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17/06/2022

Il pensait que la fin du monde était proche

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« « Il avait de drôles d’idées, Schmidt. Il pensait que la fin du monde était proche. Il disait que tout finirait recouvert par les mouches, l’humanité ensevelie, les villes et les voitures, et même la tour Eiffel. Il n’était guère optimiste mais c’était un fameux mathématicien. Il avait calculé qu’un couple de mouches épargné par le froid et la prédation donnerait en six mois 4000 trillions de mouches, c’est-à-dire 4 000 milliards de milliards de mouches ou 4 000 millions de millions de millions de mouches, c’était comme on voulait, ce qui nous parlait le plus, moitié mâle, moitié femelle, et ce, à raison d’un peu plus d’une ponte par mois, soit sept pontes au total donnant chacune naissance à 200 larves, dont 100 larves femelles, chaque larve produisant elle-même 100 nouvelles larves femelles, et ainsi de suite. Le résultat précis de ce calcul savant était de 3  985 969 387 755 100 mouches qu’il arrondissait à 4 000 trillions de mouches pour ne pas être trop fastidieux. Il a repris le tas de cartes et a recommencé son jeu qui consistait à les poser une à une au milieu du lit.

— Une mouche mesure en moyenne 8 millimètres de long sur 5 de large et 4 d’épaisseur, récitait-il d’une voix monocorde. Sa surface est donc de 32 millimètres carrés et son volume de 128 millimètres cubes. Considérant que les terres émergées de notre planète ont une superficie de 149 millions de kilomètres carrés, les 4000 trillions, ou 4 000 milliards de milliards, ou 4 000 millions de millions de millions de mouches recouvriraient en six mois toute la surface de la terre d’une épaisseur d’un mètre. Oui, messieurs. Un mètre. En six mois. Un seul couple de mouches. On ne peut donc pas lutter, même avec la bombe atomique.
Il a posé son jeu sur ses cuisses, s’est mouché bruyamment dans ses doigts, les a essuyés sur ses draps, a repris sa partie.
« — Ce que je crains par-dessus tout, c’est que les mouches reprennent le cours de leur évolution biologique et qu’émerge une forme d’intelligence conduisant à un commandement unifié apte à bâtir une stratégie globale pour la conquête des terres émergées. Oui, cela, je le crains beaucoup. Après avoir revêtu un petit tricot blanc, comme l’a annoncé le prophète Jacques Spitz, elles attaqueraient nos villes et nos villages, viendraient pondre dans nos corps et nous dévoreraient de l’intérieur. Des centaines de milliers d’œufs agglomérés en gélatine blanchâtre, oui, oui. Les larves carnivores sont munies de crochets, voyez-vous, qui leur permettent de s’enfoncer dans la chair, s’enfoncer profondément, s’enfoncer encore, s’enfoncer toujours plus. La plaie se creuse et devient purulente, l’odeur de putréfaction ammoniaquée attire d’autres pondeuses, et bientôt les asticots pullulent et grossissent dans les corps et nous mangent le foie, la rate, la cervelle, sécrétant des substances toxiques qui nous infectent, si bien que l’on meurt en quelques jours dans d’atroces souffrances. Quand j’étais enfant, j’attrapais des mouches vivantes, je les mettais dans un petit cube d’eau au congélateur pendant huit jours, puis je faisais fondre la glace et je sortais la mouche de l’eau. Elle s’envolait après avoir séché ses ailes. Oui, telle est la vérité. Elle s’envolait. J’ai alors rejeté Dieu, songeant qu’il avait brisé l’alliance passée avec nous autres les hommes pour en bâtir une nouvelle avec les mouches, ce que je ne pouvais supporter car je crois profondément en notre bon droit, même si ce bon droit est aujourd’hui menacé et que personne ne veut l’entendre. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

 

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15/06/2022

Elle m’a fini à coups de latte, cette gouine...

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« Une infirmière lisait Santé pour tous en soupirant derrière son guichet. Je suis allé faire couler trois cafés à la machine, j’en ai filé un aux copains, on s’est assis.

(...)

— Arrête donc de lire ce magazine de tarte, espèce de boudin blanc ! Tous ces mensonges, conso, psycho, bien-être, spa ! Envie d’évasion ? masque aux concombres ? problème de vulve ? Vous êtes donc si connasses, les femmes ? Pires que les chevaux dans les œillères ! Régimes "ventre plat" 100 % plaisir ! la première fois, j’ai frissonné ! je le trompe et alors ? Lave-toi la moule au savon karité !
Elle s’est levée d’un bond, a contourné le guichet. Elle était grande, forte, plutôt charpentée, nordique ! Elle faisait craquer ses doigts !
— Boudin blanc ? Connasse ? Moule karité ? Ma parole, t’as des lacunes en culture générale. Simone de Beauvoir, ça te parle ? J’organise des visites guidées de l’hôpital, tu veux un ticket ?

Elle m’a collé une tortonne de la mort ! Pif ! J’ai volé à l’autre bout de la salle d’attente. Elle m’a rejoint ; une autre ! Paf ! J’ai retraversé la salle… Et puis encore une autre ! Pif ! Les patients en lambeaux tournaient la tête, comme au tennis. Une dernière ! Paf ! Je me suis écrasé le nez dans le plexiglas, toutes les étoiles de l’univers… Elle m’a fini à coups de latte, cette gouine. Mais je gueulais toujours, pardi ! Une corne de brume dans la brume, voilà ce que j’étais. Vigile tout en haut sur le mât… la France de demain qui s’esquisse dans les chandelles… les planches de bois, les tôles, les excréments, les caravanes… les rats ! Et le silence, les ricanements, le luxe insolent, le gros caca. Où sont les journalistes ? En voyage presse aux Bahamas ? En interview avec Michel Drucker ? Que pensez-vous de Schopenhauer, monsieur le génie ? Vraiment ? Et Mickey Mousse avec ses grandes oreilles ? Hihihi ! Et puis chialer sur l’Africain, ça oui, dès qu’il a une rage de dents ! Mais la misère d’ici, va te faire foutre ! Trop blanche, trop polie, trop populo-puliste ! Si ça se trouve, il l’a cherché, son fumier, le bidet-qui-pue ! Il l’expie, son histoire ! Elle visait les côtes, la Suédoise, elle me traitait de pourri à bite, de macaque, d’homoncule à testicules ! Finalement, elle m’a laissé pour mort. Elle est retournée tranquillement derrière son comptoir et s’est remise à la lecture. J’ai repris mes esprits, me suis tâté les côtes, les bras, la mâchoire. Mes noix étaient toujours dans le pantalon, c’est toujours ça. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

