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14/02/2019

Gilets jaunes : c'est l'État-providence, non le libéralisme, qui est en cause

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

 

 

TRIBUNE - L'État, en devenant une nouvelle Providence, a tout étouffé autour de lui et s'est chargé d'un fardeau qu'il ne peut assumer. Paradoxalement, la fronde des "gilets jaunes" le vérifie, argumente l'essayiste libéral Erwan Le Noan.

Pour répondre à la crise sociale que nous vivons depuis plus de cinq semaines, encore faut-il poser le bon diagnostic et saisir l'ampleur de la faillite. Celle-ci est le résultat de la déliquescence de l'État-providence, qui avait émergé dès la fin du XIXe siècle. C'est luiqu'il faut réinventer.

L'économiste Karl Polanyi (1886-1964) considérait que l'histoire moderne était marquée par la distinction progressive de la sphère économique. Cette "grande transformation" a émergé dès le Moyen Âge, en lien consubstantiel avecl'affirmation progressive de l'État de droit et de la démocratie. L'émancipation des marchands a fait émerger les institutions qui, favorisant la confiance entre inconnus, ont permis la pleine expansion du commerce. Le développement des contrats a fait croître le besoin de droit et de juges, les échanges lointains le besoin d'information et de presse, les nécessités financières les exigences comptables et les organisations bancaires. Progressivement, la "dynamique du capitalisme" que décrivait Braudel s'est étendue. Nous avons pu nous enrichir, nous instruire, nous soigner.

Cette dynamique s'est déployée sous trois aspects : économique, social et politique. La Révolution industrielle a accéléré le mouvement économique, dans une croissances chumpétérienne où l'innovation chasse ce qui l'a précédée. Chaque surgissement technologique est venu bouleverser les modes de production. La nouveauté a déstabilisé les relations de travail. Le chemin de fer a favorisé la structure pyramidale et décentralisée des entreprises, tout en créant le prolétariat. L'électricité a permis l'autonomisation de chaque machine, tout en générant le travail à la chaîne.

Les chocs économiques actuels ne sont que l'écho de cette dynamique : ouvrant des possibilitéslarges d'externalisation dans d'autres pays ou vers l'univers numérique, ils restructurentles fonctions de l'entreprise. Ils modifient la conception de l'emploi (plus souple,indépendant, moins hiérarchique). Cette course alimente aussi une demande de sens de l'engagement salarié.

La puissance déstabilisante de ces transformations a alimenté une demande du peuple souverain : réaffirmer qu'en démocratie son pouvoir est décisif et ultime. La constitution des géants industriels du XIXe siècle aux États-Unis, dans le rail ou le pétrole par exemple, a inquiété et produit le droit de la concurrence dans ce pays puis dans tout le monde occidental. Ce mouvement n'est pas sans faire écho aux craintes contemporaines relatives au succès des "géants" du numérique et les projets de réglementations qu'elles suscitent. Chacune de ces révolutions a fait naître des revendications politiques. À la findu XIXe siècle, le socialisme a ainsi traduit l'aspiration des classes laborieuses à une protection face à la déstabilisation permanente.

Ainsi est né l'État-providence. Face aux risques d'un nouveau monde en changement, il a développé un système de régulation capable de garantir la confiance des citoyens et un régime d'assurances qui s'est affirmé avec force après la Seconde Guerre mondiale. Il s'est substitué aux institutions de solidarités traditionnelles et aux corps intermédiaires : l'État est un Salut monopolistique, qui évince les organisations concurrentes.
Ne cessant de se déployer, porté par une élite technocratique qu'il a captée pour dérouler des plans savants prétendant maîtriser les aléas de l'existence, il a institué une relation verticale entre les citoyens et lui-même. La puissance publique a ainsi tué le sens des responsabilités : quand tout est organisé pour son bien, le citoyen se retrouve dans une attente passive.

Cet équilibre s'est effondré à partir de la fin du XXe siècle. Deux bouleversements technologiques majeurs ont métamorphosé nos économies : la mondialisation, favorisée par la disparition de l'oppresseur communiste, et la digitalisation, induite par l'innovation numérique. La conjonction de ces phénomènes a été d'une ampleur radicale.

Or l'État-providence, lui, n'a pas changé. Confronté à une mutation de son environnement, il a conservé les mêmes règles de fonctionnement. Pour faire accepter des transformations qu'il ne maîtrisait plus - parce qu'il ne les comprenait pas -, il a accru en vain les dépenses publiques et les impôts afin de les compenser. Espérant rendre la situation plus acceptable, il n'a contenu les inégalités qu'au prix d'une stagnation sociale qui obstrue les perspectives d'avenir : en France, les pauvres ne le sont pas trop, mais ils le restent. Faute de réforme, les finances publiques ont filé dans une danse folle au bord du précipice.

Cet écroulement, accéléré par le déclin organisé des corps intermédiaires, laisse les citoyens seuls face à eux-mêmes et leurs angoisses. Il laisse également un immense vide politique et conceptuel. Le mouvement des "gilets jaunes" n'est ainsi pas révélateur d'une prétendue crise du libéralisme : il est le fruit de l'agonie de l'État-providence, qui se matérialise par la déliquescence des services publics et illustre l'incapacité des élites à proposer des perspectives susceptibles de donner du sens à l'exigence de changement comme de l'accompagner efficacement. La France doit donc réinventer son État, à travers ses deux fonctions modernes principales : assurer la cohésion populaire et maîtriser les risques.

Ce renouvellement ne peut naître que d'une libération de la société. Celle-ci frémit déjà : dynamisme de l'entrepreneuriat, fleurissement des associations, prise en charge de la transformation environnementale s'inventent tous les jours en son sein. L'intervention des acteurs privés renouvelle déjà les services publics, en valorisant la qualité de la prestation, en réinventant le service aux citoyens.

Le défi du XXIe siècle est là. La question pourrait structurer les clivages politiques pour les décennies à venir. Déjà, la Silicon Valley dessine imperceptiblement ses pistes, et les régimes autoritaires les leurs.

L'enjeu est immense : accompagner et gérer le changement, ou le laisser se réaliser dans le chaos. Partout dans le monde occidental, les populistes proposent une voie défensive, plus ou moins ordonnée ; mais c'est une impasse. Si le président Macron est sincère dans sa volonté de 'bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la nation', la France a peut-être l'opportunité d'en proposer une version alternative. L'enjeu de la mutation en cours est d'organiser le retrait progressif mais franc de la puissance publique, afin que la société puisse s'exprimer, se déployer et redonner des perspectives positives aux citoyens.

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Erwan Le Noan, consultant en stratégie. Membre du conseil scientifique de la Fondation pour l'innovation politique (think-tank libéral). Maître de conférences à Sciences Po et auteur de La France des opportunités (Les Belles Lettres, 2017). Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 31/12/2018.

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SOURCE : Le Figaro

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50 years challenge...

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13/02/2019

Renaud Camus & Philippe Muray - Entretien (En vivant en écrivant...)

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Liturgie Catholique...

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Les paroisses se vident ? On devine pourquoi...

 


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12/02/2019

Philippe Bilger soumet à la question Renaud Camus

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Mortalité en France...

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11/02/2019

Le Président a besoin de toi !

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Quelle Chance !

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"Juste une jolie Parisienne de gauche tendance écolo-quinoa-Naturalia"...

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Ces nimbus sont tellement pathétiques que je n'éprouve qu'une seule envie, profonde et intransigeante : les laisser mariner un bon moment au milieu de l'univers que leur pitoyable idéologie a contribué à instaurer dans notre beau pays... car Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes...

 

 

Agressions : “Pour la première fois, ma compagne souhaite que nous quittions le quartier” l’élu Pierre Liscia témoigne

 

“Je ne veux pas que notre enfant grandisse ici, au milieu des immondices, de la crasse, de la drogue et de la violence, sans jamais pouvoir aller au parc puisque tous nos parcs sont squattés par des toxicos et des dealers”. La compagne de Pierre Liscia, élu du XVIIIe arrondissement, est enceinte et ne supporte plus ni les agressions, ni le harcèlement. Cette femme de gauche qui “n’a jamais cédé ni à la peur ni au sentiment d’insécurité” est aujourd’hui à bout. Dans le nord de Paris en effet, le quotidien des femmes ressemble de plus en plus à un épisode de The Walking Dead. Sur Twitter, l’élu a publié le témoignage suivant :

“Ces derniers temps, je ne me sens plus en sécurité. J’ai peur.“Pour la première fois, ma compagne souhaite que nous quittions le quartier.

