17/04/2014

Nous tendons à la mort, comme la flèche au but et nous ne le manquons jamais

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« Nous tendons à la mort, comme la flèche au but et nous ne le manquons jamais, la mort est notre unique certitude et nous savons toujours que nous allons mourir, n'importe quand et n'importe où, n'importe la manière. Car la vie éternelle est un non-sens, l'éternité n'est pas la vie, la mort est le repos à quoi nous aspirons, vie et mort sont liées, ceux qui demandent autre chose réclament l'impossible et n'obtiendront que la fumée, leur récompense. »

Albert Caraco, Bréviaire du chaos

 

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19/03/2014

Singulière Extase

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Baudelaire par Gustave Courbet

« Mais la seconde blessure de son cœur d’enfant ne fut pas aussi facile à cicatriser. À son tour mourut, après un intervalle de quelques années heureuses, la chère, la noble Élisabeth, intelligence si noble et si précoce, qu’il lui semble toujours, quand il évoque son doux fantôme dans les ténèbres, voir autour de son vaste front une auréole ou une tiare de lumière. L’annonce de la fin prochaine de cette créature chérie, plus âgée que lui de deux ans, et qui avait pris déjà sur son esprit tant d’autorité, le remplit d’un désespoir indescriptible. Le jour qui suivit cette mort, comme la curiosité de la science n’avait pas encore violé cette dépouille si précieuse, il résolut de revoir sa sœur. "Dans les enfants, le chagrin a horreur de la lumière et fuit les regards humains." Aussi cette visite suprême devait-elle être secrète et sans témoins. Il était midi, et quand il entra dans la chambre, ses yeux ne rencontrèrent d’abord qu’une vaste fenêtre, toute grande ouverte, par laquelle un ardent soleil d’été précipitait toutes ses splendeurs. "La température était sèche, le ciel sans nuages ; les profondeurs azurées apparaissaient comme un type parfait de l’infini, et il n’était pas possible pour l’œil de contempler, ni pour le cœur de concevoir un symbole plus pathétique de la vie et de la gloire dans la vie."

Un grand malheur, un malheur irréparable qui nous frappe dans la belle saison de l’année, porte, dirait-on, un caractère plus funeste, plus sinistre. La mort, nous l’avons déjà remarqué, je crois, dans l’analyse des Confessions, nous affecte plus profondément sous le règne pompeux de l’été. "Il se produit alors une antithèse terrible entre la profusion tropicale de la vie extérieure et la noire stérilité du tombeau. Nos yeux voient l’été, et notre pensée hante la tombe ; la glorieuse clarté est autour de nous, et en nous sont les ténèbres. Et ces deux images, entrant en collision, se prêtent réciproquement une force exagérée." Mais pour l’enfant, qui sera plus tard un érudit plein d’esprit et d’imagination, pour l’auteur des "Confessions" et des "Suspiria", une autre raison que cet antagonisme avait déjà relié fortement l’image de l’été à l’idée de la mort, — raison tirée de rapports intimes entre les paysages et les événements dépeints dans les Saintes Écritures. "La plupart des pensées et des sentiments profonds nous viennent, non pas directement et dans leurs formes nues et abstraites, mais à travers des combinaisons compliquées d’objets concrets." Ainsi, la Bible, dont une jeune servante faisait la lecture aux enfants dans les longues et solennelles soirées d’hiver, avait fortement contribué à unir ces deux idées dans son imagination. Cette jeune fille, qui connaissait l’Orient, leur en expliquait les climats, ainsi que les nombreuses nuances des étés qui les composent. C’était sous un climat oriental, dans un de ces pays qui semblent gratifiés d’un été éternel, qu’un juste, qui était plus qu’un homme, avait subi sa passion. C’était évidemment en été que les disciples arrachaient les épis de blé. Le dimanche des Rameaux, "Palm Sunday", ne fournissait-il pas aussi un aliment à cette rêverie ? Sunday, ce jour du repos, image d’un repos plus profond, inaccessible au cœur de l’homme ; "palm", palme, un mot impliquant à la fois les pompes de la vie et celles de la nature estivale ! Le plus grand événement de Jérusalem était proche quand arriva le dimanche des Rameaux ; et le lieu de l’action, que cette fête rappelle, était voisin de Jérusalem. Jérusalem, qui a passé, comme Delphes, pour le nombril ou centre de la terre, peut au moins passer pour le centre de la mortalité. Car si c’est là que la Mort a été foulée aux pieds, c’est là aussi qu’elle a ouvert son plus sinistre cratère.

