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27/02/2013

Ainsi périt la gloire du solitaire

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Un solitaire de Damas s'était fait la plus grande réputation par ses austérités ; il vivait depuis plusieurs années dans une forêt, passant toutes les nuits en prières et ne mangeant que des feuilles d'arbres. Le roi eut la curiosité de le voir, et après l'avoir visité, il lui dit : Si vous le jugez à propos, je vous ferai préparer dans la ville même un lieu propre à vos dévotions ; vous pourrez les pratiquer plus facilement, et le peuple, qui en sera témoin, aura plus d'occasion de s'édifier de vos exemples. Le saint homme y consentit. Les courtisans lui dirent alors : "Pour conserver les bonnes grâces du roi, hâtez-vous de venir vous établir à la ville et de faire au moins un essai de ce nouveau genre de vie. Si vous trouvez que le commerce des hommes vous enlève un temps trop précieux, vous serez libre de revenir." Il n'hésita pas, et le roi fit préparer pour le recevoir un jardin superbe où il avait le plus beau de ses palais.

C'était un lieu délicieux fait pour enchanter tous les sens : la rose y étalait partout ses brillantes couleurs, semblable à l'incarnat qui pare et anime les joues d'une jeune vierge, ou bien elle ne se présentait qu'en bouton, dont la pourpre commençait à s'unir au tissu vert qui lui servait d'enveloppe et qui avait toute la fraîcheur d'un enfant qui vient de naître ; des guirlandes tressées avec grâce, telles que les cheveux d'un beau garçon, décoraient les avenues, et des fleurs de toutes les formes et du plus brillant éclat étincelaient au haut des arbres.

Le roi envoya ensuite au saint homme une jeune fille pour le servir: son visage était resplendissant comme la lune, sa taille était déliée et svelte, sa parure toute rayonnante comme celle du paon. Quel piège pour un religieux ! Quels vœux, quelles austérités pouvaient tenir contre tant d'attraits ! Il ajouta encore le don d'un jeune esclave d'une beauté incomparable, d'ailleurs enjoué, amusant, et dont l'esprit ne le cédait point à la beauté. C'était son échanson pour lui offrir la coupe et pour lui verser à boire. Sa présence jetait tous les cœurs dans l'ivresse, on ne se lassait point de le regarder, de même qu'un hydropique ne se lasse point de boire de l'eau de l'Euphrate.

Au milieu de tant d'objets séduisants, que pouvait faire le derviche ? Sa table était couverte de mets exquis, ses habits étaient somptueux , les parfums des fleurs et des fruits portaient à la fois la volupté dans tous ses sens, des objets d'une beauté ravissante étaient sans cesse sous ses yeux et n'attendaient que son signal. Il succomba. Les sages n'ont-ils pas dit que de beaux yeux étaient un piège où les meilleurs esprits allaient se prendre ? La science et la religion même ne défendent pas toujours contre cette amorce ; l'a-t-on goûtée une fois, comme la mouche attachée au miel, on ne peut plus s'en arracher.

Ainsi périt la gloire du solitaire. Le roi, après une assez longue absence, eut la curiosité de le voir; mais il ne le trouva plus le même : un embonpoint brillant colorait ses joues, il était languissamment couché sur des tapis de soie ; un esclave beau comme un ange, un éventail à la main, rafraîchissait l'air devant lui. Le roi le félicita de ce changement, s'entretint longtemps avec lui et le quitta en disant que sur la terre il n'aimait que deux espèces d'hommes, les sages et les religieux. Un courtisan, formé par une longue expérience des affaires, était présent et lui répondit : "Il est juste, O grand roi, que tu verses tes bienfaits sur les uns et sur les autres. Donne de l'or au sage, afin qu'il s'anime de plus en plus dans l'étude de la sagesse ; mais si tu veux que le religieux persévère , laisse-le dans la pauvreté : l'or et l'argent ne serviraient qu'à le corrompre." »

Saadi Shirazi, Le Jardin des fruits

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (2) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

On a du mal à vous suivre...

Écrit par : Amandine | 27/02/2013

C'est très bon signe, Amandine...

Écrit par : Nebo | 27/02/2013

Les commentaires sont fermés.