27/03/2024
L'utopie des bien-pensants
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« Ce qu’il y a de fondant, à Cordicopolis, ce sont toutes ces âmes idylliques qui s’imaginent qu’on pourrait avoir le Bien sans Mal, le tigre sans ses griffes, la langue française sans ses buissons d’épineuses incohérences, le soleil sans la pluie, des voitures sans pollution, une "bonne" télé sans ses pubs, la littérature sans son revers de crime par lequel elle s’immortalise, les loisirs de masse sans le béton, la chimie industrielle sans les pluies acides. Le beurre sans l'argent pour le payer. Midi à quatorze heures comme toujours. Autant rêver Céline sans ses "Bagatelles". Un "Céline qui penserait juste", ainsi que je l’ai lu quelque part. La réconciliation des contraires. Le Paradis sans la Chute. Le Trémolo enfin reconnu, établi dans tous ses droits, et sans aucune contrepartie. Voilà l’utopie des bien-pensants, l’idéal de l’Ultra-Doux planétaire, plus de matières grasses, plus de colorants, rien que des objectifs "superlight" sous les déguisements de la Vertu. Déjà ces saynètes en chambre qu’on appelle "débats politiques" ne sont plus organisées qu’entre représentants de tendances parfaitement interchangeables, entre démocrates-ouverts-antiétatiqueshumanistes, par exemple, et républicains-modéréscentralisateurs-humanistes. C’est un régal de les voir discuter, faire semblant de se contredire, alors que ce qu’ils veulent, comme tout le monde, c’est consolider le "terrain commun", celui de la confusion générale, la seule garantie de "vérité". A la fin, comme ne le disait pas Staline, c’est toujours le Consensus qui gagne.
Dans un autre domaine, celui de l’esthétique, l’une des dernières campagnes un peu violentes dont je parvienne encore à me souvenir, opposant des visions du monde au moins en apparence inconciliables, remonte à la petite affaire de ces colonnes plantées au Palais-Royal [Les colonnes de Buren furent commandées par le ministère de la Culture en 1986 (N. d. É.)]. Par la suite, les autres Grands Projets, Opéra-Bastille, Pyramide, Arche de la Défense, etc., sont tous passés comme lettres à la poste. Plus d’affrontements, plus de condamnations. Neutralité bienveillante. Qui oserait encore, de nos jours, se payer le ridicule d’une colère ? D’une sanction même en paroles ? Juger, c’est consentir à être jugé. Et qui l’accepterait désormais ?
À la fin, c’est le Consensus qui gagne. L’espace esthétique ou artistique est d’ailleurs un excellent domaine pour vérifier ce que je suis en train de dire. Toute l’histoire récente de l’art, sous l’éclairage grandissant du règne des bons sentiments, redevient très instructive. Si ce qu’on appelle art contemporain peut encore faire semblant d’exister, c’est uniquement comme conséquence du martyre des impressionnistes. En réparation. In memoriam. En expiation d’un gros péché. Qu’il soit minimal, conceptuel, anti-art ou extrême-contemporain, l’artiste d’aujourd’hui survit "toujours" à titre d’espèce protégée, en tant que résidu caritatif. Une très grosse gaffe a été commise, du temps de Van Gogh, du temps de Cézanne, il faut continuer à payer les pots qui ont alors été cassés. Surtout ne pas recommencer, ne pas refaire les mêmes sottises, ne pas retomber dans les ornières. Après des décennies de foules furieuses ricanantes devant Courbet, devant Manet, devant les cubistes, brusquement plus rien, plus de critiques, plus de clameurs, plus de révoltes, plus de scandales. Tout se calme d’un seul coup, les galeries prospèrent, la créativité des artistes ne s’est jamais mieux portée, tout va très bien, les grosses banques investissent dans l’émotion colorée, les Etats s’en mêlent, les ventes records se multiplient, le marché s’envole, c’est la débâcle des hostiles. Plus de pour ni de contre. Plus personne.
Les prix flambent "bien" qu’il n’y ait plus de critique ? Non : ils flambent parce que la notion, la possibilité, le désir même de critique ont disparu ; parce que plus personne ne se fatiguerait à gloser une œuvre contemporaine.