Ce fut donc en face d’un magnifique été débordant cruellement dans la chambre mortuaire, qu’il vint, pour la dernière fois, contempler les traits de la défunte chérie. Il avait entendu dire dans la maison que ses traits n’avaient pas été altérés par la mort. Le front était bien le même, mais les paupières glacées, les lèvres pâles, les mains roidies le frappèrent horriblement ; et pendant qu’immobile il la regardait, un vent solennel s’éleva et se mit à souffler violemment, "le vent le plus mélancolique, dit-il, que j’aie jamais entendu." Bien des fois, depuis lors, pendant les journées d’été, au moment où le soleil est le plus chaud, il a ouï s’élever le même vent, "enflant sa même voix profonde, solennelle, memnonienne, religieuse." C’est, ajoute-t-il, le seul symbole de l’éternité qu’il soit donné à l’oreille humaine de percevoir. Et trois fois dans sa vie il a entendu le même son, dans les mêmes circonstances, entre une fenêtre ouverte et le cadavre d’une personne morte un jour d’été.

Tout à coup, ses yeux, éblouis par l’éclat de la vie extérieure et comparant la pompe et la gloire des cieux avec la glace qui recouvrait le visage de la morte, eurent une étrange vision. Une galerie, une voûte sembla s’ouvrir à travers l’azur, — un chemin prolongé à l’infini. Et sur les vagues bleues son esprit s’éleva ; et ces vagues et son esprit se mirent à courir vers le trône de Dieu ; mais le trône rayait sans cesse devant son ardente poursuite. Dans cette singulière extase, il s’endormit ; et quand il reprit possession de lui-même, il se retrouva assis auprès du lit de sa sœur. Ainsi l’enfant solitaire, accablé par son premier chagrin, s’était envolé vers Dieu, le solitaire par excellence. Ainsi l’instinct, supérieur à toute philosophie, lui avait fait trouver dans un rêve céleste un soulagement momentané. Il crut alors entendre un pas dans l’escalier, et craignant, si on le surprenait dans cette chambre, qu’on ne voulût l’empêcher d’y revenir, il baisa à la hâte les lèvres de sa sœur et se retira avec précaution. Le jour suivant, les médecins vinrent pour examiner le cerveau ; il ignorait le but de leur visite, et, quelques heures après qu’ils se furent retirés, il essaya de se glisser de nouveau dans la chambre ; mais la porte était fermée et la clef avait été retirée. Il lui fut donc épargné de voir, déshonorés par les ravages de la science, les restes de celle dont il a pu ainsi garder intacte une image paisible, immobile et pure comme le marbre ou la glace.

