07/05/2014
Le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit
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« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.
Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.
Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. Et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables. De sorte que s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. »
Blaise Pascal, Pensées
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Des manigances qui vous ont toujours un fumet de moralisme
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« Michel pensait encore aux honnêtes ahuris qui rêvaient de vaporiser des symphonies de parfums durant des concerts, de jouer du Beethoven devant du Tintoret. "Tous à fourrer dans le même sac. Des manigances qui vous ont toujours un fumet de moralisme". Ces préparatifs entravent l’émotion chez tous les êtres de quelque délicatesse. On ne pénètre jamais mieux les chefs d’œuvre que lorsqu’on les aborde de face, très simplement, aussi seul que possible, en s’oubliant soi-même et en pensant d’abord au métier du peintre ou du musicien. Ça n’a pas une allure aussi exhaustive, mais c’est bien plus difficile et bien plus rare, parce qu’il faut être capable de lire, d’écouter la langue des héros. Tandis que Dieu sait quelles ritournelles, quelles rhapsodies de métaphores et de symboles à deux sous la ligne, entendent les "âmes élevées" devant Tristan ou Rembrandt. »
Lucien Rebatet, Les deux étendards
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Le monde contemporain qui vous assure tout en même temps
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« On ne peut pas transiger avec le monde contemporain qui vous assure tout en même temps : le progrès, la liberté, la transgression, l’abolition des frontières, l’effacement des sexes, la liquidation de l’humain, le règne de la folie furieuse, etc. Il faut le rejeter en entier. Et d’abord rejeter ce qui semble ses bienfaits les moins contestables. »
Philippe Muray, Festivus Festivus
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Le problème de ma queue
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« Voilà, il y a le bien, le mal, la liberté, la finalité, la justice, la souffrance, les philosophies, les dogmes, les monothéistes, les panthéistes, les fidéistes, les positivistes, les pragmatistes, la révélation, le seul Dieu en trois personnes, l’inerrance de l’Ecriture et les deux cent cinquante mille variantes du Nouveau Testament ; il y a les nestoriens, les gnostiques, les montanistes, le Zend-Avesta, le Mithra et l’Indra de Zoroastre, Aristote, Pythagore, Tertullien, Luther, Les Védas, le Phédon, la christologie pneumatique, la Critique de la Raison pure, la Volonté de Puissance, toutes les inconnues de l’esprit, de l’univers, de la mort, de l’infini, de Dieu. Mais il faut qu’il y ait d’abord le problème de ma queue. C’est lui qui urge. C’est lui qui passe avant tout autre. Tout le reste en dépend. »
Lucien Rebatet, Les deux étendards
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Une combinaison de Kant et de Jérôme Bosh, de Picasso et d’Einstein, de Rilke et de Gengis Khan...
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« En réalité, il faudrait inventer un art qui mêlerait les idées pures à la danse, les hurlements à la géométrie. Quelque chose que l’on réaliserait dans une enceinte hermétique et sacrée, un rituel par lequel les gestes seraient unis à la pensée la plus pure, le discours philosophique à des danses de guerriers zoulous. Une combinaison de Kant et de Jérôme Bosh, de Picasso et d’Einstein, de Rilke et de Gengis Khan. Tant que nous ne serons pas capables d’un mode d’expression aussi intégral, défendons au moins le droit de faire des romans monstrueux. »
Ernesto Sabato, L’Ange des ténèbres
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