Dans l’euphorie cordicole, qui irait perdre son temps à chipoter ?
La ruse du diable selon Baudelaire, c’était d’arriver à faire croire qu’il n’existait pas ; la ruse des choses contemporaines, c’est qu’on ne se pose plus même la question ; qu’elles "soient" ou pas est bien égal.
Et puis, qui irait se risquer à vouloir démontrer la "beauté" de ce que l’on met sur le marché ? Ce dont on ne peut rien dire, il faut le vendre. »
Philippe Muray, "Colorisations" in L'Empire du Bien
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Creator's Love
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26/03/2024
La Souris est déglinguée — et nous aussi
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Disparition de Tai-Luc
par Laurent Schang
Tai-Luc, aka Nguyen Tan Tai-Luc pour l’état civil, né à Suresnes en 1958, chanteur-guitariste-parolier — et docteur en linguistique — de souche franco-britto-vietnamienne, devenu par effraction une légende vivante du rock ’n’ roll hexagonistanais (comprendre : sans l’agrément de l’industrie du disque), n’est plus. Mauvais garçons de la rue de la Grande-Truanderie ou « Princesses de la rue de Sabaïland », il va falloir faire avec.
Les dieux ont un humour cruel, qui bien souvent nous échappe. En nous enlevant notre Tai-Luc (inter)national le 1er décembre 2023, ils nous ont encore fait une blague pas drôle, de celles dont on se serait volontiers passé. Les dieux — et l’on sait depuis l’album Tambour et soleil et le morceau « Invisibles drapeaux » que Tai-Luc avait une inclination particulière pour ceux du panthéon tibéto-mongol — ou bien l’administration francilienne ?
Dans ce cas, le Raya Fan Club, sa garde prétorienne, serait en droit de demander réparation au Moloch de la rue de Lutèce. Pas en le trainant devant les tribunaux, non, à l’ancienne — ambiance concerts sauvages, début des années 80 — sur le parvis des Halles, du moins ce qu’il en reste, façon 47 rônins du troisième millénaire. Aux vengeurs, le choix des armes : Doc à bouts en fer, chaînes de mobylette, tessons de bouteilles Heineken, Kirin ou Tsingtao (de source sûre, lui-même ne buvait plus que du thé).
À quand une rue Tai-Luc ?
Quand l’absurde vire au tragique, ou l’inverse. Les faits d’abord : parce que, soi-disant, les Jeux Olympiques de Paris, les Ji-Ô-Pé en langage cuistre, l’exigeait, la préfecture de police avait « invité » les bouquinistes des quais de Seine à vider leurs boîtes sans attendre leurs avis d’expulsion. J’écris « avait » puisque, au moment où je rédige ce papier, je lis dans la presse que le préfet Nuñez est revenu sur sa menace. Ordre d’en haut. Mais allez expliquer à la famille de Tai-Luc, et j’inclus dedans tous les inconditionnels de son groupe La Souris Déglinguée (LSD), que l’icône du Punkabilly (Punk + Rockabilly), le chef incontesté, révéré même du « Parti de la Jeunesse », qui faisait aussi profession de bouquiniste, terrassé par une insuffisance respiratoire alors qu’il remontait chez lui son stock de livres, est mort d’un regrettable excès de zèle.
Pour une fois qu’il avait décidé d’obéir à une injonction « supérieure »… À notre dernière rencontre, il y a une éternité, il m’avait donné rendez-vous dans le 13è. Certains font de l’arrire-salle d’un bar leur GQ, lui c’était l’arrondissement. Nous n’étions pas amis, mais il se trouve qu’il avait goûté les questions que nous lui avions posées pour la revue Cancer !, le camarade Pierre JokerKriss et moi, au sortir d’un de ses concerts.