 

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14/06/2022

Une raison et une sagesse toute célestes

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« 28. Un jour que j'étais à table auprès du supérieur, il se pencha tout doucement vers moi et me dit à l'oreille : "Voulez- vous que dans un vieillard d'une extrême vieillesse je vous fasse voir une raison et une sagesse toute célestes ?" Comme je lui fis signe que je le désirais et le lui demandais, il appela un bon père nommé Laurent; il était placé à une autre table. Ce respectable moine avait déjà passé quarante-huit ans dans le monastère; c'était le second prêtre en dignité dans l'église de la communauté. Il se rendit aussitôt auprès de son supérieur, se mit à genoux, selon la coutume de la maison, pour recevoir sa bénédiction; puis il se leva pour prendre ses ordres, mais l'abbé ne lui dit rien, et le laissa debout devant la table, sans lui rien donner à manger. Or tout cela se faisait au commencement du repas. Enfin il demeura près d'une heure au moins, immobile et sans mouvement; ce qui me causait une telle confusion, que je n'osais regarder ce bon père tout blanc de vieillesse : car il avait quatre-vingts ans. Il resta donc en cet état jusqu'à la fin du repas, sans que l'abbé lui dit un seul mot. Quand le repas fut fini, son supérieur lui commanda d'aller trouver Isidore, ce grand pénitent dont nous avons parlé, et de lui réciter ce paroles du psalmiste : "J'ai attendu longtemps le Seigneur, et je ne me suis point lassé de l'attendre." (Ps 39).

29. Or, comme je suis très malicieux, je ne manquais pas de chercher l'occasion de parler à ce vénérable vieillard, pour lui demander à quoi il pensait pendant qu'il était ainsi debout devant la table. "Je regardais, me répondit-il, Jésus Christ dans la personne de mon supérieur; aussi ne considérais-je pas le commandement qui m'était imposé comme venant d'un homme, mais comme venant de Dieu; c'est pourquoi, mon cher père Jean, j'étais bien loin de croire que j'étais debout auprès d'une table, autour de laquelle étaient assis de simples mortels; mais me figurant être devant l'autel du Seigneur, je Lui adressais, selon mon pouvoir, de ferventes prières; et je peux vous assurer qu'il ne m'est pas même venu dans l'esprit une mauvaise pensée contre mon supérieur, tant est grande la confiance que j'ai en lui, et tant est forte l'affection que je lui porte; car, ajouta-t-il, "l'amour ne pense mal de personne" (1 Cor 13). Au reste, mon Père, sachez bien que le démon ne trouve plus d'issue pour entrer dans un coeur qui s'est dévoué et consacré entièrement à la simplicité, à l'innocence et à la bonté. »

Saint Jean Climaque, "Quatrième degré - De la bienheureuse et toujours louable Obéissance - Histoire de Laurent" in L'échelle sainte

 

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13/06/2022

Le vertueux directeur

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« 6. Ainsi, lorsque nous avons enfin pris la résolution de porter le joug de Jésus Christ, et de confier à un père spirituel le soin et la conduite de notre âme, nous devons, s'il nous reste tant soit peu de jugement et de sagesse, bien voir et bien peser quelles sont les lumières et la prudence de celui à qui nous allons confier une affaire d'une aussi haute importance; et, si j'ose m'exprimer ainsi, il nous faut tout employer pour connaître le directeur que nous choisissons, afin que nous n'ayons pas le malheur de tomber entre les mains d'un mauvais matelot, au lien d'un pilote expérimenté; d'un homme ignorant et malade lui-même, au lieu d'un médecin sage et prudent; d'une personne remplie de vices, au lieu d'une personne d'une vertu consommée, et d'un esclave de ses passions, au lieu de quelqu'un qui en serait parfaitement délivré : et qu'ainsi, en voulant éviter Scylla, nous ne tombions dans Charybde, et que nous ne fassions un déplorable naufrage. Au reste, une fois que nous serons entrés dans la carrière de la piété et de l'obéissance, nous devons absolument nous interdire tout jugement sur le vertueux directeur que nous aurons choisi, et ne censurer en aucune façon sa conduite, ni ses actions, quand même nous remarquerions en lui certaines imperfections et certaines chutes : hélas, nul homme sur la terre n'en est exempt ! En agissant autrement, nous ne retirerions aucun fruit de notre obéissance. »

Saint Jean Climaque, "Quatrième degré - De la bienheureuse et toujours louable Obéissance" in L'échelle sainte

 

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12/06/2022

Schnaps Autrichien

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« Ollier se grattait la tête devant les bouteilles. Il louchait. Choisir, encore choisir. On finira dingos. On a tous pris du schnaps sur recommandation de Bassefosse. Ollier a rajouté un peu de cognac dans son verre, et du whisky, un doigt de porto, une goutte de vodka. Il était tout content de son cocktail. A la première gorgée, il a manqué s’évanouir. On a trinqué. Le schnaps, c’était du costaud en effet, du hors normes européennes, production fermière version haute montagne. Il fallait porter la culotte de peau depuis vingt générations pour supporter ça. Chaque gorgée faisait retentir une sorte de gong dans la cervelle, et emportait cent mille neurones avec elle. Vider une bouteille vous transformait probablement en courgette. Mais Bassefosse avait l’air de trouver ça désaltérant ! Il avalait de grandes lampées sans lâcher la bouteille et se resservait coup sur coup. Il parlait de ses livres, d’Eschyle, de la tragédie grecque, érudition toujours ! Il citait : "Hélas, hélas, quel revers ! quel revers ! Ah ! souffrances ! Ah ! misères ! Larmes, coulez. Éclatez, sanglots."