Et puis vinrent les funérailles, nouvelle agonie ; la souffrance du trajet en voiture avec les indifférents qui causaient de matières tout à fait étrangères à sa douleur ; les terribles harmonies de l’orgue, et toute cette solennité chrétienne, trop écrasante pour un enfant, que les promesses d’une religion qui élevait sa sœur dans le ciel ne consolaient pas de l’avoir perdue sur la terre. À l’église on lui recommanda de tenir un mouchoir sur ses yeux. Avait-il donc besoin d’affecter une contenance funèbre et de jouer au pleureur, lui qui pouvait à peine se tenir sur ses jambes ? La lumière enflammait les vitraux coloriés où les apôtres et les saints étalaient leur gloire ; et, dans les jours qui suivirent, quand on le menait aux offices, ses yeux, fixés sur la partie non coloriée des vitraux, voyaient sans cesse les nuages floconneux du ciel se transformer en rideaux et en oreillers blancs, sur lesquels reposaient des têtes d’enfants, souffrants, pleurants, mourants. Ces lits peu à peu s’élevaient au ciel et remontaient vers le Dieu qui a tant aimé les enfants. Plus tard, longtemps après, trois passages du service funèbre, qu’il avait entendus certainement, mais qu’il n’avait peut-être pas écoutés ou qui avaient révolté sa douleur par leurs trop âpres consolations, se représentèrent à sa mémoire, avec leur sens mystérieux et profond, parlant de délivrance, de résurrection et d’éternité, et devinrent pour lui un thème fréquent de méditation. Mais, bien avant cette époque, il s’éprit pour la solitude de ce goût violent que montrent toutes les passions profondes, surtout celles qui ne veulent pas être consolées. Les vastes silences de la campagne, les étés criblés d’une lumière accablante, les après-midi brumeuses, le remplissaient d’une dangereuse volupté. Son œil s’égarait dans le ciel et dans le brouillard à la poursuite de quelque chose d’introuvable, il scrutait opiniâtrément les profondeurs bleues pour y découvrir une image chérie, à qui peut-être, par un privilége spécial, il avait été permis de se manifester une fois encore. C’est à mon très-grand regret que j’abrége la partie, excessivement longue, qui contient le récit de cette douleur profonde, sinueuse, sans issue, comme un labyrinthe. La nature entière y est invoquée, et chaque objet y devient à son tour représentatif de l’idée unique. Cette douleur, de temps a autre, fait pousser des fleurs lugubres et coquettes, à la fois tristes et riches ; ses accents funèbrement amoureux se transforment souvent en concetti. Le deuil lui-même n’a-t-il pas ses parures ? Et ce n’est pas seulement la sincérité de cet attendrissement qui émeut l’esprit ; il y a aussi pour le critique une jouissance singulière et nouvelle à voir s’épanouir ici cette mysticité ardente et délicate qui ne fleurit généralement que dans le jardin de l’Église romaine. — Enfin une époque arriva, où cette sensibilité morbide, se nourrissant exclusivement d’un souvenir, et ce goût immodéré de la solitude, pouvaient se transformer en un danger positif ; une de ces époques décisives, critiques, où l’âme désolée se dit : "Si ceux que nous aimons ne peuvent plus venir à nous, qui nous empêche d’aller à eux ?" où l’imagination, obsédée, fascinée, subit avec délices les sublimes attractions du tombeau. Heureusement l’âge était venu du travail et des distractions forcées. Il lui fallait endosser le premier harnais de la vie et se préparer aux études classiques. »

Charles Baudelaire, Un Mangeur d'Opium in Les paradis Artificiels


Thomas de Quincey

 

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09/09/2013

Les vieillards d'hier avaient la tristesse de laisser leur monde durer après eux

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« On ne peut parler de la mort que très simplement, car déployer de l'éloquence sur ce sujet-là ne ferait que prouver qu'on n'a pas pensé à ce dont on parle. L'idée de la mort apparaît nécessairement au-delà de toute idée sérieuse de la vie, comme la mer au fond d'un grand paysage. Elle a en chacun de nous un caractère différent selon notre propre nature, notre âge et le plus ou moins d'attache que nous gardons à la vie que les circonstances nous ont faite. Quand, dans mes premières réflexions ma propre fin me faisait horreur, et plus encore, je crois, la pensée que ceux que j'aimais auraient à mourir.

Plus tard, quand nous avons en effet connu toute la monstruosité de la mort par la fin de ceux que nous aimons, il nous devient aisé de lui donner beaucoup moins d'importance quand il ne s'agit plus que de nous même, et de la considérer alors soit avec indifférence, soit avec plus ou moins d'attrait. Pour moi, cet attrait naît en partie des circonstances présentes. Très convaincu que nous assistons à une chute immense de l'homme, et que des forces matérielles d'une puissance irrésistible travaillent, sans cesse et partout, à réduire à l'uniformité, à l'insignifiance, à la platitude, ces êtres humains qui se signalaient jadis par la fantaisie de tant de caractères divers, persuadés que l'homme laisse derrière lui les sommets de l'art, de l'héroïsme et de la sainteté, assuré que ma propre patrie est dans le passé, il doit me devenir beaucoup plus facile de quitter un monde qui n'a plus rien pour me retenir et où je n'aurai à regretter que la lumière. Les vieillards d'hier avaient la tristesse de laisser leur monde durer après eux. Une mélancolie plus subtile est réservée à quelques uns d'entre nous : c'est d'avoir vu leur monde finir avant eux. Il ne leur reste plus qu'à rejoindre ce grand cortège doré qui s'éloigne, et j'avoue que parfois j'ai un peu honte de tarder. »

