommateurs plutôt que des citoyens, imprégnés de soft power, coca-colonisés et qui se passent, de bouche en bouche, le même chewing-gum.

La première urgence est de retrouver l'idée de France: une nation n'existe pas sans contours, ni conteurs. Si elle cesse de rêver et de se définir, si elle perd ses frontières, elle s'abîme. Mais il faut aussi savoir lire les signes d'espoir comme l'immense succès de la «Manif pour Tous». C'est la première fois dans l'histoire de France que des gens ont quitté leurs domiciles, leurs soucis familiaux et personnels, leurs inquiétudes économiques afin de venir manifester pour des idées et non pour des intérêts. C'est la protestation la plus gratuite de notre histoire. Cela laisse penser que la France ne veut pas mourir. Quand il y a un million de personnes dans la rue qui refusent qu'elle meurt, elle ne mourra pas. Lénine disait, «il me faut mille hommes …». On peut penser aujourd'hui, comme lui, qu'un jour il suffira de mille hommes: par leur sacrifice et l'élévation de leur âme, ils changeront la donne de cette société éreintée. Mon livre n'est qu'un petit caillou blanc que je dépose sur le chemin de ces petits hommes-là qui tiennent leurs lucioles allumées au milieu de la poussière d'atomes.

Ce livre est-il aussi un moyen de répondre à l'angoisse identitaire qui semble tarauder les Français ?

Philippe DE VILLIERS : Bien sûr. J'ai fait le livre qu'on me déconseillait. On prétendait que Jehanne d'Arc était un sujet ringard, tout comme le Puy du Fou était réputé ringard avant qu'il ne soit sacré le plus beau parc du monde deux fois en trois ans.. Aujourd'hui, le Puy du Fou caracole ; et, deux jours après sa parution, les ventes de mon livre ont explosé. Cela signifie qu'il y a une soif, une demande de retour aux sources primordiales de la Grandeur, de l'Émotion. C'est le Beau qui sauvera le monde, Dostoïevski l'avait dit.

Désiriez-vous exalter les racines chrétiennes de la France, voire de l'Europe ?

Philippe DE VILLIERS : L'Europe aujourd'hui est en train de mourir. Elle meurt culturellement et démographiquement. Elle meurt d'un chassé-croisé entre l'avortement de masse et l'immigration de masse. Parce qu'elle ne croit plus en la Vie. L'enfant est la ligne de flottaison de l'espoir d'une société. Pour qui regarde la Russie du fameux « diable Poutine » tel qu'il est décrit par l'Amérique consumériste et multiculturelle d'Obama, il est facile de constater qu'elle connaît une véritable restauration de ses valeurs civiques, morales et spirituelles. Pendant qu'on inaugure un McDonald en Europe, on ouvre une Eglise orthodoxe en Russie. Il se pourrait bien qu'un jour la troisième Rome vînt sauver la seconde.

Le risque n'est-il pas de basculer dans un communautarisme chrétien face à un communautarisme musulman ? La laïcité ne reste-t-elle pas le meilleur rempart pour préserver l'unité de la nation ?

Philippe DE VILLIERS : La laïcité a été inventée par Jésus Christ et codifiée par l'Eglise catholique au Moyen-Age. La séparation entre le spirituel et le temporel date des Évangiles. C'est une invention géniale qui permet de ne pas confondre les sphères. Aujourd'hui, on voit bien que le problème de notre société est double. D'un côté, on a un laïcisme à la Vincent Peillon qui propose d'absorber le spirituel dans le temporel et donc de fabriquer des enfants sans leurs parents pour pouvoir les élever dans un matérialisme absolu. Et de l'autre côté, l'islamisme qui propose l'inverse: absorber le temporel par le spirituel avec la charia et l'Oumma. La seule protection possible contre ces deux tentations séculaires réside dans la culture chrétienne de la vraie laïcité fondée sur deux principes inséparables: le spirituel et le temporel s'irriguent mutuellement, mais ne se confondent pas.