Soudain, il s’est immobilisé. Il avait le visage déformé, rouge, les yeux exorbités. Il s’est levé subitement, comme atteint par la chiasse. Il a quitté la pièce sans rien dire. Ollier était vautré sur le sofa, à moitié assommé. Il balbutiait, il ricanait bêtement. Les pâtés, toujours les pâtés. Il était en pleine inspiration. J’étais inquiet pour Bassefosse. Un hôte si généreux. Je n’hésite pas à le dire : un gentleman ! Sa goutte autrichienne lui avait probablement perforé les tripes. Il y avait un grand silence, à peine troublé par une alarme au loin. Dix minutes plus tard, la porte s’est rouverte brutalement, Bassefosse est entré d’un pas martial dans le salon. Le choc ! J’ai hurlé ! Ollier a sursauté, il a tourné la tête, il a hurlé lui aussi avant de tomber du canapé ! Bassefosse avait revêtu un uniforme noir de la Waffen SS !
— Mais… mais… maestro, que signifie ?
Il approchait lentement, nous toisant. Il portait un monocle, le menton haut, la lèvre inférieure en avant dans une moue dédaigneuse, une cravache à la main dont il tapotait sa botte noire. J’avais du mal à le reconnaître. Son visage s’était durci. Il s’est assis tranquillement. Ollier est remonté sur le canapé en rampant comme une blatte.
— C’est bien vous, maestro ? j’ai demandé en lui touchant prudemment l’épaule.
Il a fermé les yeux, les a rouverts. Il n’était pas dans son état normal. Il se croyait dans les steppes ukrainiennes en route pour le Caucase ! Il parlait de la dysenterie et des poux, du manque de ravitaillement et des side-cars de reconnaissance piégés par la boue ! Et des mitrailleuses russes ! Merde ! À vrai dire, il avait complètement perdu la boule. Il s’adressait à moi, me prenant pour je ne sais pas qui.
— Je réclame une compagnie lourde de mortiers pour nous sortir du pétrin, Herr Gruppenführer. Les Russes ont fait sauter l’unique pont permettant de franchir le fleuve et j’ai des grenadiers sur l’autre rive. Il me faut également des panzers pour couvrir mon infanterie.
— Eh, Bassefosse, arrête de déconner ! je disais.
— Les Russes ne lâcheront pas Bakou si facilement. Nous avons enregistré des pertes considérables et mes volontaires sont à la peine. Il faut faire venir des stukas du front de la Volga pour balayer la défense soviétique.
Je passais la main devant ses yeux pour le désenvoûter !
— Coucou, c’est moi, c’est Pierrot ! Et là, regarde, c’est ce blaireau d’Ollier ! Tu te rappelles ? On est tes nouveaux copains ! On se marre bien ensemble ! On boit un coup, on refait le monde ! Eschyle ! Les larmes et les sanglots !
— Une dernière chose, il a dit en se levant. Un de mes adjudants de compagnie est mort héroïquement au front hier soir et je souhaiterais le décorer de la Croix de fer 1re classe à titre posthume si vous n’y voyez pas d’inconvénient… Merci, Herr Gruppenführer, je savais que je pouvais compter sur vous…

Il m’a serré la main en claquant des talons et s’est dirigé vers la chaîne stéréo. Il a mis un disque, s’est figé au milieu de la pièce, le bras droit tendu. C’était un chant nazi ! À fond la caisse ! "J’avais un camarade" !
Oh là là ! J’imaginais déjà les voisins, la police qui débarque, Bassefosse dans son costume de guignol…
Va leur expliquer qu’il est plutôt sympa, Bassefosse, et érudit ! Qu’il a bu un coup de trop… On allait aux emmerdes… Je l’ai rejoint au milieu de la pièce, lui ai crié dans l’oreille de baisser le volume. Mais il n’entendait rien. Il était immobile, les yeux fermés, le bras tendu, perdu dans ses rêves de grandeur. Il titubait un peu, comme un roseau dans le vent matinal. Et puis la porte s’est à nouveau ouverte, une grosse dame en chemise de nuit rose à frous-frous est entrée dans le salon. Elle a vomi une petite gerbe verte ignoble avant de se ruer sur la chaîne stéréo et de couper la musique. À peine le silence revenu, elle s’est mise à gueuler :
— T’as encore bu ton sale schnaps autrichien, espèce de bon à rien ! Et c’est qui ces clochards que tu ramènes à la maison en dépit des bactéries ?

Intervention salutaire ! Soulagement ! Je me suis mis en devoir d’exprimer ma gratitude. J’ai avancé vers elle, la main tendue.
— Chère madame, louée soit votre intervention. Nous étions très inquiets, mon ami et moi. Je crains que M. de la Bassefosse ne soit pas dans son état normal. Mais permettez-moi de me présenter : Pierre Laval, comme la ville de Jarry. Journaliste assermenté spécialisé dans les questions environnementales. Je suis le nouvel ami de monsieur votre mari.
— Monsieur mon mari est un bon à rien, cher monsieur Jarry. Dès qu’il boit son schnaps-qui-rend-nazi, il revêt son uniforme de volontaire de la division Viking. Ça n’est pas du tout la vie dont j’avais rêvé, figurez-vous. Ah non, pas du tout. Et puis, c’est un mufle, vous pouvez l’écrire dans votre journal.
— Je l’ignorais.

Bassefosse demeurait au milieu de la pièce le bras droit en l’air. Elle a jeté un coup d’œil à ma main tendue.
— Je ne vous la sers pas, c’est antihygiénique.
— Bien sûr. Et comment faire pour l’encourager à quitter cet état délétère ?
— Il n’y a pas trente-six mille solutions.
Elle s’est dirigée vers Bassefosse et lui a collé une grande baffe dans l’oreille. Le monocle et la casquette ont volé, le volontaire Viking est tombé sur le tapis, elle l’a roué de coups de pied dans le ventre, puis elle est allée s’asseoir sur le sofa et s’est servi un verre de porto.

— Sans compter qu’il s’est fait renvoyer de toutes les revues d’art. Et des galeries. Il s’y promenait avec son mètre de couturière pour mesurer les crânes. Vous trouvez ça normal ? C’est un raté, je l’affirme.
— Il est entier, j’ai dit.
— En période de crise, il faut savoir composer. Mettre de l’eau dans son vin. Ne pas faire le malin. Un peu de discipline ne nuit pas. Obéissance et fidélité.
Elle a bu son porto cul sec, s’en est servi un autre.

