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30/04/2008

Oui

=--=Publié dans la Catégorie "Humeurs Littéraires"=--=

« Ta joie est ton chagrin démasqué, et le même puits d’où jaillit ton rire fut maintes fois empli de tes larmes. »
Khalil Gibran

C’est le même moi qui versa des larmes pour les raisons qui, à présent, me font sourire, l’expérience ayant creusé son sillon et les moissons douloureuses ayant donné du bon pain. Le bonheur, comme l’imaginent aisément les consciences naïves n’est pas et, probablement, n’a jamais été. On le croit en possession par d’autres que nous afin de se donner le faux espoir d’un jour être en mesure de le posséder nous-mêmes. Ce qui existe, en outre, ce sont les petits instants de bonheur qu’il ne tient qu’à nous de cueillir chaque fois qu’ils se présentent à nous, les cueillir pour nous, les offrir aussi dans une gratuité totale, par simple soucis jubilatoire. Un proverbe chinois dit : « Une seule joie disperse cent chagrins. » Jouir de cette incarnation, profonde, intime, c’est parvenir à remplir les grains de sable du temps tueur de sens et ne s’embarrasser d’aucune entrave, ne laisser aucune brèche pour un remord ou, même, un faux consentement. Être dans une acceptation légère, dansante, sans petit « oui » ni petit « non ». Dans un grand « oui » total.

« Considérons comme perdu chaque jour où nous n’avons pas dansé au moins une fois. Et considérons comme fausse chaque vérité qui ne fut pas accompagnée d’un rire. »
Friedrich Nietzsche

Combien de fausses vérités ai-je, ainsi, embrassé et combien de jours ai-je perdu ? oui !

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29/04/2008

Shalom

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J’ai rêvé que j’étais un juif, marchant dans le froid humide du ghetto de Venise. Usurier le jour, seule charge professionnelle autorisée par le Doge. Dieu donne et il reprend, qu’il soit béni. Formidable religion flirtant avec le blasphème, où Dieu, Adonaï, Eternel, tétragramme imprononçable, qui bénit et vous donne le don de le bénir en retour. Kabbaliste au soir descendant, avec quelques autres sages, je parcours la sainte Torah en souriant, ivre de son Amour et de ses mystères. C’est l’hiver. Seules nous réchauffent les candélabres à sept branches qui nous rappellent depuis Moïse le feu du Buisson Ardent. Porteur de l’Ancienne Alliance. Je la porte, là, gravée dans ma chair, ce prépuce cisaillé proprement par le vieux barbier du quartier, mort avant qu’ayant grandi je puisse me le remémorer, au huitième jour de ma vie, alliance scellée par la prière du Rabin de la communauté, un vieillard à présent qui s’inquiète des avancées de mes travaux mystiques et n’a de cesse, souriant, irradié de me mettre en garde contre la tentation de franchir la frontière, car l’Ancienne Alliance est toujours à la limite. À l’extrême limite des confins de la vie et de la mort.

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28/04/2008

Connection

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Alcools forts. Toujours à me connecter à mon alchimie interne selon des voies néfastes. L’album du jour, THE VINES, Vision Valley. Dehors le froid nocturne d'Avril. La nuit épaisse. La fumée qui me glace, le joint une fois éteint. Les mots qui, soudain, se bousculent et me basculent dans le précipice d’une musique que l’écrivain seul connaît. Je me garde le reste des impressions, par peur de faire se tarir le jaillissement nuptial qui invite au rire et à la danse.

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27/04/2008

En attendant la Rédemption...

