21/01/2014
Il te restera un souvenir dans la parole des hommes ; ne la regarde pas comme une chose sans valeur
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« Hélas ! ne faisons pas le mal pendant que nous sommes dans ce monde ; tournons nos mains sincèrement vers le bien. Ni le bon, ni le méchant ne dureront à jamais : ce qu’il y a de mieux, c’est de laisser de bonnes actions comme souvenir. Tu ne jouiras pas toujours des richesses, de l’or et des grands palais, niais il te restera un souvenir dans la parole des hommes ; ne la regarde pas comme une chose sans valeur. »
Abū-l-Qāsim Manṣūr ibn Ḥasan al-Ṭūṣī dit Ferdowsî, Le Livre de Feridoun et de Minoutchehr Rois de Perse d'après le Shah-Nameh
« L'amant à qui l'on tend la coupe à pareille heure est renégat de son amour s'il refuse : le vin de minuit est sacré !
O dévots, ne nous blâmez pas. Ceux qui boivent jusqu'à la lie vont dans le sens de leurs destins. Le vin, le Seigneur l'a donné.
Celui qu'en ma coupe il versa, je le bus sans qu'il m'en condamne. Etait-ce vin du Paradis ou de la folie, je ne sais.
Rires du vin, boucles mêlées, beauté des belles créatures ont brisé bien des repentirs. »
Khwajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi dit Hafez
« Une seule perle a souvent plus de valeur qu'un monceau de perles. »
« O roi ! si tu tiens à ton bonheur, veille à celui de tes sujets. »
« Accueille avec bonté les étrangers et les voyageurs. Ta renommée dépend d'eux. »
« Accorde ta confiance à l'homme qui craint Dieu, et méfie-toi de l'homme qui ne craint que le sultan. »
« N'attache de prix qu'aux trésors que tu pourras emporter avec toi dans le Paradis. »
« Le hanneton qui est juché sur une rose est encore un hanneton. »
« Ce chat que tu caresses mangera ta colombe. »
« Le tumultueux torrent qui descend des montagnes va se perdre dans les ravins, mais la plus modeste goutte de rosée est aspirée par le soleil qui l'élève jusqu'aux étoiles. »
« Serais-tu riche comme Karoûn, fais apprendre un métier à ton fils. »
« Ta femme ne pourra sortir de chez toi que le jour de son enterrement. »
Mushrif-ud-Din Abdullah dit Saadi, Le Jardin des fruits
« Luths, parfums et coupes,
lèvres, chevelures et longs yeux,
jouets que le Temps détruit, jouets !
Austérité, solitude et labeur,
méditation, prière et renoncement,
cendres que le Temps écrase, cendres ! »
« Autrefois, quand je fréquentais les mosquées,
je n'y prononçais aucune prière,
mais j'en revenais riche d'espoir.
Je vais toujours m'asseoir dans les mosquées,
où l'ombre est propice au sommeil. »
« “ Allah est grand !” . Ce cri du moueddin ressemble à une immense plainte.
Cinq fois par jour, est-ce la Terre qui gémit vers son créateur indifférent ? »
« Puisque notre sort, ici-bas, est de souffrir puis de mourir,
ne devons-nous pas souhaiter de rendre le plus tôt possible à la terre notre corps misérable ?
Et notre âme, qu'Allah attend pour la juger selon ses mérites, dites-vous ?
Je vous répondrai là-dessus quand j'aurai été renseigné par quelqu'un revenant de chez les morts. »
Ghiyath ed-din Abdoul Fath Omar Ibn Ibrahim al-Khayyām Nishabouri dit Omar Khayyam
« Je viens de cette âme
qui est à l'origine de toutes les âmes
je suis de cette ville
qui est la ville de ceux qui sont sans ville
Le chemin de cette ville n'a pas de fin
Va, perds tout ce que tu as,
c'est cela qui est le tout. »
« La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. »
« Les conseils de Mevlana :