Bassefosse rampait sur les coudes en gémissant. Fini les mortiers, Bakou, les grenadiers ! Il faut croire que le traitement avait réussi. On retrouvait notre bon vieux Bassefosse, critique d’art, érudit et dandy ! Il a atteint le canapé, s’y est hissé péniblement. Il avait l’air sonné, pas tout à fait dans son assiette, la boîte à cauchemars tournant au ralenti. Pour ma part, j’étais plus détendu à présent. J’observais l’uniforme en curieux, et les décorations : ruban de la Croix de fer, médaille des blessés, insigne d’assaut de l’infanterie ; la tête de mort sur la casquette !
— Finalement, ça ne te va pas si mal, ce costume, j’ai dit.
— Ça t’affine, a dit Ollier.
— Mais tu devrais ouvrir le dernier bouton, j’ai ajouté. Ça te donnerait un petit air désinvolte.

Mme de la Bassefosse ricanait méchamment. Elle n’était pas du tout d’accord avec nous. Elle le trouvait engoncé dans son uniforme, mal seyant, sac à patates, la toile tendue sur le bidon, le gras-double qui sortait du col, les manches trop longues, le pantalon tire-bouchonnant dessus les bottes. Elle disait qu’il avait les pieds plats, Bassefosse, qu’il était myope, poilu du dos, des petits poumons, pas de souffle, un vrai nabot.
— Tu parles d’un Waffen SS, elle ironisait. Vous auriez vu mon père là-dedans… Alors là pardon ! C’était quand même autre chose ! L’élégance incarnée ! The silhouette ! Les femmes se retournaient !

Bassefosse haussait les épaules. Il faisait la moue, levait les yeux au ciel, il était vexé ! Il s’apprêtait à répondre quelque chose quand on a frappé à la porte d’entrée, cogné plutôt, des vrais coups de poing ! On s’est tous regardés, on s’est figés. Deux heures du matin ! On était tétanisés. L’ambiance avait soudain viré "heure sombre". Des descentes en pleine nuit, ça vous avait un petit côté bas-fonds de l’Histoire. A se demander si ce clown de Bassefosse n’avait pas ressuscité les vieux démons avec son uniforme à la noix ! Boum, boum, boum, les coups redoublaient. Ça sentait les embrouilles, la fin de nuit dans la brume, gégène, Carlingue et compagnie. Bassefosse s’est mis à trembler, et Ollier aussi, et moi aussi ! Mme de la Bassefosse a pris son courage à deux mains et s’est dirigée vers la porte d’entrée.

— Qui est là ? elle a demandé d’une petite voix.
— Police antiraciste, ouvrez ou j’enfonce la porte !
La décharge électrique ! Le coup de poing dans le ventre à vous couper le souffle ! Ollier s’est évanoui, Bassefosse est devenu blanc comme un linge ; il a plongé sous le canapé ! Ah, rien à dire, on était propres. Quatrième étage, impossible de sauter par la fenêtre. Belle idée, le costume… Intelligent, le chant nazi à fond les ballons… Bravo, la déconnade ! Un beau flagrant délit, voilà le résultat. À quoi mène l’ivrognerie. J’étais en colère contre Bassefosse, cet affreux nabot irresponsable ! A-t-on idée de boire autant ? De revêtir des costumes d’un autre âge ? De traverser les fleuves ukrainiens ? Un homme si brillant ! Lecteur d’Eschyle ! De toute façon, pas question de trinquer pour lui. Ma ligne de défense était nette : je ne le connais pas !

— Ouvrez ou j’enfonce la porte ! répétait la voix. Mme de la Bassefosse a tourné la clé. Un bref instant de silence et puis des rires.
— Surprise ! a gueulé la voix.
— Oh là là, ah dis donc, le sacré farceur ! a crié Mme de la Bassefosse.

C’était le voisin ! Un blagueur. Il a déboulé dans le salon en riant. C’était un géant, deux mètres de haut, un feutre noir, une barbe noire, deux longues mèches en spirale qui pendaient devant les oreilles, des habits noirs et puis des cordelettes à la ceinture… mais… mais… c’était un Juif hassidim ! Un loubavitch ! Je me suis frotté les yeux. Je regardais le canapé et puis le voisin, et puis de nouveau le canapé. Quelque chose s’était bloqué, là-haut, dans la tête… En informatique, on appelle ça un bug.

— Tu peux sortir, vieille fripouille ! a crié le loubavitch. Bassefosse a sorti la tête de sous le canapé… comme une tortue… à travers les franges… et puis il est remonté à la surface. Il riait lui aussi de la bonne blague. Il mettait la main devant la bouche, ses épaules tremblaient, hihihi, quelle sacrée bonne farce, il répétait.

— Alors, je t’ai eu ou je t’ai pas eu ? lui a demandé le voisin en lui bourrant l’épaule.
Il riait à gorge déployée. Ils se sont donné l’accolade.
— Alors là, j’avoue ! répondait Bassefosse. Échec et mat ! J’ai grimpé au rideau comme on dit !
Ils se faisaient des farces entre voisins ! Un coup l’un, un coup l’autre ! Geheime Staatspolizei un jour, police antiraciste un autre !
— Pas mal, hein ? Qu’est-ce que t’en penses ! Et puis de toute façon, je ne pouvais pas sonner because le sabbat des sorcières !
Et le voilà qui repart dans un grand rire ! Quelle nature ! Il balançait des claques dans le dos à décoller la plèvre ! Il s’est assis, s’est servi un grand verre de whisky, l’a descendu cul sec. 
— Longtemps que je la préparais, celle-là, il a ajouté en s’essuyant la bouche d’un revers de main. Tous les soirs, je disais à ma femme : Sacré bon sang de crénom d’un chien, c’est quand qu’il va attaquer son schnaps autrichien, ce sacré Viking !
Tant de bonne humeur nous mettait le cœur en joie. J’ai mis des baffes à Ollier pour qu’il revienne à lui. Il a ouvert un œil. Quand il a vu le hassidim géant, il est reparti dans les vapeurs.