Quel regard portez-vous sur Marine Le Pen ? Défend-elle aujourd'hui les thèmes que vous portiez par le passé ?

Philippe DE VILLIERS : Je ne veux pas entrer dans la politique politicienne. Je suis sorti de la vie publique électorale par la grande porte. Je n'ai pas l'intention d'y revenir par la cuisine! La classe politique est morte, mais elle ne le sait pas encore.

Marine Le Pen fait-elle partie de cette oligarchie que vous dénoncez ?

Philippe DE VILLIERS : Le système se décompose et elle compose avec le système. Pour reconstruire, il faut d'abord passer par la décomposition. Marine Le Pen est un marqueur de cette décomposition.

Vous n'avez plus de mandat. Quel rôle politique entendez-vous jouer ?

Philippe DE VILLIERS : Abandonner volontairement ses mandats n'interdit pas d'exprimer des idées. C'est même le contraire! Les gens qui ont des mandats n'ont pas d'idées et les gens qui ont des idées n'ont pas de mandat. Je suis passé dans la deuxième catégorie. Dans la première, ils sont nombreux à barboter !

Même si je ne regrette rien de ce que je faisais avant, ce que je fais aujourd'hui me paraît plus utile. Ce sont les idées qui mènent le monde et l'œuvre du Puy du Fou, qui est une œuvre de civilisation et de rayonnement, fait découvrir à beaucoup de jeunes Français, la France et l'histoire de France. Il la fait également découvrir à beaucoup d'étrangers. Le Puy du Fou est en train de devenir un fleuron dans le monde entier, la Russie le sollicite, l'Amérique le plébiscite. Nous venons de recevoir la plus haute distinction mondiale aux Etats Unis, cette semaine ; et le jury mondial a déclaré: « le Puy du Fou est désormais sur le toit du monde ».

Il est symptomatique - et c'est une forme d'ironie de l'histoire - que, finalement, ceux qu'on accusait d'être des franchouillards de la France rancie et qui sent le renfermé, sont les plus conquérants, les meilleurs ambassadeurs et les investisseurs les plus performants dans la mondialisation des échanges. Car les racines sont des promesses. Pour être de son temps, il faut être de quelque part. La nation est le chemin du monde. Le singulier porte l'universel, les mondialistes l'oublient trop souvent.

Diriez-vous que vous voulez mener le combat culturel un peu à la manière d'Eric Zemmour ? Quel regard portez-vous sur le succès de son livre ?

Philippe DE VILLIERS : Quand un livre se vend à plus de 300 000 exemplaires, ce n'est plus un phénomène d'édition, mais un phénomène d'opinion. Plutôt que d'insulter Zemmour tous les jours comme ils le font, les oligarques et les médiacrates devraient s'interroger sur le sens de ce livre qui répond à un cri que la « Société de Connivence » ne veut pas entendre.

Jehanne d'Arc nous apprend qu'il ne faut jamais désespérer. Éric Zemmour n'est-il pas finalement trop pessimiste pour vous ?

Philippe DE VILLIERS : Le propos d'Eric Zemmour dans ce livre était de décrire la pente descendue. Il faut le lire en creux. Il raconte comment on a détricoté la France. En lisant entre les lignes, on peut voir comment la retricoter.