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« Pour écrire, pour dormir et pour penser, j’allais au drugstore local et j’achetais de la Sympatine pour m’exciter, du Diosan pour le rêve à la codéine et du Sonéryl pour dormir. — En outre, Burroughs et moi achetions également de l’opium à un gars coiffé d’un fez rouge dans le Zoco Chico, et nous préparions des pipes maison avec de vieux bidons à huile d’olive. Et nous fumions en chantant : Willie le Mendiant ; le lendemain, nous mélangions du haschisch et du kif avec du miel et des épices et nous faisions de gros gâteaux « Majoun » que nous mastiquions lentement, en buvant du thé brûlant ; et nous partions faire de longues promenades prophétiques vers les champs de petites fleurs blanches. — Un après-midi gorgé de haschisch, je méditais sur mon toit, au soleil, et je me disais : « Toutes les choses qui se meuvent sont Dieu, et toutes les choses qui ne se meuvent pas sont Dieu » et, à cette nouvelle expression du secret ancien, tous les objets qui se mouvaient et faisaient du bruit dans l’après-midi de Tanger parurent se réjouir soudain, et tout ce qui demeurait immobile sembla satisfait.
Tanger est une ville charmante, fraiche, délicieuse, pleine de merveilleux restaurants continentaux comme El Paname et L’Escargot, avec une cuisine qui vous fait venir l’eau à la bouche ; on y dort très bien, il y a du soleil et on y voit des théories de saints prêtres catholiques, près de là où je m’étais installé, qui prient tous les soirs, tournés vers la mer. — Qu’il y ait des oraisons partout ! —
Pendant ce temps, Burroughs, génie démentiel, tapait, échevelé, dans sa chambre qui s’ouvrait sur un jardin, les mots suivants : — « Motel Motel Motel la solitude traverse le continent en gémissant comme le brouillard au-dessus des fleuves calmes et huileux qui envahissent les eaux de la marée… »
(Il voulait parler de l’Amérique.) (On se souvient toujours de l’Amérique quand on est en exil.)
Le jour de l’anniversaire de l’indépendance marocaine, ma bonne, une grande négresse arabe, séduisante malgré ses cinquante ans, a nettoyé ma chambre et plié mon T. shirt crasseux, sans le laver, bien proprement sur une chaise…
Et pourtant Tanger parfois était intolérablement morne ; aucune vibration ; alors je faisais à pied trois kilomètres le long de la plage au milieu des pêcheurs qui scandaient les rythmes ancestraux, ils tenaient les filets, en groupe, chantant quelque ancien refrain le long du ressac, laissant tomber le poisson sur le sable de la mer ; et parfois je regardais les formidables matchs de football que jouaient de jeunes fous arabes, dans le sable ; parfois il y en avait qui marquaient des buts, en envoyant le ballon dans le filet avec l’arrière de la tête ; des galeries d’enfants applaudissaient à ce spectacle. —
Et je marchais, à travers cette terre maghrébine, cette terre de huttes qui est aussi belle que le vieux Mexique avec ces vertes collines, les ânons, les vieux arbres, les jardins. —
Un après-midi, je m’assis dans le lit d’un cours d’eau qui se jetait dans la mer, non loin de là, et je regardai la marée montante, envahir la rivière qui allait grossir, dépasser la hauteur de ma tête ; un orage soudain me fit partir en courant le long de la plage, pour rentrer en ville comme un champion de petit trot, trempé comme une soupe ; tout d’un coup, sur les boulevards bordés de cafés et d’hôtels, le soleil apparut, illumina les palmiers mouillés et je ressentis alors une impression qui m’était familière. — J’avais déjà éprouvé cela — je pensai à tous les hommes. »

Jack KerouacGrand voyage en Europe

Je rêve de retrouver, parfois, cette douce perdition, cette dérive, ce flottement, ce largage calme dans le tumulte rugissant du monde des hommes, comme au temps de ma dernière jeunesse, 17/20 ans et armé juste de désir, me laisser mener par les courants du fleuve impétueux du « Bateau ivre » en mâchant la fièvre du Harrar par une curieuse synesthésie. Relire Les Mémoires de Zeus de Maurice Druon en me saoulant au Sauternes en fumant et en parlant aux dieux comme un prophète d’une race nouvelle sur son chemin de Damas, dans le désert des visions et des révélations souveraines. Hirsute. Pâle malgré le brûlant soleil. Ivre de cette sainte fatigue que ne connaissent que les ermites, les camés, les artistes. Pèlerin. Esclave en fuite. Roi sans royaume. Crève-la-faim. Mendiant Céleste. Voyou en cavale. Imprécateur hilare. Clown métaphysique. Virus Divin. Porteur de flambeau, seul dans la nuit. Cerné d’une cohorte de fantômes. Traqué par les démons anciens, protégé par les anges. Confiant. Inconscient. Singulier. Hors-la-loi. Hors la norme. Apôtre. Se purifiant. Bénissant. Aimant. Fou. Proie du Verbe. En érection. Jusqu’à la Rédemption.