— Faut bien rigoler un peu, continuait le voisin. Garder "l’esprit d’enfance", comme disait Bernanos. Pas vrai, mame Bassefosse ? »

Olivier Maulin, Gueule de bois

 

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11/06/2022

Le Grand Simulacron

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« Pour ne s’attacher qu’aux deux événements, me semble-t-il, cruciaux du XXe siècle (Auschwitz, Hiroshima), on constatera très aisément qu’ils ne furent possibles que grâce à la mise en place d’une technoscience hautement intégrée du CHIFFRAGE (secret ésotérique) et du SECRET (camouflage exotérique). Le programme "Nacht Und Nebel", né de la démence vulgaire d’un Hitler et d’un Himmler, assigna le matriculage de l’humanité mise à nu, non seulement à l’extermination systématique et industrielle (la "fabrication de cadavres" dont parle Heidegger) d’un groupe ethnico-religieux particulier et fort singulier (le "Peuple de la Parole", le "Peuple du Livre"), mais à une EXPÉRIENCE BIO-POLITIQUE concernant la nature de l’homme générique, et sa frontière avec le non-homme spécique, comme l’explique fort justement Giorgio Agamben : le moment où l’on découvre, comme Blanchot, cité fort à propos par Agamben dans "Que reste-t-il d’Auschwitz", que l’Homme est l’indestructible qui peut être infiniment détruit. Or ce plan démoniaque, terminal ne put s’accomplir, en tant qu’expérience biopolitique "radicale", que dans le secret le plus absolu, en programmant pour ainsi dire à l’avance sa "déconstruction" négationniste, soit une modalité particulière, mais en fait centrale, de la post-production actuelle du passé par le présent.

Par cet ensemble de procédures, le nazisme a secrètement envahi toutes les formes de production sociales et conceptuelles après sa propre disparition : aujourd’hui, par le totalitarisme de la technique devenue métaphysique de l’enfermement du Monde dans le Monde, et de l’aliénation sans cesse plus infinie de la conscience par la conscience asservie aux seules possibilités d’apparition réglées par le Grand Simulacron, l’homme moderne est toujours plus attiré vers le non-homme qui réside en lui, en son centre infiniment destructible, et si l’humanité, je devrais dire l’esprit humain, est justement un écart dynamique entre soi et soi, alors l’homme zombie du XXIe siècle aura considérablement réduit cette différence, jusqu’à faire coïncider parfaitement son humanité avec sa non-humanité, avec ce qui RESTE TOUJOURS de la destruction infinie de son humanité. Il ne sera plus que ce reste, infiniment détruit, et infiniment destructible, il sera la misère absolue. »

Maurice G. Dantec, Le Complot -- Entretien avec Maurice G. Dantec in Ouvrage Collectif « Noirs complots »

 

 

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06/06/2022

Ariane Bilheran : Seuls 3 types de profils résistent au déferlement totalitaire

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Ariane Bilheran

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03/06/2022

Un grand coup de pied donné au malheur

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« Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N’écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait crouler, ce serait après d’autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir. "Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur." Voilà une pensée saine et immédiatement applicable. Il y a beaucoup de choses aujourd’hui qui méritent ce coup de pied. »

Albert Camus, L’été

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02/06/2022

Cette foutue salope

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« — Et sinon, vous êtes heureuse ? je lui ai demandé.
— Ah oui, très heureuse, elle a répondu d'une voix monocorde. J'ai la chance d'habiter dans un pays libre et prospère et de ne pas être soumise à des coutumes dégradantes qui feraient de moi un objet.
— Ouais, c'est vrai ça.
— J'ai également la chance de pouvoir m'éclater en boîte de nuit et de sucer qui je veux.
— C'est super.
— Bien sûr. Je me sens un peu seule parfois, et puis j'ai un boulot sinistre qui me permet à peine de payer mon loyer et je déprime le soir devant la TV, c'est pourquoi je prends du Xanax.
Ollier s'est penché vers l'avant et lui a empoigné les seins par dessus l'accoudoir.
— Les dépressives, ça aime sucer, il a dit. Je parie que t'aimes ça, sucer.
— Non, pas spécialement. Mais il faut bien passer par là si je veux espérer avoir des amis.

Il a ouvert son chemisier, défait le soutien-gorge; il tâtait les poires en amateur.
— Parce que vous croyez que c'est en suçant que vous vous ferez des amis ? j'ai demandé en jetant un coup d'oeil à son décolleté.
— Pourquoi pas ? a répondu Ollier.
— Tout s'achète, tout se vend, a ajouté la fille. Je fais ce que je peux avec ce que j'ai.
Elle a incliné son siège au maximum, s'est retrouvée couchée sur le dos.
— Veux-tu être mon ami ? elle a demandé à Ollier.
— Bien-sûr, a répondu Ollier en se débraguettant. Et la voilà qui suce ! Après Ollier et Bassefosse, elle voulait s'en prendre à Fanfan mais Ollier l'a arrêtée à temps.
— Vous voyez pas qu'il est blessé, il a crié. Vous allez le tuer à le pomper comme une sorcière !
Elle a redressé son siège, a rallumé une cigarette, s'est remise à fixer la route du même regard éteint, les pamplemousses à l'air.
— Permettez-moi de vous dire que le respect étant le prélude à l'amitié, ce n'est pas avec de tels agissements que vous gagnerez le respect des hommes, partant, leur amitié, a dit Bassefosse.
— Je m'excuse, a dit la fille.
— Quoi qu'il en soit, il va falloir changer de comportement, a ajouté Ollier. Et tout d'abord promettre de ne plus jamais sucer.
— Je promets, a dit la fille.
— À la bonne heure.