Mon propos est différent. J'ai choisi d'écrire le journal intime de la plus grande héroïne de l'histoire de France. J'ai voulu l'approcher pour la mettre à la portée de ceux qui rechignent à lire des livres d'histoire sur elle. Les historiens font leur métier, mais il s'agit parfois d'une besogne de médecins légistes. Par tempérament et par goût, je suis plus tenté par l'allégorie. J'ai fait ce livre parce que, comme tous les Français, j'aime les chevauchées, les hautes figures et les poètes. L'œuvre que Jehanne d'Arc laisse derrière elle est d'abord une œuvre poétique. Dans la rencontre du sublime et de l'insoutenable au cœur de son procès inique, ses répliques sont des monuments de la langue française. Elle répond aux insultes par des mots frappés comme des médailles. Où a-t-elle pris tout cela ? Où est-elle allée chercher ces trouvailles devenues des citations incomparables ? J'ai voulu savoir. C'est pourquoi j'ai écrit ce livre. Doucement, je me suis approché. J'ai suivi la petite Jehannette derrière ses brebiettes. Je l'ai vue entrer dans les cryptes, traverser les bois, tirer l'aiguille, tourner le fuseau. Elle écoutait. Toujours, elle écoutait. Comme elle attrapait les libellules à la crête des ajoncs, le long du petit ruisseau des Trois-Fontaines, elle cueillait ce qu'elle entendait. Elle cueillait les mots comme on cueille les pâquerettes d'eau. Les mots du pays. Elle était une paysanne. Une paysanne qui meurt, c'est comme une bibliothèque qui brûle. Ils l'ont brûlée. Mais elle demeure le plus pur chef d'œuvre que le génie allégorique français ait jamais déposé dans notre littérature. La France est un poème. Chaque héros y a déposé une harmonique singulière. Mais c'est Jehanne qui a fait rimer pour toujours l'Espérance avec la France. C'est elle qui a porté témoignage pour toujours que dans le mot « Souffrance », il y a encore le mot « France ».

 

----------------------

Source : Le Figaro

----------------------

 

 

 

 

Voir aussi cet article... 

 

15:16 Publié dans Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (1) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

15/11/2014

Opération Dantec

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

et

 

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

 

 

 

Maurice G. Dantec

19:02 Publié dans Lectures, Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

10/11/2014

Moi ma Gauche...

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

Vous allez voir, c'est du lourd... des bisounours puissance 1000... Karl Marx et Friedrich Engels se retournent dans leur tombe. Jaurès préfère jouer aux cartes avec Barrès plutôt que de voir ces conneries ! C'est tellement beau que ça m'met les larmes aux yeux... des larmes de rire, bien entendu.

Ne rigolons pas trop, la France est sauvée avec un tel niveau de pensée et une telle campagne de communication ! Remercions le Parti Communiste Français et le Front de Gauche ! Le ridicule ne tue pas !

Pathétique !

 

22:47 Publié dans Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (2) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

06/11/2014

Drieu La Rochelle, Aragon, Malraux : D'une guerre à l'autre

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

et

 

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

 

13:00 Publié dans Lectures, Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

19/10/2014

Oh My Jesus...

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

Bad Lieutenant

18:14 Publié dans Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

18/10/2014

Léon Bloy : Le Pèlerin de l'Absolu (émission de Télévision de 1970, "En toutes Lettres")

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

et

 

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

 

 

23:02 Publié dans Lectures, Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (2) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le gouvernement de Vichy et la rafle du Vel d’Hiv

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

et

 

=--=Publié dans la Catégorie "Franc-tireur"=--=

 

Merci à l'ami Restif pour m'avoir fait découvrir ce remarquable billet de l'historien Alain Michel qui me permet de poursuivre ce qui a été dit ici et ...

-------------

Il y a 15 ans, le 16 juillet 1995, le président de la République d'alors, Jacques Chirac, prononçait un discours extrêmement important, dans lequel il reconnaissait la responsabilité de la France dans la persécution des Juifs pendant l'occupation. Si, bien entendu, on ne peut que se réjouir de cette prise de responsabilité par le plus haut représentant de l'Etat, un acte qui était attendu de longue date par la communauté juive, les circonstances de cette allocution ont malheureusement aggravé les confusions existant déjà dans le grand public, et même chez nombre d'historiens, en ce qui concerne le rôle du régime de Vichy dans la rafle du Vel d'hiv. Prenons un seul exemple de ces confusions : l'historien Henry Rousso, pourtant spécialiste de la question de l'occupation, dans un "Que sais-je" consacré au régime de Vichy (n° 1720, Puf, 2007, p. 91) confond (involontairement?) les accords que René Bousquet, secrétaire général de la police réalise avec le chef de la gestapo en France, Karl Oberg, début août 1942, accord concernant les questions policières, et d'autre part les négociations entre les deux mêmes hommes un mois plus tôt à propos de la volonté allemande de réaliser une grande rafle de Juifs. Ainsi, si l'on en croit Rousso, le responsable de la police de Vichy accepte la participation des policiers français aux arrestations des Juifs en juillet 1942 en échange d'un renforcement de l'autorité de l'Etat français. La chronologie montre, de toute évidence, que cela est faux, mais il est si tentant pour certains de changer la chronologie pour adapter les faits aux idées reçues.

