04/10/2007
Épître à la Jeunesse
=--=Publié dans la Catégorie "Franc-tireur"=--=

J’ai découvert le peintre controversé Georges Mathieu il y a une quinzaine d’années. Son Dandysme, augmenté d’un Royalisme convaincu, tranchant et argumenté, couplé à une volonté de secouer les habitudes conformistes et bourgeoises m’ont tout de suite séduit. J’ai d’abord fait l’acquisition d’un livre présentant quelques unes de ses toiles abstraites, puis je me suis penché sur ce que pensait l’homme en lisant « L’Abstraction Prophétique ». Ensuite j’ai découvert ses folies, ses incartades, ses fredaines. Par exemple, fut un temps où le personnage se faisait découper des cubes de viande crue par son boucher qu’il portait en pleine rue sur une feuille d’aluminium et qu’il mangeait au nez et aux yeux de tous. Vêtu d’une cape noire avec doublure rouge, le visage paré d’une authentique moustache aussi ridicule que celle de Nietzsche, le regard vif sous un œil scrutateur, l’allure vive et altière couronnée par un sens certain de l’humour, le personnage avait du génie et du panache. Et puis j’aime les moustachus ridicules. Cela me fait songer à Philippe Sollers brocardant, dans son journal de l’année 1998, « L’année du Tigre », le livre de quelques philosophards crétins intitulé « Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens » à partir d’une interview de Comte-Sponville, l’un des auteurs ridicules de cette feuille à merde politiquement correcte et sans le moindre intérêt philosophique par la formule suivante : « M. André Comte-Sponville, philosophe actuel, explique dans Le Point “pourquoi il n’est pas nietzschéen”. “C’est essentiellement pour trois raisons”, dit-il : “l’irrationalisme de Nietzsche, son immoralisme, son esthétisme”.
Nietzsche avait une grosse moustache ridicule, M. Comte-Sponville a une petite moustache correcte. C’est comme ça. »
Pour en revenir à Mathieu, son insolence est un bonheur, et venant de la part d’un Royaliste optant carrément pour une Monarchie Absolue, cela a de quoi surprendre en même temps que de déranger. Son dégoût du conformisme, sa revendication pour une liberté parée de grandeur fut, et est toujours, un réel plaisir. De plus, un certain art abstrait parvenant à me toucher (Picasso, Staël, Pollock, Kandinsky) la découverte de ses toiles ne m’a pas laissé indifférent. Suivant au plus près les découvertes scientifiques, en particulier dans le domaine de la physique quantique (il adresse un mémoire à Einstein avec, en guise d’invitation, le désir de réconcilier la physique quantique à la relativité générale et de les unir pas moins à l’Art, d’en tirer une théorie vivante) le personnage sort du lot, brise les préjugés et même élu membre de l’Académie des Beaux-Arts parvient à nous présenter les académiciens comme des rebelles, puisqu’ils conservent et perpétuent ce qui dans le monde moderne part en déréliction.

Un peu oublié de nos jours, Georges Mathieu, encore vivant, vieux, malade et fatigué, fut néanmoins un homme important dans le monde de la peinture et de la pensée. Il aura marqué les années 40, 50, 60 et 70 avec son mouvement de l’« Abstraction Lyrique », mais aussi en cherchant par tous les moyens à participer à la Vie de tous les jours : par des séances d’happenings qui lui faisaient improviser ses toiles, sur très grand format, devant un public, sur fond de musique Jazz extatique, le tout avec une vitesse surprenante, rentrant littéralement dans un état Shamanique, possédé, second, à grands coups de taches, en pressant les tubes de peintures, secouant des pinceaux énormes, déclarant qu’avec lui le signe précédait le sens (ce qui était une véritable révolution psychédélique), et qu’il fallait tout en reprenant racine dans une authentique Tradition parvenir à tout rénover, tout réinterpréter, tout redéfinir ; également en formulant une critique radicale de l’éducation nationale dépourvue de formation aux arts sensée élever notre sensibilité et participant à la création de la fameuse pièce de 10 francs, dans les années 70, qui demeura jusqu’à l’arrivée de l’€uro, ou au logo d’Antenne 2 (devenue France 2) ; ou encore, en créant, en architecte éclairé, les bâtiments et jardins de l’Usine des transformateurs B.C. à Fontenay-le-Comte, en Vendée sur 16 000 kilomètres carrés, avec la volonté de créer un lieu de travail où l’ouvrier serait en mesure de se sentir un peu plus chez lui. Créateur de médailles, créateur d’affiches publicitaires, peintre, polémiste redoutable, André Malraux a dit de Georges Mathieu qu’il était le premier calligraphe européen. Il n’a eu de cesse de dénoncer les effets ravageurs de la bureaucratie institutionnelle incapable de prendre les bonnes décisions, les hauts fonctionnaires ne le lui ont pas pardonné.

Dès le début des années 1960, Georges Mathieu part dans une croisade en faveur d’une éducation qui ne mettrait plus l’accent sur la Raison Cartésienne, les aspects économiques et l’utilitarisme bourgeois au détriment de la sensibilité et du progrès de l’homme et qui ouvrirait l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et les plus exaltantes de la Vie. Il aime à citer Galbraith, résumant sa conception de l’Artiste au sein du monde selon ces termes : « L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société ». Vision très Nietzschéenne.

En fait, la peinture, tout comme la pensée de Mathieu, est l’aboutissement d’une longue Tradition passée sous le prisme du 20ème Siècle, et donc, de ce fait, sa prolongation déconcertante. Irritant, agaçant, Mathieu par son œuvre a défié les conceptions étroites de tout un chacun concernant la peinture, mais par extension la Vie en général : la morale, l’éthique, l’esthétique, la vie sociale, l’héritage de la révolution, l’héritage de la Scolastique (comme Maurice G. Dantec, Georges Mathieu aime Jean Duns Scott). Car le but, pour ce peintre, n’était pas de se débarrasser de la Tradition par ce qu’elle propose de limité et d’asphyxiant, mais de lui ouvrir une voie pour une renaissance à la hauteur des espoirs les plus fous.