Abel Bonnard

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11/07/2010

Mamie Aline est morte

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Mamie Aline est morte. Elle nous a quittés et nous restons là à nous souvenir. Il y a une semaine de ça nous étions accablés devant elle, alors que nous lui rendions visite, du côté de Dijon. Désarmés. Anéantis. Dans le mutisme sévère. A sa vue, dans son hospice, son petit corps décharné, brindille si fragile qu’une seule étreinte trop forte aurait brisé aussitôt, nous laissait sans voix. Cela faisait, mon Dieu, des années que je ne l’avais pas vue. Des soucis financiers, sans cesse, me désolaient de ne pouvoir me rendre plus souvent auprès d'elle, et nous privilégions, toujours, mon épouse et nos enfants pour qu'ils aillent lui donner un peu de présence et d'amour. Il y a une semaine, j'ai vu dans le regard d'Irina tous les reproches qu’elle se faisait à elle-même. Et dans le regard du père d'Irina qui nous avait emmenés dans sa voiture vers cette vision déchirante, ses regrets, ses absences, ses fautes son besoin de petit garçon : être pardonné par-delà ses 70 ans. Et j'ai vu, quant à moi, dans le regard de Mamie Aline l’ombre de ma grand-mère à moi, comme l’indication que tout cela n’est que la pente naturelle des choses qui apparaissent, s’épanouissent puis vont à leur effritement. Passé un certain temps, alors que nous sommes installés (façon de parler) dans la vie, nos parents et grands-parents, arrières grands-parents si nous avons la chance de les connaître, nous servent à apprendre à vieillir à notre tour. A ce sujet, Vladimir qui était avec nous n’en n'a pas loupé une miette. Après le deuil de ma grand-mère maternelle il savait déjà, mon grand garçon, que tout semble joué d’avance. A nous, ses parents, de lui faire comprendre que ça n’est pas si sinistrement simple. Il faut s’aimer, aimer et atteindre la cible. Comprendre ce qu’on peut. Si il y a de l’amour cela rend juste les choses un peu moins pénibles.

Cet aller-retour Dijon/Massy avec Irina, Vladimir et Jacques le papa d'Irina, m’avait laissé triste et cafardeux. Et eux aussi bien sûr. L’autoroute défilant dans nos yeux avait charrié des arbres, des champs, des panneaux indicateurs, des véhicules à foison et des myriades de pensées, de celles qui nous situent, nous font parcourir à nouveau quelques bouts de chemins épars que nous nous sommes tracés maladroitement ou parfois, aussi, en brillant, avec une certaine assurance, et nous étions là dans cette voiture filant sur la fournaise de l’asphalte à ruminer nos doutes ou à brandir nos certitudes, statufiés sur place.
Entre l’hospice et notre retour, un couscous avec Jean-Claude, Maryse, Eliane et Jean-Michel, préparé par ce dernier, notre fratrie familiale, nous avait mis du baume au cœur. Et champagne et vin aidant, pour célébrer nos retrouvailles, nous étions, pour quelques instants, devenus nostalgiques.

Le lendemain, je me souviens encore, le corps eut besoin de repos et l’estomac surtout, après tout ce que nous avions ingurgité lors du repas de la veille, dans la joie de nous retrouver mais avec les cœurs serrés en raison de Mamie, petit corps délicat au regard pétillant d’enfance et d’amour. Je songeais, en récupérant, au papa d'Irina ayant dit que sa mère semblait être dans son monde. C’est tout juste s’il n’avait pas dit à ce moment qu’elle était déjà un peu « auprès de Papa », ce papi qu'Irina a tant aimé et dont la mort alors qu'elle était tout juste adolescente, fut fondatrice.
Il est inutile de chercher à avoir une emprise sur le flot de la vie qui contient aussi la mort. Il faut juste parvenir à bien se laisser porter.

