02/02/2026
Nicolas Baverez : « La France en voie de tiers-mondisation »
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CHRONIQUE - Notre pays est devenu l’Argentine de l’Europe, la démagogie faisant basculer des pans entiers de la classe moyenne dans la pauvreté tout en organisant l’exil des talents et des cerveaux, des entreprises et des capitaux.
La paupérisation de la France et des Français s’emballe. En 2024, la richesse par habitant s’est élevée dans notre pays à 38 110 euros. Elle se situe au 34e rang mondial et est désormais inférieure de 7 % à la moyenne européenne, et ce pour la troisième année consécutive. Elle est en retrait de 25 % par rapport à celle du Danemark, de 20 % par rapport à celle de la Suède, de 15 % par rapport à celle de l’Allemagne, de 0,5 % par rapport à celle de l’Italie. Par ailleurs, l’écart favorable vis-à-vis de la Pologne a été réduit de 60 % à 20 % depuis 2000.
Le décrochage brutal du PIB par habitant se traduit par la montée de la pauvreté, qui touche près de 10 millions de Français et voit basculer plus de 650 000 personnes supplémentaires par an dans la précarité. Il est d’autant plus préoccupant qu’il s’accompagne d’une explosion de l’endettement.
La dette des ménages s’élève à 60 % du PIB. Elle est lourdement aggravée par la perte de contrôle des finances publiques, dont la charge revient aux citoyens. La dette publique de la France, qui constitue un impôt différé, atteint 3 482 milliards d’euros, soit 117,4 % du PIB. S’y ajoutent, d’une part, la quote-part française (20 %) des emprunts souscrits par l’Union européenne pour le plan de relance post-Covid (807 milliards) et le soutien de l’Ukraine (90 milliards), soit 180 milliards d’euros, et, d’autre part, les engagements de retraite, qui culminent à 12 300 milliards d’euros. Chacun des 69 millions de Français se trouve donc engagé au titre des finances de la nation à hauteur de 231 000 euros, soit 6 années de revenu.
La France et les Français sont ainsi pris en étau entre leur appauvrissement et l’envolée de leurs dettes. La situation est d’autant plus insoutenable que la démographie est sinistrée - avec en 2025, pour la première fois depuis 1945, un excédent des décès (651 000) sur les naissances (645 000) - et que la position extérieure nette du pays est négative, à hauteur de 22 % du PIB - contre un surplus de 77 % du PIB pour l’Allemagne.
La paupérisation massive des Français et d’une majorité de nos territoires constitue une exception au sein des pays développés. La mondialisation, la financiarisation, la révolution numérique, les chocs qui se sont succédé avec le krach de 2008, la pandémie de Covid, l’inflation provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont entraîné dans toutes les démocraties une augmentation des inégalités. Mais la richesse par habitant a continué de s’accroître, y compris dans l’Europe du Sud, comme le montrent l’Italie, l’Espagne et le Portugal.
La France est l’Argentine de l’Europe
L’appauvrissement de la France est directement lié au modèle de la décroissance à crédit qui s’est installé depuis la fin des années 1990, fondé sur la compensation de l’attrition de la production et du travail par l’endettement favorisé par la protection de l’euro. En dépit d’un déficit structurel de 4,5 % du PIB, la croissance potentielle n’a cessé de diminuer et plafonne en dessous de 1 %. Elle n’est plus tirée que par la consommation, alimentée par les transferts sociaux (34 % du PIB), eux-mêmes financés par la dette publique. Simultanément, la production et le travail se contractent. La mondialisation et l’euro ont été dévoyés en rentes, générant un pouvoir d’achat fictif au prix du transfert systématique vers l’étranger des activités, des investissements et des emplois. Notre pays ne fabrique ainsi plus que 36 % des biens manufacturés qu’il consomme. Ses parts de marché ont fondu pour se réduire à 2 % dans le monde et à 12 % dans la zone euro.
L’euthanasie de la production découle de la chute du travail et de sa productivité. Seuls quatre Français sur dix travaillent, entrant dans la vie active à 22 ans et demi pour prendre leur retraite à 62 ans et demi, alors que l’espérance de vie atteint 80 ans pour les hommes et 85,6 ans pour les femmes. Le volume de travail est limité à 664 heures par personne et par an contre 715 en Espagne, 720 au Royaume-Uni, 767 en Italie et 825 aux États-Unis. L’insuffisante quantité du travail est aggravée par le déclin de la productivité, en baisse de 6 % depuis 2019. Ce recul trouve son explication première dans la déliquescence du système éducatif, ravalé depuis 2000 du 13e au 26e rang sur 32 pays dans le classement Pisa.
La loi de finances pour 2026 pousse à l’extrême ce modèle insoutenable, qui consiste à taxer davantage la production - avec 44 milliards d’impôts supplémentaires, dont 12 sur les grandes entreprises, qui constituent l’ultime atout de notre économie -, afin d’augmenter des dépenses improductives et d’alimenter la course folle de la dette, qui approchera 120 % du PIB à la fin de cette année. Elle accélère l’étranglement financier de notre pays et programme un choc financier majeur, avec un service de la dette qui dépassera 100 milliards d’euros en 2029.
La paupérisation des Français acte leur déclassement comme celui de la France, au moment où montent les risques géopolitiques et où la mondialisation se disloque. Notre pays est devenu l’Argentine de l’Europe, la démagogie faisant basculer des pans entiers de la classe moyenne dans la pauvreté tout en organisant l’exil des talents et des cerveaux, des entreprises et des capitaux. Avec pour symbole l’impôt sur la fortune, qui, depuis sa création, a privé la France de 150 milliards de capital productif, de 1 point de croissance et d’une vingtaine de milliards de recettes fiscales par an.
La France se trouve aujourd’hui enfermée dans une spirale infernale qui conduit à sa tiers-mondisation. À trajectoire inchangée, elle ne figurera plus parmi les dix premières économies mondiales à la fin de la décennie. Elle se trouve incapable de répondre aux défis de la réindustrialisation, de l’IA, de la transition écologique ou du réarmement. Elle smicardise les salariés et prolétarise ses classes moyennes, en les jetant dans les bras du populisme - qui achèvera de les ruiner. Elle livre à la misère, au désespoir et à la violence des pans entiers de la société. Elle perd toute crédibilité en Europe comme dans le monde, moquée par Donald Trump, qui peut à bon droit souligner que tous les États fédérés affichent une richesse par habitant largement supérieure à celle de la France, marginalisée par l’Allemagne de Friedrich Merz, qui fait de son partenariat avec l’Italie de Giorgia Meloni le nouveau moteur de l’Union.
La paupérisation de la France n’a rien de fatal. Elle est le produit de nos erreurs et de nos renoncements, qui culminent aujourd’hui avec l’immobilisme du pays quand l’histoire accélère et avec la déconnexion totale du système politique d’avec les réalités de la société, de l’économie et de la géopolitique. Elle ne peut être enrayée que par une thérapie de choc qui réoriente le modèle économique vers la production et redonne aux Français confiance en eux-mêmes pour rebâtir leur nation et se réinventer un avenir. Cessons de nous appauvrir et de ruiner notre pays par les taxes et les normes, le loisir et la dette. Enrichissons-nous et reconstruisons la puissance de la France par l’éducation et le travail, l’investissement et l’innovation. Nous reposer ou vivre mieux, dignes et libres : il nous faut désormais choisir !
Source : Nicolas Baverez dans Le Figaro
Nicolas Baverez
PARIS... VILLE LUMIÈRE
14:18 Publié dans Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (0) |
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