Pâques Orthodoxe ce jour.

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26/04/2008

Stone Temple Pilots

=--=Publié dans la Catégorie "Music..."=--=


The motherfuckers are back... et ils sont classes...



Scott Weiland quitte Velvet Revolver et reprend du service avec les grands Stone Temple Pilots qui n'ont pas trop défrayé la chronique en Europe mais sont immenses aux USA. Une tournée américaine va être entreprise de Mai à Novembre 2008 puis ils vont retourner en studio.

Perso, je suis très content. La présence de Scott Weiland au sein de Velvet Revolver était de bon augure pour les autres membres du groupe, les ex-Gun's 'n' Roses, car ça ne pouvait que les faire progresser hors leurs voie "rock 'n' roll terre à terre" plutôt étroite. Mais c'était plutôt limité pour Scott Weiland qui n'avait pas face à lui des musiciens cherchant à repousser leurs limites dans la composition et les arrangements. Avec Stone Temple Pilots ils vont à nouveau se remettre à l'essentiel : la créativité. En espérant, aussi, que Scott Weiland se débarrasse de ses problèmes de came... ce qui est un autre débat.

Les billets pour la tournée du groupe se vendent comme des petits pains. Les stades vont se remplir car le groupe est énorme aux States. Quant à Velvet Revolver, qui ont décidé de continuer, je crains qu'il leur sera difficile de trouver un chanteur aussi créatif que Scott. Et je crains surtout qu'ils ne le remplacent par un gueulard de plus qui les fera sonner comme n'importe quel autre groupe de Hard Rock à la con.



Sinon... faites vous votre propre opinion...



VELVET REVOLVER... concert complet...














VELVET REVOLVER @ Live 2007 - She Mine (6/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Big Machine (7/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Get out The Doors (8/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Fall To Pieces (9/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Just Sixteen (10/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - She Builds quick machines (11/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Set me free (12/15)






VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Wish You were here (Reprise des Pink Floyd) (13/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Psycho Killer (Reprise des Talking Heads) (14/15)




VELVET REVOLVER @ Live 2007 - Slither (15/15)


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Stone Temple Pilots




Stone Temple Pilots - Kitchenware and Candybars




Stone Temple Pilots - Vasoline




Stone Temple Pilots - Atlanta










Stone Temple Pilots - Hollywood Bitch




Stone Temple Pilots - Revolution (Reprise des Beatles)




Stone Temple Pilots - Sour Girl




Stone Temple Pilots - Down




Stone Temple Pilots - Sex Type Thing




Stone Temple Pilots - Interstate Love Song




Stone Temple Pilots - Unglued

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Eden intérieur

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« Il n’est rien de plus noble que de s’accomoder de quelques désagréments comme les serpents et la poussière pour jouir d’une liberté absolue. »
Jack Kerouac
Le Vagabond américain en voie de disparition


Je vis, à ma manière dans la poussière, entouré de serpents et ce n’est que par une retraite intérieure que je parviens à relever le défi qui consiste à me confronter à la grande illusion quotidienne que tout le monde vit sans moufeter. Triste et nauséabonde pitance agitée comme une laisse. Il y a une part en moi, inatteignable, un Eden Secret sans Mal ni moraline où je me délecte de la Beauté, en jouissant comme bon me semble : lecture, écriture, pensée vive, tendresse et courtoisie, bien-être. Dieu merci. À croire que Dieu existe vraiment. Champs des possibles. Paix.

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Cheminement humain trop humain

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Demain c'est la Pâques Orthodoxe. Et ce sera la fin de mon deuxième carême. Le deuxième de ma vie. J’ai eu quelques écarts. Dieu est grand et je suis tout petit petit minus de peu de consistance. Qu'il me pardonne.