Je revois Tai-Luc, visage de marbre, le crâne rasé de frais, son foulard cambodgien ou krama enroulé autour du cou. Chèche, keffieh ou krama, à chacun son signe de reconnaissance, à chacun sa tribu. Et puis ce regard, qu’un Hugo Pratt aurait saisi mieux que personne d’un simple coup de pinceau. On était allé manger chinois (pour reconnaître un bon chinois, m’avait-il dit, il suffit de regarder les clients : si c’est des « Asiates », tu peux foncer), et on avait causé : des reproches qui lui avaient été adressés après un concert dans le Sud, dont la première partie avait été assurée par un groupe de R. I. F. — comme si Tai-Luc était étiquetable, lui qui fédérait tous les clans urbains en concert, pas toujours dans le calme il est vrai — ; de son album de reprises, Jukebox, qu’il avait eu la gentillesse de m’offrir dédicacé (où Lou Reed, avec ou sans le Velvet, côtoie Aznavour et des chants birmans) ; de sa récente signature avec Universal Music France. Il devait se rendre à son siège parisien, justement. Avant de nous quitter, j’ai pris une photo de lui devant l’immeuble. Sérieux comme un Gurkha en faction, on croirait qu’il s’apprête à partir en expédition dans la jungle, avec son chapeau de brousse, son bermuda et ses pataugas (et de fait, c’en fut une, d’expédition : Tai-Luc, qu’on le qualifie d’indé ou d’alter, préférait, et de loin, les militants de la cause musicale aux professionnels du divertissement de masse).
Aujourd’hui que je réécoute le disque, je me dis que Jukebox sonnait déjà comme un testament musical en 2007. Pas le sien, mais celui d’une époque, quand jukeboxes et flippers animaient encore les soirées dans les cafés enfumés.
Paris se prétend toujours capitale des arts ? Qu’elle nous le prouve donc en rebaptisant une de ses rues — dans le 13è par exemple — « rue Tai-Luc, chanteur et poète ».
Article paru dans le numéro 207 du Magazine Éléments (Avril-Mai 2024)
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Déradicalisation en cours...
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Eliminer les incohérences, les exceptions...
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« L’air du temps cherche tout ce qui unit. Rien n’est écœurant comme cette pêche obscène aux convergences. Nous vivons sous une arrogance puritaine comme on en a rarement vu ; sauf avant 89, peut-être, lorsqu’on fondait à l’évocation de la simplicité des mœurs rustiques, quand on faisait bâtir dans les jardins des temples à l’Amitié et à la Bienfaisance, quand Rousseau ou Bernardin de Saint-Pierre prêchaient l’amour de la vie sauvage, un peu comme Michel Serres, aujourd’hui, la religion des sites naturels et la mise en quarantaine "en tant que néo-incroyants" de ceux qui laissent partout des papiers gras sur leur passage ("qui n’a point de religion ne doit pas se dire athée ou mécréant, mais négligent")… Ah ! cet impayable "Contrat naturel" super-cordicole de Serres, l’Alphonse Daudet de la néoépistémologie médiatisée saisi par la débauche écologique ! Le Petit Chose du Concept devenu académicien ! Toute la pensée, toute la philosophie du monde asphyxiées dans un seul calamiteux effet de Serres ! Réduites à ces néo-lettres de mon moulin !…
L’enfer contemporain est pavé de bonnes dévotions qu’il serait si agréable de piétiner. C’est un crime contre l’esprit, c’est une désertion gravissime de ne pas essayer, jour après jour, d’étriller quelques crapuleries. Les gens ne croient plus, dit-on, que ce qu’ils ont vu à la télé ? Ça tombe bien, la littérature a toujours été là, en principe du moins, pour démolir ce que tout le monde croit. S’il en existait encore une, s’il y avait encore des écrivains, au lieu d’ "auteurs", au lieu de "livres", on pourrait peut-être se divertir. Toute entreprise d’envergure a toujours été, dans ce domaine, par un bout ou par un autre, franchement démoralisatrice, saccageuse de pastorale. Voyez les niaiseries de chevalerie pulvérisées dans Cervantès ; ou encore la "chimère" religieuse à son plus haut point d’hégémonie pourchassée par Sade de bout en bout ; ou le parti dévot dans Molière… Non, aucun grand écrivain n’a jamais accepté, quels que soient les dangers, de descendre de la constatation des données de la société à l’apologie de la nécessité de cette dernière.