Je vous livre un de ses textes prémonitoire.
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Épître à la Jeunesse
Ce texte, publié pour la première fois en 1964 dans la troisième livraison de la revue TWENTY — numéro de mai —, sous le titre : « Réveillez-vous ! », fut maintes fois repris par Georges Mathieu, à l’occasion de ses conférences et de ses interventions télévisées. En particulier il termina l’émission du « Journal inattendu » du 6 Janvier 1968 par cet appel à la révolte de la jeunesse. Après mai 1968, de nombreuses publications régulières ou clandestines reprirent ce texte, tant en France qu’à l’étranger.
“La Révolte, la Vitesse, le Risque : trois mots clés. Trois mots au cœur des Twentys.
Barrès, Valéry, Gide, Malraux ont été les derniers à répondre aux questions laissées en suspens depuis l’abandon des dieux. Aujourd’hui, personne.
Après une littérature du désespoir, de l’absurde, de l’ennui, où ni Sartre, ni Camus, ni Sagan n’ont dialogué vraiment avec vous, ni d’ailleurs avec ceux auxquels ils eussent aimé s’adresser, les maîtres à penser n’ont plus cours. L’affectivité et l’intuition envahissent les terrains de la raison raisonnante, les cadres de la psychologies éclatent, l’enfance se découvre, les adolescents réapprennent les passions, les normes sociales périmées sont en train de sauter.
Hier, James Dean ; aujourd’hui, les Beatles. Pourquoi ? Parce qu’avant d’incarner une fureur de vivre, ils incarnent une fureur. Fureur contre cette société bourgeoise qui croule sous ses conformismes, ses mesquineries, son égoïsme. Depuis trois siècles la France est la plus bourgeoise de toutes les nations. L’abject Descartes lui a fourni ses bases philosophiques et morales. L’abject Guizot lui a fourni ses slogans. Vous payez tous aujourd’hui cet héritage. Après le peuple, vous venez de prendre conscience que le bourgeois a mis des verrous. Que partout il étale son mépris du travail manuel, son mépris de la création, son mépris des valeurs féminines, son mépris du véritable sens de la vie. Que partout il révèle deux obsessions, celle du profit et celle de la sécurité.
Il accapare et il verrouille. Dans la crainte de voir les biens lui échapper, il ferme du « même geste les coffres, les cœurs, les maisons », il installe des clôtures, des interdits, des barrières : barrières du diplôme, limite d’âge, propriété « privée ».
La Révolte, la Vitesse, le Risque, ces trois mots sont aussi au cœur de l’Abstraction Lyrique d’aujourd’hui. N’est-ce pas la même révolte contre les règles établies, le même goût du risque sous toutes ses formes, la même passion pour la vitesse et l’intensité violente, le même mépris pour l’absence d’originalité et de grandeur, le même élan spontané, confiant, généreux ?
Oui, car une peinture, aujourd’hui, qu’est-ce ?
C’est l’expression la plus directe d’une insatisfaction et d’une volonté. La peinture c’est un vouloir, ce n’est plus un faire. La toile est fouettée, bousculée, sabrée ; la couleur gicle, fuse, transperce, virevolte, monte, s’écrase. L’artisanat, le fini, le léché des idéaux grecs, tout cela est mort. La tension, la densité, l’inconnu, le mystère règnent et gagnent sur tous les tableaux. Pour la première fois dans l’histoire, la peinture a pu devenir spectacle et l’on peut assister à sa création comme l’on assiste à une jam-session. Le tableau se joue comme un solo de batterie d’Art Taylor ou de trompette de Roland Kirk : la mobilisation de toutes les forces psychiques en une fête suprême, la volonté de s’oublier pour être, l’instauration d’un état second, d’une extase, d’un délire. Cet art se situe aux antipodes des traditions classiques. Il a coupé tous les ponts avec la renaissance. Il crée : il ne recopie pas. Il a quitté le silence et la solitude de l’atelier pour descendre dans la rue, il renoue un dialogue direct et spontané avec l’âme populaire. La peinture est devenue action. Alors qu’un Picasso avoue encore toute sa frayeur à peindre dans l’arène, le peintre demain se présentera en public devant sa toile blanche comme Dominguin devant le taureau.
« Cette fureur, ce désespoir, cette colère, ce défi, cette tension, cette fougue, cette gratuité » qui l’animent et le soulèvent, ne sont-ce pas votre fureur, votre colère ?
À l’éclatement et à l’effondrement de toutes les valeurs traditionnelles, à cet Hiroshima des déterminismes, à cette faillite de structures rassurantes, un raz de marée social s’impose, balayant toutes les cloisons pour retrouver la véritable communauté, celle du don de soi, du détachement, du vertige.
Après les valeurs aristocratiques défuntes, après l’embourgeoisement progressif des masses, il n’y a plus que les jeunes et les artistes pour incarner une idéologie de combat dans une société de consommation qui a étouffé toutes ses colères dans le confort douillet de sa médiocrité. Dans cet avenir où ceux qui ne savent plus se mépriser ne cherchent plus que des oreillers dorés pour traverser le plus silencieusement possible leur nuit hypocrite, braquons tous les projecteurs sur cette sécurité et cette abjection où règne l’argent, tombeau des rêves et des passions, où les vocations ne montrent plus qu’à l’échelle de la réussite, où le conformisme des modes engouffre ce qui reste de singularité vivante, et opposons à la société présente un refus total. L’art, dans sa fonction prémonitoire, annonce de merveilleux cataclysmes en projetant dans l’inconnu et la terreur les petits maîtres chanteurs du bien-être. La plus grande mutation intellectuelle, spirituelle et sociale de tous les temps se prépare. Elle est en marche.”