Finalement, le Lundi qui suivit, je reçu un coup de téléphone d'Irina, au travail, qui m'informa que Mamie avait été emmenée à l'hôpital ayant perdu conscience. Coma. Et plus personne ne semblait optimiste. Nous nous rapprochions de la frontière. Nouvelle étape. Irina était inondée de tristesse en même temps que de souvenirs. C'est que ce sont ses grands-parents qui l'ont élevée et ça pèse son poids cet amour que personne ne sera jamais capable de lui retirer, car c'est son trésor à elle, son héritage dont elle est fière et je dois dire que ça me l’avait fait l’aimer encore plus lorsque je l’ai rencontrée, puis suis tombé amoureux et ai vu combien elle savait conférer aux choses un prix et ces choses étaient à son coeur tellement précieuses que de prix elles n’en avaient pas. Mon Dieu, nous étions jeunes, mais tellement conscients de cela. Nous nous comprenions. Et les aléas de la vie ne sont jamais parvenus à briser cela. Et des hauts et des bas, nous en avons eus, vous pouvez me croire. Je sais que profondément en elle, dans un recoin secret de son âme, elle devait se dire que le calvaire de sa grand-mère se devait de cesser et que la seule issue serait la mort. Elle espérait juste que son départ se fasse naturellement et sans souffrance. Et nous l'espérions tous. Tard dans la nuit de Lundi à Mardi, le téléphone sonna : Mamie était morte.

La perte d’un être cher est une nouvelle pierre d’achoppement, un départ nouveau sur le chemin de la vie qui ne fait que se poursuivre. Nous devons y puiser un peu de notre future mort à nous. Rien ne s’arrête jamais. Tout trouve une résolution. Je songe au moine taoïste chinois Wu-Men qui écrivait vers 1228 : « Si tu te trouves tout en haut d’un mât de cent pieds, où iras-tu ? » C’est pour ceux qui pensent qu’ayant atteint un but ils sont arrivés au sommet des possibles. Wu-Men poursuit : « Être en haut d’un mât de cent pieds, c’est être entré sur la voie, mais ce n’est pas encore la chose réelle. Une fois au sommet du mât, il faut faire un pas de plus. »
Il n’y a rien à faire. Il faut juste laisser les choses se faire. Il est inutile de lutter. La nature est la nature. Epicure, sans le savoir, était très chinois quand il disait : « La vraie sagesse, la vraie supériorité ne se gagne pas en luttant mais en laissant les choses se faire d’elles-mêmes. » Il nous faut juste ordonner et organiser ce qui, à première vue, ressemble à un chaos, mais n’est que la loi de la nécessité. Il faut faire corps avec la voie. Epicure : « Les plantes qui résistent au vent se cassent, alors que les plantes souples survivent aux ouragans. » Lâcher prise ne veut pas dire que l’on se soumet aux lois écrites dans la fibre intime du réel, ni même que l’on se débarrasse des dangers et des difficultés inhérentes à ceux-ci. Lâcher prise signifie que l’on ne s’en empare pas, qu’on ne fait pas le faux démiurge. Pour ne pas subir et se soumettre, on se laisse emporter, ainsi les choses rentrent dans l’ordre. Venice, par exemple, n’a pas su mettre ces choses en pratique. Pas une seule fois en quelques 15 années d’existence. Cela nous aurait, pourtant, rendu beaucoup de services et nous aurait, à coup sûr, épargné nos nerfs.

Aimer véritablement, je l’ai dit maintes fois, ce n’est pas s’accrocher à l’autre comme les moules s’accrochent à la roche sous les bourrasques d’eau. Malheur à ceux qui veulent avoir une vie de moule. Aimer c’est aimanter et les aimants, chacun le sait, attirent puis repoussent. Il faut donc repousser l’autre si on constate qu’il a besoin de se nourrir de nous pour survivre. Je n’aime pas les vampires.
Si vous aimez, votre amour doit projeter les autres vers eux-mêmes, votre devoir est de les propulser vers le monde pour qu’ils fassent l’expérience de l’étonnement, l’expérience de ce qu’ils sont. Voilà la seule liberté, guère absolue, mais c’est une bénédiction, puisque nous sommes faits à l’image de Dieu il nous faut tendre vers cette perfection humaine. Être capable de passer 40 jours au désert, dans le jeûne et la prière… en souriant. Dans la confiance. Tchouang-Tseu affirme que pour devenir parfait il nous faut ignorer la perfection : là est la perfection véritable. Cela me fait songer à ces commentateurs bibliques qui affirment, eux, que Dieu peut connaître l’avenir individuel de chacun, mais qu’il s’en voile exprès l’accès car, étant un Dieu d’amour, il veut nous laisser libres de tendre vers la perfection, ou de tendre vers la déchéance.