J’ai traversé les quarante jours de mon premier carême en songeant au Christ au moins pendant quelques secondes, si ce n’est quelques minutes, à chaque repas, tous les jours. La lecture qui m’avait accompagné : La Colline inspirée de Maurice Barrès. De quoi faire se hérisser le système pileux de tous les crétins tellement heureux de leur hédonisme consumériste post-moderne, de leurs certitudes démocratiques, de leurs croyances parfumées. François, Quirin et Théobald, ombres crépusculaires aveuglées par une foi destructrice et païenne, croyant avoir trouvé le lieu et la formule, noyés dans l’onde de leur avancée mortelle, ô Gloire, ô Chute, ô Rédemption. Âtre. Foyer. Appartenance. Souvenir. Fondation. Sauvés, au final, par leur sincère dévotion par-delà l’agonie. Noces du pardon. Écarlate blancheur.

Le soir de Noël, repas en famille, chez ma mère. La présence de ma défunte petite mamie dans mon cœur. La bougie que fait brûler ma mère pour elle dans ce qui fut la chambre de son agonie. Parfois, au détour d’un objet, un peu de son odeur est venue me clouer, me transpercer de part en part.
Je ne suis rien, rien du tout. Je ne sais rien, rien du tout. Mais je ressens tout, je respire et souris, ris encore avec le temps qui me flingue, et si tu es là, Seigneur, ou plus près, ou plus loin, que sais-je ? puisque je ne sais rien, sers ma petite mamie, ou son souvenir pour le jour des rétributions, contre ton cœur, contre ton feu ardent qui ne brûle pas mais réchauffe, éclaire, illumine par l’Amour, ô prend soin d’elle, pardonne, abrège le mal en elle, révèle, touche, atteint au plus profond, atténue, équilibre, forme, façonne, Verbe Saint, Christ-Roi, Justice, Vérité.

Curieusement, mélange de tristesse, de satisfaction, de désœuvrement.

Pour ce deuxième carême, j'ai médité un peu plus. Un appel sourd vers le dedans de mon âme... si elle existe. Curieux cheminement humain trop humain... et parcours biblique tâtonnant. Je fais ce que je peux.

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25/04/2008

"Je Veux"

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Comme Sartre, je pourrais retenir du fameux mythe de Sisyphe que le rocher, à l’approche du sommet, dégringole de la pente laissant l’homme laborieux face à l’absurde et l’obligeant par la damnation des dieux à redescendre en bas pour se remettre à l’ouvrage malgré la folie de l’acte qui se répète de tentative en tentative vouées à l’échec. Nulle foi n’anime cette cause à défendre qui n’en est même pas une. La foi est abolie. Sartre, parlant de Merleau-Ponty, chrétien dans sa jeunesse, affirme qu’il cessa de l’être car : « On croit qu’on croit mais on ne croit pas », par cette formule faussement lapidaire — dont l’existentialisme a le talent pailleté d’un faussaire — pense contribuer à saper l’édifice de la civilisation dont il fut l’avorton. Mais Camus veille. Dans son "Mythe de Sisyphe" il retient, lui, que Sisyphe y retourne. Il a même le culot de l’imaginer heureux. Il faut en tout cas beaucoup de volonté, contrairement à ce que pense mon ami Pierre, pour retourner dans la fournaise infernale de la damnation, même si le calvaire que les dieux ont imposé à Sisyphe semble éternellement le lier, l’attacher à un destin funeste écrit d’avance. À ce titre, Merleau-Ponty a une analyse non dépourvue d’intérêt lorsqu’il dit dans La Structure du comportement (1942) : « À partir du moment où le comportement humain est pris "dans son unité" et dans son ensemble, ce n’est plus à une réalité matérielle qu'on a affaire et pas d'avantage d'ailleurs à une réalité psychique, mais à un ensemble significatif ou à une structure qui n’appartient en propre ni au monde extérieur, ni à la vie intérieure. C’est le réalisme en général qu’il faut mettre en cause. »

