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30/10/2020

Une fleur d’Asie portée par le vent des orages !

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« François Sturel, un jour que madame Aravian était allée plus profond dans son âme, se taisait.

— Ah ! — dit-elle avec un ton de caresse, mais légèrement dédaigneux, — je fais des éducations !

Il pâlit de ce mot.

Les puissants toujours sont solitaires. Cette jeune femme, qui mettait l’Asie dans les bras d’un jeune Lorrain, ne trouva pas auprès de lui le bénéfice de ses enchantements. Par la violence des sensations elle l’épouvanta. Étourdi d’une telle reine, il fuyait pour jouir de ses dons à l’écart. Ces mêmes qualités d’étrangère qui l’attiraient le blessaient.

Avez-vous vu dans les broussailles un enfant de la montagne guetter, admirer, haïr une belle promeneuse ? Il lui jette des pierres, en demeure tout rêveur.

Astiné qui dit ce mot profond : « Je pense qu’il faut tout faire, mais avoir de la tenue », gardait dans la débauche des manières polies, une modestie de la voix, une simplicité sûre de tous ses gestes, un maintien qui imposaient.

Sturel prit tout de madame Aravian et se tourna ainsi paré vers mademoiselle Alison. Elle avait un visage d’une beauté touchante et un joli petit corps, et fournissait ainsi des réalités sensibles à l’imagination, subitement informée, d’un garçon de vingt ans. Surtout il espérait pouvoir la dominer. Peu importe si la force et le haut caractère d’idole passionnée d’Astiné sont d’un caractère plus rare que la grâce de jeune bête encore hésitante de cette jeune fille. Cela plaît au jeune mâle d’étonner, et, formé par une femme, il se hâte de trouver une fille à débrouiller.

Astiné, c’est un livre admirable qu’il feuillette ; il s’empoisonne avec avidité de toutes ses paroles, mais n’est pas né pour s’endormir sous le plus beau des mancenilliers.

Tous les jeudis, il est exact auprès de mademoiselle Alison. Il aime les élans qu’elle a dans sa voix, et les manières de la dix-septième année. Et puis, avec les moyens de son âge, sa bouche fraîche, ses yeux limpides et la férocité des jeunes êtres, elle entreprend, elle aussi, l’éducation de cet adolescent, qu’il ne faut pas plaindre.

— Je vous passe tous vos amis, quoiqu’ils ne sachent guère s’habiller, dit-elle en souriant des Rœmerspacher, des Suret-Lefort qu’elle avait entrevus ;

— du moins des hommes, bien qu’inexcusables de se mal tenir, peuvent offrir des compensations ; mais cette Persanne, cette Turque, cette Arménienne !…

Pauvre petite Lorraine, par sa moue méprisante elle exprime une vérité de son ordre. Un gentil oiseau des climats modérés a des objections légitimes contre un animal de la grande espèce, qui consomme abondamment et par là détruit beaucoup. Quand même la moralité sociale française repousserait justement madame Aravian, Sturel à jamais porte sa marque : quelle atmosphère pourrait contenter celui qui respira une fleur d’Asie portée par le vent des orages ! »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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