30/09/2013
Sur le champ de bataille
=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=
« Les troupes sont en marche. L'humeur est plus gaie. "Eh, si seulement on allait jusqu'à Kiev." Un autre : "Eh, j'irais bien jusqu'à Berlin." Pris sur le vif : un point d'appui défensif mis sens dessus dessous par un char. Un Roumain sur lequel est passé un char, aplati. Son visage est comme un bas-relief. A côté de lui, deux Allemands écrasés. Au même endroit, l'un des nôtres gît dans la tranchée, à demi écrasé.
Des boites de conserve, des grenades, des 'citrons' (grenades à main), une couverture tachée de sang, des pages de magazines allemands. Nos soldats sont assis là, au milieu des cadavres, ils font bouillir dans un chaudron des morceaux de viande découpés sur un cheval tué et tendent vers le feu leurs mains gelées.
Sur le champ de bataille, côte à côte, un Roumain tué et un des nôtres, également mort. Le Roumain a sur lui une feuille de papier, un dessin d'enfant : un petit lapin et un bateau. Le nôtre a une lettre : "Bonjour et peut-être bonsoir. Coucou petit papa..." Et la fin de la lettre : "Revenez mon petit papa, parce que sans vous on rentre à la maison comme si c'était une autre maison. Sans vous je m'ennuie. Venez, que je puisse vous voir, ne serait-ce qu'une heure. J'écris et mes larmes coulent à flots. Signé : votre fille, Nina." »
Vassili Grossman, Carnets de guerre, Stalingrad, novembre 1942
14:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
Une frayeur superstitieuse
=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=
« C’est ainsi que Jules Haudouin éprouvait à l’égard de la nudité féminine une frayeur superstitieuse. Il avait la main plus hardie que le regard, et il ignora toute sa vie que sa femme était marquée d’un large grain de beauté sur le haut de la cuisse. L’aisance que lui donnait la complicité des ténèbres ne signifiait nullement qu’il eût égard à la pudeur de l’épouse. Il était même fort éloigné de ces raffinements. Au plaisir comme à la tâche, il ne considérait pas que sa femme fût son égale. D’ailleurs, la nudité des autres femmes lui était également insupportable. Un soir que la servante rangeait la vaisselle dans la salle à manger à la clarté d’une bougie, Haudouin passa par là et fut pris d’un caprice de maître. Comme il prenait ses mâles dispositions, elle releva docilement ses jupes et découvrit ce qu’il fallait de peau nue. A cette vision, le maître rougit, il n’eut plus que faiblesse en la main et détourna son regard sur le portrait du président de la République. La physionomie sérieuse de Jules Grévy, son regard appliqué et soupçonneux achevèrent de confondre Haudouin. Saisi d’un sentiment de crainte religieuse en face de ce participe divin qu’était pour lui le président, il souffla la bougie. Un moment, il demeura immobile et coi, comme se dérobant à un péril, puis l’obscurité lui rendit l’inspiration ; j’entendis 1e souffle rauque du vieillard et le halètement complaisant de la servante. »
Marcel Aymé, La jument verte
11:20 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
L'Argent...
=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

« Aujourd’hui, alors que triomphe la démocratie, l’argent, sous la forme de l’économie, de l’industrie, du commerce de masse, des multinationales, des banques, des grands groupes financiers, est plus présent que jamais. De gauche comme de droite, la démocratie est très loin d’avoir chassé l’argent. Elle fait bon ménage avec lui. On pourrait soutenir que, sur la scène de l’histoire, les États, hier encore tout puissants, ont perdu de leur poids et que l’argent a pris leur place. La politique, l’armée, la stratégie, la morale publique, tout cela a reculé. L’argent triomphe. Le sport règne sur notre temps : il est cerné par l’argent. L’art déplace les foules : c’est encore, et de plus en plus, de l’argent.
L’argent, hier, était, sinon une force de l’ombre, elle ne l’a jamais été, du moins un outil subalterne, un instrument au service du pouvoir. Tout, désormais, tourne autour de lui. Il est devenu le pouvoir. »
Jean d’Ormesson, Qu’ai-je donc fait
07:01 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook





















