On est arrivé à Montrouge. Les rues étaient désertes, quelques lampadaires éclairaient le bitume d'un jaune pisseux ; les nuages, là-bas, dans le ciel, fermaient l'accès de l'univers. J'ai garé la voiture place Jules-Ferry, on est sorti de l'habitacle.
— Le mieux serait peut-être qu'elle reste veiller sur Fanfan, a dit Ollier en montrant la fille du doigt.
— Vous avez parfaitement raison, a répondu Bassefosse. D'ailleurs c'est une traînée.
On a claqué les portières. J'ai verrouillé. La fille fumait en regardant droit devant elle. La lumière intérieure l'a éclairée quelques secondes avant de s'éteindre ; on ne voyait plus que le bout incandescent de sa cigarette.
— J'espère qu'elle ne vas pas faire pipi partout, a dit Bassefosse en faisant un clin d'oeil.
Pipi partout. Alors là, qu'est-ce qu'on s'est marrés, Ollier et moi ! Des grands rires dans la nuit ! Des bourrades dans le dos ! Pourtant, c'était la crise, bien pire que 1929 ! Mais quel boute-en-train, ce Bassefosse ! Tous les talents ! Et puis l'idée de boire un coup tantôt nous égayait ! On donnait des coups sur la carrosserie avec le plat de la main, on faisait un charivari, des percussions, des grimaces à travers les carreaux... Il faut que jeunesse ! Ollier a même sorti son cul ! Il l'a collé contre la vitre ! Un cul d'homme bien mou, poilu et blanc, ignoble. Regarde-toi dans le miroir, petite souillon ! diarrhée ! suceuse ! auto-tamponneuse en jupons ! Rigolade, quand tu nous tiens ! Mais elle, à l'intérieur, lentement, joignait les mains. Diable ! Mais que fait-elle ? On s'est approchés, pupilles dilatées, scrutant, dedans la Volvo, l'obscurité. Un petit rayon de lune entre deux nuages l'a soudain éclairée d'une pâleur maladive. Elle priait ! dépoitraillée dans la pénombre, les mains jointes et les yeux fermés. Elle priait ! et les larmes roulaient sur ses joues et brillaient. Elle priait ! Cette foutue salope priait ! »

Olivier Maulin, Gueule de bois

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01/06/2022

Ainsi parlait Bertrand de la Bassefosse...

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« "Depuis que la science et le capitalisme règlent nos vies, la notion de limite a disparu, et les âmes se sont perdues dans l'illusion de cet infini. L'impossible est explosé par la technique, l'interdit est explosé par le marché. Fin de la Figure du Père, fin des limites structurantes qui nous construisent et nous constituent. On est seul, abandonné, personne pour nous dire non, perdu dans un désir sans fin d'enfant gâté, coupé du cadre symbolique. Un corps d'adulte vide qui ne supporte plus la frustration et ne peut compter sur personne d'autre que lui. Allez, je vous le dis, en vérité, la modernité a engendré deux types d'hommes : les conquérants brutaux sans foi ni loi et les souffrants."
Ainsi parlait Bertrand de la Bassefosse, critique d'art, érudit et dandy. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

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31/05/2022

Le dégénéré

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« Ça nous étonnait drôlement, Ollier et moi, qu'un critique d'art sache si bien manier la psychologie. Mais lui trouvait ça tout à fait normal, il disait que c'était la base du métier, il faisait le modeste, minimisait sa science. Quarante ans qu'il écumait les galeries. Il en avait vu des artistes... Certains faisaient caca dans des boîtes de conserve, d'autres balançaient des crucifix dans du pipi, d'autres encore tranchaient des animaux pour les jeter putrescents dans du formol. Du coup il s'était plongé dans Magnan, Morel, Lombroso, Nordeau. Il lisait et relisait l' "Entartung" ! Faure ne lui servait à rien du tout ! La beauté païenne de la Pietà ne lui était d'aucun secours ! Toutes ces années perdues sur les bancs de la faculté d'histoire de l'art ! Il s'était lancé à corps perdu dans l'étude de la psychopathologie. Du lourd, de l'objectif, de l'apte à comprendre Damien Hirst. Il estimait que la véritable critique d'art consistait dorénavant à mesurer le crâne des artistes, vérifier leurs lobes d'oreilles, examiner le rapprochement des yeux... Bien sûr, ça lui avait fermé les portes des magazines. Exclu du circuit ! Tricard en galerie ! Critique au chômage ! Il s'énervait.
— Le prix de l'indépendance ! il gueulait, le prix de l'indépendance ! l'hélix de l'oreille non ourlé ! La position des dents ! Le nombre de doigts ! L'unique vérité !

Sa grande idée, c'était la dégénérescence ; il la traquait partout. Il disait qu'elle seule expliquait l'époque, l'attrait quasi magique pour le fécal et le viscère. Il était fasciné par le sadomasochisme destructeur qui avait envahi l'art, plaisir de la contamination, joie de salir, jouissance de déchu. Il y voyait un vieux souvenir enfoui, une sensation obscure de faute, et une vengeance. Souvenir de quand l'homme était grand ; faute dans le renoncement à une conception supérieure de la vie ; vengeance par la dégradation, la destruction de soi.
Il tenait absolument à nous expliquer ce qu'était un dégénéré. Il se frottait le menton, se faisait professoral et didactique, brillant, ça on peut le dire ! Il a bu une gorgée de bière, réajusté son noeud papillon, levé l'index.
— Voyez-vous, mes chers nouveaux amis, le dégénéré est très sensible, très émotif et très excitable ; ce sont des stigmates. Il est souvent pris du besoin de sangloter. Comme ça, sans raison, il sanglote. Il est également impulsif. Il s'exalte soudain pour une idée creuse, ça l'euphorise, ça l'excite, ça le saoule pourrait-on dire, mais ça ne dure jamais longtemps, hihihi.
Il a haussé le ton.
— J'affirme que le dégénéré est totalement dépourvu de volonté. Effrayé par l'action ! Impuissant dans l'agir ! Après des phases d'excitation malsaine, il retombe ainsi très vite dans un état d'adynamie : j'ai nommé le dégoût de soi et des autres, l'abattement, la mélancolie, la masturbation frénétique...
On acquiesçait, Ollier et moi.
— En outre, je tiens de source sûre que le dégénéré adore la rêverie creuse. Du fond de son lit, parfois drogué, il se prend à adorer l'humanité, il en pleure de tendresse, cultive des tas de projets pour améliorer le monde, tous plus absurdes les uns que les autres. Parfois même, tandis qu'il rêvasse ainsi, son voisin de palier agonise faute de soins, hihihi.
On a ri avec lui. J'ai bourré l'épaule de Fanfan. Bertrand de la Bassefosse continuait son portrait.
— Un autre stigmate qui ne doit pas tromper, et je vous demanderai de bien le noter, c'est que le dégénéré aime à se pâmer devant les criminels et les délinquants de toutes sortes, et plus généralement devant les rebuts de la société. Jeter un bandit en prison le peine profondément. Voir un policier arrêter un voyou le révulse.
Il a bu une longue gorgée de bière.
— Mais le dégénéré, mes chers nouveaux amis, n'est finalement obsédé que par une chose : lui-même, au point de sombrer dans la confusion mentale. Il aime attirer l'attention par n'importe quelle excentricité : vestimentaire, comportementale, artistique. Il méprise la morale traditionnelle, n'a aucun sens de ce qui se fait et qui ne se fait pas, n'a aucune convenance, aucune pudeur... Et pour achever mon bref exposé, j'ajouterai qu'il habite généralement les grandes villes, est atteint par la folie d'acheter, s'adonne parfois à l'art ou à l'écriture et bénéficie d'un certain pouvoir d'achat. Je vous remercie de votre attention. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

