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04/07/2022

L’émir Habib ben Habib ben Hibn ibn Habib ibn Hibn...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« C’était un hôtel particulier dans le 7e arrondissement, avec une entrée en demi-lune donnant sur une petite cour entourée de colonnades et un escalier d’honneur au centre de la façade monumentale. Des valets en livrée prenaient nos pardessus dans le grand vestibule en marbre et nous indiquaient le salon. La fête était dans un creux ; d'après Nicolas-Victor Poujade, habitué des lieux, elle reprendrait du tonus vers treize heures. Il restait une vingtaine d’hommes et de femmes. Certains buvaient du café en mangeant des croissants, debout à côté d’un buffet, d’autres continuaient au Champagne assis dans les canapés. Que du gratin ! Du CAC 40, de la finance et de la banque, des journalistes, animateurs vedettes, cabotines en vue, des hommes d’affaires, des députés, une jeune ministre… Il y avait même le baron et la baronne de Rothschiess ! Paris restera toujours Paris ! L’entrée dans le salon de Nicolas-Victor Poujade a été saluée par des acclamations. Il a serré quelques mains, donné quelques accolades et nous a présentés à l’hôte et propriétaire des lieux, vautré dans un pouf, un verre de Coca-Cola à la main : l’émir Habib ben Habid ben Hibn ibn Habib ibn Hibn, vêtu d’un taoub et d’un keffieh à carreaux rouge et blanc tenu par une sorte de gros tuyau noir. Il nous a tendu une main molle en soupirant. Bassefosse, ça lui a illico réveillé les bonnes manières :
— Merveilleuse, éclatante et sérénissime Altesse, merci mille fois de nous recevoir dans votre humble demeure, lui a-t-il dit en s’inclinant à la prussienne (90 degrés).
— Bonjour mon ami, lui a répondu l’émir avant de soupirer une nouvelle fois. Prenez donc une coupe de Champagne si cela vous amuse…
Il a claqué des doigts. Deux valets indiens sont apparus comme par enchantement, l’un portant un plateau rempli de coupes, l’autre une bouteille de Champagne. On a saisi chacun un verre, le valet nous l’a rempli. Mais il n’y en avait que pour deux verres et il a envoyé son collègue chercher une autre bouteille. Ça l’a mis en pétard, l’émir ! Cette imprévoyance ! Il est devenu tout rouge, il a sorti une trique en bambou de sous son taoub et s’est mis à battre le valet ! Sans quitter son pouf !
— Ma parole, tu sers mes invités avec des bouteilles vides ! Tu m’as déshonoré, fils de chameau ! Maudite soit la guenon en chaleur qui t’a enfanté ! Et schlag ! il lui fouettait les fesses ! "Pardon, pardon…", répétait l’Indien.
— Chien galeux ! Babouin ! Tu m’as humilié !
Et schlag ! schlag ! J’ai voulu intercéder. Je le trouvais un peu sévère, l’émir ! Je sais bien que ça ne me regardait pas mais quand même… On n’était pas à cinq minutes près, rapport au roteux !
— Noble Excellence, tout ça n’est pas bien grave…, j’ai dit. Et puis comme ça on aura comme qui dirait du roteux bien frais…
Il a rangé son boudin et m’a lancé un regard étonné. Il s’est renfoncé dans son pouf en soupirant, a essuyé une petite goutte de sueur qui perlait sur son front.
— Par Allah, j’aime les preux qui défendent les opprimés, a-t-il dit. Ton cœur est rempli de noblesse et de générosité, je lis dedans comme dans un livre. Viens donc t’asseoir à côté de moi…
Il tapotait son pouf de ses doigts emperlousés. J’ai regardé les copains. Ils m’ont fait signe d’y aller. Je me suis assis à côté de l’émir, collé tout à côté. La deuxième bouteille est arrivée et le valet m’a servi en tremblant.
— Tu es un jeune homme plein de courage, a dit l’émir. Par Allah, mon cœur saigne de t’avoir rencontré si tard dans la vie. Bois ce bon vin de ma vigne si tu veux m’être doux comme le miel.
J’ai bu un coup. Je souriais bêtement. Il m’avait mis une main sur la cuisse qu’il tripotait. Il rentrait demain dans l’Arabie et voulait m’emporter avec lui ! Il voulait me couvrir de cadeaux. M’offrir des dizaines de petits garçons espiègles et des chameaux !

Il s’est mis à me parler de ses palais et de ses restaurants, il en avait quinze répartis un peu partout au milieu du désert, sans compter ceux de New York, Paris et Hong Kong (et les palaces, les hôtels particuliers, les châteaux, les vignes – cinquante hectares en Champagne !). Ses restaurants étaient les meilleurs du monde, avec chacun à sa tête un chef français étoilé payé 100 000 dollars par mois. Il se réunissait parfois avec d’autres émirs pour déguster de délicieuses pizzas surgelées et boire du Coca-Cola bien frais, une fois dans l’un, une fois dans l’autre. Le reste du temps, les restaurants étaient vides, déserts, serait-on tenté de dire. Les chefs changeaient les menus tous les jours, importaient des produits de luxe de l’autre bout du monde, préparaient les meilleurs plats et balançaient le tout à la poubelle en fin de soirée. Les maître d’hôtel, chef de rang, demi-chef de rang, commis de rang, trancheur, chef sommelier, sommelier, barman, caissier, responsable vestiaire, portier, chasseur étaient toute la journée à leur poste, dressant le couvert au cordeau et le débarrassant, changeant les bouquets de fleurs tous les matins, passant des mois sans voir personne et balayant sans cesse le sable du désert qui s’infiltrait partout. Il collectionnait les voitures, aussi. Anciennes : De Dion Bouton 1903, Panhard Levassor 1911, Ford T 1924, Lincoln 1928… mais aussi actuelles : Aston Martin Vanquish, Lamborghini Murcielago, Rolls-Royce Phantom (son péché mignon !) et des Maybach, des Mercedes SLR McLaren, des Porsche Carrera ; une Koenigsegg CCX, une Ferrari Enzo, et deux Bugatti Veyron, la voiture la plus chère du monde ! Et la jeep Wrangler de "Jurassic Park" rachetée à Spielberg repassée par Madoff ! Un grand enfant ! Il organisait des courses amateurs avec ses trente-quatre fils dans le désert, abandonnant les voitures quand elles étaient en panne d’essence. On se marrait bien par là-bas ! Mais il voyageait beaucoup aussi car Allah en avait décidé ainsi. Il passait son temps entre son Arabie natale et Paris, New York, Londres et Hong Kong, à la recherche de la perle rare.
— Vous voyagez sur quelle compagnie ? a demandé Ollier, histoire de participer à la conversation.
Il est resté pantois, l’émir. Il a regardé Ollier, il a commencé par grincer, il a souri, il a ouvert la bouche et soudain il a explosé de rire. Il tapait sur sa grosse bedaine, plié en deux. Il n’en revenait pas du gag. Il répétait : "Sur quelle compagnie ?" entre deux hoquets, il en chialait, je crois même qu’il s’est pissé dessus sous son drap !
— Com… Com… Compagnie !
Et ouh ouh ouh houahaha hihi ! Il s’est versé son verre de Coca-Cola sur la tête, il n’arrivait plus à s’arrêter, il donnait des coups de poing dans le pouf, et sur ma jambe ! Il disait qu’il n’avait jamais autant ri de sa vie ! Et puis il s’est repris :
— Fils de chien, tu m’as fait abuser du rire qui corrompt les cœurs ! Je devrais te faire fouetter ! Mais par Allah, j’ai passé un doux moment…
Il a sorti un carnet de chèque et a signé un chèque de 100 000 euros qu’il a tendu à Ollier, avant de nous congédier d’un geste de la main, de s’essuyer le crâne avec un grand mouchoir et de claquer des doigts pour qu’on lui apporte un autre verre de Coca-Cola bien frais. L’émir Habib ben Habib ben Hibn ibn Habib ibn Hibn possédait la plus grande flotte de jets privés du monde. »

Olivier Maulin, Gueule de bois

 

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