J’habite à Paris. Ma compagne est enceinte. Et aujourd’hui, elle a peur. Elle a peur quand elle va allant travailler et qu’elle se retrouve au milieu d’une dizaine de toxicomanes qui occupent les quais du métro Marx Dormoy dès 8h du matin.

Peur de se retrouver au milieu d’une énième rixe entre trafiquants et vendeurs à la sauvette et de risquer d’y être à nouveau bousculée, comme ce fût le cas il y a une dizaine de jours.

Cet après-midi, je l’ai accompagnée en voiture à la maternité. Angoissée à l’idée de passer par la Porte de La Chapelle, notre itinéraire habituel, j’ai fait un détour. Avec la “colline du crack”, la Porte de La Chapelle est devenu un véritable enfer.

Ce soir, nous sommes allés diner vers Pigalle. En rentrant, les stations Marcadet et Marx Dormoy étaient littéralement envahies de toxicomanes. Dans la rame, un homme s’est assis à côté d’elle et a allumé sa pipe à crack.

En sortant de la rame, un autre nous a interpellé en balbutiant des phrases incompréhensibles. Il était particulièrement agressif. J’ai senti ma compagne tressaillir quand il a tendu vers nous sa main pleine de sang.

Dans la rue, un homme nous a suivi sur une cinquantaine de mètre pour nous demander d’abord si nous attendions une fille ou un garçon, avant de se montrer plus oppressant pour nous réclamer de l’argent.

En arrivant chez nous, ma compagne me dit : “Je ne veux pas que notre enfant grandisse ici, au milieu des immondices, de la crasse, de la drogue et de la violence, sans jamais pouvoir aller au parc puisque tous nos parcs sont squattés par des toxicos et des dealers”.

Ma compagne est de gauche.

Pas une socialiste. Juste une jolie Parisienne de gauche tendance écolo-quinoa-Naturalia. Elle a toujours aimé notre quartier, certes difficile, mais qui a un certain charme. Elle n’a jamais cédé ni à la peur ni au sentiment d’insécurité.

J’habite à Paris.

Ce soir, pour la première fois, ma compagne veut quitter notre quartier parce qu’elle ne s’y sent plus en sécurité : elle a peur pour elle et pour notre bébé.

Franchement. Qui peut le lui reprocher ?
Et vous Anne Hidalgo, qu’en pensez-vous ?

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SOURCE : Bellica, Femmes Entières

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Ecriture inclusive ?

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10/02/2019

Réchauffement climatique : le pavé dans la mare !

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Comment le GIEC s’y est-il pris pour calculer la température moyenne dont il prétend qu’elle a augmenté d’environ 1° C au cours du dernier siècle ?

Par Thierry Godefridi

 

Si vous vous êtes demandé pourquoi il est difficile de prédire la météo sous nos latitudes à plus de quelques jours alors qu’il serait possible de prévoir le climat à l’échéance de plusieurs siècles, voire seulement quelques dizaines d’années, sur la Terre entière, Jean-Marc Bonnamy vous rassure : vous avez raison de vous interroger et il explique pourquoi dans Réchauffement climatique : Le pavé dans la mare ! », innocentant au passage le CO2 de toute responsabilité dans un « réchauffement » – ou « changement », ou « dérèglement »… – de la planète, à l’encontre des allégations du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, créé en 1988 pour se pencher sur la question.

La question du rôle du CO2 est emblématique de la tournure politique, idéologique, quasi-religieuse du débat climatique. Dans la foulée du GIEC, les réchauffistes interprètent la corrélation statistique entre la courbe de l’élévation des températures et celle de la teneur en CO2 de l’atmosphère comme une loi physique de cause à effet, le CO2 provoquant cette élévation.

Le rôle du CO2

Ne pourrait-on pas en déduire l’inverse, à savoir que la teneur en CO2 de l’atmosphère augmente en fonction de l’élévation de la température ? Une corrélation ne peut à elle seule servir de preuve. D’ailleurs, comment s’expliquent les périodes de décorrélation entre températures et teneurs en CO2 dans les données dont fait état le GIEC lui-même ?

Jean-Marc Bonnamy résume la thèse du GIEC comme suit : la Terre se réchauffe, ce réchauffement entraînera des catastrophes, il est dû à l’effet de serre du CO2 et ce dernier résulte du développement de l’activité humaine. Et il entreprend de démontrer, dans les premiers chapitres de son livre, qu’un phénomène physique de saturation de l’effet de serre, que personne ne nie, exonère le CO2, au-delà de ce qu’il accomplit déjà, de toute incidence dans un quelconque réchauffement climatique au sens dans lequel le GIEC l’entend et que, si tant est qu’il y a réchauffement de la Terre, c’est ailleurs qu’il faut en chercher la raison.

Mais, au fait, comment le GIEC s’y est-il pris pour calculer la température moyenne dont il prétend qu’elle a augmenté d’environ 1° C au cours du dernier siècle ? Il s’est servi de donnés relevées à des dates et endroits divers par des stations météorologiques disparates, données qu’il a traitées (sans en communiquer la manière) et dont il a établi une moyenne qui est une fiction puisqu’une moyenne de températures n’est pas une température moyenne.

Mépris des données scientifiques

Et les objectifs de limitation de ladite température qui en découlent sont absurdes, outre le fait que les échelles de température Celsius et Fahrenheit sont arbitraires. Si l’on entend parler scientifiquement, ne conviendrait-il pas de parler en Kelvins ?

Jean-Marc Bonnamy dit sa surprise d’avoir constaté dans les rapports du GIEC disponibles sur la toile combien le rapport pour les décideurs politiques s’affranchissait des rapports scientifiques qui étaient supposés lui servir de base. Quand bien même les scientifiques admettent qu’aucune donnée ne permet de confirmer la réalité d’un réchauffement climatique, ni d’attribuer ce réchauffement à l’activité humaine, cela devient dans le rapport destiné aux décideurs politiques « le réchauffement climatique ne fait aucun doute et son attribution à l’activité humaine est prouvée ». Qui convient-il de croire ? Le GIEC ou le GIEC ? « Il faut cesser de considérer le GIEC comme un établissement scientifique, conclut Jean-Marc Bonnamy, et le prendre pour ce qu’il est : un lobby politique. »

Un chiffre notoirement faux

C’est en ce sens que se comprend la décision du président américain Trump de retirer les États-Unis de l’Accord de Paris sur le réchauffement climatique.

Le chiffre de 0,6 °C de réchauffement de la planète sur un siècle avancé par le GIEC sans intervalle de précision dans son rapport initial signifiait que la donnée comportait une précision de l’ordre de l’arrondi de la décimale suivante, en d’autres mots que le GIEC prétendait à une précision de l’ordre de 0,05° – 5 centièmes de degré ! Mais, outre ce chiffre d’une précision invraisemblable, le GIEC en a avancé d’autres qui étaient notoirement faux. Jean-Marc Bonnamy en dresse une liste. Les constructivistes, quel que soit l’horizon idéologique auquel ils appartiennent, ne sont jamais à court de conjectures, ni d’aplomb.

Le problème fondamental n’est-il pas que le climat, comme la météo, est un phénomène chaotique, c’est-à-dire ni stationnaire, ni cyclique, qui dépasse les limites épistémologiques de la connaissance humaine car il comprend un nombre infini de variables connues et inconnues d’une précision infinie dont le déterminisme inhérent se manifeste sur des durées de plusieurs milliers, dizaines de milliers, centaines de milliers d’années et échappe totalement à l’entendement humain ?

Reste à écrire le livre sur la question de savoir à quoi servent et, surtout, à qui profitent le GIEC ainsi que les accords, les politiques et l’agit-prop écologiste qui s’en prévalent.

