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05/09/2016

Pour un morceau de pain, pour un peu de feu, pour une guenille

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Avant la libération, nous avions lutté et souffert pour ne pas mourir. Maintenant, nous luttions et souffrions pour vivre. Il y a une profonde différence entre la lutte pour ne pas mourir, et la lutte pour vivre. Les hommes qui luttent pour ne pas mourir gardent leur dignité, la défendent jalousement, tous, hommes, femmes, enfants, avec une farouche obstination. Les hommes ne baissaient pas la tête. Ils s’enfuyaient sur les montagnes, dans les bois, ils vivaient dans les cavernes, luttaient comme des loups contre les envahisseurs. Ils luttaient pour ne pas mourir. C’était une lutte noble, digne, loyale. Les femmes ne vendaient pas leur corps au marché noir pour s’acheter du rouge à lèvres, des bas de soie, des cigarettes ou du pain. Elles enduraient la faim, mais ne se vendaient pas. Elle ne vendaient pas leurs hommes à l’ennemi. Elles préféraient voir leurs enfants mourir de faim, plutôt que de se vendre, plutôt que de vendre leurs hommes. Seules les prostituées se vendaient à l’ennemi. Avant la libération, les peuples d’Europe souffraient avec une merveilleuse dignité. ils luttaient le front haut. Ils luttaient pour ne pas mourir. Et les hommes, quand ils luttent pour ne pas mourir, s’accroche avec la force du désespoir à tout ce qui constitue la partie vivante, éternelle, de la vie humaine, l’essence, l’élément le plus noble et la plus pur de la vie : la dignité, la fierté, la liberté de leur conscience. Ils luttent pour sauver leur âme.

 
Mais après la libération, les hommes avaient dû lutter pour vivre. C’est une chose humiliante, horrible, c’est une nécessité honteuse que de lutter pour vivre, pour sauver sa peau. Ce n’est plus la lutte contre l’esclavage, la lutte pour la liberté, pour la dignité humaine, pour l’honneur. C’est la lutte contre la faim. C’est la lutte pour un morceau de pain, pour un peu de feu, pour une guenille avec laquelle couvrir ses enfants, pour un peu de paille sur quoi s’étendre. Quand les hommes luttent pour vivre, tout, même un pot vivre, un mégot, une écorce d’orange, une croûte de pain sec ramassée dans les ordures, un os rongé, tout a pour eux une valeur décisive. Les hommes sont capables de n’importe quelle lâcheté, pour vivre: de toutes les finalise, de tous les crimes, pour vivre. Pour une croute de pain chacun de nous est prêt à vendre sa femme, ses filles, à souiller sa propre mère, à sacrifier ses frères et à s’agenouiller, à se traîner par terre, à lécher les souliers de celui qui peut lui donner à manger, à essuyer en souriant les crachats sur sa joue: et son sourire est humble, doux, son regard plein d’une espérance famélique et bestiale, d’une espérance merveilleuse. »

Curzio Malaparte, La Peau

 

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