Ce 16 juillet 2012, nous marquons les soixante-dix ans de la rafle du Vel d'Hiv, au cours de laquelle près de 13 000 hommes, femmes et enfants furent arrêtés et, pour la plupart, déporté ensuite vers Auschwitz où ils furent assassinés. S'il est essentiel de préserver la mémoire de cet événement et le souvenir des victimes, n'est-il pas temps enfin de sortir des idées reçues, des clichés et des raccourcis plus qu'inexacts, pour proposer une vraie confrontation avec les événements historiques tels qu'ils se sont déroulés ?

Cependant, les idées reçues sont tellement ancrées en ce qui concerne l'application de la Solution finale en France que je ne pourrais pas, dans un seul article, corriger l'ensemble des déformations qui se sont accumulées au cours des années. Car dès que l'on tente de se confronter à la réalité historique sans idées préconçues, le premier élément qui frappe l'historien est la complexité des choses. Expliquer simplement des faits compliqués n'est pas une tâche facile, et c'est pourquoi je me contenterai ici de répondre à quelques questions de base qui, je l'espère, éclaireront un petit peu ce qui s'est réellement passé en juillet 1942 à Paris.

1 - Qui décide d'organiser la rafle ?

Le 11 juin 1942 a lieu à Berlin une réunion convoquée par Eichmann, au cours de laquelle il est décidé que le RSHA (SS-Gestapo) déporterait de France vers l'Est 100.000 juifs en 1942. Il s'agit d'un changement important puisque, jusqu'à cette date, il n'était prévu de déporter que 5000 Juifs de France cette année-là. Ces 100.000 Juifs doivent être valides pour le travail, et doivent donc avoir entre 16 et 50 ans. En effet, à cette période, seuls des "travailleurs" sont déportés vers Auschwitz.

Le représentant en France d'Eichmann, Théo Dannecker, décide, dans un premier temps, de déporter 40.000 Juifs de zone nord, l'arrestation de Juifs de zone sud devant faire l'objet de négociations avec le Gouvernement de Vichy, puisque les nazis n'ont pas d'autorité en zone non occupé. Dannecker décide de faire arrêter des Juifs adultes en Province dans la Zone occupée, et d'organiser une rafle en région parisienne qui permettra d'arrêter 22.000 Juifs adultes. Il prévoit que 40 % de ces Juifs destinés à être arrêtés dans le département de la Seine seront des Juifs français, le reste étant des Juifs étrangers.

  2 - Qui doit faire les arrestations ?

Depuis 1941, les Allemands utilisent directement la police française en zone nord pour arrêter les Juifs. Lors de la première rafle parisienne, en mai, les représentants de Vichy à Paris avaient été prévenus à l'avance mais ensuite, en août et en décembre 1941, les autorités d'occupation s'étaient servies directement de la police parisienne sans demander l'avis de Vichy. Cette utilisation directe de la police est facilitée par deux éléments. Depuis septembre 1940, les mesures prises par les Allemands contre les Juifs sont présentées par eux comme des mesures de sécurité qui rentrent dans le cadre des accords d'armistice et de la convention internationale gérant les territoires occupés. La police et la gendarmerie de zone nord ont donc pris l'habitude d'obéir aux consignes allemandes vis-à-vis des Juifs. Le deuxième élément est que Vichy ne s'est pas vraiment opposé à cette interprétation abusive des règles de l'occupation. D'une part parce qu'il est le "maillon faible" dans la négociation et préfère souvent (également dans d'autres domaines) influer sur le cours des choses plutôt par la ruse que par le conflit direct. D'autre part du fait que pour Vichy, pour la police comme pour les Français en général, la question juive n'est pas une question prioritaire ou centrale (il nous faut oublier notre période actuelle du "tout humanitaire" et ne pas projeter nos vues contemporaines sur le passé. En cette période, le sort de populations en difficultés, particulièrement un groupe minoritaire comme les Juifs, n'intéresse pas vraiment les gouvernements comme les populations).