 

Réchauffement climatique : Le pavé dans la mare ! (Jean-Marc Bonnamy), 164 pages, Éditions L’Harmattan.

 

Sur le Web

 

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SOURCE : Contrepoints

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En dessous de nous, les hommes fourmillent, nus, ruisselant de sueur

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« Tout le camp allait nu. A vrai dire, nous venions de passer à l’épouillage et de récupérer nos vêtements plongés dans des bassins remplis de zyklon dilué, de quoi empoisonner à merveille les poux dans les habits et les hommes dans les chambres à gaz. Seuls les blocs séparés de nous par des chevaux de frise n’avaient pas encore touché leurs vêtements. Cependant, les uns et les autres allaient nus : il faisait une chaleur accablante. Le camp était hermétiquement clos. Aucun détenu, aucun pou n’aurait eu l’audace de se faufiler par la grille. Le travail des kommandos était interrompu. Toute la journée, des milliers d’hommes nus s’effondraient sur les chemins et les places d’appel, se détendaient, allongés le long des murs et sur les toits. On dormait à même les planches, car les paillasses et les couvertures étaient à la désinfection. Des derniers blocs, on voyait le FKL (1)  ; là-bas aussi, c’était l’épouillage. Vingt-huit mille femmes avaient été déshabillées et chassées de leurs blocs, elles se bouculaient sur les routes et les places.

Depuis le matin, on attend le déjeuner, on mange les colis, on rend visite aux amis. Les heures s’écoulent au ralenti, comme toujours par grande chaleur. Même notre distraction habituelle a disparu  : les larges routes menant aux crématoires sont désertes. Depuis plusieurs jours, il n’y a plus de convois. Une partie du Canada (2) a été supprimée et affectée à un kommando. Les hommes sont tombés dans l’un des plus pénibles, à Harmenze, parce qu’ils étaient bien gras et reposés. Il règne au camp une équité jalouse : lorsqu’un puissant déchoit, ses amis font en sorte qu’il déchoie le plus bas possible. Le Canada, notre Canada, n’embaume pas la résine mais les parfums français, et pourtant il pousse moins de grands pins dans le vrai Canada qu’il n’y a de diamants et d’argent cachés dans le nôtre, provenant de l’Europe entière.

Nous sommes assis à plusieurs sur un châlit, balançant les jambes avec insouciance. Nous procédons à la distribution d’un pain blanc cuit astucieusement, qui s’émiette et dont le goût irrite, mais qui, en revanche, peut se conserver pendant des semaines. Ce pain m’a été envoyé de Varsovie. Il y a huit jours de cela, ma mère le tenait dans ses mains. Mon Dieu, mon Dieu…

Nous sortons du lard, des oignons et une boîte de lait concentré. Henri, qui est grand et ruisselle de sueur, rêve à haute voix du vin français apporté par les convois de Strasbourg, de la région parisienne, de Marseille…

—   Ecoute, mon ami (3), lorsque nous retournerons au quai, je te rapporterai du vrai Champagne. Tu n’en as jamais bu, pas vrai  ?

—   Non. Mais tu ne lui feras pas passer la grille. Alors ne me raconte pas d’histoires. Organise-moi (4) plutôt des chaussures, tu sais, lacées, à double semelle  ; quant à la chemise, je n’en parle même plus ; il y a si longtemps que tu me la promets…

—   Patience, patience, dès qu’il arrivera des convois, je te rapporterai tout ça. On y retournera, au quai.

—   Et s’il n’y avait plus de convois pour la chambre à gaz  ? lançai-je méchamment. Tu as vu comment le régime du camp s’est adouci  ? Colis en quantité illimitée, défense de frapper les détenus. Vous venez même d’écrire chez vous… On raconte beaucoup de choses sur les nouvelles instructions ; toi le premier. Et puis, bon Dieu, ils vont bien finir par manquer de monde.

—   Dis pas d’âneries — le gros Marseillais, dont le visage semble inspiré comme ceux des miniatures de Cosway (il est mon ami, mais j’ignore son prénom), a la bouche déformée par un sandwich à la sardine. Dis pas d’âneries, répète-t-il en déglutissant péniblement ("C’est passé, putain"). Dis pas d’âneries, il ne faudrait pas qu’il manque de monde, sinon on crèverait tous, au camp. Nous vivons tous de ce qu’ils apportent.

—  Tous  ? Pas tous. Nous avons les colis…

—   Parle pour toi et ton copain, et une dizaine de tes copains ; vous en avez, vous, les Polonais, et encore, pas tous. Mais nous, les youpins, et les Ruskofs ? Et puis, si nous n’avions pas de quoi manger sans les convois, tu crois que vous les mangeriez tranquillement, vos colis  ? On vous laisserait pas faire.

—   Si, sinon vous crèveriez de faim, comme les Grecs. Au camp, c’est celui qui a la bouffe qui est le plus fort.

—   Vous en avez et nous aussi ; alors pourquoi se disputer  ?

Sûr, il n’y a pas de quoi se disputer. Vous avez ce qu’il vous faut, et moi aussi ; nous faisons table commune, nous dormons sur le même châlit. Henri coupe le pain, il fait une salade de tomates. Elle est délicieuse avec la moutarde de la cantine.

En dessous de nous, les hommes fourmillent, nus, ruisselant de sueur. Ils traînent dans le passage entre les châlits, le long de l’énorme poêle, intelligemment conçu, entre les embellissements qui, d’une écurie (sur la porte on voit encore un écriteau signalant que les verseuchte Pferde, les chevaux contagieux, doivent être isolés à tel et tel endroit), ont fait une agréable (gemütlich) maison pour plus d’un demi-millier de détenus. Ils nichent sur les couches du bas, à huit ou neuf, ils sont couchés, nus, osseux, puant la sueur et les excréments, les joues pendantes. En dessous de moi, tout en bas, il y a un rabbin ; il s’est couvert la tête d’un bout de couverture en lambeaux, et lit son livre de prières hébraïques (une lecture que l’on trouve ici…) en psalmodiant d’une voix forte et monotone.

  — Il n’y aurait pas moyen de le calmer ? Il gueule comme s’il avait attrapé le bon Dieu par les pieds.

—  Je n’ai pas envie de descendre. Laisse-le brailler, il n’en ira que plus tôt à la chambre à gaz.

—   La religion est l’opium du peuple. J’adore fumer de l’opium, ajoute sentencieusement le Marseillais, à gauche, qui est communiste et rentier.

—   S’ils ne croyaient pas en Dieu et en une vie dans l’au-delà, il y a belle lurette qu’ils auraient démoli les crématoires.

—   Et vous, pourquoi vous ne le faites pas  ?

Cette question a un sens métaphorique, mais le Marseillais répond  : " Idiot." Il enfourne une tomate dans sa bouche et esquisse un geste, comme pour dire quelque chose  ; cependant il continue de manger et se tait.

Nous finissions de nous remplir la panse lorsqu’un grand remue-ménage se fit à la porte du bloc  ; les "musulmans " (5) s’écartèrent et s’enfuirent précipitamment entre les châlits. Une estafette fit irruption dans la pièce du chef de bloc. Quelques minutes plus tard, le chef de bloc en sortit majestueusement.

—   Le Canada ! Antreten (6 ) ! Et vite  ! Un convoi arrive.

—   Grands dieux  ! hurla Henri en sautant du châlit.

Le Marseillais s’étouffa avec sa tomate. Il s’empara de sa veste, hurla "Raus  !" aux autres assis en bas, et les voilà déjà à la porte. Les autres châlits étaient en effervescence  : le Canada partait au quai.

—   Henri, les chaussures ! criai-je en guise d’au revoir.

—   Keine Angst (7)  ! me répondit-il, déjà dehors.

J’emballai la mangeaille, ficelai la valise où les oignons et les tomates du jardin de mon père à Varsovie voisinaient avec des sardines portugaises et du lard de l’entreprise Bacutil, à Lublin (un cadeau de mon frère), avec les plus authentiques fruits secs de Salonique. La valise ficelée, je remontai mon pantalon et descendis du châlit.

