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07/04/2017

Un processus de perte d’individuation

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« La violence et l’insécurité dans lesquelles nous vivons – aussi exploitées qu’elles puissent être fantasmatiquement, voire manipulées de manière délibérée – relèvent avant tout d’une question de narcissisme, et sont le fait d’un processus de perte d’individuation. Il s’agit de narcissisme au sens où un homme comme Richard Durn, assassin d’un "nous" — assassiner un conseil municipal, représentation officielle d’un "nous", c’est assassiner un "nous" — souffrait terriblement de ne pas exister, de ne pas avoir, disait-il, le "sentiment d’exister" : lorsqu’il tentait de se voir dans une glace, il ne rencontrait qu’un immense néant. C’est ce qu’a révélé la publication de son journal intime par "Le Monde". Durn y affirme qu’il a besoin de "faire du mal pour, au moins une fois dans [sa] vie, avoir le sentiment d’exister ».
Richard Durn souffre d’une "privation structurelle de ses capacités narcissiques primordiales". J’appelle "narcissisme primordial" cette structure de la "psychè" qui est indispensable à son fonctionnement, cette part d’amour de soi qui peut devenir parfois pathologique, mais sans laquelle aucune capacité d’amour quelle qu’elle soit ne serait possible. Freud parle de narcissisme primaire, mais cette expression ne correspond pas tout à fait à ce dont je parle : elle désigne l’amour de soi infantile, une époque précoce de la sexualité. Freud parle aussi de narcissisme secondaire, ce qui survient à l’âge adulte, mais il ne s’agit encore pas de ce que je nomme le narcissisme primordial, qui est sans doute plus proche de ce que Lacan désigne dans son analyse du "stade du miroir".
Il y a un narcissisme primordial aussi bien du "je" que du "nous" : pour que le narcissisme de mon "je" puisse fonctionner, il faut qu’il puisse se projeter dans le narcissisme d’un "nous". Richard Durn, n’arrivant pas à élaborer son narcissisme, voyait dans le conseil municipal la réalité d’une altérité qui le faisait souffrir, qui ne lui renvoyait aucune image, et il l’a massacrée. »

Bernard Stiegler, Aimer, s’aimer, nous aimer. Du 11 septembre au 21 avril

 

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Extension virtuelle de la famille

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« Cette extension virtuelle de la famille permise par le "troisième parent" a été peu perçue par les sciences sociales. Elle avait pourtant été parfaitement repérée par la littérature, dès les débuts du règne de la télévision. En 1953, dans son saisissant roman d’anticipation "Fahrenheit 451", l’auteur américain Ray Bradbury montrait plusieurs aspects du problème dont on n’a souvent retenu qu’un seul : une société où la télévision a pris la place du livre (Ray Bradbury, "Fahrenheit 451", Denoël, Paris, 1966). Un film, réalisé par François Truffaut en 1966, en a été tiré : l’action se situe dans un avenir proche où la société juge les livres dangereux, les considère comme un obstacle à l’épanouissement des gens.

Si la question du rapport télévision/livre a bien été perçue, on a peu pris en compte la seconde question décisive que posait cette histoire : la télévision comme nouvelle famille. Cet aspect est pourtant très présent au travers du grand rôle joué dans le récit par l’épouse de Montag. Mildred (Linda, dans le film) est complètement assujettie au système de vie aseptisée et obligatoirement heureuse instauré par le "Gouvernement". Elle consomme autant de pilules qu’il en faut pour éviter toute anxiété. Et, surtout, elle vit avec la télévision, qui se trouve dans toutes les pièces du foyer et qui couvre toute la surface du mur (le récit a un peu d’avance sur notre technologie, mais heureusement nous avons déjà des écrans plats de plus en plus grands).

Ces "murs parlants", comme le narrateur les nomme, représentent ce qu’elle appelle sa "famille", dont les personnages virtuels vivent tous les jours dans le salon de Mildred. L’ambition la plus significative de l’héroïne est même de se payer un jour un quatrième mur-écran pour améliorer… la vie de famille.

La force du roman est d’avoir su, très tôt, révéler ce trait : cependant que la famille réelle — avec ses codes, ses lieux et ses hiérarchies — disparaissait lentement, elle se trouvait remplacée par une nouvelle communauté immense et volatile, amenée par la télévision. Dès 1953, Bradbury avait saisi que, désertant les anciens rapports sociaux réels, les téléspectateurs se mettaient à appartenir à une même "famille" en ayant soudain les mêmes "oncles" raconteurs d’histoires drôles, les mêmes "tantes" gouailleuses, les mêmes "cousins" dévoilant leurs vies.

Ainsi, les très nombreux talk-shows et autres émissions de divertissement diffusés aujourd’hui par les chaînes généralistes fournissent toute une galerie de portraits de famille : du timide impénitent au hâbleur incorrigible, en passant par le râleur patenté, l’ex-militant recyclé en paillettes, le prof idiot, l’écolo de la bonne bouffe, le cynique un peu gaulois, la blonde pétulante à anatomie renforcée, l’éternelle idole des jeunes, le crooner du troisième âge, la star du porno en défenseur des droits de l’homme, l’homosexuel dans toutes ses déclinaisons, le handicapé rigolo, la drag-queen tout-terrain, le penseur attitré, le beur volubile, les acteurs avec leurs lubies, les sportifs au grand cœur, le défenseur des bonnes causes perdues d’avance, et même le psychanalyste plein de sous-entendus freudo-lacaniens… Soit une centaine de personnes circulant sans cesse d’une chaîne à l’autre et valant de l’or, bref, ceux qu’on appelle aujourd’hui les people, derrière lesquels courent les responsables politiques en mal d’audience.

On trouve désormais ses cousins, ses oncles et ses tantes en zappant et, en plus, ils sont drôles ou du moins supposés tels. Ce que les histoires de famille (les petites et les grandes, les comiques et les tragiques) n’apportent plus, c’est désormais la "famille" de la télévision qui est appelée à le fournir. C’est elle qui console les esseulés et anime les groupes en manque de verve. Non seulement la "télé" fournit une "famille", mais elle constitue ceux qui la regardent en grande famille. Chacun se confie à tous dans un idéal de transparence où l’on ne peut plus rien se cacher. A longueur d’émissions, les "secrets de famille" les mieux gardés sont tous éventés ; aucun ne résiste aux grands déballages. Sous le soleil de Big Brother, chacun doit tout dire à tous. Même les adolescents et les jeunes adultes en passent par le confessionnal de "Loft Story" ou de "Star Academy". Le fait que les promoteurs de la première émission de ce type l’ait appelée "Big Brother" (aux Pays-Bas, en 2000) indique combien la virulente critique politique présente dans le roman de George Orwell, "1984", est désormais déniée. »

Dany-Robert Dufour, Vivre en troupeau en se pensant libre

 

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Société-troupeau

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« L’audiovisuel engendre des comportements grégaires et non, contrairement à une légende, des comportements individuels. Dire que nous vivons dans une société individualiste est un mensonge patent, un leurre extraordinairement faux (…). Nous vivons dans une société-troupeau, comme le comprit et l’anticipa Nietzsche. »

Bernard Stiegler, Aimer, s’aimer, nous aimer. Du 11 septembre au 21 avril

 

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