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05/11/2018

Un moyen d’abréger miséricordieusement le massacre en Orient

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« Jusqu’alors nous avions envisagé l’assaut de l’archipel nippon sous forme de bombardements aériens effroyables et de débarquements de très grandes armées. Nous nous attendions à ce que les Japonais résistent jusqu’à la mort, dans la tradition des samouraïs, non seulement lors de batailles rangées, mais aussi dans chaque souterrain et chaque fossé. J’avais toujours présent à l’esprit le spectacle de l’ile d’Okinawa, où des milliers de Japonais, refusant de se rendre, s’étaient alignés et suicidés avec des grenades après que leurs chefs eurent solennellement accompli les rites du hara-kiri. Réduire cette résistance homme par homme et conquérir le pays mètre par mètre pouvait coûter le sacrifice d’un million de soldats américains et d’un demi-million de Britanniques – voire davantage si nous pouvions les acheminer jusque-là, car nous étions résolus à partager l’épreuve. Or, voici que s’évanouissaient ces visions dantesques, remplacées par la perspective – apparemment séduisante et lumineuse – de mettre fin à la guerre en une ou deux violentes secousses. Je pensai immédiatement que le peuple japonais, dont j’avais toujours admiré le courage, pouvait trouver dans l’apparition de cette arme presque surnaturelle un prétexte pour sauver l’honneur et se libérer de l’obligation de se faire tuer jusqu’au dernier combattant.

De plus, nous n’aurions plus besoin des Russes : la fin de la guerre contre le Japon ne dépendait plus du déferlement de leurs armées pour participer au massacre final et sans doute prolongé ; nous n’avions plus de faveur à leur demander. L’ensemble des problèmes européens pouvait donc être traité indépendamment et conformément aux grands principes des Nations unies. Nous paraissions être soudainement entrés en possession d’un moyen d’abréger miséricordieusement le massacre en Orient et de voir s’ouvrir des perspectives bien plus souriantes en Europe. Je ne doutais pas que ces mêmes pensées habitaient l’esprit de nos amis américains. En tout cas la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique ne se posa pas un seul instant ; prévenir une immense et interminable boucherie, terminer la guerre, apporter la paix au monde, imposer des mains apaisantes sur les blessures de ses populations torturées grâce à la démonstration de puissance irrésistible de quelques explosions, voilà qui apparaissait comme un miracle de délivrance survenant après tous nos tourments et tous nos périls.

Les Britanniques avaient donné leur consentement de principe à l’emploi de l’arme dès le 4 juillet, avant que l’essai n’eut été effectué. Il appartenait désormais au président Truman, qui disposait de l’engin, de prendre la décision définitive ; mais je ne doutais pas un seul instant de ce qu’elle serait, pas plus que je n’ai douté depuis lors de sa justesse. Il demeure historiquement établi, et il faudra en juger avec le recul, que la question de l’utilisation de la bombe atomique pour contraindre le Japon à capituler ne s’est pas même posée. Autour de notre table, l’accord fut unanime, automatique et incontesté, et je n’ai jamais entendu personne laisser entendre le moins du monde que nous aurions dû agir autrement. »

Winston Churchill, Mémoires de Guerre, 1941-1945

 

 

 

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