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09/01/2014

Bientôt ce vide emplit l’âme d’un vague pressentiment

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« Le Pacifique est incertain et changeant comme le coeur de l’homme. La houle parfois le soulève en lourdes vagues, gris comme la Manche au large de Beachy Head ; d’autres jours, sous l’orage, il se hérisse de crêtes blanches. On ne le voit pas souvent calme et bleu. Mais, alors, il est d’un bleu insolent. Dans un ciel sans nuages flamboie le soleil implacable. A la douce caresse des vents alizés, vous vous sentez saisi par la nostalgie de l’inconnu, et, au roulement magnifique des flots qui se déploient à l’infini, vous oubliez, dans un désir exaspéré de vivre, la jeunesse évanouie et son cortège de souvenirs cruels et doux. C’est sur une pareille mer que se gonflait la voile d’Ulysse, à la recherche des Iles Fortunées.
Mais il y a aussi des jours où le Pacifique ressemble à un lac. L’eau est lumineuse et lisse. Les poissons volants - reflets d’ombre sur l’éclat d’un miroir - font jaillir en plongeant de petites gouttes diaprées. Des nuages floconneux traînent à l’horizon. Au crépuscule, leurs formes étranges donnent l’illusion de hautes cimes neigeuses. Ce sont les montagnes du pays de vos rêves. Dans un silence invraisemblable, vous glissez sur une mer enchantée. Parfois des mouettes annoncent que la terre est proche - île oubliée, perdue dans le désert immense des flots. Mais les mouettes, les mouettes mélancoliques, en sont le seul indice. Jamais un bateau à la fumée amie ; ni paquebot majestueux, ni légère goélette, pas même une barque de pêcheurs. C’est le désert, le vide.

Et bientôt ce vide emplit l’âme d’un vague pressentiment. »

William Somerset Maugham, Le Pacifique in L’Archipel aux Sirènes

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L'état-mammouth

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Le gaucho-humanitarisme, comme tou­jours, pas plus qu’il n’attaque vrai­ment ce qu’il pré­tend atta­quer, ne défend vrai­ment ce qu’il pré­tend défendre

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« Un soci­o­logue soucieux d’intégration et d’éducation human­i­taire plaidera habituelle­ment les cir­con­stances atténu­antes : certes ces jeunes brutes sont peu ragoû­tantes, mais la pro­pa­gande "sécu­ri­taire" exagère beau­coup, et puis, de toute façon, quelle chance leur a-t-on donné d’être de braves garçons, tra­vailleurs et bien éduqués ? Le gaucho-humanitarisme, comme tou­jours, pas plus qu’il n’attaque vrai­ment ce qu’il pré­tend atta­quer, ne défend vrai­ment ce qu’il pré­tend défendre. Si l’on veut dire que les vio­lences exer­cées par les jeunes déshérités ne doivent pas faire oublier les vio­lences qu’ils ont subies, il ne faut pas dénon­cer seule­ment la vio­lence poli­cière, la "répres­sion", mais tous les mau­vais traite­ments que la dom­i­na­tion tech­nique inflige à la nature des hommes. Il faut donc cesser de croire qu’existerait encore quelque chose comme une société civil­isée, à la quelle on n’aurait pas donné à ces jeunes bar­bares la chance de s’intégrer. Il faut donc voir en quoi les déshérités le sont effec­tive­ment, et plus cru­elle­ment que ceux du passé, en étant expro­priés de la rai­son, enfer­més dans leur novlangue au moins autant que dans leur ghet­tos, et ne pou­vant même plus fonder leur droit à hériter du monde sur leur capac­ité à le reconstruire.
Et donc, enfin, plutôt que de verser des larmes de croc­o­diles sur les "exclus" et autres "inutiles au monde", il con­viendrait d’examiner sérieuse­ment en quoi le monde du salariat et de la marchan­dise est utile à quiconque n’en tire pas de prof­its, et si l’on peut s’y inclure sans renier son human­ité. Tout cela fait évidem­ment beau­coup pour des soci­o­logues, aussi gauchistes soient-ils : ces gens ont après tout pour fonc­tion, non de cri­ti­quer la société, mais de fournir des argu­ments et des jus­ti­fi­ca­tions au pléthorique per­son­nel d’encadrement de la mis­ère, à ceux que l’on appelle les "tra­vailleurs soci­aux". Il est donc logique que leurs efforts por­tent surtout sur la sat­is­fac­tion de sup­posées reven­di­ca­tions "iden­ti­taires", aux­quelles ils offrent de choisir un rôle au décrochez-moi-ça des appar­te­nances mimé­tiques, friperie de l’illusion où l’on trouve de tout, de la cas­quette de rappeur mar­quée du X de Mal­colm X à la gan­doura islamiste. »

Jaime Sem­prun, L’abîme se repe­u­ple

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