1. Sois comme l'eau courante pour la générosité et l'assistance.
2. Sois comme le soleil pour l'affection et la miséricorde.
3. Sois comme la nuit pour la couverture des défauts d'autrui.
4. Sois comme la mort pour la colère et la nervosité.
5. Sois comme la terre pour la modestie et l'humilité.
6. Sois comme la mer pour la tolérance.
7. Ou bien parais tel que tu es ou bien sois tel que tu parais. »
Jalâl ud Dîn Rûmî
« L’amour est une perfection qui est impliquée dans la perfection divine. Lorsque chez l’amant mystique cette perfection a rejoint, depuis la pure condition créaturelle, la majesté de la divinité,
son être extérieur et son être intérieur assument la condition seigneuriale divine. Il cherche alors
sa patrie d’origine. Il devient indifférent aux événements de l’époque, aux vicissitudes du temps, à
l’influence du lieu. Lorsqu’il est investi de la perfection même, les voiles de la condition suzeraine
divine (robûbîya) s’enlèvent, et l’amant d’amour divin est emporté au lieu propre de son origine première. Tout en étant dans les connexions terrestres, il est gardé sous la protection de la munificence, car les esprits-saints sont préservés par un voile dans les enceintes sacro-saintes, de la corruption du monde. Il n’y a plus (pour eux) que transfert de station mystique en station mystique. Ceux qui furent faits des vivants par l’amour divin, jamais l’aiguillon de la mort ne pourra les atteindre. »
« Celui qui se familiarise avec Dieu, devient familier avec toute chose belle, avec tout visage séduisant, avec toute voix belle, avec tout parfum excellent. Les vrais mystiques savent làdessus
des secrets qu’il n’est pas bon de dévoiler aux profanes, sous peine d’encourir des punitions et des supplices. Lorsque le voile de la contemplation est levé, le Sage trouve la douceur
du langage intime qui rapproche le Désiré du désirant (‘âshiq), lui fait trouver douceur à contempler les Attributs, lui fait désirer la Fiancée Éternelle, et soupirer après le visage du Témoin de l’immortalité. S’il se familiarise avec la Vérité (al-Haqq), ce n’est pas parce qu’il la
comprend (ma’rifa), car la compréhension ferait cesser le désir, et le désirant s’anéantirait sous la
pression du déluge de l’Unité (Tawhîd). Au stade du Désir (‘ishq) le désirant n’a rien d’autre à demander que la beauté de la Vérité (et non le stade de la Sagesse (ma’rifa). A chaque instant il se
tourne de la Vérité vers le monde du Royaume, il aperçoit la Vérité dans les visages des Kérubîm (etc.) jusqu’au Paradis de l’Asile Sacré (Ma’awâ). Et, s’il échappe à la contemplation ambiguë (iltibâs = du Ciel), il aperçoit le royaume de la Terre, il y voit la Vérité dans toute chose belle, sauf
dans Adam, où il se retrouve dans la familiarité divine elle-même, puisque Adam a été proposé aux Anges comme Image adorable de Dieu, familiarité qui a échappé à Satan (iltibâs), et a été exprimée par Bistami (Subhânî : iltibâs al-anâniya). D’où le hadîth; la Rose rouge est la Gloire même de Dieu. Et l’on m’a dit que, lorsque le Prophète voyait une rose en bouton, il la baisait, la
posait sur ses yeux. »
« Tantôt elle est dans les pleurs, tantôt elle est dans les rires ; tantôt ardente de feu, tantôt vibrante de musique ; tantôt la substance même de l’argile humaine est consumée par le feu de l’amour, et tantôt le luth de prééternité accompagne la psalmodie. Tantôt dans l’ivresse mentale, tantôt dans la lucidité, tantôt abolie à soi-même. Tantôt dans l’angoisse, tantôt dans l’exultation ; tantôt dans la crainte, tantôt dans l’espoir ; tantôt dans la séparation, tantôt dans la réunion. Pas d’étape où faire halte, quand elle est séparée ; pas même de séjour à demeure, lors de la réunion. Voilà ce qui est exigé d’un Fidèle d’amour que Dieu mène en ce monde par les degrés de l’amour humain à l’ascension de l’amour divin ; parce que dans le jardin de l’amour, il ne s’agit que d’un seul et même amour, et parce ce que c’est dans le livre de l’amour humain qu’il faut apprendre à lire la règle de l’amour divin. »
Abû Mohammad Rûzbehân-i Baklî, extraits du livre: le Jasmin des fidèles d’amour
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Le visage ordinaire et usé d’une fille grandie dans les taudis