Et même certains trompent bien leur monde. Ils s’avancent voilés d’autant d’innocence que les piétés qu’ils veulent démettre. Ennuagés, souriants, sucrés, ils ont l’air de parler le langage de l’ennemi, de transpirer son Idéal ; ils le piègent lentement du dedans, en réalité, par manœuvres vicieuses et suaves, ils le piratent par la douceur. Aux idylles désarticulées par le rire de "Don Quichotte", répondent pour moi et en sourdine, par exemple, les contes de fées détournés, les "nursery rhymes" pillés, engorgés jusqu’à la thrombose, dans "Alice au pays des merveilles", par la dérision de Lewis Carroll. Ce n’est sûrement pas la même tactique, mais c’est la même stratégie. Il m’est toujours apparu flagrant que le "nonsense" carrollien rongeait comme une écume acide le sirop de l’universelle religion poétique et pédophilique, qu’il était le vitriol ingénu de cette province du Consensus.
Malheureusement tout va très mal. Défriser l’être n’est pas ce qui plaît le plus actuellement. Il y aurait bien des nouveaux Billancourt à désespérer, pourtant ! Tous les jours ! Le Vidéobazar de la Charité ! La Vision Téléthon du monde ! Le Paysage Caritatif Français ! Le Bal global des Cordicoles ! L’embarras du choix ! A vous de piocher !
Tiens, revenons cinq minutes en arrière, sur un épisode oublié, vieux comme la Guerre de Cent Ans. Minuscule mais instructif… L’ennui, avec l’actualité, l’ennui avec les "événements", c’est qu’ils sont déjà tellement insignifiants par eux-mêmes, tellement déconsidérés d’avance, qu’on se déconsidère à son tour à essayer d’avoir leur peau. Enfin tant pis, ne fléchissons pas. Comme dit Stendhal quelque part : "Je note des niaiseries parce que ce sont pour moi des découvertes."
Redécouvrons donc, cinq minutes, cet épisode d’avant le déluge : la tentative étatique, en France, il y a quelques mois à peine, de réforme de l’orthographe [En octobre 1989, Michel Rocard, alors premier ministre, créa le Conseil supérieur de la langue française, dont le but était de conseiller le gouvernement sur « les questions relatives à l’usage, à l’aménagement, à l’enrichissement, à la promotion et à la diffusion de la langue française en France et hors de France et à la politique à l’égard des langues étrangères ». Les rectifications orthographiques furent publiées au Journal officiel le 6 décembre 1990 : elles sont officiellement recommandées, sans être obligatoires (N. d. É.)]. Il aurait fallu des talents d’analyse dont les adversaires de ce coup de force étaient dépourvus à un degré vertigineux, hélas, pour repérer la bassesse infinie de l’idéologie sous-jacente à cette escroquerie avortée. Ce n’était pas sorcier pourtant, ça ne nécessitait pas trop d’efforts, si on voulait découvrir le bout du nez de l’Ennemi Cordicole pointant derrière les meilleurs arguments. Qu’est-ce qu’il disait donc, le "réformateur" à qui on n’avait rien demandé ? Qu’il fallait liquider "Y incohérence". Les incohérences. Les exceptions. L’Exception.
L’Exception en soi. Ah ! Nous y voilà ! L’Exception ! L’adversaire mortel de la Norme. L’empêcheur de simplifier, de niveler la langue jusqu’à l’os dans le but de "résorber l’échec scolaire", et surtout dans la perspective de la grande bataille de demain, celle de "l’industrialisation informatique et de la traduction automatique par ordinateurs". Rien de plus droits-de-l’homme que ce programme. Rien de plus Intérêt Général. Rien de plus sympathiquement liquidateur des absurdités du passé. Le Bien contre le Mal toujours. Un seul monde, une seule musique, un seul espéranto purifié, un seul mode de communication enfin utilisable par tous, accessible à tous les esclaves, au-delà des divergences et des conflits… Rien de plus en phase profondément avec ces "tags" épidémiques par lesquels des dizaines de milliers d’inconnus affirment, depuis quelques années, leur droit légitime à s’ "exprimer", à sortir "ensemble", et "anonymement", de la masse des anonymes. La Fontaine est dépassé : dans le zoo cordicole de maintenant, les grenouilles en sont réduites à se faire plus grosses que les grenouilles ; comme il n’y a plus de paons depuis longtemps, les geais ne peuvent plus prétendre se distinguer qu’en se parant des plumes des autres geais. »
Philippe Muray, "Défriser l'être" in L'Empire du Bien
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Increase your prayers...