—   Platz  ! hurlai-je en me frayant un chemin parmi les Grecs.

Ils s’écartaient. A la porte, je me retrouvai nez à nez avec Henri.

— Allez, allez, vite, vite (8)  !

—   Was ist los (9)  ?

—   Tu veux aller au quai avec nous  ?

—   Je veux bien.

—   Alors, en route. Prends ta veste ! Il nous manque quelques hommes, j’en ai parlé au kapo.

Et il me poussa hors du bloc.

Nous nous mîmes en rang, quelqu’un releva nos numéros, un autre à la tête hurla "En avant, marche  ! " et nous courûmes vers la grille, accompagnés par les cris d’une foule polyglotte que l’on repoussait déjà vers les blocs à coups de cravache. Ce n’est pas n’importe qui que l’on envoie au quai… On dit au revoir aux hommes et nous voilà au portail. «  Links, zwei, drei, vier ! Mützen ab !  » (10) Droits comme des I, les bras tendus le long du corps, nous franchissons la grille d’un pas alerte, élastique, presque gracieux. Un SS somnolant, un grand tableau à la main, nous compte avec apathie, nous séparant du bout du doigt par groupes de cinq.

—  Hundert (11)  ! cria-t-il lorsque le dernier passa devant lui.

—  Stimmt  ! lui répondit un cri rauque à l’avant.

Nous marchons rapidement, presque au pas de course. Il y a beaucoup de gardes, des jeunes armés de mitraillettes. Nous dépassons tous les secteurs du camp II B et le Lager C des Tchèques, inhabité, en quarantaine. Nous disparaissons entre les poiriers et les pommiers du Truppen-lazaret (12), au milieu d’une végétation inconnue, d’aspect lunaire, qui a curieusement jailli pendant ces quelques jours de soleil. Nous contournons des baraques, traversons les limites de la grande Postenkette (13) et débouchons en courant sur la route. Nous voici arrivés. Encore quelques dizaines de mètres et l’on aperçoit, parmi des arbres, le quai.

C’était un quai rustique, comme on en trouve souvent dans les gares perdues de province. La petite place, encadrée par le feuillage vert des grands arbres, était semée de gravier. En retrait, en bordure de la route, se nichait une minuscule baraque en bois, plus laide et plus branlante que la plus sale et la plus branlante de toutes les baraques de chemins de fer. Plus loin se trouvaient de hautes piles de rails, des traverses, des tas de planches, des éléments de baraques, des briques, des pierres, des tuyaux. C’est ici qu’on charge la marchandise pour Birkenau : les matériaux de construction pour le camp, et les gens pour les chambres à gaz. Une journée de travail comme les autres : les camions arrivent, chargent des planches, du ciment, des gens.

Les gardes prennent position sur les rails, sur les traverses, à l’ombre des marronniers de Silésie. Ils forment un cercle serré autour du quai. Ils essuient la sueur de leur front, boivent à leurs gourdes. Il fait une chaleur torride, le soleil est au zénith, immobile. «  Dispersez-vous  !  » Nous nous asseyons dans les parcelles d’ombre, contre les rails. Les Grecs affamés (quelques-uns ont réussi à se glisser parmi nous, Dieu seul sait comment) furètent entre les voies ; l’un d’eux déniche une boîte de conserve, des petits pains moisis, des restes de sardines. Ils mangent. Un garde, un grand jeune à l’épaisse chevelure fauve, et aux yeux bleus rêveurs, crache sur eux  :

—   Schweinedreck (14), dans cinq minutes vous allez avoir à bouffer plus que vous ne pourrez en avaler. A vous en faire passer l’envie pour longtemps.

Il rectifie sa mitraillette et s’éponge la figure avec son mouchoir.

—  C’est un abruti, décidons-nous unanimement.

—   Toi, le gros. » La botte de la sentinelle touche légèrement la nuque d’Henri. « Pass mal auf (15), tu as soif  ?

—   Oui, mais je n’ai pas de marks, répond le Français, au courant des usages.

—   Schade, dommage.

—   Mais, Herr Posten, est-ce que ma parole n’a plus de valeur ? Vous n’avez jamais fait d’affaires avec moi ? Wieviel (16)  ?

—   Cent. Gemacht (17)  ?

—   Gemacht.

Nous buvons une eau fade, insipide, sur le compte d’un argent et de gens qui ne sont pas encore là.

—  Et toi, fais gaffe, me dit le Français en jetant la bouteille vide qui va éclater plus loin sur les rails, ne prends pas de fric, il peut y avoir une fouille. D’ailleurs, à quoi il te servirait, t’as de quoi manger. Ne prends pas d’habits non plus ; on te soupçonnerait de vouloir t’évader. Tu peux prendre une chemise, mais seulement en soie et avec un col. A mettre en dessous, de gymnastique. Et si tu trouves quelque chose à boire, ne m’appelle pas. Je me débrouillerai. Et fais gaffe, si tu ne veux pas écoper.

—   Ils cognent  ?

—   Evidemment. Faut avoir des yeux dans le dos, des Arschaugen.

Autour de nous sont assis les Grecs. Ils travaillent activement des mâchoires, comme de grands insectes. Ils se bourrent avec voracité de pain pourri. Ils sont préoccupés, ils se demandent quel travail on attend d’eux. Les poutrelles et les rails les inquiètent. Ils n’aiment pas porter.

—   Was wir arbeiten  ? demandent-ils.

—   Niks. Convoi kommen. Alles crématoire, compris  ?

—   Alles verstehen, répondent-ils dans l’espéranto des crématoires.

Ils sont rassurés  : ils n’auront ni à charger des rails sur des camions ni à porter des poutrelles.

Pendant ce temps, sur le quai, se pressait une foule de plus en plus grouillante et bruyante. Les Vorarbeiter (18) avaient réparti les groupes, affectant les uns à l’ouverture et au déchargement des wagons, et plaçant les autres au bas des marchepieds de bois en leur en expliquant l’usage. Ces marchepieds étaient amovibles, pratiques, et aussi larges que les gradins d’une tribune. Des motocyclettes arrivaient en pétaradant, amenant des sous-officiers SS couverts de l’argent de leurs décorations, des hommes gras, bien nourris, avec des bottes reluisantes et des visages de rustres épanouis. Certains portaient des sacoches, d’autres maniaient de souples baguettes de roseau. Cela leur donnait un air officiel et énergique. Ils se rendaient dans la cantine. La minable baraque, en effet, leur servait de cantine. L’été, ils y buvaient de l’eau minérale — Sudetenquelle — et, l’hiver, s’y réchauffaient avec du vin chaud. Ils se saluaient du salut officiel, en tendant le bras à la romaine, puis se serraient cordialement la main droite, échangeaient de chaleureux sourires, parlaient des lettres, des nouvelles qu’ils avaient reçues de chez eux, de leurs enfants ; ils se montraient des photographies. Certains se promenaient dignement sur la place, le gravier crissait, les bottes grinçaient, les carrés d’argent étincelaient sur les cols et les badines de bambou fouettaient l’air nerveusement.

La foule en pyjamas rayés était couchée près des rails, dans les étroites bandes d’ombre. Elle respirait péniblement, parlait dans ses multiples langues, regardait avec paresse et indifférence les hommes majestueux en uniformes verts, la verdure des arbres, proche et inaccessible, le clocher d’une petite église lointaine où l’on sonnait l’angélus, avec retard.

—   Voilà le convoi, fit quelqu’un, et tous se levèrent, dans l’attente.

A la sortie du virage apparurent des wagons de marchandise  : le train avançait en marche arrière ; un cheminot, debout sur le tampon d’arrêt, se pencha, agita le bras, siffla. La locomotive lui répondit par un coup de sifflet strident et haleta bruyamment. Le train s’engagea lentement le long du quai. Derrière les barreaux des petites lucarnes, on apercevait des têtes chiffonnées, pâles, mal réveillées, hirsutes  : des femmes effrayées, des hommes qui, détail exotique, avaient encore des cheveux. Ils nous dépassaient lentement, observant la gare en silence. C’est alors qu’à l’intérieur des wagons quelque chose commença à s’agiter et à résonner contre les parois de bois. Des appels sourds et désespérés fusèrent.

