06/05/2014
Partout où le visage de la femme est couvert d’un voile
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« Il y a dans l’homme trois sentiments poétiques par excellence : l’amour de Dieu, l’amour de la femme et l’amour de la patrie : le sentiment religieux, le sentiment humain, le sentiment politique. Partout où la connaissance de Dieu s’obscurcit, partout où le visage de la femme est couvert d’un voile, partout où les nations sont esclaves, la poésie est une flamme qui s’éteint faute d’aliment. Là, au contraire, où Dieu est connu, où la femme est respectée, où le peuple est libre, la poésie a de chastes roses pour la femme, des palmes glorieuses pour les nations, des ailes splendides pour s’élever aux plus hautes régions des cieux. »
Juan Donoso Cortés, Discours sur la Bible
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Priant Dieu comme un enfant
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« Quoi de plus beau qu’un homme grand et vigoureux, aux épaules larges et musclées, aux mâchoires dures, aux lèvres lourdes - et priant Dieu comme un enfant. »
Jean-René Huguenin, Journal
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Interiora
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« Moïse conduisait son troupeau aux intérieurs du désert et arriva à la montagne de Dieu, Horeb.
L’âme conduit son troupeau dans le désert quand, prenant avec elle tous les animaux qu’elle garde, – et plus elle est élevée, plus les animaux sont spirituels, – elle s’en va loin des hommes.
…L’âme va non seulement au Désert, mais à l’intérieur du Désert. Le Désert a ses degrés qui sont ses profondeurs. Le Désert, par son extérieur, touche aux pays habités par les hommes. Il a encore là avec eux des relations ; mais, quand l’âme quitte les abords des lieux habités, elle va dans les profondeurs du Désert et le Désert est très profond.
Mais Moïse ne va pas seulement à l’intérieur du Désert, il va aux intérieurs, aux lieux intérieurs : "interiora", le pluriel, et, de plus, le pluriel neutre.
Les lieux où il va sont profonds : l’âme creuse ; elle ne se contente pas de regarder l’intérieur du Désert, elle l’explore. Dans l’intérieur, elle découvre des intérieurs : les abîmes s’ouvrent sous les abîmes. On dirait des effondrements. Le Désert s’ouvre plus vaste qu’elle ne le savait, plus profond, plus caché, plus lointain. Des perspectives non soupçonnées se découvrent au fond de lui ; et, derrière ces perspectives, voici d’autres perspectives. Le Désert se multiplie par lui-même ; ce qui était son extérieur n’est plus que son enveloppe. Vous vous êtes cru arrivé au coeur, vous ne faisiez que toucher la peau. Quand vous arriverez au coeur, le frisson vous prendra, et quand vous croirez avoir exploré le coeur, le coeur s’effondrera, et le coeur du coeur apparaîtra.
Vous vous êtes cru encore une fois au terme du voyage, vous n’étiez pas encore parti. Et plus vous vous abîmerez dans le coeur de l’abîme, plus vous vous apercevrez que vous êtes encore à la surface.
Tout à l’heure vous avez pris l’extérieur pour l’intérieur ; maintenant vous prenez l’intérieur pour l’extérieur ; mais cette seconde illusion n’en est pas une. C’est le commencement de la lumière. Plus vous collerez votre oreille sur le coeur du Désert, plus vous le sentirez palpiter loin de vous. Plus vous le serrerez, plus il vous échappera, et la rapidité de sa fuite n’aura pour mesure que la violence de votre attrait.
Celui qu’il s’agit de trouver est immense ; il faut être délivré de tout pour faire vers lui les premiers pas, et son approche est indiquée par l’horreur des ténèbres qu’il a prises pour retraite. Entendez-vous siffler les ténèbres comme le vent dans la tempête ?
Pas encore. – Allez plus loin, plus loin. – Je suis plus loin, plus loin et je n’entends pas encore le sifflement des ténèbres. – Allez plus loin, plus loin et ne regardez pas en arrière : derrière vous brûle Sodome. Souvenez-vous de la femme de Loth. – Je ne me retourne pas et cependant je n’entends pas le sifflement des ténèbres. – Oubliez la fumée qui sortait, vers le soir, de la demeure où vous avez dormi enfant.
J’ai oublié la fumée qui sortait, vers le soir, de la demeure où j’ai dormi enfant.
Oubliez l’Égypte et même la fille de Pharaon.
J’ai oublié l’Égypte et la fille de Pharaon.