L’Abstraction Prophétique (Gallimard/Idées – 1984)
Georges Mathieu

Complainte silencieuse des enfants de Bogota face aux commandos de la mort

La victoire de Derain - 1963

Dana - 1958




23:25 Publié dans Franc-tireur | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : Georges Mathieu, Royalisme, Révolte, Peinture |
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02/10/2007
Politique
=--=Publié dans la Catégorie "Citadelle : Saint-Exupéry"=--=
Lors d'une de nos soirées arrosées, lorsque mon ami Pierre me demanda, très sérieux, ce qu'était, selon moi, l'action politique, j'eus cette réponse simple : "Avoir des couilles !" Devant l'air amusé de mon ami, j'enchaînais sur la Grèce Antique et, de fil en aiguille, un bon Bordeaux aidant, je sautais sur Antoine de Saint-Exupéry qui, dans Citadelle, oeuvre monumentale laissée en chantier par l'écrivain à sa mort tragique au-dessus de la Méditerranée, donne quelque indication non dépourvue de grandeur mais qui le ferait passer de nos jours pour un fasciste de première ligne tellement, par les temps qui courent sans sens de la Valse, tout est aplani et nickel et qu'aucune hiérarchie des valeurs morales n'ayant plus cours un Saint-Ex se voit au pire réduit à de sordides comparaisons imbéciles, le réduisant presque à un Mussolini avec un peu plus de talent, au mieux édulcoré comme l'éternel et unique créateur du Petit Prince qui fait encore rêver nos jolies têtes blondes. D'ailleurs, faites l'expérience. Lisez le chapitre qu'Irina a pris la peine de taper pour vous avec ses doigts de fée pendant que je lui dictais, encore une fois émerveillé par la pensée de l'aviateur héroïque, le texte que je vous mets en ligne... lisez-le à quelqu'une de vos connaissance un peu trop lisse en lui précisant qu'il s'agit d'un texte de l'auteur du Petit Prince ! L'effet est garanti... Vous m'en direz des nouvelles.
" Il m’apparut qu’ils se trompaient sur le respect. Car je me suis moi-même exclusivement préoccupé des droits de Dieu à travers l’homme. Et certes le mendiant lui-même, sans m’exagérer son importance, je l’ai toujours conçu comme un ambassadeur de Dieu.
Mais les droits du mendiant et de l’ulcère du mendiant et de sa laideur honorés pour eux-mêmes comme idoles, je ne les ai pas reconnus.
Qu’ai-je côtoyé de plus repoussant que ce quartier de ville bâtit au flanc d’une colline et qui coulait comme un égout jusqu’à la mer ? Les corridors qui débouchaient sur les ruelles versaient par bouffées molles une haleine empestée. La racaille n’émergeait de ses profondeurs spongieuses que pour s’injurier d’une voix usée et sans colère véritable, à la façon des bulles molles qui éclatent, régulières, à la surface des marais.
J’y ai vu ce lépreux, riant grassement et s’épongeant l’œil d’un linge sordide. Il était avant tout vulgaire et se plaisantait soi-même par bassesse.
Mon père décida l’incendie. Et cette tourbe qui tenait à ses bouges moisis commença de fermenter réclamant au nom de ses droits. Le droit à la lèpre dans la moisissure.
« Ceci est naturel, me dit mon père, car la justice selon eux c’est de perpétuer ce qui est. »
Et ils criaient dans leur droit à la pourriture. Car, fondés par la pourriture, ils étaient pour la pourriture.
« Et si tu laisses se multiplier les cafards, me dit mon père, alors naissent les droits des cafards. Lesquels sont évidents. Et il naîtra des chantres pour te les célébrer. Et ils te chanteront combien grand est le pathétique des cafards menacés de disparition.
« Être juste…, me dit mon père, il faut choisir. Juste pour l’archange ou juste pour l’homme ? Juste pour la plaie ou pour la chair saine ? Pourquoi l’écouterai-je, celui-là qui vient me parler au nom de sa pestilence ?
« Mais je le soignerai à cause de Dieu. Car il est aussi demeure de Dieu. Mais non point selon son désir qui n'est que désir exprimé par l’ulcère.
« Quand je l’aurai nettoyé et lavé et enseigné, alors son désir sera autre et il se reniera lui-même tel qu’il était. Et pourquoi, aurai-je, moi, servi d’allié à celui-là qui l’aura lui-même renié ?
Pourquoi l’aurai-je, selon le désir du lépreux vulgaire, empêché de naître et d’embellir ?
« Pourquoi prendrai-je le parti de ce qui est contre ce qui sera. De ce qui végète contre ce qui demeure en puissance ? »
« La justice selon moi, me dit mon père, est d’honorer le dépositaire à cause du dépôt. Autant que je m’honore moi-même. Car il reflète la même lumière. Aussi peu visible qu’elle soit en lui. La justice est de le considérer comme véhicule et comme chemin. Ma charité c’est de l’accoucher de lui-même.
« Mais dans cet égout qui plonge vers la mer je m’attriste devant cette pourriture. Dieu s’y trouve déjà tellement gâté… J’attends d’eux le signe qui me montrera l’homme et ne le reçoit point.
– Cependant, j’ai vu tel ou tel, dis-je à mon père, partager son pain et aider plus pourri que lui à décharger son sac, ou prendre en pitié tel enfant malade…
– Ils mettent tout en commun, répondit mon père, et de cette bouillie font leur charité. Ce qu’ils appellent charité. Ils partagent. Mais dans ce pacte, que savent faire aussi les chacals autour d’une charogne, ils veulent célébrer un grand sentiment. Ils veulent nous faire croire qu’il est là un don ! Mais la valeur du don dépend de celui à qui on l’adresse. Et ici au plus bas. Comme l’alcool à l’ivrogne qui boit. Ainsi le don est maladie. Mais si moi c’est la santé que je donne, je taille alors dans cette chair… et elle me hait.
« Ils en arrivent, me dit encore mon père, dans leur charité, à préférer la pourriture… Mais si moi je préfère la santé ?