« De qui es-tu le bien aimé ? ai-je demandé,
Toi qui es d’une beauté si insupportable ?
De moi-même, répondit-il,
Car je suis un et unique,
L’amour, l’amant et l’aimé,
Le miroir, la beauté, le regard. »

Fakhruddin Iraqi

De même que Dieu, se suffisant à lui-même, n’a fait le cosmos et la terre comme piédestal de sa Parole par l’intermédiaire d’une singulière création : l’être humain, l’Adam Kadmon ; que par pur geste d’amour gratuit, l’homme, si à son échelle humaine il parvenait à ce qu’exprime Fakhruddin Iraqi dans sa vision mystique, pourrait alors donner ce qu’il donne dans un pur acte d’amour.

Puis vint Jeudi. De nouveau départ vers Dijon. Pour accompagner Mamie vers son dernier repos, comme le dit l'expression.

Irina effondrée, devant le petit cadavre de Mamie Aline placé en son cercueil, de ne pouvoir la reconnaître, tellement la mort l’avait changée. Irina en larmes de ne pouvoir goûter une dernière fois, avec ses yeux, au doux visage familier et attendrissant qui lui a prodigué tant d’amour en l’élevant pour en faire la belle adulte que mon cœur n’a cessé d’aimer durant ces vingt-cinq dernières années. Que le temps nous pèse et que la mort est lourde.

Empédocle, Fragments :

« Ce sont des fous, et leur esprit est d’une bien petite envergure, ceux qui s’imaginent que quelque chose puisse naître sans avoir existé auparavant, ou que quelque chose puisse mourir et être totalement anéanti. Jamais le sage n’en viendra à penser que c’est seulement durant la vie (c’est-à-dire ce que nous appelons « vie ») que nous existons et que le bien et le mal nous affectent, alors que, avant la naissance et après la mort, nous ne serons rien. »

Voilà une bien surprenante intuition, n’est-ce pas ?

Dans la vie, nos échecs comme notre sommeil, nos maladies et douleurs diverses, la disparition d’animaux de compagnie tant aimés et chéris qui ont partagé bien de doux instants en notre compagnie, enfin la disparition de nos parents, de membres de notre famille aimés ou haïs, de membre de la fratrie et du cercle familial, devraient nous préparer à notre future mort. Et Mamie Aline nous l’aimions. Ma douleur toute personnelle, et celle d'Irina sans aucun doute, aura été de n’avoir pu la prendre avec nous pour lui donner l’amour qu’elle avait su nous donner au temps où elle se portait bien. Mais une situation financière désastreuse, l’impossibilité pour aucun d’entre nous d’arrêter de travailler pour cause de dettes et l’état de santé de Mamie qui nécessitait une surveillance quotidienne nous avait obligé à accepter sa mise à l’hospice. Oh ça n’était pas un sinistre mouroir, les trois fils de Mamie en concertation avec Maryse, un membre de la famille médecin, lui avait trouvé un endroit propre où le personnel semblait jeune et dynamique. Mais les années ont fait leur travail. Coupée de la maison à laquelle elle était attachée, celle-ci revendue pour payer l’hospice, malgré les visites de la famille et quelques escapades en week-end organisées pour sortir Mamie de sa nouvelle routine, le temps a eu raison d’elle comme il finira par avoir raison de nous.

Nous sommes à un âge, Irina et moi, où nous allons voir partir de plus en plus nos ainés, tous ces visages qui nous ont souris, ces mains qui nous ont caressés, ces voix qui nous ont réprimandés, ces êtres qui nous ont formés lorsque nous étions jeunes, vifs, chahuteurs et plein de désirs. Il nous faut considérer tout cela avec attention pour que l’idée de la mort se fasse moins redoutable. S’apprivoise-t-elle vraiment ? Guy de Maupassant dans Bel Ami« Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. (…) Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir. »
Et puis ô légèreté vivifiante de Montaigne : « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal. »
L’Ecclésiaste l’a scandé comme en une sorte de Mandala juif, repris par les chrétiens :  « Tout n’est que vanité. » Et le Christ nous invite à ne pas trop nous attrister au départ d’un être aimé car c’est, d’une part, inutile et, d’autre part, il faut être dans la confiance du Seigneur. Sénèque (les grecs et les romains sont indispensables) : « Qu’y a-t-il de pénible à retourner d’où l’on vient ? » Car « tu es poussière et tu retourneras à la poussière. » dit la Bible. Sénèque encore : « Il vivra mal, celui qui ne saura pas bien mourir. » Et même un être profondément nihiliste comme Michel Houellebecq affirme, dans un entretien donné à Nouvelles Clés n°20 durant l’hiver 1998 : « Il m’a toujours semblé, de manière irrationnelle mais motivante et forte, que la mort justifiait la vie. L’état dans lequel on se trouve à la mort — le possible apaisement de la haine, en fait — redéfinit rétrospectivement toute l’existence. Réussir sa mort est vraiment un but. »