—   De l’eau  ! De l’air  !

Aux fenêtres se penchaient des visages ; des bouches aspiraient désespérément l’air. Après quelques gorgées, les gens disparaissaient des fenêtres et d’autres les prenaient d’assaut, puis disparaissaient de la même manière. Les cris et les râles s’amplifiaient.

Un homme en uniforme vert, plus couvert d’argent que les autres, eut une grimace de dégoût. Il tira sur sa cigarette et la jeta brusquement, passa sa sacoche de sa main droite dans sa main gauche et fit un signe à l’un des gardes. Ce dernier épaula lentement sa mitraillette et lâcha une rafale sur les wagons. Le silence se rétablit. Pendant ce temps les camions s’étaient avancés, l’on avait installé les marchepieds et l’on s’était placé comme il fallait près des wagons.

Le géant à la sacoche fit un signe de la main.

—   Gare à ceux qui prennent de l’or, ou quoi que ce soit d’autre, à l’exception de la nourriture. Ils seront fusillés pour avoir volé la propriété du Reich. Compris  ? Verstanden  ?

—   Jawohl  ! hurla-t-on avec plus ou moins de force, chacun pour soi, mais avec de la bonne volonté.

—   Also los  ! Au travail  !

Les verrous grincèrent, on ouvrit les wagons. Une vague d’air frais s’abattit à l’intérieur, frappant les gens comme de l’oxyde de carbone. Courbaturés, comprimés par une quantité monstrueuse de bagages, de malles, de valises, de mallettes, de sacs à dos, de ballots en tout genre (ils avaient emporté tout ce qui constituait leur ancienne existence et devait fonder la nouvelle), ils étaient terriblement entassés, ils s’évanouissaient sous l’effet de la chaleur, étouffaient et étouffaient les autres. Ils se massèrent près des portes ouvertes, haletant comme des poissons hors de l’eau.

—   Achtung, descendez avec vos bagages. Ne laissez rien. Déposez toutes ces hardes en tas près du wagon. Donnez vos manteaux. Nous sommes en été. Dirigez-vous vers la gauche. Compris  ?

—   Monsieur, que va-t-on faire de nous  ?

Ils sautent déjà sur le gravier, inquiets, très énervés.

—   D’où venez-vous  ?

—   De Sosnowiec, de Bedzin. Monsieur, que va-t-il nous arriver  ?

Ils répètent obstinément les mêmes questions, fixant ardemment les yeux fatigués de leurs interlocuteurs.

—   Je ne sais pas, je ne comprends pas le polonais.

Une loi du camp veut que ceux qui vont à la mort soient abusés jusqu’à la dernière minute. C’est la seule forme acceptable de pitié. La chaleur est insupportable. Le soleil est au zénith. Le ciel embrasé frémit, l’air vibre, par moments le vent souffle sur nous, un air fluide et brûlant. Nos lèvres sont déjà crevassées, on sent dans la bouche le goût salé du sang. Nos corps, restés trop longtemps au soleil, sont affaiblis et rétifs. A boire, oh  ! à boire  !

Une vague bigarrée se déverse de chaque wagon, chargée, semblable à un fleuve aveugle, perdu, qui se chercherait un nouveau lit. Mais avant que ces malheureux aient repris conscience, frappés par la fraîcheur de l’air et l’odeur de la nature, déjà on leur arrache leurs paquets des mains, on leur retire leurs manteaux, on arrache leurs sacs à main aux femmes, on confisque les parapluies.

—   Monsieur, monsieur, c’est pour le soleil, je ne peux pas…

—   Verboten, aboie-t-on entre ses dents en sifflant bruyamment.

Dans notre dos se tient un SS, calme, maître de lui, un professionnel.

—   Meine Herrschaften, mesdames et messieurs, ne jetez pas vos affaires n’importe comment. Montrez donc un peu de bonne volonté.

Il parle avec gentillesse, mais sa fine cravache se tord nerveusement dans ses mains.

—   Oui, oui, répondent-ils en passant devant nous, longeant les wagons d’un pas un peu plus alerte.

Une femme se penche rapidement pour ramasser son sac. La cravache siffle, la femme crie, elle trébuche et s’effondre sous les pieds de la foule. Un enfant court derrière elle et piaille  : "Mamele", une toute petite fille aux cheveux ébouriffés…

Le tas d’affaires grandit  : valises, balluchons, sacs à dos, plaids, vêtements, des sacs à main qui en tombant s’ouvrent et répandent des billets de banque de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, de l’or, des montres. Devant les portes des wagons s’amoncellent des morceaux de pain, s’entassent des pots de confitures, des marmelades diverses ; les tas de jambons, de saucissons s’enflent. Du sucre se répand sur le gravier. Les camions bondés partent dans un bruit d’enfer, accompagnés des lamentations et des hurlements des femmes qui pleurent leurs enfants, et du silence ahuri des hommes soudain esseulés. Ceux qui sont partis à droite — les jeunes, les bien-portants —, iront au camp. Le gaz ne les épargnera pas, mais ils devront d’abord travailler.

Les camions vont et viennent, sans répit, comme à la chaîne, une chaîne monstrueuse. L’ambulance de la Croix-Rouge fait des allers et retours incessants. L’immense croix de sang sur le capot fond au soleil. L’ambulance de la Croix-Rouge va et vient inlassablement : c’est elle qui transporte le gaz, ce gaz avec lequel on asphyxie ces gens.

Le Canada, près des marchepieds, n’a pas un moment pour souffler. Les hommes séparent ceux qui vont au gaz et ceux qui vont au camp ; ils poussent les premiers sur les marchepieds, les entassent dans les camions, à soixante par véhicule, grosso modo.

Sur le côté se tient un jeune monsieur rasé de près, un SS. Il tient un carnet à la main. Chaque camion est figuré par un bâton : seize camions sont partis, cela fait mille, grosso modo. Le monsieur semble équilibré et méticuleux. Aucun camion ne peut partir sans qu’il le sache, sans son bâton : Ordnung muss sein. Les bâtons s’enflent en milliers, les milliers en convois entiers, dont on dit brièvement "de Salonique ", "de Strasbourg ", "de Rotterdam". De celui-ci, on dira dès aujourd’hui "de Bedzin", mais son nom définitif sera  : "de Bedzin-Sosnowiec ". Les personnes de ce convoi qui iront au camp recevront les numéros 131-132. En milliers, s’entend, mais en abrégé, on dira justement les 131-132.

Le nombre des convois augmente au fil des semaines, des mois, des années. Après la guerre, on comptera ceux qui auront été réduits en cendres ; on en dénombrera quatre millions cinq cent mille. Le combat le plus sanglant de la guerre, la plus grande victoire de l’Allemagne unie et solidaire. Ein Reich, ein Volk, ein Führer — et quatre crématoires. Des crématoires, il y en aura seize à Auschwitz, pouvant brûler cinquante mille personnes par jour. Le camp sera agrandi jusqu’à ce que ses barbelés électrifiés atteignent la Vistule ; trente mille hommes en pyjamas rayés l’habiteront ; on l’appellera la Verbrecherstadt — la ville des criminels. Non, les victimes ne manqueront pas. Brûleront des Juifs, brûleront des Polonais, brûleront des Russes puis viendra le tour des hommes de l’Ouest et du Sud, du continent et des îles. Viendront des hommes en pyjamas rayés, ils reconstruiront les villes allemandes détruites, ils laboureront les terres en friche et, quand ils seront épuisés par un travail impitoyable, par le sempiternel "Bewegung  ! Bewegung  ! ", alors s’ouvriront devant eux les portes des chambres à gaz. Celles-ci seront améliorées, plus économiques, plus habilement camouflées. Comme celles de Dresde, déjà entrées dans la tragique légende.

Les wagons sont enfin vides. Un SS maigre, grêlé, jette un coup d’œil tranquille à l’intérieur, hoche la tête avec dégoût, nous embrasse du regard et désigne le train  :

—   Rein. Nettoyez  !

