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30/09/2017

Bermuda, Tongs et Whisky...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« Néanmoins, nous le savons, tous les enseignants ne s’impliquent pas de la même façon, donnant prise aux critiques acerbes des parents, et je suis le premier à le regretter. Je déplore qu’ils n’aient pas pris toute la mesure de leur responsabilité. Outre l’image négative qu’ils laisseront dans les jeunes esprits, outre l’ombre qu’ils jettent sur l’institution, certains semblent ne pas se douter qu’une année "blanche" dans telle ou telle discipline peut avoir des conséquences dramatiques pour la suite des études de tel ou tel élève fragile dont les parents n’ont pas les moyens de lui offrir des cours particuliers. Nous avons tous gardé le souvenir de certains professeurs qui se moquaient de leur travail et ne s’intéressaient guère à leurs élèves. Je pourrais m’amuser à dresser la liste de quelques collègues de triste mémoire : celui qui attendait les vacances avec impatience et qui, dès que le printemps arrivait, venait faire ses cours en bermuda et en tongs ; celui qui gardait une bouteille de whisky dans son casier dans la salle des professeurs afin de se remonter le moral entre deux cours ; ceux (ils étaient plus nombreux jadis) qui se croyaient investis d’une mission politique et prêchaient avec un militantisme sans faille les vertus de l’extrême gauche à leur jeune public – j’ai même vu, en salle des professeurs, des collègues s’empoigner jusqu’à rouler sous la table parce que l’un avait osé apporter un autre quotidien que L’Humanité ; celle qui est atteinte d’une flemmingite aiguë et qui peine à faire faire un devoir par trimestre en français à ses élèves de première (et encore le dernier n’était-il pas obligatoire, ce qui réduisait considérablement le nombre de copies à corriger)… Je voudrais évoquer particulièrement ce collègue brillant orateur et fort cultivé qui a publié ces années dernières des ouvrages très intéressants sur le métier d’enseignant et la dérive de notre ministère mais qui, lorsque je l’ai connu, ne pouvait arriver le matin avec moins de vingt minutes de retard (j’étais obligé de faire la police dans le couloir parce que sa salle se trouvait face à la mienne), et qui était atteint d’une phobie des corrections comme d’autres le sont d’une phobie administrative, au point qu’il avait, lui aussi, du mal à faire un devoir par trimestre et qu’il lui est même arrivé de ne pas rendre les copies du bac blanc.

Comment ne pas évoquer également le souvenir d’un professeur de philosophie que j’ai moi-même eu comme élève lorsque j’étais en khâgne à Louis-le-Grand ? C’était un grand acteur, il avait l’accent du Midi et ressemblait à Fernandel mais il surpassait de loin tous les comiques qui font florès aujourd’hui. Ses cours nous procuraient un divertissement bienvenu. Malheureusement il n’a abordé les auteurs au programme qu’une seule heure dans l’année parce qu’un inspecteur était venu l’écouter. Il prétendait qu’un philosophe devait savoir parler de tout et sur tout. Alors, pendant une heure d’affilée, il abordait les sujets les plus variés et les plus désopilants tels que "le mouchoir que portait Napoléon dans sa poche pendant la campagne d’Italie" ou encore "la recette du steak de baleine à la sauce Jonas". Il habitait un hôtel particulier dans le 16 arrondissement et avait fait ses premières études dans un séminaire. Il en avait retiré une haine inextinguible de la religion en général et de Jésus-Christ en particulier. Ce dernier constituait son sujet de prédilection et il était rare qu’il ne ramenât pas à lui tout thème traité, comme ce fut le cas pour un clou qu’il avait volé, pendant les vacances, dans la maison de Hegel en Allemagne et qui fit l’objet de deux heures de cours (il fallait bien cela pour ce clou de si noble origine). […]

Le lecteur pourrait sans doute compléter à loisir ce petit tour d’horizon des originaux qui peuplent notre Éducation nationale. Je voudrais cependant lui dire qu’il ne s’agit là que de quelques spécimens rares qui sont la honte de notre institution et qui mériteraient sans doute d’être sanctionnés par la hiérarchie. »

 

Jean-Noël Robert, Témoin de la déséducation nationale

 

 

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