Le réalisme en général, c’est-à-dire la totalité phénoménologique de la réalité car selon Merleau-Ponty, ce qui importe c’est « le sens qui transparait à l’intersection de mes expériences et de celles d’autrui, par l’engrenage des unes et des autres. » Ce potentiel de significations à découvrir, de champs des possibles, éloigne Merleau-Ponty de Sartre pour lequel « l’homme n’est qu’une situation… Totalement conditionné par sa classe, son salaire, la nature de son travail, conditionné jusqu’à ses sentiments, jusqu’à ses pensées. » (Situations, II) et qu’il ne peut exercer sa volonté qu’en fonction de ce déterminisme. À mes yeux « l’intersection » dont parle Merleau-Ponty éloigne considérablement son existentialisme de celui de Sartre. Je ne sais s’il a perdu vraiment la foi selon la formule sartrienne que j’ai citée plus haut mais cette notion d’« intersection » a quelque chose de chrétien par-delà la négation existentialiste supposée. Il est évident que nous sommes fondés par un milieu socio-culturel, une langue, une ethnie, une région, un pays. Je frémis d’ailleurs, au passage, de ce que seront les générations à venir sans culture digne de cette appellation, analphabêtisées par une novlangue cybernétique et « SMS-isée », sans aucune idée de l’Histoire et apatrides. De nouveaux mythes apparaîtront. Néanmoins, ne croyant pas en une volonté pure, encore moins en une volonté de volonté, je reste persuadé que l’homme a le choix et la capacité de se dépasser en créant et en se créant, aussi, soi-même. En poursuivant l’écriture de ce qui a été écrit précédemment.
Dans la nuit des temps à l’instant même du big-bang l’univers a-t-il eut la volonté d’advenir pour que ce caillou bleu advienne à son tour et que la conscience émerge du dehors de la valse des étoiles dans le déploiement de l’infini ? La volonté de l’univers ou bien celle de Dieu ?

Curieux comme la vie des bactéries incite les scientifiques à parler, les concernant, déjà, de « vouloir vivre ». De ce « vouloir vivre » primitif (comme un premier pallier à un programme d’hominisation ?), essentiel à toute matière organique de base, s’est dégagé au fil du temps la volonté qui a tendu vers une indépendance plus grande, rêvant même d’atteindre à l’indépendance du pur esprit. Mais la matière, la chair ont de curieuses raisons et, quant à moi, je bande souvent, et sans volonté, de façon purement mécanique, malgré moi. Nietzsche, comme toutes les grandes sagesses, a tenté de penser un être parvenu à un ultime niveau de possession de soi capable de chevaucher son destin avant que celui-ci ne le chevauche. Selon mon ami Pierre c’est une chimère. Et une chimère est difficile à appréhender, c’est dans sa nature, alors sa dissection semble encore plus compromise. Notre esprit est aussi, ne l’oublions pas, une lourde incarnation, modelée par un environnement dont nous ne pouvons faire l’économie de la considération. Information esprit-corps, corps-esprit ; affects, organisme. Le « vouloir vivre » devenu volonté créatrice de civilisations, se perd parfois, s’immobilise, se sclérose, se noue. La volonté a des anomalies de fonctionnement. D’ailleurs, quand je parle de volonté, je ne la conçois pas comme un ordinateur froidement calculateur. Je laisse ces fantasmes aux tyrans et aux despotes, la pureté n’est pas de mon ressort. Cette volonté de puissance est, à mon sens, destructrice. Loin de vouloir faire croire que la volonté annihile les puissances divines ou démoniaques qui tentent perpétuellement de nous façonner, je crois plutôt qu’elle les organise, les met en ordre et les utilise pour augmenter la conscience sous le couvert de la raison. Les personnes volontaristes vivent d’ailleurs un apprentissage sans fin, je n’ai pas peur de le dire : une initiation.

J’ai un côté taoïste aussi. La volonté ultime ne serait-elle pas dans le fait de non pas être apte à prendre une décision tranchante ou d’entreprendre une action éclatante mais bien plutôt dans la capacité à organiser les choses, sans même employer la force, sans même la montrer, selon une pente naturelle et ordonnée ? Nous avons tous des instants de volontarisme évidents, lorsque les circonstances de la vie l’exigent et qu’il faut pouvoir faire face. Mais la plupart du temps la volonté se dissout dans une attitude programmée par des habitudes réfléchies qui deviennent vite des banalités irréfléchies, par des sentiments et des opinions balisées. Ce cercle existentiel vulgaire est bien plus puissant que les éclats rayonnants et les explosions volontaristes. La volonté étant liée à la raison, c’est dans ce cercle quotidien qu’il convient aussi de la travailler et de la faire surgir.
« L’empreinte chez l’homme n’est pas un déterminant absolu comme le croyait Lorenz puisque chaque stade de son développement est gouverné par des déterminants de nature différente. Encore faut-il qu’à chaque niveau de la croissance le cerveau établisse des transactions avec les enveloppes sensorielles, verbales et culturelles. » (Boris Cyrulnik, De chair et d’âme)
« L’intersection » dont parlait Merleau-Ponty.