« Quand on te sauvera la vie, me dit encore mon père, ne remercie jamais. N’exagère point ta reconnaissance, c’est qu’il est bas, car que croit-il ? T’avoir servi ? Alors que c’est Dieu qu’il a servi en te gardant si tu vaux quelque chose. Et toi, si tu exprimes trop fort ta reconnaissance, c’est que tu manques à la fois et de modestie et d’orgueil. Car l’important qu’il a sauvé, ce n’est point ton petit hasard personnel, mais l’œuvre à laquelle tu collabores et qui s’appuie aussi sur toi. Et comme il est soumis à la même œuvre, tu n’as point à le remercier. Il est remercié par son propre travail de t’avoir sauvé. C’est là sa collaboration à l’œuvre.
« Tu manques aussi d’orgueil de te soumettre à ses émotions les plus vulgaires. Et à le flatter dans sa petitesse en faisant de toi son esclave. Car s’il était noble, il refuserait ta reconnaissance.
« Je ne vois rien qui m’intéresse, disait mon père, qu’admirable collaboration de l’un à travers l’autre. Je me sers de toi ou de la pierre. Mais qui est reconnaissant à la pierre d’avoir servi d’assise au temple ?
« Mais eux ne collaborent point vers autre chose qu’eux-mêmes. Et cet égout qui plonge vers la mer n’est point nourricier de cantiques ni source de statue de marbre, ni caserne pour les conquêtes. Il ne s’agit pour eux que de pactiser le mieux possible pour l’usage des provisions. Mais ne t’y trompe point. Les provisions sont nécessaires mais plus dangereuses que la famine.
« Ils ont tout divisé en deux temps, lesquels n’ont point de signification : la conquête et la jouissance. As-tu vu l’arbre grandir, puis, une fois grandi, se prévaloir d’être arbre ? L’arbre grandit tout simplement. Je te le dis : ceux-là qui ayant conquis se font sédentaires sont déjà morts… »
La charité selon le sens de mon empire c’est la collaboration.
Le chirurgien, j’ordonne qu’il s’épuise dans la traversée d’un désert s’il peut à celui-là refaire son instrument. Et cela même s’il s’agit de quelques vulgaires casseurs de pierre mais qui a besoin de ses muscles pour casser ses pierres. Et cela même si le chirurgien est de haute valeur. Car il ne s’agit point d’honorer la médiocrité mais de réparer le véhicule. Et ils ont tous deux le même conducteur. Ainsi de cela qui protège et aide les femmes enceintes. C’était d’abord à cause du fils qu’elles servaient de leurs vomissements et de leurs douleurs. Et la femme n’avait point à remercier, sinon au nom de son fils. Mais voici qu’aujourd’hui elle réclame l’aide au nom de ses vomissements et de ses douleurs. Alors s’ils n’étaient qu’elles, je les supprimerais, car leurs vomissements sont laids. Car il n’est d’important en elles que ceux qui se servent d’elles et elles n’ont point qualité pour remercier. Car qui les aide et elles-mêmes ne sont que serviteurs de la naissance et les remerciements n’ont point de signification.
Ainsi du général qui vint trouver mon père :
« Je me moque bien de toi-même ! tu n’es grand qu’à cause de l’empire que tu sers. Je te fais respecter pour, à travers toi, faire respecter l’empire. »
Mais je sentais aussi la bonté de mon père. « Quiconque, disait-il, a eu un grand rôle, quiconque a été honoré ne peut être avili. Quiconque a régné ne peut être dépossédé de son règne, tu ne peux transformer en mendiant celui-là qui donnait au mendiant, car ce que tu abîmes ici c’est quelque chose comme l’armature et la forme de ton navire. C’est pourquoi j’use de châtiments à la mesure des coupables. Ceux-là que j’ai cru devoir ennoblir, je les exécute mais ne les réduit point à l’état d’esclaves, s’ils ont failli. J’ai rencontré un jour une princesse qui était laveuse de linge. Et ses compagnes riaient d’elles : « Où est ta royauté, laveuse de linge ? tu pouvais faire tomber les têtes et voilà qu’enfin impunément nous pouvons te salir de nos injures… ce n’est que justice ! » Car la justice selon elles était compensation.
« Et la laveuse de linge se taisait. Peut-être humiliée pour elle-même mais surtout pour plus grand qu’elle-même. Et la princesse s’inclinait toute raide et blanche sur son lavoir. Et ses compagnes impunément la poussaient du coude. Rien d’elle n’invitant la verve car elle était belle de visage, réservée de gestes et silencieuse, je compris que ses compagnes raillaient non la femme mais sa déchéance. Car celui-là que tu as envié, s’il tombe sous tes griffes, tu le dévores. Je la fis donc comparaître :
« Je ne sais rien de toi sinon que tu as régné. À dater de ce jour tu auras droit de vie et de mort sur tes compagnes de lavoir. Je te réinstalle dans ton règne. Va. »
« Et quand elle eu repris sa place au-dessus de la tourbe vulgaire elle dédaigna justement de se souvenir des outrages. Et celles-là même du lavoir, n’ayant plus à nourrir leurs mouvements intérieurs de sa déchéance, les nourrir de sa noblesse, la vénérèrent. Elles organisèrent de grandes fêtes pour célébrer son retour à la royauté et se prosternaient à son passage, ennoblies elles-mêmes de l’avoir autrefois touchée du doigt. »
« C’est pourquoi, me disait mon père, je ne soumettrai point les princes aux injures de la populace ni à la grossièreté des geôliers. Mais je leur ferai trancher la tête dans un grand cirque de clairons d’or. »
« Quiconque abaisse, disait mon père, c’est qu’il est bas. »
« Jamais un chef, disait mon père, ne sera jugé par ses subalternes. » "
Citadelle, VIII
Antoine de Saint Exupéry
07:00 Publié dans Citadelle : Saint-Exupéry | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : politique, antoine de saint-exupéry, citadelle, sagesse |
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01/10/2007
Âmes Insurgées
=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=
La Parenthèse de ce jour n'est pas un choix de moi, mais d'Irina. Cependant, vous devez vous en douter, je m'associe à ce choix. Pleinement.
Irina :
Les francs-tireurs, j'aime à les appeler "âmes insurgées". Ces deux mots mis ensemble, magnifiques, ne sont pas de moi, hélas, mais d'un homme, magnifique lui aussi, qui s'appelle Armel Guerne.
