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02/11/2019

La torpeur moderne

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« Tu me parles de la mine triste de Delisle et de la mine triomphante de Bouilhet. Effets différents de causes pareilles, à savoir : l'amour, le tendre amour, etc., comme dit Pangloss. Si Delisle prenait la vie (ou pouvait la prendre) par le même bout que l'autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t'ébahit. Mais je lui crois l'esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des superfluités sentimentales, bonnes ou mauvaises, inutiles à son métier. Je l'ai vu s'indigner contre des oeuvres à cause des moeurs de l'auteur. Il en est encore à rêver l'amour, la vertu, etc., ou tout au moins la vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire, et c'est quelque chose, le rire : c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie, "le propre de l'homme", comme dit Rabelais. Car les chiens, les loups, les chats et généralement toutes les bêtes à poils, pleurent. Je suis de l'avis de Montaigne, mon père nourricier : il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. J'aime à voir l'humanité et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé. C'est par là que j'ai quelque tendresse pour les ascétiques. La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même. Quand je dis respect... non : culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme dans les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dîner et faisant sous elle ? Ah ! je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. »

Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet. Croisset, Nuit de jeudi 2-3 mars 1854

 

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