Oubliez le Nil et les rivages et les roseaux et les couchers du soleil.
Que faut-il donc oublier ?
Il faut oublier le nom de ceux que vous avez servis dans la terre de l’Erreur, car la Vérité est jalouse.
J’ai oublié le nom de ceux que j’ai servis dans la terre de l’Erreur et la jalousie de la Vérité n’a pas encore dit à mon oreille insensible : "Ephpheta", ouvre-toi.
Alors je ne sais plus ce qu’il faut faire.
Va devant toi, sans rien comprendre. Oublie mes paroles dès que tu les auras entendues, et va devant toi, au hasard, sans boussole. Si tu vois une marque faite sur le sable, prends la fuite et dis au sable du Désert : Je te veux intact ; dis-moi où nul pied ne t’a touché. Regarde le sable tout seul ; que le sable soit ton Océan. Ne demande pas à l’horizon quelle est, au juste, la ligne qui sépare le sable du ciel : laisse le sable jaune et le ciel bleu s’arranger ensemble comme ils l’entendent. Ne t’inquiète de rien, ne cherche plus, marche ; si tu entends craquer le sable, et rugir les lions, ne te détourne pas : marche. Si les grands oiseaux du Désert fendent de leur vol silencieux le ciel énorme, ne les regarde pas, marche. Si leur ombre noire tache le sable jaune, ne t’arrête pas pour la regarder, marche. Laisse l’ombre et laisse le ciel : oublie le noir, oublie le bleu. Ne regarde que le sable jaune, enfonce-toi dans son coeur.
Je me suis enfoncé dans son coeur, et cependant je n’entends pas le sifflement des ténèbres.
Oublie maintenant la couleur du sable.
J’ai oublié la couleur du sable.
Maintenant, écoute le silence.
J’écoute le silence, le silence fils du Désert.
Je lui dis : Qui es-tu ? Il répond dans son langage :
Je suis le Verbe du Désert.
Maintenant enfonce-toi dans le silence des silences, comme tu t’es enfoncé dans le Désert des déserts.
Plonge le glaive sacré dans la poitrine du silence. Ouvre-lui le coeur et, au fond du coeur, cherche le coeur du coeur.
Plonge dans l’Océan du silence jusqu’à ce que tu sois arrêté par le fond de l’abîme, par la Pierre qui supporte l’Océan, la Pierre que nul n’a vue, éternellement garantie par la profondeur contre l’attentat des regards, et, quand tu auras heurté la pierre, colle ton oreille contre celle que rien n’a jamais touchée.
Tire ta chaussure, car la terre, sur laquelle tu marches, est sacrée.
La chaussure isole l’homme de la terre. Elle leur dissimule leur parenté. Celui qui va pieds nus se sent frère de l’humus d’où Adam est sorti.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Voici Dieu, que dit son Nom : "Je suis Celui qui suis". »
Ernest Hello, Paroles de Dieu
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Toute forme de conscience est une maladie
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« Maintenant, messieurs, je veux vous raconter, que cela vous plaise ou non, pourquoi je n’ai même pas pu devenir un insecte. Je vous le dis avec solennité: j’ai voulu devenir un insecte à plusieurs reprises. Et, même là, je n’ai pas eu l’honneur. Je vous assure, messieurs: avoir une conscience trop développée, c’est une maladie, une maladie dans le plein sens du terme. La vie quotidienne ne se contenterait que trop d’une conscience normale, c’est-à-dire d’une conscience inférieure de moitié ou des trois quarts à celle qui est le lot de l’homme évolué de notre infortuné XIX° siècle, d’un homme qui aurait, de plus, le malheur particulier d’habiter Petersbourg, la ville la plus abstraite et la plus préméditée de la planète (il y a des villes préméditées ou des villes spontanées). Par exemple, on aurait largement assez de la conscience qui pousse les hommes soi-disant d’exception, ou les hommes d’action. Ma main au feu, vous dîtes que j’écris ça pour crâner, pour faire le malin sur les hommes d’action, que mes crâneries sont de mauvais goût et que je fais du tintouin avec mon sabre, comme mon officier. Holà! messieurs, avez-vous déjà vu quelqu’un se vanter de ses maladies - ou, à plus forte raison, crâner avec ?