Je vous laisse le découvrir :
![]()
" Laissez-moi vous dire
Que le poète n'a pas la vie facile dans un monde devenu ce manteau de ténèbres, pailleté d'éphémère par une actualité exténuée en quelques heures, qu'on renouvelle tous les jours et qui tient toute la place avant de s'effacer. Un monde où le niveau des larmes, cependant, ne cesse de monter. Un monde pilonné, trituré, sermonné de plus en plus sévèrement par le verbe surnaturel des catastrophes, couché sous le vent fort de ce langage, le plus clair et le plus nu de tous, dont les statisticiens s'emparent aussitôt pour le rendre inintelligible. Les coeurs sans le savoir, les esprits sans le percevoir et, tout au fond, les âmes sans le dire sont tellement dans le besoin que le silence de leur cri- formidable colonne en creux - requiert et mobilise contre lui l'acharnement insupportable et sans répit de tous les bruits du monde, organise la fuite et le refuge de chacun dans ce supplice étroit, la collaboration funeste de tout individu, par soumission servile ou par complicité déshonorée, à cet attentat fracassant qui le disjoint, l'émiette, le pulvérise et le disperse. S'abstraire de l'essentiel, tout est là. Sortir le plus possible du dedans de la vie ; rester dehors. L'information, laissez-moi vous le dire, est l'instrument parfait, la corde lisse et le noeud bien coulant de cette pendaison : l'information, procédé éminemment artificiel et abstrait, destiné à rendre informe et sans leçon tout ce qui peut, tout ce qui risque d'avoir, originalement, une forme certaine et peut être un enseignement. L'informatique a perfectionné le système en le mécanisant et désormais, sans le concours de personne, l'analyse devient si fine que tout danger est écarté : même par accident il ne peut plus rester, non, même à la loupe on ne saurait trouver le grain le plus infinie de concret dans la pensée lisse et liquide qu'elle dégorge. Le rien est souverain et triomphe dans le bourdonnement enthousiasmé des bavardages. Car sait-on jamais ? La trace seulement d'une poussière pourrait suffire à accrocher un souvenir, un rappel, découvrir une analogie, voire amorcer un rêve, éveiller un silence, engendrer l'incongruité d'une de ces légendes qui parlent à travers le temps !
Abandonné de tous, le génie souple et prompt de notre langue est sans emploi, comme un ange au chômage. Vu de demain, regardé seulement de la pointe du prochain matin, le français est déjà une langue morte, écrasée, accablée, enterrée sous ses ruines où s'amusent encore, inconscients, égarés, les producteurs rentiers d'une littérature qui n'a d'autres raisons que la " modernité ", c'est-à-dire le goût du jour. L'argent, seul étalon de toutes les valeurs, ne quitte plus jamais le devant de la scène. Ecoutez bien, tendez l'oreille : " euh... ! beuh... ! " Nous sommes entrés dans le siècle de l'onomatopée et nous voici déjà tout occupés à convertir les mots en chiffres. Sans le lyrisme des milliards, avouons-le, auquel les moins riches ne sont pas les moins accessibles, la politique serait sans effet, sans écho, et les prisons de l'idéologie s'ouvriraient d'elles-mêmes, relâchant en plein air la cohue de leurs détenus fascinés, tout surpris de se retrouver libres de leur pensée, de respirer un air de leurs propres poumons. L'argent (qui n'est depuis longtemps plus synonyme de richesse, mais de besoin), s'il fut depuis toujours servi par les ambitieux, ne l'a jamais été avec le cynisme imbécile et l'unanimité éhontée de nos contemporains : la masse humaine la plus mendiante et la plus lâche, la plus confuse et la plus confondue que le monde ait portée. Seul le nanti n'en a jamais assez ; et c'est toujours lui qui crie le plus fort, du haut en bas de l'échelle sociale, surtout en bas. Laissons.

Le poète, je vous l'ai dit, n'a pas la vie facile dans ce monde et ses besoins, pour exister, n'ont rien d'épisodique ou de professionnel. Il est voué à l'essentiel. Donc à la pauvreté matérielle. Une existence entière à préserver dans tous ses lieux, ouverte à ses passions, conquérant son intégrité. L'ampleur indispensable de l'espace et du temps, la solitude, le silence et la continuité. Les questions à poser vraiment ; la réponse à attendre de tout. Un travail où l'on entre une fois pour toutes pour ne plus le quitter, pour n'en jamais sortir avant qu'il soit fini, achevé. Un enrichissement profond qui rejette à mesure tout l'accessoire, tout le surplus intellectuel, la vanité, l'épate, l'encombrement de la mémoire et de tous les chemins d'accès, bref, ce qui n'est pas absolument la nourriture salutaire. Et le contrôle vigoureux, la vérification constante de tout cela sur tous les faits et gestes, à chaque instant de chaque jour. Un combat, s'il faut l'appeler de son nom, qui ne se ralentit jamais une fois qu'il est engagé, s'enhardissant de tous les héroïsmes aussi naturellement qu'une plante, en croissant, s'enhardit dans son vert. Car la grandeur lentement, sûrement accordée à un rythme cosmique, élargit peu à peu son aire intérieure et le confort de son logement. Rien qu'une vie et rien qu'un lieu pour tout cela, c'est peu ! Mais une fois chez elle et bien à l'aise, elle commence ses aménagements, ouvre l’oeil à de nouveaux regards plus vifs, plus pénétrants, éteint les complaisances, ferme l'oreille aux bruits satisfaisants de la musique et doucement, tendrement, l'habitue à l'écoute plus simple de l'ineffable, assouplit délicieusement les muscles orgueilleux de l'orgueilleuse intelligence pour l'exercer, loin de ses jeux futiles, aux pratiques du bond, du vol, de la plongée, afin de franchir l'apparence, de l'enjamber, de la tourner et de poursuivre, par-delà, sa chasse périlleuse - et parfois bienheureuse - de la réalité substantielle.