On comprend donc que fin juin 1942, les Allemands ont à la fois l'intention et les moyens de réaliser la rafle projetée. Il est donc infondé de prétendre que sans l'acquiescement de Vichy, la rafle n'aurait pas eu lieu.

  3 - Les réactions du gouvernement de Vichy.

Dans un premier temps, fin juin, la réaction de Vichy aux intentions allemandes est double. En ce qui concerne la zone libre, Laval informe le conseil des ministres qu'il répondra négativement à la demande de transfert de Juifs vers la zone nord aux fins d'évacuation vers l'Est. En ce qui concerne les arrestations de Juifs en zone nord, Laval réserve sa réponse, mais elle apparaît très bien dans les propos de Leguay, délégué de Bousquet à Paris, à Dannecker le 29 juin: le gouvernement français n'est pas prêt à assumer la responsabilité de ces arrestations. La raison apparaît au détour d'une phrase : si les rafles concernaient les éléments "indésirables", les choses pourraient être envisagées différemment. Quels sont donc les éléments "indésirables" dont parle le délégué de Vichy? Il s'agit en réalité des Juifs étrangers, particulièrement des Juifs apatrides. En fait, Vichy cherche depuis un an et demi à se débarrasser des Juifs étrangers de zone sud pour les envoyer vers le continent américain. Par xénophobie et antisémitisme, et également par souci d'alléger ses soucis économiques. Mais ces tentatives ont été systématiquement bloquées par le gouvernement des Etats-Unis, par peur de ce qu'il considérait être une "invasion juive" des Amériques.

C'est dans ce contexte qu'en quelques jours se réalise un accord, négocié par Bousquet avec Oberg entre le 2 et le 4 juillet, et confirmé par Laval lui-même dans l'après-midi du 4 juillet. Quels en sont les points? Les Allemands, à la demande de Vichy, acceptent que ne soient arrêtés dans la rafle que les Juifs apatrides (essentiellement les Juifs anciennement allemands, autrichiens, polonais et soviétiques). Les autres Juifs, notamment les Juifs français, ne seront pas visés par la rafle. En échange, Vichy s'engage à livrer 10.000 Juifs apatrides de zone sud, et à superviser la police parisienne lors de la rafle prévue pour la mi-juillet. Ainsi Vichy accepte d'être officiellement impliqué dans la rafle, mais a obtenu en échange la protection des Juifs citoyens français, même en zone nord, ainsi que d'une partie des Juifs étrangers. Nous allons en voir les conséquences. Mais avant cela, il nous faut aborder la question des enfants.

  4 - Laval et les enfants juifs.

Parmi les idées reçues sur le rôle de Vichy dans la rafle du Vel d'hiv, la question des enfants pèse d'un grand poids. Revenons à Henry Rousso : « Alors que les nazis n'exigent pas encore les enfants, Vichy les livre de surcroît. »A l'appui de cette affirmation, les "accusateurs" citent un rapport de Dannecker à Eichmann daté du 6 juillet 1942, résumant une conversation du 4 juillet : « Le président Laval demande que, lors de l'évacuation de familles juives de la zone non occupée, les enfants de moins de 16 ans soient emmenés eux aussi. Quant aux enfants juifs qui resteraient en zone occupée, la question ne l'intéresse pas ».

