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31/12/2013

Corps-Violon

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Cette métaphore : corps-violon est belle, même si, comparé au corps, le violon est lui-même mille fois simplifié, il reste quand même, dans l’ordre de l’harmonie poétique, une équivalence. Tous deux, violon et corps, sont conducteurs de musique. Tous deux sont en somme ces purs passages : "Ce n’est que corde sèche, bois sec, peau sèche, mais il en sort la voix du bien-aimé".

La construction d’un instrument comme le violon ne peut se réaliser que par la convergence d’un savoir multiple.

D’abord le bois. Le choix du bois. Le choix de l’arbre. Ce sera, m’a dit un luthier, un arbre qui poussera dans un vallon afin que son bois n’ait pas eu trop à lutter avec les vents et la tempête, juste ce qu’il faut d’oscillement, de balancement pour que sa fibre soit souple, délicate, mais point trop.

Puis les doigts du luthier vont en palper la qualité, en choisir un fragment. En permanence, tout ce qui va aboutir à cet objet, ce violon, va être à la fois de l’ordre du réel et de l’irréel, du savoir et de l’intuition, de la précision extrême et du somnambulisme. Déterminantes vont être les fibres dont seront formées les ouïes, les éclisses, le manche, la lame qui va soutenir la table supérieure et, lorsque enfin les cordes vont être tendues, il suffirait que le chevalet qui les supporte ait été déplacé d’un dixième de millimètre pour que le son en soit gâché. Du resserrement ou d’un desserrement minimal des chevilles qui tendent ces cordes va dépendre la qualité.

Et tout cela qui pourrait se décrire indéfiniment, toute cette kyrielle de gestes, de détails infimes qui aboutissent à l’œuvre "violon", qui pourrait encore être de l’ordre de la matière, la déborde de toute part.

Viennent maintenant l’archet et la main qui le guide vers la musique qui va jaillir. Tout cela n’est jusqu’à présent que prolégomènes de l’entrée en jeu : la main, le bras, l’épaule. N’est-ce pas plutôt l’oreille qui va faire jaillir la musique ? L’appel de l’oreille, la nostalgie de l’oreille à la percevoir ?

Que dire alors des longues années d’apprentissage ?

Ce n’est pas encore cela.

Plutôt la présence, l’inspiration de celui qui se tient là : qui va du forestier à l’ébéniste, de l’ébéniste au luthier, du luthier au professeur de violon, du professeur à l’élève doué, de l’élève doué au maître qui le guide, puis, un pas plus loin, au maître intérieur, au maître qui l’habite.

Et tout cela à l’infini.

Cheminement infini jusqu’à l’absence suprême, jusqu’à l’absence d’où va naître la musique qui va nous hanter, où tout va être aboli : tout ce qui a précédé l’instant où naîtra la vraie musique, cette musique qui ne va plus dès lors se jouer sur les cordes du violon, mais sur les fibres mêmes de notre être et de notre cœur ; cette longue chaîne phénoménale qui va aboutir à l’absence de tout phénomène et s’amenuiser jusqu’à n’être plus que l’absence lumineuse de toute écoute, de tout jeu, à la limite de toute musique. »

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

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Une vie d'homme

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« Commence alors le long calvaire de l’ignorance : une vie d’homme.

Tout ce qui te rencontre dès lors, tu le prendras pour réalité absolue. Tous les grimages, tous les masques, toutes les mascarades de la société et ses valeurs, les règles de jeu, les brouillages, les compromissions, tout est dès lors monnaie comptante.

Le premier homme et la première femme rencontrés – père, mère – sont tes dieux et marquent ta cire encore molle d’empreintes indélébiles. Leurs blessures deviennent les tiennes.

Cent fois la biographie te happe, cent fois tu en réchappes, cent fois elle te reprend pour te moudre et te broyer.

Tu dis "ma femme, mon mari, mes enfants, mon chien, ma maison". Tu dis "mon boulot, ma brosse à dents".

Tu dis "mon foutu caractère, ma veine ou ma déveine, ma carte d’identité, mes habitudes". Tu le dis mais tu sens bien derrière ces phonèmes l’haleine du vide.

Tu sens bien que de tout cela tu n’as rien, que tu tâtonnes dans l’inconnu, les mains tendues, moites anxieuses. Tu te congnes à des coins de meuble dans des chambres inconnues.

Déjà tu ne reconnais plus rien de ce qui un instant plus tôt te paraissait familier, et c’est la peur au ventre, lancinante, qui te reste, bien familière, bien à toi… elle, oui, t’appartient. Elle est tapie dans le gargouillis des entrailles.La même qu’autrefois lorsque tu jouais à colin-maillard avec les enfants des voisins. Chaque fois que tu croyais tenir un pan de vêtement, on te le lâchait, vide entre les mains ; les rires t’égaraient, les frôlements t’appâtaient, les mains que tu croyais saisir te repoussaient, le tourbillon de l’épouvante grandissait, te vrillait dans un espace de plus en plus trompeur, étroit. Et quand même on finissait par t’ôter le bandeau pour que tu cesses au moins de pleurer, le monde que tu retrouvais était changé. Désormais tu n’avais plus confiance en lui, il t’avait révélé sa face croassante et grimaçante, sa gargouille.