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« Le train m’emportait à travers un monstrueux paysage de terrils, de cheminées, de tas de ferrailles, de canaux putrides, de chemins faits de boue et de cendre, tout piétinés d’empreintes de sabots. On était en mars, mais il avait fait affreusement froid, et partout élevaient encore des amoncellements de neige noircie. Comme nous traversions lentement les faubourgs de la ville, nous longeâmes d’interminables rangées parallèles de petits taudis grisâtres qui joignaient perpendiculairement le talus du chemin de fer. Derrière une de ces cahutes, une jeune femme était agenouillée sur les pavés, enfonçant un bâton dans un tuyau de plomb qui devait servir de décharge à un évier placé à l’intérieur, et qui, sans doute, s’était bouché. J’eus le temps de la détailler, avec son tablier qui pendait comme un sac, ses lourds sabots, ses bras rouges de froid. Elle leva la tête au passage du train ; un instant, je fus si prés d’elle que nous aurions presque pu nous regarder dans les yeux ; Elle avait un visage rond et pâle, le visage ordinaire et usé d’une fille grandie dans les taudis, qui a vingt-cinq ans mais en paraît quarante à force d’avortements et de travaux abrutissants, mais ce visage présentait, durant la seconde ou je l’entrevis, l’expression la plus désolée, la plus dénué d’espérance que j’ai jamais contemplée. Je saisis alors combien nous nous trompons quand nous disons : "Pour eux, ce n’est pas la même chose, ce n’est pas comme pour nous" - comme si les gens qui ont grandi dans les taudis ne pouvaient rien imaginer d’autre que des taudis ; en effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête. Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être ainsi agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »
George Orwell, Le quai de Wigan
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Jean-Paul Bourre : La Meute Légendaire
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La meute légendaire
« Certains chasseurs se souviennent obscurément de l’existence d’un âge d’or de la Chasse, une période légendaire où les tueurs n’entraient pas au royaume enchanté. Ceux-là font vivre, sans même le savoir, la petite flamme sacrée qui brûle au fond des forêts, à la limite de ces mondes étranges dont parlent les croyances populaires. Déjà, dans les "romans de la Table Ronde" tout commençait par une chasse au cerf. Ce cerf blanc qui hante nos sommeils d’enfants était donc bien autre chose qu’un vulgaire gibier fuyant devant la meute assoiffée de carnage… bien autre chose. Une clé, la clé d’une frontière féerique que seul le chasseur au cœur pur pouvait franchir. (Il y a loin du geste rituel, et même du simple coup de fusil qui abat l’oiseau rapide, aux canonnades répétées qui détruisent sans comprendre, pour le plaisir vulgaire d’une détente facile à presser. Ces deux mondes portent le même nom, mais ils n’ont pas les mêmes manières pour exprimer ce qu’est la Chasse.)
Bottés, sonnant de la trompe, d’autres parcourent les mêmes forêts, épuisant le cerf dans une folle poursuite. Casaque rouge ou noire, le chasseur d’aujourd’hui semble tout droit sorti d’un livre mythologique inconnu. Il a des airs d’images d’Epinal qui ravivent les émotions de l’enfance, lorsque sur le parvis d’une église romane nous allions entendre les sonneries des fanfares. Car c’est d’enfance qu’il s’agit, de l’enfance mystérieuse, violente, s’identifiant aux héros des légendes pour revenir éblouie, émerveillée, après l’interminable jeu de piste. Il est curieux de constater que les grands mythes qui ont charmé notre enfance chantent la même chose : l’aventure exaltante du héros et du chasseur. David Crockett, le coureur des bois ami de la nature, le vainqueur de l’Ours devenu son animal totémique, accomplira un cycle prodigieux qui le mènera à la mort, sur les remparts de Fort Alamo. Cette double destinée du guerrier et du chasseur réveille en nous les images d’une vie singulière, aux limites du rêve, à la mesure des lois naturelles que l’homme retrouve à travers l’instinct.
La Chasse est un voyage, une épopée qui renverse la raison pour aller chercher ailleurs une réponse à l’incendie qui ravage les muscles et le cœur du chasseur. Celui qui galope huit heures à cheval dans les sous-bois de Sologne pour la seule ivresse de la poursuite, celui-là appartient déjà à la Légende. Mais ce champion de l’errance se fait de plus en plus rare, à l’heure où les "officiels" de la chasse suivent la Meute au volant de leurs voitures, l’œil collé sur le pare-brise comme sur l’écran d’un téléviseur où l’on projetterait La Grande Meute. Ceux-là regagneront leurs châteaux de brique rose, traversant les villages en conquérants, avec la vanité de l’homme d’affaires qui vient d’emporter le contrat de l’année.
