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15/11/2017

La bizarre économie de Fiume occupée

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Gaspilleur, amoureux du luxe, auteur bien payé mais insatiable et endetté, plus porté sur la dilapidation que sur la parcimonie, D'Annunzio se montre réfractaire aux règles modernes de l'économie. Il rentre plutôt dans la catégorie des individus encore conditionnés par la mentalité économique archaïque, où l'échange de dons, le goût exhibitionniste de la munificence, sont plus appréciés que le marché. Ce n'est pas un hasard si D'Annunzio fera graver, à l'entrée du Vittoriale, la devise : "J'ai ce que j'ai donné". Son attitude relève d'un comportement anti-économique qui peut rentrer, par analogie, dans le phénomène que décrivit Marcel Mauss dans son "Essai sur le don", publié en 1923-1924, auquel se réfère aujourd'hui en France le MAUSS - Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales.

La bizarre économie de Fiume occupée reflète les grandes lignes de l'anti-utilitarisme. En effet, les rentrées d'argent gouvernementales ne viennent pas de taxes ou d'impôts, comme dans tous les États "normaux", mais bien des vols accomplis par les Uscocchi, ainsi que des offrandes généreuses des partisans anonymes ou illustres. […]
Pour mieux pénétrer l'esprit de la piraterie fiumaine, nous pouvons nous appuyer sur les théories élaborées par les animateurs de la Revue du MAUSS, selon lesquelles le don, par-delà le marché et l'économie publique, serait au centre d'un troisième réseau de circulation de biens et de services, la socialité, où ce qui compte n'est pas tant la valeur d'usage ou d'échange, que ce que l'on pourrait appeler la "valeur de lien". On peut appliquer cette interprétation au cas de Fiume, soutenue par des donations et souscriptions, mais surtout par la pratique du coup de main, un vol qui — à la manière de Robin des Bois volant aux riches pour donner aux pauvres — se transforme en distribution pour la collectivité, acte généreux qui crée un lien fort, sur les plans émotionnel et social, entre les hommes. Comme le souligne Kochnitzky, les Uscocchi sont "des corsaires qui ne pillent que pour donner à manger aux affamés".
Le langage du don, disent ceux qui l'étudient, naît du besoin, non de tirer profit, mais d'être utile, pour obtenir en échange estime, admiration, reconnaissance, et tend à relier les individus dans des réseaux d'amitié et de considération réciproques. Placer ce lien au centre des rapports humains implique une vision du monde qui, parce qu'elle refuse d'accepter la société comme un engrenage uniquement réglé par le mobile du gain et de la production, s'ouvre au risque, à l'inattendu, à l'aléatoire, à l'aventure. On ne saurait certes nier que ces traits se retrouvent typiquement dans l'atmosphère fiumaine, où par-delà l'économie fondée sur la piraterie, les exemples de l'esprit du don ne manquent pas : la quotidienne offrande de mots que le Vate dispense depuis le balcon du palais du gouvernement n'est-elle pas un cadeau que l'artiste reçoit de sa Muse pour le restituer à son public ?

L'homme que la philosophie du don oppose à l'homo œconomicus ne poursuit pas un idéal paupériste, pas plus qu'il n'est pauvre en besoins. Au contraire, pour pouvoir donner, il doit avoir vécu passions et désirs. "Qui ne connaît pas le plaisir, la spontanéité ou l'intérêt matériel n'a pas grand chose à sacrifier et à donner aux autres, écrit Alain Caillé. Il faut bien qu'Abraham ait un fils pour pouvoir le sacrifier à Jéhovah. Il faut bien que le renonçant hindou, l'arhat, ait sacrifié la vie ici-bas pour pouvoir aspirer sérieusement à la mort. Et le Bouddha ou Saint François d'Assise pourraient-ils accepter de tout perdre s'ils n'avaient, d'abord, tout possédé ?" Ces exemples conviennent parfaitement au cas fiumain où les membres de l'association Yoga, méprisant l'argent et le capitalisme matérialiste, sont en harmonie avec l'enseignement du Bouddha sur la nécessité de se détacher des contingences. Ce n'est pas un hasard non plus si Guido Keller, lors de son vol au-dessus de Rome, rend hommage à Saint François et au souvenir de sa pauvreté en lançant un bouquet de fleurs sur le Vatican. »

Claudia Salaris, À la fête de la révolution — Artistes et libertaires avec D'Annunzio à Fiume

 

00:12 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

Merci de ce conseil de lecture. Je l'ai commandé.

Écrit par : Paglop | 19/11/2017

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