Tu n’oublieras plus. La mauvaise mémoire prend grand soin des choses terribles et méchantes. Elle ne les rend plus, elle les conserve au vinaigre de la rancœur.

La biographie te tient longtemps lieux de vie – tu les confonds toutes les deux – et l’enfer de cette méprise barre le passage vers l’autre mémoire. Chaque souffrance neuve serre un tour de vis supplémentaire. L’invisible geôlier ricane.

Pourtant ton cœur est généreux. L’espoir te soulève, le désespoir l’écrase – mais la vie te jette d’une falaise à l’autre, de l’espoir au désespoir – et fracasse ton corps entre leurs rochers. Tantôt c’est l’espoir qui te saisit, l’espoir qu’il y a encore quelque chose à sauver et que tu vas y réussir. (…) Mais tout aussitôt c’est le ressac du désespoir qui te prend ! (...)

Etre plein d’espoir au cœur d’un désespoir total, appréhender l’unité parfaite de l’espoir et du désespoir ! Même la séparation que tu vis est inévitable, elle n’est pas pour autant l’unique réalité. Quand tu espères, tu es la part du monde qui espère, et quand tu désespères, tu es la part du monde qui désespère ! C’est tout.

La mémoire a des racines aériennes dans le passé, elle est vivante, imprévue. Elle ne tire pas en arrière, elle pousse en avant. Elle peut suinter partout où on ne l’attend pas.

Un jour, une saveur sur la langue, un lointain murmure, un trébuchement, un frôlement... Ce qui est certain, c’est que cela passe par le corps, par les sens, jamais par le savoir ou la volonté. Cela vient du fond des coulisses de la vie, de quelque coin empoussiéré, jamais visité, trop négligeable pour être exploré.

La vraie vie entre en catimini comme un voleur. Ni vu, ni connu.

Insaisissables. Voilà comment se réveillent la mémoire et la vie.

Imprévisibles !

Tu tires un fil et tu ne sais jamais ce que tu vas ramener à l’autre bout.

Tu cherches un timbre, une photo jaunie tombe entre tes mains, te voilà enseveli sous une avalanche de passé. »

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

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Aussi, allons-y, baisons !

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« Et pourquoi suis-je allé m’enfiler dans une église le matin en question ? Parce que, en dépit de mon itinéraire de fornications, j’avais aussi mes moments de spleen et de vide. Et en dépit également de la véritable aversion que je nourris à l’égard des églises, des sectes et des institutions - à l’égard en particulier de l’église catholique qui a si bien, au long de son histoire et au nom de la figure rayonnante qu’est demeuré le Christ, pillé, trucidé, incendié villes et pays, ah ! j’ai toujours eu le sentiment que cela fait longtemps qu’entre celui-là, là-haut, et nous, pauvres humains, les liaisons ont été court-circuitées, tu demandes à parler à Sydney, en Australie, et on te passe Fouillis-les-Oies ou n’importe quel autre bled perdu du même acabit. Le Christ n’a jamais évidemment télécommandé ces turpitudes et assassinats, turpitudes, c’est nous qui le sommes, immonde et dévastatrice est notre nature, immonde est l’homme, immonde je suis, moi Crassus, et vous voulez que je vous dise ? Non, mieux vaut ne rien dire, immondes vous l’êtes vous aussi, nous le sommes tous, et je continue sur ce ton, je ne vais plus jamais pouvoir baiser. Or, baiser est bien tout ce qui bientôt, hommes et femmes, va nous rester.

Aussi, allons-y, baisons ! »

Hilda Hilst, Contes sarcastiques (Fragments érotiques)

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Aujourd’hui, tous les gens se disent écrivains

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« Aujourd’hui, néanmoins, tous les gens se disent écrivains. Et les autres ceux qui les lisent, trouvent également que ces imbéciles le sont. C’est une telle somme d’inepties en lettres d’imprimerie que je me suis dit : pourquoi n’écrirais-je pas aussi les miennes ? »

Hilda Hilst, Contes sarcastiques (Fragments érotiques)

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Right wing extremist...

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Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres

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« On ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants mais, maintenue dans ses limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou communauté se conversent et trouvent dans leur propre fonds des ressources nécessaires à leur renouvellement. »

Claude Lévi-Strauss, Race et Culture

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...mais l’imaginaire brûle par-dessous, comme de la tourbe mal éteinte...

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« Je tente de m’arracher à l’imaginaire amoureux, mais l’imaginaire brûle par-dessous, comme de la tourbe mal éteinte ; il s’embrase de nouveau ; ce qui était renoncé resurgit ; de la tombe mal fermée surgit un long cri. »

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux

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