13/06/2014
Est-ce que l’excès de confort ne vous aurait pas trop tourné la tête ?
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« On me situe en général parmi les pessimistes et même parmi ceux qu’on dénomme "catastrophistes", en exagérant sans doute. Les critiques se sont habitués à ce qu’à partir d’un certain niveau, la littérature contemporaine ne puisse être autrement que noire. La mienne, elle, n’est pas noire ; au contraire elle serait plutôt une réaction contre le ton sardonico-apocalyptique de rigueur aujourd’hui. Je suis comme le baryton de la Neuvième Symphonie : "Amis, assez de ce chant, que d’autres mélodies se fassent entendre !"
(...)
Aliénation ? Ecartons-nous des chemins battus, essayons d’admettre que ce n’est pas si terrible, ces aliénations, nous les avons pourtant "dans les doigts" comme disent les pianistes, dans nos doigts raisonnables, techniques, qui outre l’aliénation apportent à l’ouvrier dans son année presque autant de jours libres, merveilleux, de jours de fête, que de jours de travail. Le vide ? L’absurde de l’existence ? Le néant ? N’exagérons pas ! Un Dieu ou des idéaux ne sont pas nécessaires pour découvrir la valeur suprême. Il suffit de rester trois jours pour découvrir la valeur suprême. Il suffit de rester trois jours sans manger pour qu’un morceau de pain devienne cette valeur ; nos besoins sont à la base de nos valeurs, du sens et de l’ordonnance de notre vie. Les bombes atomiques ? Il y a quelques siècles, on mourait avant la trentaine, les épidémies, la misère, le diable, les sorcières, l’enfer, le purgatoire, les tortures... est-ce que l’excès de confort ne vous aurait pas trop tourné la tête, est-ce que vous avez oublié ce que vous étiez hier ? »
Witold Gombrowicz, Testament, Entretiens avec Dominique de Roux
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Atteindre les hommes et non les théories
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« L’art se crée parmi des hommes vivants et concrets, donc imparfaits. Il pullule de nos jours, ce genre de style qui vous fatigue et vous torture et vous arrache les boyaux, né d’une recette cérébrale, et fabriqué par des gens tout bonnement mal élevés. Il faut que votre verbe vise a atteindre les hommes et non les théories, les hommes et non pas l’art. »
Witold Gombrowicz, Journal, 1954
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Poing...
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« ... qu’il faille encore que moi, dans mon abîme, dans mon éloignement océanique, je me sculpte moi-même de ce brouillard, et que cette brume, cette nuée de vapeur, je la transforme en poing ! »
Witold Gombrowicz, Journal, 1953
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L'Art...
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« En ce qui me concerne, presque toujours l’art me parle et m’émeut avec plus de force quand il s’exprime de façon imparfaite, fortuite et fragmentaire, quand il se borne à signaler pour ainsi dire sa présence, me permettant de la pressentir à travers une interprétation médiocre. Je préfère du Chopin m’arrivant par bouffées d’une fenêtre ouverte que ce même Chopin joué avec force fioritures sur une grande estrade de concert. »
Witold Gombrowicz, Journal, 1963
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Une poule assise sur ses oeufs
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« Comment se fait-il qu’ils ne soient pas capables de se rendre compte du fait essentiel – à savoir que, tandis qu’ils discutent, le nombre de gens ne cesse d’augmenter ? Quel démon animé d’une malveillance absolument gratuite les empêche de se rendre compte du nombre ? Dîtes, à quoi bon les systèmes les plus justes et la répartition des biens la plus équitable si entre-temps la voisine se multiplie par douze, si le crétin du rez-de-chaussée fait six gosses à sa gonzesse et si, au premier étage, on passe de deux à huit locataires ? Sans parler des Noirs, des Asiatiques, des Malais, des Arabes, des Turcs et des Chinois. Des Hindous. Que sont tous vos discours sinon les sornettes d’un idiot qui ignore la dynamique de ses propres organes génitaux ? Que sont-ils sinon le caquetage d’une poule assise sur la plus terrible des bombes – ses œufs ? »
Witold Gombrowicz, Journal, 1962
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Un des endroits les plus sots du monde
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« On arrive finalement devant le coin sacré où elle trône, Elle, la Joconde ! Salut, Circé ! Aussi laborieuse que lorsque je l’avais vue jadis, infatigablement occupée à transformer les hommes, sinon en pourceaux, du moins en nigauds ! [...]
Ainsi chaque jour, depuis cinq siècles, une petite foule se rassemble devant ce tableau pour pouvoir bayer aux corneilles comme une bande de crétins… Clic ! C’était un américain avec son appareil photographique. Les autres sourient, indulgents, sans comprendre, les bienheureux, que leur docte indulgence n’est pas moins sotte.
En gros, c’est la sottise qui déferle dans les salles du Louvre. Un des endroits les plus sots du monde. »
Witold Gombrowicz, Journal
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