Tout cela resterait simplement ridicule, comme un mauvais spectacle de cirque, si les bouffons de cour ne prétendaient pas annexer — pour leur seul bon plaisir — la dernière grande aventure humaine.
Ces boutiquiers de province, du fond de leurs demeures classées « monuments historiques », jouent aux aristocrates, en rêvant devant des cerfs empaillés. Mais la pupille de verre des trophées de chasse ne reflète plus aucun vertige. Fini le temps des chasses sauvages, lorsque la Meute splendide entourait le maître d’équipage bravant le Cerf, sa dague luisante au poing. Le châtelain qui "commande" la chasse se contente de la suivre en voiture. Il ne risquera aucun coup d’andouillet. D’ailleurs, il refuse tous les "face à face", quels qu’ils soient, de peur qu’on s’aperçoive bien vite que sa couronne de gloire n’était qu’une vulgaire couronne de papier. La Vénerie légendaire se meurt ; détruite par le snobisme et la vanité de ces dindons de province qui en font une affaire d’honneur… comme si l’honneur leur appartenait encore. Que leur reste-t-il, derrière leurs fenêtres Renaissance avec vue sur le parc ? Une curiosité qui n’a rien à envier à celle des grands ensembles de Sarcelles ; un goût sordide pour les intrigues de concierge, pour le voyeurisme de palier… Tout ça à travers la lorgnette d’un titre qui n’impressionne pourtant plus personne.
L’homme de qualité brave cette médiocrité qui ne vaut pas un cerf. Mais hélas, il n’a pas la science des compromissions. Emporté par son rêve, il ne voit pas les pièges qu’on lui tend, au nom des lois et des embrouilles en tout genre. Si au moins le piège avait la franchise d’un piège de chasse, la dure réalité du métal qui broie avec une violence d’homme, si les intrigues se nouaient à la manière des ronces sauvages, tout serait alors possible pour l’homme de qualité. Mais les ruses pour l’abattre ne viennent pas de la forêt. La forêt se confond tellement à l’homme, qu’il lui serait impossible d’agir par traîtrise. Elle connaît toutes les attitudes du chasseur, la beauté de sa science, la perfection de sa folie, son grand amour pour l’animal qu’il chasse… Les intrigues viennent de l’homme, l’autre, celui qui cherche dans la Chasse les possibilités d’affaires et les joies médiocres de la vanité. L’intrigue vient toujours de l’impuissance de l’homme à comprendre les états de fièvre du coureur des bois.
Sont-ils nombreux ces "chasseurs de l’Impossible", ces meneurs de loups lancés sur la piste du rêve ? De plus en plus rares… car les maniaques du fusil, "les viandeurs" comme les appellent les nostalgiques des anciennes chasses, ont depuis longtemps souillé la noblesse du fusil ou du couteau de Chasse. Les derniers survivants conduisent la Meute légendaire le long des étangs, passent au soir tombant sous les fenêtres des châteaux, pour bien montrer la puissance du rêve sur les petits intérêts bourgeois. La Meute est déjà loin. Elle se moque du cerf empaillé qui fait pourtant l’admiration des visiteurs. Elle poursuit le secret même de la Vie, et n’a que faire de la noblesse de paille, pleine de poussière et d’ennui. La Chasse se mérite. Comme toutes les grandes aventures. Le pire ennemi de la Chasse, c’est la médiocrité qui progresse chaque jour un peu plus, couverte de médailles honorifiques et de titres ronflants. Notre devoir ne serait-il pas de lâcher la Meute sur la médiocrité, pour guérir à tout jamais la forêt du cancer qui la menace ! »
Le Grand Veneur
« Nous sommes à la recherche des derniers héros de Sologne, ceux qui poursuivent le Cerf des légendes pour le seul amour de la poursuite, de la Chasse féerique, celle qui allume dans l’âme les beautés de l’Impossible.
Ils vivent au bord des étangs, au hasard des sous-bois, sur l’itinéraire des équipages fantômes, au-delà des limites humaines.
