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18/08/2018

Il n’est pas de capacité plus noble et joyeuse que d’inventer

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« De tout temps, poursuivit John Galt, l’esprit a été associé au mal. Ceux qui ont pris la responsabilité de porter sur le monde le regard lucide d’une conscience en éveil, ceux qui ont accompli cet acte fondamental d’établir un lien rationnel entre les choses, sont devenus la cible de toutes les insultes, d’hérétique à matérialiste, en passant par exploiteur ; de toutes les iniquités, de l’expropriation à l’exil, en passant par la privation des droits civiques ; de tous les tourments, des moqueries au peloton d’exécution, en passant par le chevalet… Et pourtant, l’humanité a survécu parce que ces hommes ont continué de penser – enchaînés, emprisonnés, cachés, retirés dans une cellule de philosophe ou au travail chez un commerçant. Pendant tous ces siècles où l’on a célébré la bêtise, entre stagnation acceptée et violence exercée, ces hommes ont compris que le blé a besoin d’eau pour pousser, que des pierres peuvent former des arches, que deux et deux font quatre, que le chemin de l’amour ne passe pas par la souffrance, que la vie ne peut pas se nourrir de destruction ; et, grâce à eux, leurs semblables ont entrevu par moments ce que signifiait être un homme. Ces moments, mis bout à bout, leur ont permis de tenir. L’homme doué de raison leur a appris à faire cuire le pain, à cicatriser leurs plaies, à forger des armes et même à bâtir les geôles où ils l’ont jeté. Doté d’une formidable énergie – et d’une bien imprudente générosité –, il savait que le destin de l’homme n’était pas de stagner. Rester sans rien faire n’est pas dans sa nature car il n’est pas de capacité plus noble et joyeuse que d’inventer. Et cet homme a continué de travailler au service de l’amour de la vie qu’il était le seul à éprouver, quoi qu’il lui en coûte ; travailler pour ses spoliateurs, ses geôliers, ses bourreaux, payant de sa vie le privilège de sauver la leur. Ce fut à la fois sa grandeur et sa faute de les laisser lui apprendre à se sentir coupable de sa grandeur, d’accepter le rôle d’animal sacrificiel et de périr sur l’autel des brutes épaisses pour avoir commis le péché d’intelligence… Le plus drôle, si ce n’était aussi tragique, c’est que dans toute l’histoire humaine, sur tous les autels érigés par l’homme, c’est l’homme qu’on a immolé sur ces autels et l’animal qu’on a idolâtré. C’est aux attributs de l’animal et non à ceux de l’homme, qu’on a voué un culte, à l’instinct et à la force respectivement personnifiés par les mystiques et les rois. Les mystiques rêvaient d’une conscience irresponsable, asseyaient leur autorité sur l’idée que leurs croyances étaient supérieures à la raison, que la connaissance procède d’un mouvement aveugle et inexplicable qu’il faut suivre aveuglément, sans se poser de question. Et les rois, qui régnaient par la force pour s’emparer de tout ce qu’ils pouvaient, avaient la conquête pour méthode et le pillage pour objectif, sans oublier le gourdin ou l’arme à feu pour affermir leur pouvoir. Les défenseurs de l’âme humaine s’occupaient des sentiments, les défenseurs du corps, de l’estomac, mais les uns et les autres s’étaient ligués contre l’esprit. Et pourtant, même le plus fruste des êtres humains n’est pas prêt à renoncer à son esprit. Personne n’a jamais cru à l’irrationnel. On croit à l’injustice, oui. Chaque fois qu’un homme incrimine l’esprit, il poursuit un but inavouable pour l’esprit. Lorsqu’il prône la contradiction, il sait que quelqu’un prendra sur lui le fardeau qui l’accompagne, quelqu’un qui s’arrangera pour que ça marche, quitte à en souffrir et fût-ce au prix de sa vie ; la destruction est le prix de toute contradiction. Il n’y a d’injustice que si les hommes acceptent de la subir. Ce sont les hommes de raison qui ont permis aux brutes d’asseoir leur pouvoir. À la base de toute doctrine contre la raison, existe une volonté de disqualifier la raison elle-même. À la base de toute doctrine prêchant le sacrifice de soi, existe une volonté de disqualifier la compétence. Les doctrinaires l’ont toujours su. Nous, non. Le temps est venu pour nous d’ouvrir les yeux. On nous demande aujourd’hui de vénérer ce qui nous était autrefois présenté sous la forme d’un dieu ou d’un roi, autrement dit la manifestation la plus imbécile, la plus tordue de l’incompétence humaine érigée en modèle. »

Ayn Rand, "La Grêve

 

 

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