C'est vrai, on ne peut parler ce langage qu'à ceux qui le savent déjà, ou qui sont sur le bord, ou qui veulent y être. Il est peut-être vrai aussi qu'ils ne sont pas nombreux : on le dit, en tout cas, et les autres le croient ; mais comment le savoir si personne n'essaie ? Et puis surtout, que nous importe à nous ? Les autres sont des morts, un nombre seulement, des impersonnes qui sont nées mortes dans leur époque dont elles ne toucheront jamais le vrai moment du doigt ; de mornes effigies qui se figurent - oh ! non pas être : cela se sent - mais avoir, avoir une vie parce qu'un temps les véhicule et les agite, parce qu'elles ont un matricule et connaissent le numéro ; d'impossibles médailles frappées sur une face à l'image de l'homme et sur l'autre de rien, façonnées de ce néant auquel elles appartiennent. La prolifération grouillante du non-être. Un modelage de l'absence certifié copie conforme. Et parce qu'il est vrai que les institutions que les hommes se sont données, jusqu'aux Eglises qu'ils se veulent à présent, ne font toujours appel qu'au pire de nous-mêmes et jamais au meilleur, on comprend que l'humanité soit démoralisée et ne puisse jamais apprendre ce qu'elle vaut, tout près de quelles plénitudes elle promène son vide, devant quelles félicités immensément impatientes elle accable son coeur d'ombres sordides et d'amertumes imbéciles - incapable dedans de s'inventer, incapable dehors de sentir son péril. Car la violence, évidemment, est le seul exutoire de ce mutisme intérieur.
(Faut-il inviter l'amateur à méditer le spectacle ? Je vois très bien la fin du monde interrompant, au grand dam des syndiqués, une quelconque manifestation populaire " revendiquant " encore quelque chose.)
C'est pourquoi, je le dis ici, pour le salut de ce qui nous reste d'âme, pour l'honneur de l'esprit : jamais depuis l'origine du monde, depuis la création de la lumière et la séparation des eaux d'en haut et de celles d'en bas, ni à aucun moment au long de notre histoire depuis le tout premier commencement, jamais la poésie n’ a été aussi nécessaire - quel que puisse être le nombre de ceux qui ne le savent pas- ni réclamé dans une urgence aussi abrupte et absolue l'indispensable chant secret de cette pauvresse splendide, fille sauvage de la Providence et seule héritière directe des hautes évidences premières, qui fait la honte du monde dit " civilisé " - et singulièrement de la France où elle est méprisée, ignorée, rejetée de nos jours plus et mieux que partout ailleurs. Parce qu'elle est l'enfant surnaturel du verbe et naturellement l'avocate de l'âme insurgée donc de plain-pied avec l'Apocalypse, la poésie est par essence le seul langage encore assez vivant, encore assez armé, encore assez puissant et entier, assez près du mystère aussi de la parole, pour emporter d'assaut les forteresses de l'inertie et crever le béton des citadelles du mensonge, portant en elle un grain de vérité humaine qui peut germer encore, une semence de beauté qui fleurira dans la hideur, de saints pollens de l'immortelle simplicité et même, pour certains, l'amande du noyau du fruit intemporel qui fait lever dans l'âme, puissamment, un arbre superbe avec le bruissement vivant de son feuillage, le creusement très doux du bleu des ombres et la visite claire des oiseaux qui le feront sourire. Autour de sa sagesse pivotent les saisons. Jamais un mot. Il lave l'air intimement. Il appelle la pluie d'en haut. Il fertilise les déserts. Et c'est sur lui, significativement, sur ce mage majestueux que s'abat, depuis un quart de siècle, la main meurtrière de ce qu'on nomme le progrès !
Pourquoi crier à l'impossible quand le possible est déjà là, prêt à entrer, qui n'attend plus que vous pour s'accomplir en vous accomplissant ? Il n'y a pas un homme qui puisse vivre heureusement de ses instincts bestiaux, enfermé dans son corps, incarcéré dans son opacité muette, rivé stupidement sur son nombril. On y suffoque, on s'y étouffe, on s'y éteint - et la haine enragée gravite, comme un soleil mort, autour de cette viande inhabitée. Réapprenez à lire et sauvez-vous de là ! Laissez parler en vous la langue qui libère. Relevez le grand I de l'Imagination : c'est le bâton magique qui vous déshallucinera, la verge de la vraie lucidité. Vous n'êtes pas des huîtres ! Ouvrez votre silence à la conversation de l'ineffable et vous saurez étonnamment de quelle immensité intérieure votre réalité est faite, insérée aux deux bouts dans l'infini. Son appétit de point final est une duperie ; l'apparence est un leurre et les idées presque toujours faites idées, sur des idées, ne disent rien qui vaille. La confidence des poètes vous en convaincra : il ne se passe rien dehors, tout se passe dedans. Ils ne font pas la poésie, ils n'en sont pas les auteurs, car ils sont une oreille avant d'être une bouche et ce sont eux, au contraire, qui sont faits par la poésie, comme un premier maillon entre elle et vous. Sans elle, ils ne sont rien ; avec vous, ils sont tout. Le verbe qu'ils conduisent a son génie en vous. Ne le tuez donc pas.
Sur le fil de la chute, qui a son idéal dans la verticalité absolue et qui y tend, la loi intime de la décadence amenuise le temps en suçant sa substance et fait que l'on repart d'un peu plus bas chaque jour. Erodés, corrompus, rongés sournoisement par cet acide, ses rapports avec la durée se détériorent constamment. (On en est, aujourd'hui, si loin dans cette division qu'on distingue le champion des autres, dans de simples jeux sportifs, au centième de seconde, et la physique en est au dix-millième, au millionième peut-être ...) Si l'on remonte dans le passé, comme le dit justement l'adage, on descend donc dans l'avenir qui nous attend comme un tombeau. Rien n'est plus vrai. Hormis les rigolos de la démagogie qui promettent aux électeurs des lendemains qui chantent, tout le monde sait fort bien que demain sera pire et se comporte en conséquence. Hier était le bon temps, qui va de mieux en mieux à mesure qu'on arrive plus près de la naissance et de là, à travers le mythique Age d'or, jusqu'à la porte même du Paradis au fond des origines ; de mal en pis à mesure qu'on s'approche de l'heure totale de la mort. L'évidence le prouve ; il n'est que de regarder autour de soi : visiblement, les jours que nous vivons ne sont plus que des restes et quelques mois après, sous le même regard, il n'y a déjà que le reste des restes. Jusques à quand ? L'élan est pris, et la précipitation s'accélère de minute en minute.