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30/05/2022

Un histrion

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« — Je suis en grande souffrance psychique, il a murmuré.
Derrière le bar, le serveur est venu saluer Ollier qui s'est subitement renfrogné. Gros soucis soudain. Gros gros soucis soudain ! Il méditait en tordant la bouche, se grattait la tête, sérieux comme un pape. Il ressemblait à Badinter le jour de l'abolition. Il était plongé dans un dilemme métaphysique, un truc dont on ne sort généralement pas indemne. Que boire ? L'heure idiote. Trop tard pour le digestif, trop tôt pour l'apéritif. Le trou noir de l"après-midi. L'enfer du 4 à 6. Beaucoup de suicides.
— Est-ce qu'on va se laisser abattre ? Il a finalement gueulé. Deux bières, nom de Dieu ! Et que ça saute !
— J'ai peur, tout le temps peur, je me sens si vide, murmurait Fanfan.
— Et quand on aura fini, on en prendra deux autres ! gueulait Ollier. Et tout ça nous mènera gentiment à l'apéro ! Hein ? Qu'est-ce que t'en penses, toi qu'es dans la santé ?
— Ouais, ouais, c'est pas con, j'ai dit.
Fanfan m'a agrippé le col. Il avait les yeux ronds, terrifiés.
— J'ai peur, tout le temps peur, je me sens si vide, il a répété.
— C'est à cause du culte de la performance, a dit Ollier en lui retirant les pattes de mon col. Le challenge, la compétition, les boîtes à rames, tout ça nous brise le moral.
— Tu crois ? a demandé Fanfan.

Le serveur a posé les deux bières devant nous. On a trinqué, bu une gorgée. Il parait qu'il était hypocondriaque, Fanfan. Il avait l'angoisse du vide, la hantise du néant, mal à la rate et à l'estomac. Il se sentait coupable, il était découragé, tout le temps découragé. Il faisait régulièrement des grimaces horribles, retroussant les lèvres, fermant les yeux, fronçant le nez ; il ressemblait à un vieux chimpanzé édenté. Ollier disait que c'était sa manière de revendiquer de l'affection. Il se plaignait de troubles de la mémoire par-dessus le marché, et de difficultés d'apprentissage. Comme journaliste, n'en parlons pas. Il avait le sens d'observation d'une huître. Bref, c'était une drôle de loque.
— Allez, quoi, monsieur Fanfan, faut pas se laisser abattre, j'ai dit.
— Je suis découragé, tellement découragé, disait Fanfan.
Un type au bar s'est approché de nous. Il était élégant, une veste croisée verte et un noeud papillon rouge.
— Si je puis me permettre, il a dit en rapprochant son verre. Ma femme est hystérique, je connais bien le sujet, je pourrais certainement vous aider. Êtes-vous narcissique ? égocentrique ? mythomane ?
Il a posé des lunettes en demi-lune sur son nez, sorti un petit carnet de la poche intérieure de sa veste et pris un crayon dont il a posé la mine sur sa langue à deux reprises.
— Un peu tout ça, a répondu Fanfan. Mais ce qui me manque surtout, c'est un truc qui ressemblerait à de la grandeur. Vous voyez ce que je veux dire ?
— mais certainement, a répondu le type élégant en notant sur son carnet.
Il a redressé la tête.
— Chez ma femme, l'hystérie se traduit par des fantasmes sexuels dégradants, une alimentation désordonnée et une absence totale de menstrues. Je ne vous demande pas si vous avez encore vos menstrues, hihihi. (...) Charcot distinguait quatre types d'hystérie, a continué le type élégant, l'épileptoïde, la clownique, la passionnelle et l'hallucinatoire. Vous me semblez être dans l'hallucinatoire. Avez-vous eu une expérience sexuelle dégoûtante ?
— Ah oui, dégoûtante, ça on peut le dire, a répondu Fanfan.
— Très intéressant, a dit le type élégant en écrivant dans son petit carnet. Ma femme se plaint également de ne jamais avoir de plaisir, ce qui est le propre des hystériques clowniques. En outre, elle vomit souvent. Tenez, hier soir, je regardais la Formule 1 à la télévision, j'adore le bourdonnement insensé de ces petits bolides, ça l'a contrarié, elle a vomi sur le tapis, hihi, on vit une drôle d'époque, n'est-ce pas ?
— Moi, je ne vomis jamais, a dit Fanfan.
Le type élégant a relevé le nez de son carnet et levé l'index.
— Permettez, c'est capital !
Il a griffonné un dernier truc, a refermé le carnet en le faisant claquer, l'a remis dans sa poche, a rangé ses lunettes et a bu une gorgée de bière.
— Et bien, il me reste à vous donner mon diagnostic, il a conclu. Vous êtes un vieux jouisseur sur le retour, une épave morale, vous dramatisez votre vide intérieur, vous ne vous intéressez qu'à vos fantasmes, le néant vous attire et vous effraie dans le même élan, vos douleurs donnent du sens à votre vie qui en est dépourvue. Au fond, vous êtes un histrion.
Fanfan est parti dans une longue grimace simiesque. On a applaudi, Ollier et moi. Quel talent ! Quelle facilité ! Quel diagnostic ! Le type a salué en courbant humblement la tête. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

