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28/01/2021

L’appartenance intime de mon travail à la Forêt Noire et aux hommes qui y vivent vient d’un enracinement séculaire

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« Sur le versant abrupt d’une haute et grande vallée du sud de la Forêt Noire, il y a à 1150 m d’altitude un petit chalet de ski. Il mesure en tout 6 mètres sur 7. Le toit bas abrite trois pièces : la cuisine qui sert aussi de pièce principale, la chambre à coucher et un cabinet de travail. Dispersées dans le fond étroit de la vallée et sur le versant opposé pareillement abrupt, les fermes aux grands toits en surplomb s’étalent largement. Le long du versant, les prairies et les pâturages montent jusqu’à la forêt de vieux sapins altiers et sombres. Sur tout cela règne un clair ciel d’été et dans son espace radieux deux éperviers s’élèvent en décrivant de larges cercles.
C’est là mon monde de travail – vu par les yeux "contemplatifs" de l’hôte de passage et de l’estivant. Moi-même je ne contemple à proprement parler jamais le paysage. J'éprouve son changement d’heure en heure, du jour à la nuit, dans le grand cycle des saisons. La pesanteur des montagnes et la dureté de leur roche primitive, la croissance prudente des sapins, la splendeur lumineuse et sans apprêt des prairies en fleur, le murmure du torrent dans la longue nuit d’automne, la sévère simplicité des étendues profondément enneigées, tout cela s’insinue, se presse et vibre dans l’existence de tous les jours là-haut.

Non pas pourtant dans les instants voulus d’immersion dans la jouissance et d’identification artificielle, mais seulement lorsque l’existence qui m’est propre est à son "travail". Le travail "seul ouvre" l’espace à cette réalité de la montagne. La marche du travail demeure enchâssée dans l’avènement du paysage.


Lorsque dans la profonde nuit d’hiver une violente tempête de neige déchaîne ses rafales autour du chalet, recouvrant et dissimulant tout, c’est "alors" le grand temps de la philosophie. C’est "alors" que son questionnement doit devenir simple et essentiel. L’élaboration de chaque pensée ne peut être que dure et tranchante. L’effort que requiert la frappe des mots est semblable à la résistance des sapins se dressant contre la tempête.


Et le travail philosophique ne se déroule pas comme l’occupation à part d’un original. Il a sa place au beau milieu du travail des paysans. Quand le jeune paysan remorque le lourd traîneau le long de la pente et sans tarder le pilote, avec son haut chargement de bûches de hêtre, dans la descente périlleuse jusqu’à sa ferme, quand le berger, d’un pas lent et rêveur pousse son troupeau vers le sommet, quand le paysan dans sa chambre assemble comme il convient les innombrables bardeaux destinés à son toit, alors mon travail est "de la même espèce". L’appartenance immédiate au monde paysan trouve là sa racine. Le citadin pense qu’il « se mêle au peuple » dès qu’il s’abaisse à un long entretien avec un paysan. Quand, le soir, à l’heure de la pause, je m’assois avec les paysans sur la banquette du poêle ou à table, dans le coin du bon Dieu (1) , "la plupart du temps" nous ne parlons "même pas". Nous fumons nos pipes en "silence". De temps en temps peut-être, on laisse tomber un mot pour dire que l’abattage du bois en forêt tire maintenant sur sa fin, que la nuit précédente, la martre a dévasté le poulailler, que demain probablement telle vache va vêler, que l’Oehmibauer (2) a eu un coup de sang, que le temps va bientôt "tourner". L’appartenance intime de mon travail à la Forêt Noire et aux hommes qui y vivent vient d’un enracinement séculaire, que rien ne peut remplacer, dans le terroir alémanique et souabe.


Le citadin est tout au plus "stimulé" par ce qu’il est convenu d’appeler un séjour à la campagne. Mais c’est tout mon travail qui est porté et guidé par le monde de ces montagnes et de leurs paysans. Maintenant, mon travail là-haut est de temps à autre interrompu pour d’assez longues périodes par des pourparlers, des déplacements pour des conférences, des discussions, et mon enseignement ici, en bas. Mais aussitôt que je remonte là-haut, dès les premières heures de présence dans le chalet, tout l’univers des questions anciennes m’envahit et cela sous la forme même où je les avais laissées. Je me trouve tout simplement transporté dans le rythme propre du travail et ne suis au fond absolument pas maître de sa loi cachée. Les citadins s’étonnent souvent de mon long et monotone isolement dans les montagnes parmi les paysans. Pourtant ce n’est pas un isolement, mais bien la "solitude". Dans les grandes villes, l’homme peut en effet facilement être plus isolé que "nulle part ailleurs". Mais il ne peut jamais y être seul. Car la solitude a le pouvoir absolument original de ne pas nous "isoler", mais au contraire de "jeter" l’existence tout entière dans l’ample proximité de l’essence de toutes choses.


Là-bas, on peut devenir en un tour de main une "célébrité", par l’intermédiaire des journaux et des revues. C’est encore le chemin le plus sûr pour vouer notre vouloir le plus propre à la "mésinterprétation" et pour tomber rapidement et radicalement dans l’oubli.

(1) Dans les fermes de la Forêt Noire, on a coutume de s’asseoir à même la banquette de faïence du grand poêle qui se trouve au centre de la pièce ; la table entourée de bancs est disposée dans un des coins de la même pièce et c’est là que l’on suspend le crucifix, d’où son nom de "coin du Bon Dieu" (Herrgottswinkel).

(2) Il s’agit là probablement d’un surnom villageois. »

Martin Heidegger, "Pourquoi restons-nous en province ? (1933)" in Écrits politiques 1933 – 1966

 

 

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