28/07/2012

Abû Mohammed Ali Ibn Hazm... et les Fedeli d'amore

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« A Cordoue appartient également l'une des personnalités les plus marquantes de l'Islam d'Andalousie aux Xe et XIe siècles, personnalité complexe dont les aspects multiples sont projetés dans son oeuvre. Il y a Ibn Hazm le poète; il y a Ibn Hazm le penseur, le théologien, historien critique des religions et des écoles philosophiques et théologiques; il y a le moraliste; il y a le juriste […]

Abû Mohammed Ali Ibn Hazm naquit en 994, au sein d'une famille arabisée jouissant d'un haut rang social ; lui-même se plaisait à faire remonter son ascendance jusqu'à un certain Persan, Yazid. Son père étant le vizir du calife omeyyade al-Mansûr, le jeune Ibn Hazm put facilement recevoir l'enseignement des plus célèbres maîtres de Cordoue dans toutes les disciplines : le hadîth, l'histoire, la philosophie, le droit, la médecine, la littérature.

Malheureusement en 1013 (avril), tout un quartier de Cordoue est mis à sac par les Berbères. La révolte grondant contre les Omeyyades, Ibn Hazm est expulsé de Cordoue […]. Nullement découragé, Ibn Hazm se réfugie à Shâtiba (Xativa). Là il trouve assez de sécurité et de paix pour écrire son admirable livre d'amour, le "Collier de la Colombe", qui est en même temps un journal de son expérience de la vie, où il révèle, entre autres, une blessure jusqu'alors gardée secrète, son amour juvénile pour la fille adoptive de ses parents.

Par ce livre, Ibn Hazm prend rang parmi les adeptes de ce platonisme de l'Islam où il a pour illustre prédécesseur Mohammed Ibn Dâwûd Ispahâni, auteur de l'admirable "Kitab al-Zohra". Ibn Hazm fait expressément allusion au mythe platonien du "Banquet" : "Certains adeptes de la philosophie ont pensé que Dieu créa chaque esprit en lui donnant une forme sphérique ; ensuite il le scinda en deux parts, plaçant chaque moitié dans un corps." Le secret de l'amour est la réunion de ces deux membres dans leur tonalité initiale. L'idée de la préexistence des âmes est d'ailleurs affirmée expressément par un hadith du Prophète. Ibn Hazm s'y réfère, mais il préfère l'interpréter dans le sens d'une réunion quant à l'élément supérieur des âmes isolées et dispersées en ce monde ; il s'agit d'une affinité entre les impulsions qui les meuvent et qui sont écloses dès leur préexistence dans le onde supérieur. L'amour est la mutuelle approche de la forme qui les parachève. Le semblable cherche son semblable. L'amour est une adhésion spirituelle, une interfusion des âmes.

Quant à la cause pour laquelle le plus souvent éclot l'amour, l'analyse qu'en donne Ibn Hazm présente une nette réminiscence du "Phèdre" de Platon. Cette cause "c'est une forme extérieurement (zahîr) belle, parce que l'âme est belle et désire passionnément tout ce qui est beau, et incline vers les images parfaites. Si elle voit une telle image, elle se fixe sur elle ; et si elle discerne ensuite dans cette image quelque chose de sa propre nature, elle en subit l'irrésistible attirance, et l'amour au sens vrai se produit. Mais, si elle ne discerne pas au-delà de l'image quelque chose de sa propre nature, son affection ne va pas au-delà de la forme." Il est important de relever une telle analyse chez Ibn Hazm qui est un "zâhirite" (c'est-à-dire un "exotériste" en matière canonique, attaché à la validation de la lettre, de l'apparence), à côté de réflexions comme celles-ci : "Ô perle cachée sous la forme humaine !" "Je vois une forme humaine, mais quand je médite plus profondément, voici qu'elle me semble être un corps venu du monde céleste des Sphères." Ce sont là des pensées que l'on pourrait rencontrer chez les "ésotéristes" comme Rûzbehân de Shîrâz, Ibn Zakariyâ Râzî et Ibn Arabî, attentifs à percevoir chaque apparence comme une "forme théophanique". La limite entre les uns et les autres est donc assez floue ; de part et d'autre l'apparence devient "apparition". Et c'est quelque chose dont il faudra se souvenir dans le cas du "zâhirisme" du théologien Ibn Hazm.

On doit à l'arabisant Alois Richard Nykl à la fois la première édition du texte arabe du livre d'Ibn Dâwûd, et la première traduction en langue occidentale (anglais) du livre d'Ibn Hazm. Une question d'un intérêt que l'on peut dire passionnant, a été également traitée par Nykl, à savoir l'étroite ressemblance entre la théorie de l'amour chez Ibn Hazm et certaines idées qui apparaissent dans la "Gaie Science" chez Guillaume IX d'Aquitaine, et en général, jusqu'à la Croisade contre les Albigeois, dans les principaux thèmes du répertoire des troubadours. On ne peut que signaler ici le problème. La portée en est très vaste (géographiquement, typologiquement, spirituellement), car il ne s'agit pas seulement de questions de forme et de thématisation, mais de quelque chose de commun entre les "Fedeli d'amore" et la religion d'amour professée par certains soufis. Mais il nous faut alors différencier avec soin les positions. Pour le platonicien Ibn Dâwûd, pour Jâhiz, pour le théologien néo-hanbalite Ibn Qayyim, la voie d'amour est sans issue divine ; elle "n'émerge" pas. Pour le platonisme des soufis, pour Rûzbehân de Shîrâz comme pour Ibn Arabî, elle est précisément cette "émergence". Toute la spiritualité de ceux des soufis qui les suivent, prend une tonalité différente de celle de leurs prédécesseurs. La religion d'amour des soufis, comme d'Ibn Hazm, n'est pas simplement le modèle de l'amour de Dieu, car il n'y a pas à passer d'un objet humain à un "objet" qui serait divin. C'est une transmutation de l'amour humain lui-même qui se produit, car il est "l'unique pont franchissant le torrent du Tawhid (Unicité divine)". »

Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique

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