Inutile d’insister sur la stupidité d'une modernité (qui serait inimaginable si ce n'était la nôtre) qui rejette d'un coup d'épaule tout le passé humain, se dégage de son histoire comme un poussin de son oeuf, sans même s'apercevoir que le dédain de sa jeunesse flétrie pour tous les âges de son âge, sa hâte même à tout périmer derrière elle au ras de ses talons, sa rage à ne considérer qu' elle-même comme seul texte et unique contexte, ne sont au demeurant que les aveux d'une impuissance apeurée et viennent seulement de sa propre misère incomparable et de la nullité de son regard charnel. Misère et nullité d'un temps d'une telle minceur qu'on n'y peut rien ancrer ; d'une fragilité, d'une instabilité et d'une telle inconsistance, puisqu'il faut le lui dire, qu'un souffle peut l'éteindre ou moins encore, une erreur anonyme au fond d'une machine, l'inadvertance ou la maladresse d'un geste effleurant un bouton, l'oubli d'un commutateur de contrôle. Une réalité qui n'est pas plus que le reflet d'un spectre au fond d'un vieux miroir - et qui se prend pour quelqu'un parce qu'il n'a jamais vu personne.
Un pareil désarroi, des hommes plus humains, beaucoup moins négatifs, l'on pressenti déjà comme pour nous aider, hurlant alors de toutes les manières la fureur de la faim spirituelle, clamant et proclamant l'insurrection de l'âme aux quatre coins du monde, s'arrachant à leur siècle qu'ils jugeaient imbécile et qui ne manquait pas d'incommodités, plongeant dans le passé, secouant l'avenir en le prophétisant jusqu'au bout de leur force d'imagination comme pour mieux l'exorciser, cherchant partout des appuis et des frères, recensant l'univers et les trésors intérieurs, se prodiguant à coeur ouvert, risquant sur eux un perpétuel tout pour le tout que rien ne pouvait arrêter, ni la folie, ni le suicide, ni la mort qu'ils ne cessaient de frôler, toujours à cet extrême d'eux-mêmes qu'ils ne cessaient de hanter par souci de vivre dignement, noblement, sans rien omettre. Jamais peut-être on n'avait fait autant de littérature ; et jamais sans doute on n'y mit tant de sang, tant de coeur, tant de fièvre et aussi de merveilleux caprice, de liberté. Ils ont tout essayé, tout appelé à leur secours pour étendre le cercle autour de la raison et trouver des issues, ne pas s'y enfermer. Ils ont couru tous les chemins qu'ils croyaient deviner. S'ils se trompaient, tant pis pour eux ! mais ils y allaient voir - et malheureusement, égarés dans le marécage d'une langue peu faite pour la rigueur, la rectitude ou le redressement de la pensée aventurée sur un terrain mystique, ils se trompèrent souvent et moururent beaucoup.
Le Romantisme, dont il est ici question - celui de tous les Romantiques qui ont tracé dans telle et telle direction son aventure fabuleuse, tragique et salutaire, flamboyant tout à coup sur les déchets d'un XVIIIe siècle presque exclusivement voué à la froide raison – n’est pas du tout l'affaire d'un seul temps, le phénomène d'une époque. Certes, une énorme éruption volcanique s'est produite à un certain moment dans l'océan de la pensée des hommes parce que les plus clairvoyants s'indignaient, ne voulant pas se laisser réduire à ce que leur temps voulait qu'ils fussent ou qu'ils devinssent ; mais la vague de fond propulsée par ce cataclysme déferle directement sur nous, étale sur nos plages désertes, desséchées, la miroitante bénédiction de sa marée adoucie et frangée d'espérance. Rien de rien ne nous en sépare en vérité, sinon la vaine chronologie de la superstition historique. Ni ces eaux, ni ce feu ne nous sont étrangers aujourd'hui, et leur puissant remous nous est tout à fait fraternel.
Ce Romantisme, bien évidemment, n'a rien de commun avec la gentillette école littéraire qui fit florès en France sous ce nom ; rien de commun non plus avec la rhétorique douceâtre et la fadeur sentimentale, les rubans et les fanfreluches que l'on s'est plu souvent à attacher à ce mot. Les Français à vrai dire, Nerval à peu près seul excepté, sont restés à l'écart de ce mouvement, qui a fleuri d'abord et surtout en Allemagne avec Hölderlin et Novalis, avec Arnim, avec Kleist, avec Hoffmann et tant d'autres, mais aussi en Angleterre - avec Keats bien plus qu'avec Byron ou Shelley, et par delà les sombres splendeurs du " Roman noir " jusqu'à Stevenson -, mais encore dans la lointaine Amérique chez deux êtres aussi différents - et aussi nécessairement complémentaires - que Poe et Melville, sans oublier les pays slaves où l'élan mystique dit hassidisme juif et cet autre élan qui soulèvera plus tard les récits de Dostoïevski sont manifestement d'essence romantique, au sens le plus exigeant que l'on voudra bien donner à pareille désignation.
