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09/01/2022

Le "pop" retentit tout à coup comme une cloche de sacrement...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« La capsule que l’on visse appartient à cette culture de l’excès. Pour l’observateur naïf, le bouchon sert à garder le vin dans la bouteille et l’air en dehors de sorte qu’une faible proportion (et même très faible) de grands crus sont "bouchonnés", c’est-à-dire gâchés par un bouchon défectueux. Pour cet observateur, la capsule résout le problème. Je répondrai respectueusement que le risque du vin bouchonné est essentiel au rituel. Boire un vin précieux est précédé de tout un processus complexe de préparation qui a beaucoup en commun avec les ablutions qui précédaient les sacrifices religieux antiques. On sort la bouteille d’un lieu secret où les dieux l’ont conservé, on l’apporte avec déférence jusqu’à la table, on l’époussette et on la débouche d’un lent mouvement gracieux sous le regard révérencieux des hôtes. Le "pop" retentit tout à coup comme une cloche de sacrement, marquant une grande division dans l’agencement des choses entre une nature morte à la bouteille, et cette même nature morte au vin. Il faut ensuite faire tourner le vin, le sentir, le commenter, et ce n’est qu’une fois ce rituel accompli qu’on le verse dans les verres avec une dévotion cérémonieuse.

Le vin bien servi ralentit tout et établit un rythme où l’on sirote délicatement plutôt que d’avaler des goulées gloutonnes. La cérémonie du bouchon nous rappelle que le bon vin, même si l’on en boit peu souvent, n’est pas une chose banale mais un visiteur venu d’une région plus élevée et un catalyseur de liens amicaux. En résumé, grâce au bouchon, le vin se situe à l’écart du monde de l’achat et de la dépense, il est une ressource morale que nous faisons apparaitre depuis le transcendantal par un "pop".

La capsule que l’on visse n’a pas la même signification. Elle cède tout de suite sans aucun rituel de présentation et aucun effet sonore de sacrement. Ses tessons métalliques déforment la bouteille. Imaginez une nature morte à la bouteille décapsulée : impossible. Elle encourage l’ivresse rapide, la goulée pressée, l’alcool que l’on empoigne et boit égoïstement. Elle réduit le vin à un prémix et le façonne selon les besoins de l’ivrogne. Elle nous rappelle ce que nous perdrions si les rituels de l’alcool mondain étaient remplacés par la solitude de masse de ceux qui se perdent dans les excès d’alcool. »

Roger Scruton, Je bois donc je suis

 

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