Une première remarque importante : nous n'avons pas ici les paroles de Pierre Laval lui-même, mais la manière dont elles sont rapportées deux jours après et dans une autre langue, en allemand. Mais même en supposant qu'elles représentent plus ou moins ce qui a été dit par Laval, il n'y a là aucune conséquence en ce qui concerne la rafle du Vel d'hiv. De quoi parle Laval ? Du fait que les Allemands veulent appliquer les critères de la rafle (Juifs adultes entre 16 et 49 ans) aux Juifs apatrides de zone sud qui doivent être livrés par Vichy. Mais Laval n'est pas d'accord. De la même façon que lorsqu'il a proposé aux Américains d'évacuer les Juifs étrangers de zone sud, il s'agissait de faire partir l'ensemble des familles, de la même façon, si la direction n'est plus l'Amérique mais l'Est de l'Europe, ce sont les familles qui doivent partir, et pas seulement les adultes. Car pour Laval, qui début juillet 1942 n'a aucune possibilité de savoir ce qui se passe réellement à Auschwitz, il s'agit seulement de la continuité d'une même politique (se débarrasser des Juifs étrangers de zone sud) par d'autres moyens (les envoyer vers l'Est et non vers l'Ouest). La réalité du sort des Juifs après leur "réinstallation" lui est d'ailleurs sans doute plutôt indifférent, même s'il est difficile de savoir quelle aurait été sa réaction s'il avait su à l'avance le terrible sort qui leur était réservé.

Par contre, poursuit la citation de Laval par Dannecker, ce qui se passe en zone nord n'est pas de sa compétence, et si les Allemands ne veulent déporter que les adultes pouvant travailler, c'est leur problème! On le voit, rien dans ce texte ne permet de lier la responsabilité de Laval avec l'arrestation et la déportation des enfants Juifs pendant la rafle de zone nord, la rafle du Vel d'hiv. Les archives allemandes nous en fournissent d'ailleurs la preuve. Trois jours après cette déclaration de Laval à Dannecker, le 7 juillet, a lieu la première réunion de coordination entre les autorités policières françaises et allemandes pour organiser la rafle. Les instructions restent les mêmes en ce qui concerne l'âge des personnes à arrêter : de 16 à 50 ans. Si les paroles de Laval trois jours plus tôt avaient changé la donne, cela aurait dû apparaître immédiatement dans les instructions concernant les arrestations. Pourtant, nous savons que les enfants ont été arrêtés et déportés. Alors que s'est-il passé ?

  5 - Les conséquences imprévues des exigences françaises.

C'est le 10 juillet seulement que dans un télégramme urgent envoyé à Eichmann, Dannecker propose que les 4000 enfants qui resteront sûrement du fait de la rafle puissent être évacués aussi vers l'Est. Le prétexte invoqué est celui que les organismes sociaux, que ce soit l'Assistance publique ou l'Ugif (l'organisation juive contrôlée par les nazis), ne pourront prendre en charge autant d'enfants. Cependant, cette demandeà Berlin doit être liée à deux autres événements. Dès le lendemain, le 11 juillet, on remarque dans les instructions en vue des arrestations un glissement en ce qui concerne l'âge. Il ne s'agit plus des adultes de 16 à 50 ans, mais la limite supérieure est reportée à 60 ans pour les hommes et à 55 ans pour les femmes. Or cet élargissement des tranches d'âge semble être une initiative locale et non une instruction de Berlin. Pour la première fois, on précise également que les enfants seront arrêtés en même temps que les parents, tout en signalant qu'ils seront remis aux mains de l'assistance publique au Vel d'hiv. Deuxième évènement, le télégramme envoyé le 14 juillet à Berlin par la Gestapo de Paris où il est écrit qu'à la suite de l'accord conclu avec le gouvernement français, seuls les Juifs apatrides seront arrêtés : « Il s'ensuit que le nombre de personnes à appréhender se trouve très considérablement réduit (en particulier en province). » En conséquence la Gestapo de Paris informe Berlin de l'annulation des trains prévus en province, ce qui va rendre furieux Eichmann du fait de" la perte de prestige" du RSHA face au ministère des transports.