En 1940, il y avait 2500 habitants à Dieulefit, un village en Drôme provençale. Durant l’occupation le nombre d’habitants monta jusqu’à 5000. À la mairie de Dieulefit on fabriqua de faux papiers. L’école accueillit des enfants juifs, puis leurs parents arrivèrent aussi, enfin un nombre considérable de peintres, de poètes, de penseurs, de photographes, de médecins. Tous Juifs. Le village doubla sa population dans le miracle d’une résistance silencieuse qui ne fit pas la moindre vague. Les 2500 habitants de Dieulefit envahis par 2500 Juifs pourchassés ne dénoncèrent personne. Le village entier de Dieulefit fut un village de justes qui surent probablement l’importance de « l’intersection » qu’évoquait Merleau-Ponty avec justesse. Durant 4 ans Juifs et villageois vécurent en bonne intelligence par la grâce de Dieu. Pierre Vidal-Naquet, réfugié dans le village durant ces années sombres, parle même de Dieulefit comme de la « capitale intellectuelle de la France » tellement les intellectuels de sa communauté s’y sentirent bien tandis qu’au dehors de ce cercle régnaient la grisaille et se propageait la moisissure.
Je ne sais pas qu’elle fut la nature de l’empreinte des Dieulefitois et dans quelle mesure on pourrait dire que les décisions du moindre villageois furent prédestinées. Je pense qu’il a fallu exercer un libre-arbitre digne de ce nom pour prendre les décisions qui s’imposaient et traverser les quatre années d’une France collaborationniste dans un mutisme angélique sans attirer la moindre attention. Que les SS eurent découvert les agissements de ce village et Oradour-sur-Glane passerait pour un pétard mouillé. Libre arbitre mais volonté aussi et résistance ordonnée pour que chacun collabore à la résistance en question. Confronté à des situations extrêmes la vie devient une conquête permanente jamais fixée d’avance ni par nos gênes, ni par notre fondation psycho-socio-familiale. Rien n’interdit l’évolution sur le champ des possibles. Et chaque saut qualitatif arrive en temps et en heure au terme parfois d’une vie de préparation dans une banale quotidienneté.

« Quel est le grand dragon que l'esprit ne veut plus appeler ni Dieu ni maître ? "Tu dois" s'appelle le grand dragon. Mais l'esprit du lion dit : "Je veux".» Friedrich Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra

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24/04/2008

Démerde-toi Camarade

=--=Publié dans la Catégorie "Humeurs Littéraires"=--=

Aux pires instants de ma vie j’ai brûlé tant de feuillets épars, déchiré des cahiers maudits, égaré volontairement des carnets confidentiels. Je me suis allégé comme j’ai pu, pour ne pas devenir fou. Parfois des phrases me reviennent, des mots écrasés, des vers délabrés qui me surprennent comme une lointaine musique dont je n’arrive pas à déterminer le titre et l’auteur, jusqu’au moment où, surpris, je réalise que ce sont mes mots à moi, mes maux jamais vraiment guéris, qui remontent comme de lointains vestiges. Oui. Dans la sincérité la plus absolue possible on finit toujours par tricher pour ne pas avoir à couler dans les abysses. Profond, profond, profond sous le niveau de conscience un démon redoutable mène la danse qu’il veut. Démerde-toi Camarade.

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23/04/2008

Déjà le 23 Avril...