L’un deux, l’un des plus fameux veneurs de Vouzeron, est un authentique coureur des bois, un spécialiste de la forêt, au sens où l’entendent les gens de cœur. Le voir vivre, c’est assister à un miracle permanent : celui de la Chasse qui incendie le cœur, délie les muscles, réveille le regard aux premières lueurs de l’aube, allume la soif irrationnelle, lorsque le soleil traverse le ciel, comme un animal de légende.
A eux tous, ils forment un clan — au sens tribal —, une caste où se rencontrent les derniers amoureux de la forêt libre. Ils sont à la charnière de deux mondes, comme les sentinelles d’une grandeur appelée à disparaître un jour. Tous leurs gestes sont un élan vers la profondeur, un départ pour la course enivrante. Ils ont l’art de transporter l’extase : une fanfare, le reflet d’un habit rouge, derrière un rideau d’arbres, l’aboiement des chiens qui répondent, la fatigue après plusieurs journées de cheval, lorsque le cœur devenu transparent comprend la forêt… Ils ont la forêt à la place du cœur… et cela leur donne droit à tous les excès, à toutes les folies. (Ce privilège ne sera jamais celui de la noblesse empaillée, qui a oublié que l’orgueil — le vrai — est une aventure où l’on risque beaucoup de soi-même.)
Une terrasse retirée, au bord d’un étang, non loin de la route de Salbris. Un lieu fait pour le calme, les longues méditations, mais aussi l’attente, l’observation...
C’est le ballet du silence, avec son envol de canards sauvages, le cri des poules d’eau qui nous rapproche tout à coup de l’autre rive.
Mlle A. H., nous reçoit sur la terrasse, en bottes de chasse, un couteau au côté. Elle a l’air d’une énigme suspendue au-dessus des eaux, un sphinx armé qui protégerait l’âme profonde de la forêt.
Cette Diane en arme, appartient aux sous-bois de Sologne comme aux étangs paisibles. La violence de la Chasse lui donne l’air victorieux de ceux qui regardent le monde comme une aventure permanente.
"Elle peut galoper plus de huit heures !" avait dit Michel Bellot, qui reçoit souvent la "Chasse" dans son auberge de Nançay.
Alors A. H. parla, de la chasse, d’un de ses amis fils de veneur, l’un des derniers vrais coureurs des bois, en butte aux intrigues de village, aux cabales de salons où l’on décide des chasses à coups d’influence.
"Il gêne tout le monde, expliqua M. Bellot. Sa seule présence dérange. On a déjà tout fait pour nuire à sa réputation. De quoi l’accuse-t-on ? D’être l’un des meilleurs piqueux, de vivre la chasse comme une passion réelle, avec toute la force que donne le véritable amour ! Les petits esprits pardonnent rarement cela. Ils n’aiment pas recevoir des leçons de grandeur." Le coureur des bois, face à la noblesse de paille. A ce point de vue, la ligne qui sépare ces deux races d’individus est hautement significative : d’un côté, la vie dans ce qu’elle a de plus spontané, les mouvements du cœur, l’instinct magique qui envoûte l’homme et l’animal, liés ensemble par le même vertige… de l’autre, la chasse calculée, un spectacle sans ombre, fait pour la vanité et le profit.
... L’homme en habit rouge quitte Vouzeron aux premières lueurs de l’aube. Il galope droit sur la forêt, pour retrouver la vie. »
Jean-Paul Bourre, L'Orgueil des Fous

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L'égalitarisme Nazi...
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"Si étrange que cela puisse paraître au premier abord, il semble bien que le nazisme lui-même soit un produit de la pensée égalitariste et positiviste moderne. Non pas seulement en tant que — ce serait trop facile — perversion illuministe et raciste (donc sa supposée antithèse), même si son langage conscient s'est articulé sur ce type d'argumentations, mais en tant que théorie égalitariste pathologique, c'est-à-dire inconsciente et contrôlant chaque aspect même le plus futile de l'organisation sociale, culturelle ou politique du national-socialisme.