Il semble qu'entre le 10 et le 14 juillet, avant même le déclenchement de la rafle, les spécialistes de la question juive à Paris s'aperçoivent des conséquences, problématiques pour eux, de l'accord conclu avec Vichy. En réduisant "la cible" aux seuls Juifs apatrides, il n'est pas possible d'atteindre les objectifs prévus. Effectivement, lorsque la rafle est déclenchée, le 16 et le 17 juillet 1942, alors qu'on escomptait appréhender 22.000 Juifs adultes entre 16 et 50 ans, il n'y aura que 9037 Juifs de plus de 16 ans, soit à peine plus de 41 % de ce qui était prévu. On comprend pourquoi il devient indispensable, du point de vue des nazis, de déporter également les enfants, ce qui ajoute encore 20 % de déportés potentiels. C'est donc parce que les Allemands ont accepté à la demande de Vichy de n'arrêter que les Juifs apatrides qu'ils vont décider de déporter également les enfants de ces Juifs apatrides, tout simplement pour "faire du chiffre".

  Je n'ai pas pu, bien entendu, entrer dans toutes les questions et dans tous les détails de ces journées terribles de juillet 1942, mais la conclusion est claire, et peut se résumer ainsi :

-          La décision d'organiser la rafle est une décision allemande, et le cadre des arrestations a été prévu par la Gestapo-SS. La police parisienne s'est contentée d'obéir à ces instructions, comme cela avait été le cas lors des rafles de 1941.

-          Le gouvernement de Vichy a accepté de jouer un rôle actif dans ces arrestations pour deux raisons : limiter les arrestations aux Juifs apatrides, afin que les Juifs français ne soient pas touchés, et se débarrasser eux-mêmes d'un certain nombre de Juifs étrangers qui se trouvent en zone sud.

-          Vichy, et en particulier le chef du gouvernement, Laval, n'a pas demandé que l'on arrête et que l'on déporte les enfants de Juifs apatrides lors de la rafle du Vel d'hiv. Il a seulement imposé que les Juifs apatrides de zone sud soient livrés par familles entières, et pas seulement les adultes, question qui n'est pas liée avec la rafle du Vel d'hiv.

-          En conséquence de la limitation des arrestations aux seuls Juifs apatrides, les Allemands ont dû supprimer des déportations de province, et la rafle du Vel d'hiv n'a pas atteint l'objectif qu'ils avaient espéré.

-          Pour combler le manque de personnes arrêtées, les Allemands ont décidé de déporter également les enfants arrêtés lors de la rafle du Vel d'hiv, au lieu qu'ils soient confiés à l'Assistance publique et à l'UGIF.

-          Vichy a donc été complice de la rafle, et non son initiateur. Mais cette complicité a, paradoxalement, limitée les dégâts, en limitant le nombre d'arrestations. Bien sûr, cette conséquence n'avait pas été volontaire, et Vichy n'avait sans doute pas plus réfléchi à cela que les nazis eux-mêmes. Son but était, d'abord et avant tout, de protéger les Juifs français, y compris ceux de zone occupée. Comme l'écrivait déjà le grand historien américain Raoul Hilberg dans son ouvrage central sur la Shoah :  « Quand la pression allemande s'intensifia en 1942, le gouvernement de Vichy se retrancha derrière une seconde ligne de défense. Les Juifs étrangers et les immigrants furent abandonnés à leur sort, et l'on s'efforça de protéger les Juifs nationaux. Dans une certaine mesure, cette stratégie réussit. En renonçant à épargner une fraction, on sauva une grande partie de la totalité ». (La destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, Folio histoire 2006, p. 1122-1123).

  Finalement, le seul mystère qui reste non résolu est celui d'expliquer pourquoi, de Serge Klarsfeld à Henry Rousso, l'historiographie française s'entête dans un récit extrême noircissant Vichy en contradiction avec les faits historiques ? L'auteur du "Syndrome de Vichy" devrait peut-être se livrer à une auto-analyse ?

-------------

Source : Blog d'Alain Michel...

-------------

 

00:27 Publié dans Franc-tireur, Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook