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07/08/2022

Son geste était simple, ancestral, celui du paysan en communion avec les forces de la terre dont il se sert avec respect...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« Le type s’appelait Himelin, il était alsacien, de Guebwiller, et le lieutenant l’appelait « téteur de morve » car il avait toujours la morve du nez qui coulait dans sa longue moustache rousse et il tétait en effet celle-ci. C’était un authentique simplet, un coureur de montagnes. Il était petit mais musclé, la trentaine, toujours en short, les mollets rebondis, les cheveux hirsutes, les oreilles en chou-fleur, souriant gentiment, bavant parfois. Il était illettré, n’avait jamais mis les pieds à l’école, mais en ce qui concernait la connaissance de la montagne, le lieutenant nous affirmait que c’était un caïd. Du Grand Ballon et de la forêt de Guebwiller jusqu’à la forêt du Guéhant en passant par celle de Kruth, le ballon d’Alsace, le Bussang et le Ventron, c’était tout le massif du parc naturel des Ballons des Vosges qu’il connaissait comme sa poche. Il était célèbre pour son don, celui de détecter les vibrations du champ magnétique à main nue. Il était capable de repérer les sources, les cours d’eau et les nappes souterraines, mais aussi les métaux enfouis dans le sol, grâce au déséquilibre des vibrations telluriques qu’il ressentait plus ou moins fortement. Du coup, il « travaillait » pour les fermes-auberges d’altitude, leur trouvant de nouveaux points de captage contre un bol de soupe. C’est que même en montagne l’eau était polluée par le lisier et les engrais, et les fermiers étaient régulièrement à l’affût de nouvelles sources loin des pacages. On affirmait qu’hormis sur les tempes, les muscles oculaires, la nuque, les genoux et les talons, lui possédait également de la magnétite au bout des doigts ; ses mains étaient sensibles aux variations du champ magnétique terrestre. Il pouvait sentir dans ses doigts l’énergie émise par un filet d’eau de l’épaisseur d’une épingle à trois mètres sous la terre. Mais une grande partie de sa "science" tenait également à l’observation. Il découvrait le plus souvent l’eau cachée en scrutant attentivement la nature. S’il apercevait des églantiers, des framboisiers, des ronces, des orties, des fougères et une fourmilière, il savait qu’un mince filet coulait en permanence sur la roche à un ou deux mètres sous terre, ou entre les plaques rocailleuses. À l’aube, juste avant le lever du soleil, il se couchait à plat ventre sur le sol, le menton touchant terre pour apercevoir, aux toutes premières lueurs de l’aurore, les minuscules vapeurs s’élevant de la terre, signe de petites nappes enfouies. Il savait qu’un terrain argileux recelait de l’eau non loin de la surface, mais de mauvaise qualité ; qu’une terre noire contenait de l’eau excellente disponible après les pluies hivernales ; qu’il fallait chercher loin l’eau fade d’une terre caillouteuse ; que celle d’une roche rouge était abondante mais difficile à obtenir compte tenu des infiltrations et qu’il y avait toujours une grande réserve d’eau salubre et fraîche dans une terre siliceuse au pied d’une montagne : toutes connaissances que la majorité des hommes avait oubliées, remplacées par les idioties enseignées par l’école. Il travaillait parfois à la baguette, un simple rameau fourchu de noisetier, ou au pendule, interrogeant par la pensée la matière émettant de l’énergie. Son geste était simple, ancestral, celui du paysan en communion avec les forces de la terre dont il se sert avec respect. Quelques années auparavant, sa baguette posée en équilibre sur le plat de sa main, il avait senti la poussée des forces occasionnée par un séisme en Anatolie, deux jours avant que celui-ci ne se produise.

Himelin intriguait dans le pays. Certains le disaient guérisseur, d’autres sorcier, d’autres encore affirmaient qu’il dansait la nuit autour d’un menhir dans la forêt du Fossard, haut lieu d’énergie ayant engendré une civilisation pratiquant le culte solaire, et qu’il captait en secret les rayons telluriques qui se concentraient là. Mais lui haussait les épaules, affirmant qu’il aimait danser en effet mais que pour le reste il s’inspirait surtout des cigognes, qu’il admirait, elles qui suivaient les fleuves et les failles, et connaissaient tout du Wasserschlange, le serpent d’eau, l’esprit de la Terre, tantôt bénéfique, tantôt maléfique, que les Celtes appelaient Vouivre et grâce à qui elles s’orientaient au cours de leur migration. Les hommes, placés au centre de deux forces qui s’opposent, la cosmique et la tellurique, avaient été hantés durant des millénaires par le Wasserschlange, d’où étaient sortis le Bien et le Mal, les Vierges noires et les dragons, les terribles dragons qui leur signalaient les bas lieux telluriques à fuir absolument, marécages aux arbres tordus infestés de crapauds, demeures du diable. Ces mêmes hommes aujourd’hui si malins se riaient désormais de tout cela comme de fables ; vivant et construisant sur les lieux des dragons, ils voyaient la reine des serpents emporter leur maison, et quelquefois leur vie, et accusaient le climat, la pluie ou la faute à "pas de bol".

Il faut dire que de progrès en progrès, l’humanité avait dégringolé à une vitesse vertigineuse, oubliant tout, reniant tout, se moquant de tout, brandissant son renoncement comme ultime espérance, persuadée de s’élever à mesure qu’elle sombrait dans l’abîme. On était bel et bien passé des hautes civilisations mégalithiques à… Jacques Attali souhaitant pour la grandeur de l’homme "l’acceptation du neuf comme une bonne nouvelle, de la précarité comme une valeur, de l’instabilité comme une urgence et du métissage comme une richesse". Quel Gouffre ! Quelle Chute ! C’était à se demander si ce n’était pas les démons qui avaient pris le contrôle de l’humanité ! »

Olivier Maulin, Gueule de bois

 

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