Combien je méprise cette époque où l’on évite de regarder la mort et l’agonie bien en face. Le témoignage unique du Christ, par son agonie et sa mort, ne peut être regardé pour ce qu’il est en raison de sa souffrance. Dans un monde de bisounours qui s’émeuvent de la moindre écharde un film comme La Passion du Christ de Mel Gibson, passe, en effet, pour une agression cinématographique fasciste ! Et ne pouvant considérer avec attention la mise à mort du Christ, comment considérer l’essentiel : sa résurrection ?

Khalil Gibran dans Le Prophète :
« Si vous brûlez de voir l’esprit de la mort, ouvrez grand votre cœur dans le corps de la vie. Car la vie et la mort ne font qu’un, tout comme la rivière et la mer ne font qu’un. (…) Qu’est-ce donc que mourir si ce n’est s’offrir nu au vent et s’évaporer au soleil ? Et qu’est-ce donc que cesser de respirer si ce n’est se libérer du souffle de ses perpétuelles marées, afin de s’élever sans le poids de la chair et de s’exhaler à la recherche de Dieu ? »

Poursuivons encore un peu, avec Marc-Aurèle, Pensées : « Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-toi pourtant que personne ne perd une autre vie que celle qu’il vit, et qu’il n’en vit pas d’autre que celle qu’il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous, est donc égal aussi ce qui périt, et la perte apparaît ainsi comme instantanée, car on ne peut perdre ni le passé ni l’avenir, comment en effet pourrait-on vous enlever ce que nous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses : l’une que toutes choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu’il n’importe pas qu’on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini, l’autre qu’on perd autant, que l’on soit très âgé ou que l’on meurt de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé puisque c’est la seule chose qu’on possède, et que l’on ne perd pas ce que l’on n’a pas. (…) Quand on voit ce qui est maintenant, on a tout vu, et ce qui s’est passé depuis l’éternité, et ce qui se passera jusqu’à l’infini ; car tout est pareil en gros et en détail. »

C’est à se demander si l’exercice du pouvoir ne donne une considération de la globalité qui affine la conscience quant à la vanité de la vie. Je songe, bien entendu, au Roi Salomon et à l’Ecclésiaste. A se demander si l’Empereur Marc-Aurèle ne l’a lu lui-même. En tout cas, ce que dit là Marc-Aurèle a de fortes résonances avec Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation : « [ Avant de venir au monde ] j’étais toujours moi, tous ceux-là étaient moi. (…) En effet le substratum ou contenu, ou matière du présent, est toujours proprement le même. (…) Il n’y a qu’un présent et il est toujours proprement le même. (…) Il n’y a qu’un présent et il est toujours : car il est la forme unique de l’existence réelle. » Pour le dire en un mot, rien ne sert de tenter de s’emparer de quoi que ce soit, comme je le dis bien souvent. Il faut faire dans le laisser-faire et jouir plutôt que de souffrir car à chaque jour suffit sa peine. Il faut être dans l’acquiescement, l’acceptation. Le « oui » nietzschéen est très chrétien, contrairement aux idées reçues, et très taoïste. Seul ce « oui » ouvre à la liberté. Et la liberté se trouve couronnée lorsqu’on est capable de regarder la mort et sa mort en face. Et pour bien regarder la mort et sa mort en face, il faut, comme disait Ricoeur dans Temps et Récit III pouvoir examiner sa vie et faire, si je puis dire, constamment le ménage « pour une large part, une vie épurée, clarifiée, par les effets cathartiques des récits tant historiques que fictifs. » Dans un monde où la mémoire est remplacée par de minables commémorations et où l’Histoire ressemble plus à des bruits de chiottes aux relents révisionnistes, comment voulez-vous qu’un individu, ou, plus compliqué, toute une Nation, puisse faire des retours sur soi salutaires ? Chacun préfère danser sous les spots-lights et continuer de moisir, oublier les fantômes et les cadavres dans les armoires poussiéreuses. Pour appréhender la mort, il faut, déjà, être dans la logique de l’infini tournoyant. Ralph Waldo Emerson dans Essays, Spirituals Laws : « C’est le fini qui souffre. L’infini repose dans un calme souriant. »