On saute à l’intérieur. Dispersés dans les coins, parmi les excréments et les montres perdues, il y a des bébés étouffés, piétinés, des petits monstres nus aux têtes énormes et aux ventres gonflés. On les attrape comme des poulets, plusieurs à la fois.

—   Ne les mets pas dans le camion. Rends-les aux femmes, me dit le SS en allumant une cigarette.

Son briquet s’est enrayé, ce qui le préoccupe beaucoup.

—   Prenez ces bébés, pour l’amour de Dieu.

J’explose, car les femmes me fuient avec terreur, rentrant la tête dans leurs épaules.

Que vient faire ici le nom de Dieu  ? Les femmes comme les enfants iront dans les camions. Tous. Sans exception. Nous savons tous parfaitement ce que cela veut dire et nous nous regardons avec haine et terreur.

—   Quoi, vous ne voulez pas les prendre  ? dit d’une voix à la fois étonnée et chargée de reproche le SS grêlé, qui commence à dégainer son revolver.

—   Inutile de tirer, je les prends.

Une grande femme aux cheveux gris me prit les bébés des mains et, un instant, me regarda droit dans les yeux.

—   Un enfant, un enfant, chuchota-t-elle en souriant.

Elle s’éloigna en trébuchant sur le gravier.

Je m’appuyai contre la paroi du wagon. J’étais très fatigué.

Quelqu’un me secoue par le bras.

—   Viens, je vais te donner à boire. Tu as l’air d’avoir envie de dégueuler. En avant (19), près des rails, viens  !

Je regarde, un visage danse devant mes yeux, puis se dissipe, se confond, immense, transparent, avec les arbres immobiles, noirs, allez savoir pourquoi  ; avec la foule qui se répand… Mes yeux papillotent.

—   Ecoute, Henri, est-ce que nous sommes des hommes bons  ?

—   Pourquoi tu me poses cette question idiote  ?

—   Ecoute, mon vieux, je sens en moi une haine totalement incompréhensible pour ces gens à qui je dois d’être ici. Je n’ai pas du tout pitié d’eux quand je pense qu’ils vont au crématoire. Si la terre pouvait s’ouvrir sous leurs pieds  ! Je les battrais à coups de poing. Ce doit être pathologique, je n’y comprends rien.

—   Ah  ! c’est tout le contraire, c’est normal, prévu, calculé. Le quai est une torture pour toi, tu te révoltes et c’est plus facile de soulager ta colère sur plus faibles que toi. C’est même une bonne chose que tu le fasses. Voilà ce que te dit ma petite tête, compris (20)  ? me répond le Français, quelque peu ironique, en s’allongeant confortablement contre les rails. Regarde les Grecs, en voilà qui savent en profiter ! Ils bouffent tout ce qui leur tombe sous la main. Il y en a un qui a mangé devant moi tout un pot de marmelade.

—   Les imbéciles. Demain, la moitié d’entre eux crèvera de la chiasse.

—   Des imbéciles  ? Toi aussi, tu as eu faim.

—   Des imbéciles, répété-je avec entêtement.

Je ferme les yeux, j’entends des cris, je sens la terre qui tremble et l’air lourd sur mes paupières. J’ai la gorge complètement desséchée.

Les gens passent, passent, les camions grondent comme des chiens furieux. Sous mes yeux défilent les cadavres tirés des wagons, les enfants piétinés, les infirmes entassés avec les morts, et la foule, la foule, la foule… Des wagons viennent s’immobiliser ; les hardes, les valises et les sacs à dos s’amoncellent ; les gens descendent, observent le soleil, respirent, mendient de l’eau, montent dans les camions et partent. Arrivent de nouveaux wagons, de nouvelles gens… Toutes les images se brouillent en moi, je ne sais plus si cet événement a réellement lieu ou si je rêve. Je vois soudain le vert des arbres qui se balancent avec toute la rue, avec la foule colorée, mais, ce sont les Allées (21)  ! J’ai la tête qui tourne, je sens que je vais vomir.

Henri me secoue par le bras.

—   Réveille-toi, on va charger ces oripeaux.

Il n’y a plus personne. Les derniers camions sont déjà loin sur la route, ils soulèvent d’énormes nuages de poussière, le train est parti. Des SS arpentent dignement le quai désert, l’argent scintille sur leurs cols. Leurs bottes reluisent. Leurs visages rouges, bouffis, brillent. Parmi eux, une femme. Je prends conscience seulement maintenant qu’elle est là depuis le début, sèche, plate, osseuse. Elle a coiffé en arrière ses cheveux ternes et clairsemés, noués en nœud « nordique ». Elle a les mains enfouies dans une large jupe-culotte. Elle arpente le quai, un sourire de rongeur implacable collé sur ses lèvres desséchées. Elle hait la beauté féminine de toute la haine d’une femme laide et qui se sait l’être. Oui, je l’ai déjà vue plusieurs fois, je me souviens parfaitement d’elle : c’est le commandant du FKL ; elle est venue examiner ses nouvelles recrues car une partie des femmes n’ont pas été conduites aux camions, elles partent à pied, au camp. Nos gars, les coiffeurs de la zauna (22), leur tondent les cheveux et la pudeur que ces femmes gardent encore du monde de la liberté les amuse beaucoup.

Nous chargeons donc les hardes, nous soulevons de lourdes valises, grandes et belles, que nous jetons avec effort sur un camion où on les empile, on les tasse, on les entaille, avec ce qu’on peut, au couteau, pour le plaisir et dans l’espoir de trouver de la vodka et des parfums, qu’on répand directement sur soi. Une des valises s’ouvre  ; il en tombe des vêtements, des chemises, des livres… Je m’empare d’un petit paquet, il pèse. Je l’ouvre  : de l’or, deux bonnes poignées  ; des boîtiers de montre, des bracelets, des bagues, des colliers, des diamants…

—   Gib hier, dit tranquillement un SS en me présentant sa sacoche ouverte, pleine d’or et de billets de banque étrangers de toutes les couleurs.

Il la referme et la tend à un officier, puis il en prend une autre, vide, et va faire le guet auprès d’un camion plus loin. Cet or partira pour le Reich.

Il fait très chaud, une chaleur torride. L’air est comme un pilier immobile, brûlant. Les gorges sont sèches, chaque mot prononcé provoque une douleur. A boire  ! Fébrilement, pour en finir le plus vite possible, pour aller nous reposer à l’ombre, nous terminons le chargement. Les derniers camions s’éloignent, nous ramassons soigneusement tous les papiers qui traînent sur la voie, nous grattons dans le gravier fin chaque saleté qui n’est pas de chez nous, qui vient du convoi, "afin qu’il ne reste aucune trace de cette horreur ", mais au moment où le dernier camion disparaît derrière les arbres, au moment où nous nous dirigeons, enfin ! vers les rails, pour nous reposer et boire (peut-être que le Français va acheter autre chose au garde  ?), de derrière le tournant on entend le coup de sifflet du cheminot. Avec une lenteur infinie, des wagons arrivent, la locomotive répond par un coup de sifflet strident ; aux fenêtres apparaissent des visages fripés et pâles, plats comme des découpages, aux yeux immenses brûlants de fièvre. Voici déjà les camions, voici déjà le monsieur calme avec son carnet, déjà les SS sont sortis de la cantine avec leurs sacoches pour l’or et l’argent. Nous ouvrons les wagons.

Non, on ne peut plus se maîtriser. On arrache brutalement leurs valises aux gens, on les secoue pour leur prendre leur manteau. "Allez, allez, passez  ! " Ils vont, ils passent. Hommes, femmes, enfants. Certains d’entre eux savent.

Une femme avance vite, sa hâte est imperceptible mais fébrile. Un enfant de trois ou quatre ans, au visage rose et joufflu de chérubin, court derrière elle, il ne parvient pas à la rattraper, il tend ses menottes en pleurant  : "Maman  ! Maman  ! "

—   Hé, la femme  ! Prends ton gosse dans tes bras  !

—   Monsieur, mais monsieur, ce n’est pas mon enfant, il n’est pas à moi  ! crie-t-elle avec hystérie, et elle s’enfuit en se cachant le visage dans les mains.

