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10/12/2017

Anonymisation de la mort

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Le processus d’anonymisation de la mort se manifeste quand il s’agit de la donner. Dès 1802, Hegel constatait l’abstraction du meurtre rendue possible par l’arme à feu, l’invention de la mort universelle, indifférente, impersonnelle "par laquelle la mort advient à chaque individu dans l’indifférence" (Hegel, "Système de la vie éthique, GW 5, p. 331"). L’avènement, dans l’Etat, de la puissance de l’Universel a pour corollaire l’insignifiance de l’individu singulier, et si cet universel entreprend d’éliminer tout singulier, il ne doit pas le singulariser dans l’acte même de son meurtre : c’est pourquoi la Terreur révolutionnaire a mis en œuvre "la mort la plus plate, la plus froide, sans plus de signification que de trancher une tête de chou ou boire une gorgée d’eau" (Hegel, "Phénoménologie de l’esprit, GW 9, p. 320"), c’est-à-dire la guillotine, qui remplace la liturgie expiatoire qu’était l’exécution des condamnés sous l’Ancien Régime par leur pure et simple élimination, opérée par une machine. Enzo Traverso a analysé le "véritable tournant anthropologique" que fut l’introduction de la guillotine : avec la guillotine, "l’exécution mécanisée, sérialisée, cessera bientôt d’être un spectacle pour devenir un procédé technique de tuerie à la chaîne, impersonnel, efficace, silencieux et rapide. Le résultat final sera une déshumanisation de la mort". Le bourreau lui-même disparait, il n’est plus ce personnage doté d’une aura surnaturelle, bras armé du monarque et porteur d’un châtiment d’origine divine, il devient simple fonctionnaire, et en vérité ne tue plus. "C’est l’appareil qui tue, il se limite à surveiller. L’exécution est une opération technique et le servant de la machine n’est plus responsable que de son entretien : la tuerie se déroule sans sujet" (E. Traverso, "La violence nazie. Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002, p. 29-35"). La mécanisation — et la sérialisation — de la mort se manifeste également quand il s’agit de tuer des animaux : c’est en 1810, par un décret de Napoléon, que sont crées les abattoirs de Paris : il s’agit, par là, d’une part de supprimer les tueries — nom par lequel au Moyen-âge étaient désignés les abattoirs privés — en centre-ville pour ainsi rendre la mort animale invisible, et d’autre part de rationaliser puis d’industrialiser l’abattage en l’intégrant à une véritable chaîne de production. La machinerie d’extermination nazie apparait alors comme la synthèse de ces deux produits du XIXè siècle, en donnant à l’appareil d’exécution la structure de l’abattoir. »

Jean Vioulac, La logique totalitaire. Essais sur la crise de l’Occident

 

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Commentaires

ça fait dix ans que je suis ce blog et qu'il me plaît toujours autant. Merci.

Écrit par : Paul Caras | 10/12/2017

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