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04/04/2014

Alors l’humain se revancha en fracassante orgie de tout ce qu’il avait laissé perdre...

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« Ainsi vivions-nous sans penser, et n’en étions pas peu fiers. À nous, fils d’une époque enivrée de matière, le progrès semblait un accomplissement, la machine la clef de la similitude au divin, la lunette et le microscope les organes de la connaissance. Mais sous la coque toujours plus brillamment polie, sous les atours dont nous nous attifions comme des magiciens de foire, nous restions aussi nus et bruts que les hommes des forêts et des steppes.

On le vit bien lorsque la guerre déchira la communauté de l’Europe, lorsque, derrière des drapeaux et des symboles pour lesquels la plupart, et depuis fort longtemps, n’avaient plus qu’un sourire incrédule, nous nous affrontâmes en choc décisifs à la manière immémoriale. Alors l’humain se revancha en fracassante orgie de tout ce qu’il avait laissé perdre. Alors ses pulsions, trop longtemps endiguées par la société et ses lois, redevinrent l’unique et le sacré et l’ultime raison. Et tout ce que le cerveau avait au cours des siècles taillé d’arêtes sans cesse plus tranchantes ne servit plus qu’à accroître la force du poing au-delà de toute mesure. »

Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure

 

 

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Le monde a changé de base, mais pas comme les révoltés d’antan l’imaginaient

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« Mutation brusque ? Virage de l’âme ? Renversement de toutes les valeurs ? Ériger en connaissance de soi l’expérience du conflit mondial contraint l’homme occidental à cette conversion sans retour que les philosophes grecs et les chrétiens à leur suite nomment metanoia : les croyances anciennes ne tiennent ni ne retiennent, la planète entre en convulsions, l’âge du fondamental (Malraux) revient, autrement dit les “fondements” font partout défaut. Si une kyrielle de guerres et de révolutions témoignent du vide alors apparu, on aurait tort de réduire à d’aussi spectaculaires secousses des métamorphoses qui affectent plus durablement encore nos façons de vivre, d’aimer et de mourir. Les violences rudes et crues du "Lansquenet" ("faire main basse sur une poignée de jouissances") marquent combien la mesure des choses et des êtres change. L’espace perd ses bornes, les citoyens se délocalisent - avant 1914, 80% des Français décédaient sur leur lieu de naissance. Le temps, au contraire, rétrécit. Chaque nouveau déraciné s’accroche aux instants, il ne table plus sur la reconnaissance des générations futures, il entend jouir ici et maintenant. Le monde a changé de base, mais pas comme les révoltés d’antan l’imaginaient.

La société de consommation qui prend alors son envol est une société de consumation. Elle naît au sortir des tranchées et au milieu des tombes. Jünger : "Plus la guerre durait plus fortement elle imposait son empreinte à la vie sexuelle… l’honorabilité bourgeoise était à des années-lumières…" Keynes, ces mêmes années, explicite les conséquences économiques de l’expérience intérieur : "La guerre a dévoilé, à tous, la possibilité de la consommation et, à beaucoup, l’inanité de l’abstinence… Les classes laborieuses peuvent ne plus vouloir pratiquer un si large renoncement. La classe capitaliste, ayant perdu confiance dans l’avenir, peut chercher à jouir le plus complètement de ses possibilités de consommation tant qu’elles dureront…" Les effets démographiques, sociologiques sentimentaux n’ont pas fini de suivre. »

André Glucksmann, Préface de "La guerre comme expérience intérieure" d'Ernst Jünger

 

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Fossile obscène que la frontière, peut-être, mais qui s’agite comme un beau diable

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« Il est pénible de reconnaître le monde tel qu’il est, et plaisant de le rêver tel qu’on le souhaite. Nous préférons tous le Valium à l’angoisse, d’où notre penchant pour le borderless world, cette berceuse pour vieux enfants gâtés. J’y verrais volontiers une fuite en avant, un rêve yeux ouverts, qui, comme son aîné nocturne, vise à satisfaire un désir empêché. Non pas sexuel, mais religieux : le millénium avant l’heure. On cajole une planète lisse, débarrassée de l’autre, sans affrontements, rendue à son innocence, sa paix du premier matin, pareille à la tunique sans couture du Christ. Une terre liftée, toutes cicatrices effacées d’où le Mal aurait miraculeusement disparu. Les nuages atomiques vont dans ce sens : ils se moquent de Terminus, le dieu des confins, auquel Rome rendait un culte sur le Capitole, en plein centre, et au nom duquel on plantait un hermès pour marquer la lisière de son champ. Le VIH-1 non plus n’en a cure. C’est un fait. Il en est un autre, concomitant du premier : des frontières au sol, il ne s’en est jamais tant créé qu’au cours des cinquante dernières années. Vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles ont été tracés depuis 1991, spécialement en Europe et en Eurasie. Dix mille autres murs, barrières et clôtures sophistiquées sont programmés pour les prochaines années. Entre 2009 et 2010, le géopoliticien Michel Foucher a pu dénombrer vingt-six cas de conflits frontaliers graves entre États. Le réel, c’est ce qui nous résiste et nargue nos plans sur la comète. Fossile obscène que la frontière, peut-être, mais qui s’agite comme un beau diable. Il tire la langue à Google Earth et met le feu à la plaine – Balkans, Asie centrale, Caucase, Corne de l’Afrique et jusqu’à la paisible Belgique. »

Régis Debray, Éloge des frontières

 

 

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