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26/10/2016

Des puissances prophétiques sont proches

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Chaque automne ramène l'ange de la Mélancolie. (...). Les fruits mûrissent et sont cueillis ; les feuilles se colorent et tombent. Les corneilles s'attroupent et tournoient en essaims au dessus des champs dégarnis. Les jours deviennent plus courts, la nuit survient de bonne heure ; on redécouvre le feu et les lumières. Voici que s'approche le temps des fêtes des Morts, des visites au cimetière, mais aussi des visitations nocturnes de divinités aux mains pleines de dons. Les rêves commencent à changer de teinte ; des traits prophétiques s'y entrelacent.

Nous allons vers le temps le plus mystérieux de l'année, celui des Douze nuits, et aussi des fêtes de la Lumière. On la protège, elle devient lumière des cavernes, lumière cachée, source de promesses. Au jardin, la première nuit de gel a ravagé les fleurs : la capucine, les dahlias, les derniers lys, les asters, les fritillaires impériales et les volubilis multicolores le long de la clôture. Seuls les chrysanthèmes persistent à fleurir, simples et multiples, en teintes diverses, et aussi des roses attardées, souvent jusqu'en décembre. Le pas froisse les feuilles jaunes des noisetiers, les feuilles de cuivre des hêtres, les feuilles lie-de-vin de la vigne vierge.

Les grives s'abattent sur le jardin, en quête des baies rouges, s'étant déjà gavées des baies noires du sureau. Elles s'élancent par vagues sur les pelouses et y traquent les vers. Les geais, eux-aussi, et les pics quittent les orées de forêts pour les jardins. Les verdiers s'agitent ; ils épluchent les petits cônes des thuyas. Le premier bouvreuil se pavane sur la barrière. Bientôt, le rouge de son vêtement brillera d'une vive lumière sur la neige.

Ce qui vient encore des fleurs a un double sens : l'adieu et le retour. (...). Le printemps place aussi ses avants-postes. Dans la forêt, la rose de Noël se somme de houppes vertes. Dans un angle de son jardin, le jardinier retourne le fumier, cependant que le brouillard dégoutte des branches. (...). Mais le lilas qui, en été, ombrageait cette place, a déjà gonflé ses bourgeons ; c'est justement ces derniers jours qu'ils ont grossi, rougeâtres. Ces runes annoncent ce qui va revenir, prophétisent les merveilles de mai. (...).

Voici les provisions engrangées ; les greniers et les caves s'emplissent des dons des champs et des jardins (...). Dans leurs trous dorment les musaraignes et les muscardins, le blaireau, le hamster ; ils ont bouché l'issue de leurs galeries et vivent sur ce qu'ils avaient emmagasiné durant l'été. La charpente de la grange abrite le sommeil du loir, et dans les hautes montagnes, la marmotte est entrée dans son long hivernage. (...).

Le mois des grisailles amène les adieux à la Nature. Dans sa suite, surviennent la tristesse, les fêtes des morts, la mélancolie. Pourtant, des puissances prophétiques sont proches, et germe une gaieté plus silencieuse et plus secrète que celle des fêtes de la moisson et de la vendange. »

Ernst Jünger, Graffiti/Frontalières

 

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