Elle veut se dissimuler, elle veut arriver parmi les autres qui ne partiront pas en camion, qui partiront à pied, qui vivront. Elle est jeune, jolie  ; elle veut vivre.

Mais l’enfant court derrière elle et hurle à pleins poumons  :

—   Maman, maman, ne te sauve pas  !

—   Il n’est pas à moi, pas à moi, non  !

Mais Andreï, un marin de Sébastopol, l’a rattrapée. Il a les yeux troublés par la vodka et la chaleur. Il la fait vaciller d’un seul coup d’épaule, la retient dans sa chute en la saisissant par les cheveux et la remet debout. La colère lui tord le visage.

—   A, ty ïebi tvoïa mat’, blad ievreïskaïa (23)  ! C’est comme ça que tu fuis en laissant ton gosse  ! Je vais te montrer, salope  !

Il la saisit à bras-le-corps, étrangle de sa lourde paluche la gorge qui veut crier, et la balance de toutes ses forces comme un lourd sac de blé sur un camion.

—   Tiens  ! Et prends ça  ! Chienne  ! dit-il en lançant l’enfant à ses pieds.

—   Gut gemacht, voilà comment il faut punir les mères dénaturées, dit le SS près du camion. Gut, gut Ruskof.

—   Moltchi (24)  ! grogne Andreï qui s’éloigne vers les wagons.

Il prend sa gourde cachée sous un tas de hardes, dévisse le bouchon et la porte à ses lèvres, puis me la tend. L’alcool me brûle la gorge. Ma tête tourne, mes jambes fléchissent, je suis à deux doigts de vomir.

Soudain, de toute cette vague humaine qui se pressait aveuglément vers les camions comme un fleuve mû par une force invisible surgit une jeune fille. Elle sauta du wagon avec souplesse, sur le gravier, et regarda autour d’elle d’un œil scrutateur, avec un étonnement infini.

Ses cheveux abondants se répandaient en une vague souple sur ses épaules, elle les secoua avec impatience. D’un geste machinal, elle passa ses mains sur son corsage, redressa sa jupe un peu courte. Elle resta ainsi un instant. Enfin, elle détacha son regard de la foule et ses yeux glissèrent sur nous. Elle nous observa, comme à la recherche de quelqu’un. A mon insu, je cherchai son regard et nos yeux se rencontrèrent.

—   Ecoute, dis-moi où ils nous emmènent  !

Je la regarde. Devant moi se tient une jeune fille aux cheveux blonds magnifiques, à la poitrine ravissante, prise dans un léger corsage de batiste, au regard intelligent et mûr. Elle est là, elle me regarde droit dans les yeux, elle attend. D’un côté la chambre à gaz  : la mort commune, horrible et répugnante. De l’autre, le camp : le crâne rasé, un pantalon matelassé soviétique pour la chaleur, l’odeur fétide, abominable, des corps de femmes sales et transpirants, une faim bestiale, un travail inhumain et, pour finir, la même chambre à gaz, mais pour une mort encore plus abominable, encore plus répugnante, encore plus épouvantable. Qui entre ici n’emportera même pas ses cendres au-delà de la Postenkette, il ne retournera pas dans l’autre vie.

"Pourquoi l’a-t-elle apportée  ? On va la lui prendre, de toute façon", pensai-je en apercevant à son poignet une jolie montre au fin bracelet en or. Tuska avait la même, mais elle était attachée par un étroit ruban noir.

—   Ecoute, réponds-moi.

Je me taisais. Elle pinça les lèvres.

— Je sais, fit-elle avec une note de mépris hautain dans la voix et en rejetant la tête en arrière.

Elle partit courageusement vers les camions. Quelqu’un voulut l’arrêter, elle l’écarta sans peur et escalada le marchepied pour monter dans le camion presque plein. Je n’aperçus plus que de loin ses beaux cheveux blonds éparpillés dans sa course.

Je montais dans les wagons, je sortais les bébés, je lançais les bagages. Je touchais les cadavres, mais ne pouvais vaincre ma peur panique. Je les fuyais, mais il y en avait partout, rangés côte à côte sur le gravier, sur la bordure en ciment du quai, dans les wagons. Des bébés, des femmes nues horribles, des hommes tordus dans des convulsions… Je fuis le plus loin possible. Quelqu’un me cingle le dos d’un coup de cravache : du coin de l’œil, je distingue un SS qui m’injurie, je lui échappe et me fonds dans le groupe rayé du Canada. Enfin, je me traîne près des rails. Le soleil est très bas sur l’horizon et inonde le quai de la lumière sanglante du couchant. Les ombres des arbres s’allongent avec des allures de spectres ; dans le silence qui envahit la nature vers le soir, le cri des hommes monte dans le ciel, de plus en plus fort, de plus en plus pressant.

C’est seulement d’ici, des rails, que l’on voit vraiment l’enfer grouillant du quai. Là, un couple est tombé à terre, uni dans une étreinte désespérée. L’homme a convulsivement enfoncé ses doigts dans le corps de la femme, il s’est agrippé à ses habits avec les dents. Elle pousse des cris hystériques, jure, blasphème, avant de gémir et de se taire, étouffée par une botte. On les sépare comme on fend un arbre et on les pousse comme des bêtes sur des camions. Ailleurs, quatre hommes du Canada portent un cadavre : une énorme bonne femme boursouflée ; ils sacrent et transpirent sous l’effort, repoussent à coups de pied les enfants égarés qui errent aux quatre coins du quai en hurlant à la mort comme des chiens. Alors ils les empoignent par le cou, la tête et les mains, et les jettent en tas sur les camions. Mais ces quatre-là ne parviennent pas à hisser la grosse femme, ils font appel à des camarades et unissent leurs forces pour pousser cette montagne de viande sur la plate-forme. Sur tout le quai on ramasse des cadavres grands, gonflés, ballonnés. Au milieu, on jette les infirmes, les paralysés, les étouffés, les évanouis. Le tas de cadavres grouille, glapit, hurle. Le chauffeur met le moteur en marche et part.

—   Hait  ! Hait  ! crie de loin un SS. Arrête-toi, nom de Dieu  !

On traîne un vieillard en frac, avec un brassard. Le vieillard heurte le gravier, les cailloux, de la tête  ; il gémit et répète sans relâche, comme une litanie  : " Ich will mit dem Herrn Kommandanteten sprechen, je veux parler au commandant. " Il répète cette phrase tout le long du chemin, avec un entêtement sénile. Lancé sur un camion, piétiné, étouffé, il geint encore  : "Ich will mit dem…"

—   Calme-toi, bonhomme, ah mais  ! lui crie un jeune SS qui part d’un rire sonore. Dans une demi-heure tu causeras avec le commandant suprême  ! Et n’oublie pas de lui dire  : "Heil Hitler  ! "

D’autres portent une fillette qui a perdu une jambe. Ils la tiennent par les bras et par la jambe qui lui reste. Des larmes coulent sur son visage, elle murmure plaintivement  : "Messieurs, ça fait mal, ça fait mal…" Ils la jettent sur le camion, parmi les cadavres. Elle brûlera vive avec eux.

Le soir tombe, frais et étoilé. Nous sommes couchés sur les rails, dans un grand silence. Au sommet des poteaux brillent des ampoules anémiques ; au-delà du cercle de lumière s’étend l’ombre impénétrable. Un pas, et l’on y disparaît sans retour. Mais les yeux des gardes sont attentifs, les mitraillettes sont prêtes à tirer.

—   Tu as changé tes chaussures  ? me demande Henri.

—   Non.

—   Pourquoi  ?

—   Mon vieux, j’en ai marre, plus que marre  !

—   Dès le premier convoi  ? Pense un peu, moi, depuis Noël, j’ai dû voir passer entre mes mains un million de personnes. Le pire, ce sont les convois en provenance de la banlieue parisienne : je tombe toujours sur des connaissances.

—   Et qu’est-ce que tu leur dis  ?

—   Qu’ils vont se doucher et qu’on se reverra plus tard au camp. Et toi, qu’est-ce que tu leur dirais  ?

