15/06/2012

Il y a quelque chose qui est la spécificité, la singularité et le lourd privilège de l’Occident

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« Dans l’histoire de l’Occident, il y a une accumulation d’horreurs –contre les autres tout autant que contre lui-même. Ce n’est pas là le privilège de l’Occident : qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique avant la colonisation ou des Aztèques, les accumulations d’horreurs sont partout. L’histoire de l’humanité n’est pas l’histoire de la lutte des classes, c’est l’histoire des horreurs bien qu’elle ne soit pas que cela. Il y a , il est vrai, une question à débattre, celle du totalitarisme : est-ce, comme je le pense, l’aboutissement de cette folie de la maîtrise dans une civilisation qui fournissait les moyens d’extermination et d’endoctrinement à une échelle jamais auparavant connue dans l’histoire, est-ce un destin pervers immanent à la modernité comme telle avec toutes les ambiguïtés dont elle est porteuse, est-ce encore autre chose ? (…)

Il y a quelque chose qui est la spécificité, la singularité et le lourd privilège de l’Occident : cette séquence social-historique qui commence avec la Grèce et reprend, à partir du XIème siècle, en Europe occidentale, est la seule dans laquelle on voit émerger un projet de liberté, d’autonomie individuelle et collective, de critique et d’autocritique : le discours de dénonciation de l’Occident en est la plus éclatante démonstration. Car on est capable en Occident, du moins certains d’entre nous, de dénoncer le totalitarisme, le colonialisme, la traite des Noirs ou l’extermination des Indiens d’Amérique. Mais je n’ai jamais vu les descendants des Aztèques, les Hindous ou les Chinois faire une autocritique analogue, et je vois encore aujourd’hui les Japonais nier les atrocités qu’ils ont commises pendant la seconde guerre mondiale. Les Arabes dénoncent ans arrêt leur colonisation par les Européens, lui imputant tous les maux dont ils souffrent –la misère, le manque de démocratie, l’arrêt du développement de la culture arable, etc. Mais la colonisation de certains pays arabes a duré, dans le pire des cas, cent trente ans : c’est le cas de l’Algérie de 1830 à 1962. Mais ces mêmes arabes ont été réduits à l’esclavage et colonisés par les Turcs pendant cinq siècles. La domination Turque sur le Proche et le Moyen Orient commence au XVIème siècle et se termine en 1918. Il se trouve que les Turcs étaient musulmans –donc les arabes n’en parlent pas. L’épanouissement de la culture arabe s’est arrêtée vers le XIème, au plus XIIième siècle, huit siècles avant qu’il soit question d’une conquête par l’Occident. Et cette même culture arabe s’était bâtie sur la conquête, l’extermination et/ou la conversion plus ou moins forcée des populations conquises. En Egypte, en 550 de notre ère, il n’y avait pas d’arabes –pas plus qu’en Libye, en Algérie, au Maroc ou en Irak. Ils sont là comme des descendants des conquérants venus coloniser ces pays et convertir, de gré ou de force, les populations locales. Mais je ne vois aucune critique de ces faits dans le cercle civilisationnel arabe. De même, on parle de la traite des Noirs par les Européens à partir du XVIème siècle, mais on ne dit jamais que la traite et la réduction systématique des Noirs en esclavage ont été introduites en Afrique par des marchands arabes à partir du XI-XIIième siècle (avec comme toujours la participation complice des rois et chefs de tribus noirs), que l’esclavage n’a jamais été aboli spontanément en pays islamique et qu’il subsiste toujours dans certains d’entre eux. Je ne dis pas que tout cela efface les crimes commis par les Occidentaux, je dis seulement ceci : que la spécificité de la civilisation Occidentale est cette capacité de se mettre en question et de s’auto-critiquer. Il y a dans l’histoire Occidentale, comme dans toutes les autres, des atrocités et des horreurs, mais il n’y a que l’Occident qui a crée cette capacité de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres idées, au nom d’une discussion raisonnable entre êtres humains qui reste indéfiniment ouverte et ne connaît pas de dogme ultime. »

Cornélius Castoriadis, La montée de l’insignifiance

15:10 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (4) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

Hear, hear !!

Merci Cornélius, merci Nebo, ce propos incontestable et importantissime est clairement et opportunément exprimé et reproduit. :)

Par rapport au moment où Castoriadis a écrit ça (c'était quand ?), il importe aujourd'hui, à mon sens, d'en faire un peu moins sur les "horreurs" dont l'Homme est capable et d'en rajouter sur sa face noble et les prodigieux progrès accomplis en à peine 2000 ans (grâce à qui, hein, hein ? ;), car il est urgent de redonner à voir un horizon positif en lequel croire à nouveau.

Mais des textes pareils sont dejà précieux, et merci d'agir quotidiennement comme je m'efforce de le faire moi-même pour aller dans ce sens, camarade ! :)

Lionel

Écrit par : Lionel | 15/06/2012

PS : Et quel belle inspiration de nous donner à voir dans le même temps Delphes, un des lieux si habités par l'esprit d'une des deux grandes épopées historiques à la source de ce que nous sommes ! :)

Écrit par : Lionel | 15/06/2012

Notre origine : Athènes et Jérusalem... Jérusalem et Athènes ! ;-)

Le texte de Castoriadis date du milieu des années 90...

Merci pour ta lecture Lee-O...

Écrit par : Nebo | 15/06/2012

Oui, mon cher Nebo, ces deux-là mêmes, comme nos sérieux parcours à chacun non seulement nous l'a enseigné et nous en a convaincus, mais aussi nous a emplis, habités d'eux, ce qui nous permet de mieux nous tenir fièrement debout ! :)

(Je passe sur les nuances qui nous sont à chacun singulières, signatures, pour pouvoir me faire lyrique sur tout cet essentiel qui rassemble ! ;)

À plus, mon cher, ici ou ailleurs, ici et ailleurs !

PS : Merci pour la précision, qui correspond à la vague idée que j'en avais, étayée sans doute par le "ton" du texte, datable au carbone 14 des idées ! ;) Je confirme donc que je recommande le petit aménagement que je disais de ce bien inspiré et utile discours pour le rendre plus opérant, plus constructif aujourd'hui.

Écrit par : Lionel | 17/06/2012

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