Alors que le communisme bolchevique s'est empressé de reproduire castes et classes à l'intérieur de la matrice égalitariste de sa société bureaucratique, le nazisme n'a eu de cesse de suivre une sorte de logique égalitaire totalitaire qu'on retrouve jusque dans sa procédure d'extermination des juifs d'Europe : à la différence des antisémitismes antérieurs, catholiques ou protestants, le nazisme ne fait plus de la judéité un problème religieux, réglable si je puis dire par la conversion de l'individu, mais un problème national, social et racial qu'on ne peut résoudre que par son anéantissement collectif. Ainsi, rares seront les savants juifs qui connaîtront un autre sort que l'exil ou le four crématoire, en dépit du fait que leurs connaissances auraient sans doute grandement aidé les Allemands dans des domaines aussi stratégiques que l'électronique, l'aérodynamique ou la physique des particules, en particulier au cours de leur affrontement militaire avec les deux plus grands États continentaux de la planète. La vision raciste du nazisme reproduit à l'encontre de la communauté visée (juifs, slaves, nègres, asiates) un égalitarisme négatif qui fait fi de toutes les différences individuelles et culturelles objectives opérant en son sein, et lui permet ainsi de transformer à grande échelle les individus en question en savonnettes, et leurs bibliothèques en brasier.
Aucun roi très chrétien du Moyen Âge (et donc empreint de la pensée que les juifs sont directement responsables de la mort du Christ) ne se serait laissé aller à de telles absurdités, et de tels crimes.
La "race aryenne" elle-même et sa destinée ne sont pas à l'abri d'un tel retour du refoulé. En effet, la mise en esclavage des juifs et autres races inférieures par les peuples du Reich allemand ne vise rien d'autre en finalité qu'un grand paradis égalitaire de citoyens aryens, et le remplacement à court terme de cette main-d'oeuvre (sous)-humaine par la machine-reine est évoqué dans plusieurs textes "théoriques nazis" d'avant-guerre.
Le nietzschéisme de caniveau du national-socialisme (une lecture débile de textes censurés et reformatés par la soeur du philosophe) trahit pourtant à maintes reprises ses origines petites-bourgeoises voire (sous)-prolétariennes : sa haine des juifs et des "démocrates" n'a d'égale que celle qu'il réserve à l'aristocratie austro-allemande.
Si toute allusion plus ou moins directe à un "programme génétique et biopolitique" fait désormais si peur en Occident, c'est que les nazis ont systématisé cette vision positiviste et égalitariste de la race humaine (transférée sur le plan fantasmatique maternel/germanique) en procédant à grande échelle à son application : suppression des fous, homosexuels, déviants et autres exceptions de la nature et des sociétés. À ces simples mots, le philosophe de Sils Maria aurait sans doute répliqué par quelque aphorisme assassin.
Pour les nazis, le "problème juif" était un problème abstrait, un problème économétrique pur, c'est précisément ainsi qu'ils purent le "régler" à coups de statistiques et de moyens industriels, rationnels et démesurés.
Les koulaks, les prêtres, les Ukrainiens, et tous les opposants réels ou virtuels occupent à peu près la même place dans l'imaginaire pathologique des communistes bolcheviques qui, lorsqu'ils entreprirent leur plan de destruction systématique de la culture russe, n'étaient pas pourvus des conditions techniques, géopolitiques et géographiques qui permirent au Reich hitlérien d'élaborer puis de réaliser son programme industriel d'extermination, et durent donc recourir à des méthodes "classiques" quoique développées à une échelle jusque-là inconnue (déportations, travail forcé, massacres, organisation des famines).
Quoi qu'il en soit, ce que l'obscurantisme nazi doit paradoxalement à la vision égalitariste des races, cultures, sociétés et individus s'exprime dans la langue même de cette idéologie. Quiconque a lu (ou parcouru, c'est amplement suffisant) ce fatras obscur qu'est Mein Kampf ne peut constater qu'une seule chose : comme beaucoup de ses confrères marxistes et léninistes, Hitler est bien le petit-bourgeois moderne formé par l'humanisme positiviste typique des années 1900, sa langue est plate, jargonnesque, monotone, répétitive. Hitler ne prendra vraiment sa mesure qu'en public, à la radio ou à la tribune, en laissant libre cours à son inspiration hystérique, ses écrits sont particulièrement navrants sur le plan stylistique, et ils témoignent de l'incroyable impudence que l'inculture instruite par un siècle de rationalisme égalitariste a pu provoquer chez des individus médiocres et de basse extraction.
Par nature, la véritable noblesse est incompréhensible au commun des mortels."
Maurice G Dantec, Le théâtre des opérations, Journal métaphysique et polémique - 1999
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