Je me tais. Nous buvons du café et de l’alcool à brûler ; quelqu’un ouvre une boîte de cacao, y mélange du sucre. On se sert avec la main, le cacao colle dans la bouche. On alterne café et alcool.

—   Henri, qu’est-ce qu’on attend  ?

—   Il va y avoir un autre convoi. Mais ce n’est pas encore sûr.

—   S’il en arrive un, je n’irai pas décharger. Je ne tiendrai pas le coup.

—   Ça te fait quelque chose, hein  ? C’est beau, le Canada  ?

Henri me sourit gentiment et disparaît dans l’obscurité. Il revient au bout d’un moment.

—   Bon. Seulement fais attention qu’un SS ne te prenne pas. Tu peux rester ici tout le temps. Pour les chaussures, je vais me débrouiller pour t’en avoir.

—   Fiche-moi la paix avec les chaussures.

J’ai envie de dormir. Il fait nuit noire.

Nouvel Antreten, nouveau convoi. De l’ombre surgissent des wagons qui traversent la bande de lumière et s’évanouissent dans l’obscurité. Le quai est petit, mais le cercle lumineux est plus petit encore. Nous allons les décharger les uns après les autres. Quelque part les camions ronronnent, fantomatiques, sombres. Ils viennent se placer devant les marchepieds ; leurs phares éclairent les arbres. "Wasser  ! Luft  ! " Ça recommence, la dernière séance du même film  : les SS tirent une rafale de mitraillette, les wagons s’apaisent. Juste une fillette penchée à demi par une lucarne qui perdit l’équilibre et tomba sur le gravier. Un moment étourdie, elle se releva enfin et se mit à tourner en rond, de plus en plus vite, les bras tendus comme à un cours de gymnastique, aspirant l’air bruyamment et hurlant d’une voix monotone et aiguë. Le manque d’air lui avait fait perdre la raison. Ce spectacle portait sur les nerfs. Un SS accourut et lui donna un coup de botte ferrée dans le dos : elle tomba. Il la piétina, dégaina son revolver puis tira deux fois, coup sur coup  : elle laboura la terre de ses pieds avant de s’immobiliser. On commença à ouvrir les wagons.

Je me retrouvais près des wagons. Il en sortait une odeur chaude, douceâtre. Une montagne humaine emplissait le wagon jusqu’à mi-hauteur, inerte, affreusement enchevêtrée mais encore fumante.

—   Ausladen  ! retentit la voix d’un SS émergeant de l’ombre.

Il avait sur la poitrine un projecteur portatif. Il éclaira l’intérieur du wagon.

—   Qu’est-ce que vous attendez, imbéciles  ? Déchargez-moi ça  !

Et il fit siffler sa cravache sur nos dos. J’attrapai un cadavre : une main s’enroula convulsivement autour de la mienne. Je me dégageai en poussant un cri et m’enfuis. Mon cœur battait à tout rompre, ma gorge se serrait. Je fus pris tout à coup de nausées. Je vomis, accroupi sous le wagon. Titubant, je me glissai près des rails.

Couché sur le métal d’un froid délicieux, je rêvai à mon retour au camp, au châlit sur lequel il n’y avait pas de paillasse, à des bribes de sommeil parmi des camarades qui cette nuit ne passeraient pas à la chambre à gaz. Soudainement le camp me parut un havre de grâce. Ce sont toujours les autres qui meurent. Pour ma part, je suis encore en vie, tant bien que mal, j’ai de quoi manger, j’ai des forces pour travailler, j’ai une patrie, un foyer, une amie…

Les lumières ont des scintillements fantomatiques, la même vague humaine afflue, interminable, trouble, enfiévrée, abrutie. Ces gens s’imaginent qu’ils commencent une nouvelle existence dans le camp et ils se préparent psychologiquement à la dure lutte pour la vie. Ils ignorent qu’ils vont bientôt mourir et que l’or, l’argent, les diamants que, prévoyants, ils dissimulent dans les plis et les coutures de leurs vêtements, dans les semelles de leurs souliers, dans les orifices de leurs corps, ne leur seront plus d’aucune utilité. Des professionnels routiniers fouilleront leur intimité, extrairont l’or caché sous la langue, les diamants dans le vagin et l’anus. Ils leur arracheront leurs dents en or. Puis ils expédieront le tout à Berlin, dans des caisses hermétiquement closes.

Les silhouettes noires des SS vont et viennent, calmes, compétentes. Le monsieur au carnet trace les derniers bâtons, complète le nombre : quinze mille.

Beaucoup, beaucoup de camions sont allés au crématoire.

Enfin ils terminent. Les cadavres empilés sur le quai sont emportés par le dernier camion ; on charge les hardes qui restent. Le Canada, chargé de pains, de confitures, de sucre, embaumant le parfum et le linge propre, se prépare à rentrer. Le kapo finit de bourrer la marmite du thé avec de l’or, de la soie et du café noir. C’est pour les sentinelles du portail, à l’entrée du camp : ils laisseront passer le kommando sans contrôle. Pendant quelques jours, le camp va vivre de ce convoi : il va manger ses jambons et ses saucissons, ses confitures et ses fruits, boire sa vodka et ses liqueurs ; il se promènera dans son linge ; il fera du commerce avec son or et ses ballots. Beaucoup de choses seront emportées par les civils hors du camp, dans la Silésie, à Cracovie et plus loin. Ils rapporteront des cigarettes, des œufs, de la vodka et des lettres de la maison.

Pendant quelques jours, le camp parlera du convoi de "Sosnowiec-Bedzin". C’était un bon convoi, riche.

Tandis que nous regagnons le camp, les étoiles commencent à pâlir, le ciel devient de plus en plus transparent, il s’élève au-dessus de nous, la nuit s’éclaircit. Une journée radieuse, torride, s’annonce.

Des crématoires montent de puissantes colonnes de fumée qui se rejoignent en haut, en un énorme flot noir qui déferle avec une infinie lenteur dans le ciel au-dessus de Birkenau et disparaît derrière la forêt, du côté de Trzebinia. Le convoi de Sosnowiec brûle déjà.

Nous croisons un détachement de SS, la mitraillette au poing, qui vient relever la garde. Ils vont d’un pas égal, coude à coude ; ils ne forment qu’une masse, une seule volonté.

—   Und morgen die ganze Welt (25)… chantent-ils à tue-tête.

Un ordre tombe à l’avant  :

—   Rechts ran  ! Droite  !

Nous leur cédons le passage. »

Tadeusz Borowski, Le monde de pierre

 

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Notes

1. Le camp des femmes de Birkenau (N.d.T.).

2. On appelait Canada à Auschwitz la partie du camp où les détenus étaient dépouillés à leur arrivée. Les membres des kommandos chargés de ce travail étaient autorisés à garder certains produits de consommation (N.d.T.).

3. En français dans le texte original.

4. Argot du camp. "Organiser ", c’est se procurer, honnêtement ou non, différentes choses susceptibles d’améliorer l’ordinaire (N.d.T.).

5. Les prisonniers les plus amoindris physiquement et moralement (N.d.T.).

6. Le rassemblement.

7. N’ayez pas peur.

8. En français dans le texte original.

9. Que se passe-t-il  ?

10. Gauche, deux, trois, quatre. Otez vos calots  !

11. Cent.

12. Hôpital pour les SS situé entre la première et la seconde enceinte du camp (N.d.T.).

13. Second périmètre de sécurité (N.d.T.).

14. Sale fumier.

15. Eh, toi là-bas.

16. Combien  ?

17. D’accord  ?

18. "Ordonnance " des kapos.

19. En français dans le texte original.

20. En français dans le texte original.

21. Les Allées de Jérusalem, l’artère la plus importante de Varsovie (N.d.T.).

22. Le bloc de l’épouillage (N.d.T.).

23. Toi, fille de pute. Putain de Juive.

24. La ferme  !

25. Et demain le monde entier…

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...une place...

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09/02/2019

Pensée de Gauche

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Au Venezuela il n'y a même plus de papier cul pour s'essuyer la rondelle...

 


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