Que dis-je ? - Mais, tout le monde !… C’est bien de ses maladies qu’on se vante, et moi le premier. D’accord; ma réplique ne valait rien. Et néanmoins, je reste fermement convaincu que non seulement une conscience accrue, mais que toute forme de conscience est une maladie. J’insiste. Laissons cela aussi pour l’instant. Dites-moi une chose : pourquoi est-ce justement, comme par hasard, dans les mêmes minutes, oui, les minutes mêmes où je me trouvais le plus apte à prendre conscience de toutes les finesses "du beau et du sublime", comme on disait jadis, qu’il m’arrivait non plus d’avoir conscience mais d’accomplir des actes si peu reluisants que… bref, en un mot, qui sont le lot de tous, mais que je faisais, moi, comme par hasard, dans les instants précis où je sentais le plus que je ne devais pas les faire ? Plus je prenais conscience du bien, de tout ce "beau" et ce "sublime", plus je m’engluais dans mon marais, et plus j’étais capable de m’y noyer complètement. Mais l’essentiel restait que ça ne semblait jamais fortuit - comme si c’était ce qu’il fallait. Comme si c’était là mon état naturel, et non ma maladie ou mon défaut, de sorte qu’à la fin j’ai perdu toute envie de combattre ce défaut. Et j’ai fini par faillir croire (peut-être l’ai-je cru vraiment) que c’était bien cela, mon état naturel. Mais d’abord, au début, que n’ai-je pas dû subir dans cette lutte ! J’étais incapable de croire que tout le monde était dans le même cas, je cachais donc cela comme un secret. J’avais honte (peut-être ai-je honte jusqu’à ce jour) ; j’en arrivais à ressentir je ne sais quel petit plaisir secret, pas normal et pas propre, quand je rentrais chez moi, dans mon trou, par une de ces nuits les plus mauvaises que nous avons à Petersbourg et que j’avais une conscience accrue d’avoir fait ce jour-là encore une nouvelle saleté et, ce que j’avais fait étant irréparable, je me rongeais, secrètement, de l’intérieur, je me rongeais à toutes dents, me taraudais et me bouffais moi-même jusqu’à ce que l’amertume devienne une honteuse, une maudite espèce de douceur et puis une jouissance, franche et grave! Une jouissance, oui, une jouissance! J’insiste. J’en parle parce que j’ai toujours voulu en avoir le cœur net: les autres ressentent-ils ce genre de jouissance ? Que je vous explique : cette jouissance-là provient d’une conscience trop claire de votre abaissement ; du fait que vous sentez vous-même que vous en êtes au dernier stade ; et que c’est moche, et qu’il n’y a pas moyen de se sentir mieux ; qu’il ne vous reste aucune issue, que plus jamais vous ne serez un autre ; que, même s’il vous restait du temps et de la foi pour devenir quelque chose d’autre, vous ne voudriez plus vous-même, sans doute, vous transformer ; et que, si vous vouliez, vous ne pourriez rien faire de toute façon, parce qu’il est vrai, peut-être, que vous n’avez plus rien en quoi vous transformer. Surtout et à la fin des fins, cela se produit suivant les règles naturelles, fondamentales, de la conscience accrue et de l’inertie qui en découle directement, et donc, en conséquence, non seulement il n’y a plus moyen de se transformer, mais il n’y a, tout simplement, plus rien à faire. Vous arrivez, par exemple, à cela, avec votre conscience accrue : vous faites bien d’être une canaille - comme si c’était une consolation pour une canaille, d’avoir conscience qu’elle est vraiment une canaille. Pourtant, assez… Ca, pour parler, j’ai bien parlé, mais j’ai expliqué quoi ?… Comment s’explique ce genre de jouissance ? Si, si, je m’expliquerai ! Je finirai par y arriver. C’est pour cela que je me suis mis à écrire… »
Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du Sous-Sol
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C’est par méchanceté que je ne me soigne pas
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« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j’ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. C’est par méchanceté que je ne me soigne pas. Évidemment, je ne saurais vous expliquer à qui je fais une crasse quand j’obéis à ma méchanceté de cette façon-là ; je sais parfaitement que ce ne sont pas les docteurs que j’emmerde en refusant de me soigner ; je suis le mieux placé pour savoir que ça ne peut faire de tort qu’à moi seul et à personne d’autre. Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c’est par méchanceté. J’ai mal au foie. Tant mieux, qu’il me fasse encore mal !
Il y a longtemps que je vis comme ça - dans les vingt ans. Maintenant j’en ai quarante. »
Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du Sous-Sol
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