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29/05/2022

Décomplexer la consommatrice accablée par un sentiment diffus de culpabilité

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« Je travaillais depuis quinze ans à "Santé pour tous", un mensuel féminin au sein duquel je m'occupais des pages "écologie et environnement". Mon avantage, c'est que je me foutais complètement et du journalisme et de l'environnement, et que je ne ressentais par conséquent aucune humiliation particulière à écrire des niaiseries pour des connasses sans cervelle. La moitié de mon activité consistait à relayer la communication des grands groupes industriels qui tentaient de se racheter une conduite en surfant sur la vague verte, l'autre moitié à distiller des conseils débiles pour sauver la planète. Grâce à moi, quelques tartes coupaient dorénavant l'eau du robinet quand elles se brossaient les dents, persuadées que leur geste écoresponsable allait changer la face du monde. Je n'écrivais évidemment jamais un mot sur les paysans, à qui l'eau est offerte, et qui arrosent au canon rotatif leurs champs de maïs à midi en plein mois d'août. Au vrai, j'avais parfaitement compris ce qu'on attendait de moi : décomplexer la consommatrice accablée par un sentiment diffus de culpabilité. Comme disait mon rédacteur en chef, qui était de la vieille école : "L'écologie, j'ai rien contre, mais faudrait pas que ça vienne à nous les briser." Bref, n'ayant aucun sens de l'héroïsme mais un salaire qui me permettait de survivre, je m'exécutais sans état d'âme. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

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Louis-Ferdinand Céline

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28/05/2022

Un merveilleux mécanisme

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« Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue d’un pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité.
Il en résulte que — sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites — il n’est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité.
Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux. »

Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politique

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18/05/2022

Dans un abîme sans limites, dans une hauteur sans mesure

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« — (…) Seulement, les fruits de la prière sont si abondants qu’il est impossible qu’on les présente tous. La prière ressemble à un arbre qui a des fruits abondants et très doux, dont chacun est meilleur que l’autre.

— Donnez-moi aussi quelques uns des fruits de ce désert "plein de grâce". Faites pour moi une cueillette spirituelle. Qu’au moins je les connaisse.

— Je vais t’en citer quelques-uns, puisque je vois que tu es disposé à les écouter. Au début, la prière est le pain qui réconforte l’athlète, puis elle devient l’huile qui adoucit le coeur et, enfin, le vin qui… le met "hors de lui", c’est-à-dire qui engendre l’extase et l’unit à Dieu. Plus doncrètement : le premier fruit que donne le Christ à celui qui prie est la "conscience du péché". On cesse de se croire bon, et on se voit comme "l’abomination de la désolation qui se tient dans le lieu saint". Le trépan de la charité fore et pénètre les tréfonds de l’âme. Que d’impuretés n’avons-nous pas en nous ! Notre âme empeste. Certains de ceux qui entrent parfois dans ma cellule exhalent la puanteur… des impuretés intérieures. Eh oui ! ce qu’auparavant nous ne reconnaissions pas est révélé maintenant à celui qui prie, et il se voit lui-même le dernier de tous, et que l’enfer est sa demeure éternelle, et il commence à pleurer. Il pleure sa propre mort. Est-il possible que l’on pleure la mort survenue chez son prochain et qu’on ne pleure pas celle survenue chez soi ? Aussi l’athlète de la prière ne voit-il pas les péchés d’autrui, mais sa propre mort. Ses yeux deviennent une source de larmes, venues de l’affliction du coeur. Il pleure comme un condamné, et en même temps il crie : "Aie pitié de moi… Aie pitié de moi… Aie pitié de moi…" C’est avec ces larmes, comme nous l’avions dit auparavant, que commence la "purification" de l’âme et de l’intellect. De même que l’eau purifie les objets souillés et que la pluie purifie l’air de ses nuages et la terre de ses poussières, de même les larmes purifient et blanchissent l’âme. C’est l’eau du deuxième baptême. La prière procure donc le fruit très doux de la purification.

— L’homme est-il complètement purifié quand il est visité par la grâce divine ?

— Il n’est pas complètement purifié mais il se purifie constamment, parce que la purification est toujours à parfaire. Saint Jean Climaque rapporte cette parole qu’il avait entendue d’un moine impassible : "C’est là la parfaite perfection des parfaits toujours à parfaire." Chaque fois que l’on pleure, on se purifie, et chaque fois que l’on se purifie, on voit une couche plus profonde du péché et l’on ressent la nécessité de pleurer. C’est ce qu’exprime fort bien saint Syméon le Nouveau Théologien :

"Ceux-là, par des prières fréquentes, par des paroles inexprimables,
et par des flots de larmes purifient leur âme
et, la voyant se purifier, ces hommes
s’enflamment du feu de l’amour et du feu du désir
afin de la contempler parfaitement purifiée :
mais comme ils sont impuissants à trouver la perfection de la lumière
la purification sera indéfinie pour eux.
Plus, en effet, je serai purifié et illuminé, malheureux,
plus apparaîtra l’Esprit qui me purifie,
et plus chaque jour, il me semble, je commence à être purifié et à voir.
Dans un abîme sans limites, dans une hauteur sans mesure,
qui pourra trouver un milieu et une fin ?" »

Hiérothée Vlachos, Entretiens avec un ermite de la sainte Montagne sur la prière du coeur

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17/05/2022

"Guerre" de Louis-Ferdinand Céline par Olivier Maulin

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16/05/2022

Sylvain Tesson évoque Homère

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15/05/2022

Olivier Maulin, le romancier le plus drôle de France - Orages de Papier - TVL

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10/05/2022

Petits morceaux d’horreur

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« De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. »

Louis-Ferdinand Céline, Guerre

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GUERRE, un roman inédit de Louis-Ferdinand CÉLINE

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08/05/2022

Les paradoxes de Raymond Abellio

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06/05/2022

Richard de Seze : Le rond de serviette est-il de droite ?

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05/05/2022

À la rencontre de Bernard Lugan (Orages de Papier)

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01/05/2022

Finkielkraut face à Mathieu Bock-Côté

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Loin d'être d'accord avec tout ce que raconte Finky... mais, une fois encore, un grand moment d'intelligence...

 

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