En France comme ailleurs, pourtant, le triomphe éhonté d'une bourgeoisie désormais vouée corps et âme aux démons du profit, uniquement préoccupée de cet " enrichissement " affreusement matérialiste qu'allait bientôt cautionner la phrase à jamais immonde de Guizot, aurait dû inciter les poètes à brandir un étendard qui ne fût pas de pacotille. Mais la France " moderne ", qui était précisément en train de naître sous leurs yeux, avait sans doute contre elle d'être un pays trop anciennement favorisé par le ciel. Et favorisé d'abord dans sa langue, qui avait éclipsé, ne l'oublions pas, les autres langues d'Europe dans cette conquête du verbe où se reconnaît le véritable accomplissement de toute civilisation. Mais justement, cet instrument merveilleusement souple, merveilleusement précis, aiguisé et assoupli au fil des siècles par des hommes comme Rutebeuf ou Villon, Rabelais ou Racine (alors que la langue allemande, elle, sortait à peine de son haut moyen-âge quand Goethe rêvait déjà pour elle d'un impossible " classicisme "), cet outil patiemment façonné et perfectionné par des générations d'artisans du langage, attentifs à dire au plus juste, au plus vrai, et qui avait si fidèlement servi les poètes et les saints, n'était-il pas tentant d'en user à d'autres fins, de le pervertir ? Le XVIIIe siècle en avait fait une langue de " salon ", enjuponnée, émasculée. Les histrions de la modernité virtuoses fabricants d'illusion, en feront le jouet que l’on sait. L'Allemand de l'époque, en revanche, se trouvait par rapport à sa langue dans une situation à peu près inverse. Le parler germanique, proclamé " langue allemande " avant d'avoir pu seulement être dégrossi, n'avait guère eu le temps d'accueillir l'esprit du verbe - la seule exception étant à chercher du côté de Paracelse, exception météorique hélas, de par la splendeur même de son isolement forcé, confirmation plutôt d'un manque fondamental au départ. Pour combler ce manque, les Romantiques d'au-delà du Rhin mettront tout en oeuvre, livrant les mots à la fournaise pour essayer d'en purifier le métal. Plusieurs y brûleront leur vie, vaincus finalement par la pesanteur d'un langage qui résistait de toute sa masse à leur ardeur d'alchimistes improvisés. Mais cette difficulté même à mettre en mots une expérience intimement vécue était déjà pour eux une raison de s'insurger.
Car partout, c'est de la difficulté à vivre, à dire, à être, à simplement respirer dans un monde promis bientôt à l'asphyxie, que devait surgir l'élan salvateur - ce qui explique peut-être que les climats " heureux ", les contrées bénies tôt mises en culture par le génie latin aient été si peu visitées par ce mouvement. Mouvement nourri de trop de misères intérieures, et depuis trop longtemps bâillonnées, pour pouvoir se satisfaire de la contemplation paisible d'un ciel d'été. Mouvement insurrectionnel donc, et qui ne visait à rien moins qu'à rétablir l'homme dans sa vraie patrie : cette âme illimitée qu'il avait eu la folie de déserter au profit d'un monde effroyablement rétréci, où il risquait à présent de finir emmuré.
Les êtres qui se risquèrent dans ce combat se voulaient tous poètes. Et ils l'étaient effectivement, qu'ils fussent musiciens comme Beethoven, Schubert ou Schumann, ou peintres comme l'étonnant Caspar David Friedrich (auprès duquel le prétendu " romantisme " d'un Géricault ou d'un Delacroix paraît bien sinistrement convenu), ou encore linguistes et folkloristes comme les frères Grimm, ou alors minéralogistes, physiciens, botanistes - car plusieurs osèrent oeuvrer en Allemagne surtout, dans le sillage de Novalis, à l'avènement d'une science enfin digne de ce nom, d'une sophia qui serait véritablement au service de l'âme. Aucun d'entre eux, faut-il le dire, n'eut la vie facile. Aucun ne rêva d'être pair de France comme fut chez nous Victor Hugo, ou chef d'une République de profiteurs comme faillit être Lamartine, ou académicien comme finit Musset. La belle vie que Byron et Shelley filaient ensemble en Italie n'était pas pour eux. L'Italie de leurs rêves ( celle d'Hoffmann, si présente dans ses livres, alors qu'un destin accablant l'empêchera toujours de s'y rendre autrement qu'en esprit), cette Italie se confondait pour eux avec l'Age d'or, dont leur âme écorchée ne pouvait faire autrement que de se souvenir, et que leur ardeur combative se devait à tout le moins de restaurer, si peu nombreux fussent-ils face à l'armée des philistins assis et nantis qui écrasait de sa triomphante nullité leur époque - cette époque qui devait impitoyablement les rejeter eux, riches seulement de leur ferveur, armés uniquement d'espérance. Et ils n'hésitaient pas pour cela à payer de leur personne. Quel que fût le prix. Vivant l'aventure jusqu'à l'extrême limite de leurs forces : jusqu'au suicide (Kleist, Nerval), jusqu'à la folie Hölderlin, Poe, Schumann), ou jusqu'à ce désespoir muet qui ne peut être enduré que comme une mort lente, une agonie de tous les instants (Hoffmann, Melville) - quand la vie ne leur était pas purement et simplement refusée au seuil même d'une adolescence trop généreusement brûlée (Novalis, Keats, Schubert).
C'est que pour eux, le Romantisme était vraiment une façon, d'être. Un combat pour la plénitude. Une bataille désespérée contre l'abdication capitale, contre ce vide désespérant qui laisse l'homme comme une viande douée de réflexes dès qu'il oublie son âme, dès qu' il quitte ses rêves, dès qu'il cesse de reconnaître et de nourrir - pour ne plus faire qu'alimenter l'autre - Cette moitié divine dont il est composé et qui respire au milieu des étoiles.
Car on ne devrait jamais l'oublier, la vie n'est pas un état mais un risque, et qui s'ouvre toujours plus. Grandiose. Une conquête qui n'en finit pas. Un " voyage " - au sens où Schubert l'a certainement vécu - mais un voyage incertain et dur, à la mesure de ceux, et de ceux-là seuls, qui sont capables de marcher.
Il vaut donc mieux, croyez-moi, ne pas trop se lier aux ruminants intellectuels qui vivent à la ferme, engrangeant le foin et la paille de leurs savoirs récoltés. Les hommes de cabinet, laissez-moi vous le dire, ne font pas de bons compagnons de route.
Vivent les hommes de plein vent !
Tourtrès, 5 mars 1977"

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07:00 Publié dans Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : Romantisme, Armel Guerne |
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