Pour cela il faut parvenir à traverser nos limbes ici et maintenant, nos limbes de certitudes que nos fondation ont érigé autour de nous. Constante métamorphose et révolution toujours recommencée en soi-même. Constante métamorphose ? Héraclite dans ses Fragments : « On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve. Ni toucher deux fois une substance périssable dans le même état, car elle se disperse et se réunit de nouveau par la promptitude et la rapidité de sa métamorphose : la matière, sans commencer ni finir, en même temps naît et meurt, survient et disparaît. » Ce qui renvoie aussi à Jean-Jacques Rousseau, que pourtant je n’apprécie pas du tout en d’autres circonstances, disons « utopiques », a ce même sentiment dans Les Rêveries du promeneur solitaire : « Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. » Et les initiés connaissent bien cette assertion très sérieuse d’Albert Einstein que le commun des mortels ne comprend que trop peu : « Pour nous autres, physiciens convaincus, la distinction entre passé, présent et futur n’est qu’une illusion, même si elle est tenace. »

Ici et maintenant. Et infini. La mort, ce détail douloureux.

Mamie Aline, catholique pratiquante, est morte dans sa 89e année. Aussi loin que je me souvienne elle a toujours affirmé qu’elle souhaiterait être confiée au feu et ses cendres placées auprès de son époux décédé en 1977. Nous nous sommes donc pliés à sa volonté. En comité réduit, une petite douzaine de personnes, nous avons accompagné Mamie vers le dénouement qui nous attend tous, des souvenirs pleins nos larmes, le cœur étreint par la douleur, dans la pudeur de l’absence de mots, des silences hurlant dans nos gorges muettes, à tourner sur nous-mêmes dans une chaleur caniculaire. La mort, ce détail douloureux, n’empêche pas la vie, grouillante, de poursuivre sa course, flamboyante bénédiction ou néfaste malédiction, qui pousse les hommes à prier dans les temples ou, plus généralement, à massacrer leurs semblables.
Lorsque la déchéance s'empare de nos défunts, dans les dernières années de leur existence, les vidant de leur substance, de leur force pendant quelques courtes années qui nous paraissaient bien souvent être des décennies, leur mort, bien que douloureuse, toujours douloureuse, est vécue dans ces cas-là comme une délivrance. Et puis les cérémonies clôturées quant à la dépouille, lorsqu'on se retrouve chez soi, vidé, anéanti par la douleur, hantés par mille souvenirs on se surprend bien vite à éprouver une forte appétence pour la vie, à respirer simplement l'air et à trouver remarquable qu'il vienne gonfler nos poumons, à regarder le ciel, même s'il est gris et que des nuages menacent, à savourer de caresser un chat qui quelques jours auparavant nous laissait presque indifférent, à prendre plaisir à un bon vin encore plus intensément que d'habitude... et je me dis, moi, que c'est signe de santé et que le défunt ou la défunte nous y invite, que c'est ce qu'il ou elle aurait souhaité, que notre vie se poursuive et que nous parvenions juste, à l'occasion, à nous souvenir de lui ou d'elle et des instants privilégiés que nous avons eu ensemble, jadis, quand la Vie nous parait encore de nos meilleurs atouts.

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10/01/2010

Mort !

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Mort !

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.

Les Armes ont tu leurs ordres qu'on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d'être ainsi languides, presque infâmes !
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s'il faut, des lames.

La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l'ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l'annonce !


- Décembre 1895 -

Paul Verlaine

 

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06/09/2008

Mourir comme il faut...

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Être au clair avec mes proches, mes semblables. Paix. L’agonie est un combat dit la langue grecque. C’est bien quand on a fini de vivre que l’on lâche l’affaire pour mourir. Ce n’est pas une lapalissade. C’est ainsi. Le chemin de l’homme est parsemé d’embuches pour lui interdire de mourir comme il faut.

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03/09/2008

Straight

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Notre société est dans l’efficacité, dans la course, dans l’extase de l’agitation. Fausse extase, bien entendu. La seule dimension qui parlera sera celle de la mort.

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