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25/03/2024
Il n'y a plus de romanciers
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« J’ai l’air d’énumérer sans ordre. Dans un beau désordre, au moins, qu’on pourrait prendre pour un effet de l’art si on savait encore ce que c’est. Mais ces phénomènes méritent-ils mieux ? Je les vois venir comme ils veulent, je ne les choisis pas, je les laisse passer. J’épouse ce chaos, ce bazar, cette foire aux symptômes colorés. Je voudrais bien canaliser, éviter les embouteillages, mais que voulez-vous, tout se rue dans un même carnaval où il n’est plus possible de trier, depuis les dénonciations de "l’argent corrupteur", de la "jungle des OPA", du "gangstérisme" des affaires, jusqu’à la télé divinisée comme "instrument de dialogue" entre les générations, intégratrice des classes sociales, agent du mélange démocratique, de la grande Fusion finale unisexe, au terme de laquelle il n’y aura plus qu’une seule tribu planétaire de consommateurs asservis et ravis de l’être, en passant par le courageux engagement des jeunes pour la paix, pour les blousons Machin, contre les drogues dures, pour les valeurs hiphop, contre les infos malhonnêtes, contre la violence dans les cités aussi bien que dans les feuilletons japonais.
"Toujours la 'moralité', sans risque d’erreur, rirait Nietzsche à ma place, toujours les grandes paroles moralisantes, toujours les 'boum-boum' de justice, de sagesse, de sainteté, de vertu, toujours le stoïcisme de l’attitude."
Et aussi :
"Considérer les 'détresses' de tout genre comme un obstacle en soi, comme quelque chose qu’il faut 'abolir', voilà bien la niaiserie 'par excellence', et, en généralisant, un vrai malheur par ses conséquences, une funeste bêtise – presque aussi bête que serait la volonté d’abolir le mauvais temps, par pitié, par exemple, pour les pauvres gens."
Sauf que la comédie d’abolition du mauvais temps est mise en scène elle aussi, chaque soir, lorsqu’on vous raconte la météo en psychologisant l’anticyclone, en diabolisant telle pluie diluvienne sur le Cotentin, telle absence de neige dans les stations de sport d’hiver alors que la saison des skieurs vient de commencer, tel été pourri, telle sécheresse inadmissible, tel printemps glacé, autant de dérèglements qui, transposés en "moments de télé", deviennent d’évidentes atteintes aux droits climatiques de l’homme.
Mais le rêve, le vrai, c’est bien sûr l’abolition du temps tout court, la suppression consensuelle des avanies de la durée. Il n’y a déjà plus d’ "année", tout juste quelques mois plus ou moins maussades pendant lesquels on prépare le grand week-end du 1er mai au 31 août. Le reste est vécu comme un résidu, un bout de négativité à liquider, un à-côté de part maudite, une sorte d’archaïsme météorologique dont il serait urgent de se défaire.
Comment le goût du jour, l’esthétique de la période n’en seraient-ils pas changés de fond en comble ? Les mauvais sentiments ne représentent peut-être pas la garantie absolue de la bonne littérature, mais les bons, en revanche, sont une assurance-béton pour faire perdurer, pour faire croître et embellir tout ce qu’on peut imaginer de plus faux, de plus grotesquement pleurnichard, de plus salement kitsch, de plus préraphaélite goitreux, de plus romantique apathique, de plus victorien-populiste qui se soit jamais abattu sur aucun public. La réalité ne tient pas debout en plein vent caritatif. Un romancier véridique, aujourd’hui, serait traité comme autrefois les "porteurs de mauvaises nouvelles" : on le mettrait à mort séance tenante, dès remise du manuscrit. C’est pour cela exactement qu’il n’y a plus de romanciers. Parce que quelqu’un qui oserait aller à fond, réellement, et jusqu’au bout de ce qui est observable, ne pourrait qu’apparaître porteur de nouvelles affreusement désagréables.
La Littérature ? Il y a des Fêtes du Livre pour ça. »
Philippe Muray, "Défriser l'être" in L'Empire du Bien
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Infinite and incomprehensible...
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