24/12/2017
Le sens aigu de l'altitude
=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=
« Comme chez Nietzsche commande chez Thibon le sens aigu de l'altitude, le sens de l'idéal. "Si l'on me pressait sur ma conception de la morale, j'avouerais volontiers que la différence entre noble et bas me paraît plus essentielle que la différence entre bien et mal", dit-il. Et de l'être noble, il propose plusieurs figures : l'homme qui choisit "de s'immoler plutôt que de se satisfaire" ; celui qui garde "une certaine naïveté" au milieu des malins ; celui "que la souffrance rend tendre et que le bonheur fait prier" ; celui qui "ose à peine" et dont la noblesse se reconnaît "à l'hésitation et à la délicatesse avec lesquelles il cueille les joies qui s'offrent à lui". Mais pour tout résumer, l'homme dont la morale est la plus pure, "l'homme noble place la raison d'être de son existence et la source de ses actions dans une foi, un idéal, un code d'honneur qui surplombent infiniment son chétif moi. Sa manière de sentir, de juger et d'agir est tout imprégné par cette distance... il s'aime aussi, mais de loin. En toute chose il se traite de haut... les âmes nobles peuvent connaître des chutes mais non pas commettre des bassesses : elles peuvent tomber mais elles ne sont pas d'en bas". Le refus d'installer l'homme en bas est le critère du conflit moral bien placé. Il ne vise pas à entraver mais à faire monter l'homme. Et comment l'homme qui parle de monter n'aurait-il, en même temps que celui des hauteurs, le sens de la distance ?
Il faudrait opposer à ces visages de l'être noble les visages de l'être vil. On verrait partout que l'être vil manque du sens de la distance ou qu'un tel sens est chez lui dénaturé. Il traite les autres de haut mais non pas lui-même ; il "colle" à lui-même et il est "collant" avec les autres parce qu'il est incapable d'être leur "proche" ; ou bien il sépare, il tranche et juge car il est incapable de distinction ; en un mot il est d'en bas et c'est toujours être d'en bas qu'appeler cime, la hauteur où s'arrête notre effort.
Le conflit intérieur est lié à la conquête de l'homme intérieur. Nous pourrions apparement être des hommes très divers parce que les éléments qui nous composent sont divers. En fait, c'est l'illusion qui parle. Nous ne pouvons être que celui que nous sommes, et nous nous perdons dés lors que nous perdons celui que nous sommes. Quand même nous aurions gagné mille visages, si nous avons perdu le nôtre ou ne l'avons jamais trouvé, nous avons tout perdu. »
Christian Chabanis, Gustave Thibon
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Une loi étroite et sourcilleuse
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« Ce qu'il faut faire et ne pas faire : ainsi se résumait la conscience morale de beaucoup, et tout débat intérieur, toute vie intérieure quelquefois, se développaient entre ces deux pôles. Ce qu'il fallait faire et ne pas faire était régi par une loi étroite et sourcilleuse, qui tendait surtout à réprimer tout excès. Or si le conflit moral ainsi conçu est un aspect essentiel du conflit intérieur, le conflit intérieur le déborde largement.
"Si je me défie de la morale, dit Thibon, ce n'est pas parce que les hommes la pratiquent (elle est nécessaire à son niveau) ; c'est parce qu'ils s'en contentent : parce qu'ils s'en servent comme d'un paravent derrière lequel ils cultivent ce qu'il y a de plus immoral en eux — leur misérable satisfaction d'eux-mêmes et leur rage de juger les autres." Cette "morale des impurs" à qui "le mal fait envie" s'oppose à la "morale des purs" à qui "le mal fait pitié". Les uns regrettent le bien qu'ils font sous la contrainte, et même le mal qu'ils ne font pas ; les autres souffrent de ne pas faire assez de bien.
"Les premiers s'abstiennent du mal par impuissance ou lâcheté, ou sous la pression d'impératifs sociaux extérieurs à leur nature, et les seconds parce que l'appel d'un bien supérieur emplit leur âme. Ces deux morales, souligne Thibon, ne se rejoindront jamais et ceux qui obéissent à la première méconnaîtront et persécuteront jusqu'à la fin des siècles ceux qui vivent de la seconde."
Sa critique de la morale ne s'adresse donc pas à la morale elle-même mais à la morale impure qui doit être dépassée et remplacée. Non par l'immoralisme ou l'amoralisme, mais par la morale des purs dans laquelle s'inscrit le véritable conflit moral. Ici, "l'homme moral n'obéit pas à une consigne exotérique, il réalise, il épanouit sa nature", écrit Thibon.
[...]
Le véritable conflit moral développe la vertu positive de telle sorte qu'à la limite la vertu négative perd toute raison d'être. Il remplace l'inhibition par l'élan. Aime et fais ce que tu veux puisqu'en vérité si tu aimes, tu ne fais rien contre ton amour, tu ne fais rien que ton amour "plus vivant en toi que toi-même" ne veuille faire lui-même. Et si tu fais ce que tu ne veux pas, ce que ton amour ne veut pas, que ta souffrance téloigne alors de ton amour ! »
Christian Chabanis, Gustave Thibon
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