=--=Publié dans la Catégorie "Humeurs Littéraires"=--=

Déjà le 23 Avril. J'ai le sentiment d'être au lendemain du 1er Janvier. Wagons de jours qui passent. Les voeux sont morts et enterrés. Bonne année, bien-sûr. Identique rengaine qui se répète d’année en année. Souhaiter quoi à qui ? Les mêmes banalités à n’en plus finir. En début d’année on mesure surtout tout ce qu’on n’a pas su faire, tout ce qu’on a pas su entreprendre pour atteindre un but qui ait de l’épaisseur lors de l’année écoulée. On brûle, de toute façon, sa vie comme on peut, vous permettez ?

Parfois je me dis, sans blague, que toute ma vie fut une série de cuisants échecs. Il n’y aurait mon couple et mes enfants, je n’aurais qu’à m’autoriser à sombrer dans le nihilisme le plus radical. Je me torture tout seul à trouver un sillon lumineux à cette dépravation hasardeuse qu’est ma vie, un bouquet de Rédemption. Pas même un bouquet, juste une pétale. Une pétale de Rédemption qui m’allégerait le corps et l’âme. Je ne dis rien, mais intérieurement je rumine comme un vieux fou (que je suis probablement déjà) quémandant un peu de repos.

Dormir longtemps, d’un sommeil serein et profond, sans alcools, sans substance autre que celle de la sève vivante que je ne parviens plus, depuis bien trop longtemps, à capter, à sucer comme une glace de l’enfance ou comme des seins de femme dressés tels des autels, délicats et durs, suc de l’abondance. Dormir d’un sommeil calme, léger. Un sommeil d’eau limpide. Un sommeil aquatique clair, reconstitutif de mes dérives terrestres désastreuses.

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22/04/2008

Le Revenant... Jehan Rictus

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

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"Après Verlaine, il y avait encore celui-là, Poète catholique sans le savoir et sans que personne l’ait jamais su, excepté moi, mais le dernier, sans aucun doute. Personne, maintenant, ne passera plus par cette porte."

"Jehan Rictus est un de ces monstres de mélancolie et de pitié qui ne connaissent pas Dieu et qui crèvent de l’amour de Dieu. Voilà tout. L’espèce n’en est pas très-rare."


Léon Bloy, "Le Dernier Poète Catholique", in Les Dernières Colonnes de l’Eglise.

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Le Revenant par Jehan Rictus

=_- I -_=

I

Des fois je m’ dis, lorsque j’ charrie
À douète... à gauche et sans savoir
Ma pauv’ bidoche en mal d’espoir,
Et quand j’ vois qu’ j’ai pas l’ droit d’ m’asseoir
Ou d’ roupiller dessus l’ trottoir
Ou l’ macadam de « ma » Patrie,

Je m’ dis : — Tout d’ même, si qu’y r’viendrait !
Qui ça ?... Ben quoi ! Vous savez bien,
Eul’ l’ trimardeur galiléen,
L’ Rouquin au cœur pus grand qu’ la Vie !

De quoi ? Ben, c’lui qui tout lardon
N’ se les roula pas dans d’ beaux langes
À caus’ que son double daron
Était si tell’ment purotain

Qu’y dut l’ fair’ pondr’ su’ du crottin
Comm’ ça à la dure, à la fraîche,
À preuv’ que la paill’ de sa crèche
Navigua dans la bouse de vache.

Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
Si qu’y r’viendrait, l’ Bâtard de l’ Ange ?
C’lui qui pus tard s’ fit accrocher
À trent’-trois berg’s, en plein’ jeunesse
(Mêm’ qu’il est pas cor dépendu !),
Histoir’ de rach’ter ses frangins
Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ;
Car tout l’ monde en a tiré d’ l’or
D’pis Judas jusqu’à Grandmachin !

L’ gas dont l’ jacqu’ter y s’en allait
Comm’ qui eût dit un ruisseau d’ lait,
Mais qu’a tourné, qui s’a aigri
Comm’ le lait tourn’ dans eun’ crém’rie
Quand la crémière a ses anglais !

(La crémièr’, c’est l’Humanité
Qui n’ peut approcher d’ la Bonté
Sans qu’ cell’-ci, comm’ le lait, n’ s’aigrisse
Et n’ tourne aussitôt en malice !)

Si qu’y r’viendrait ! Si qu’y r’viendrait,
L’Homm’ Bleu qui marchait su’ la mer
Et qu’était la Foi en balade :

Lui qui pour tous les malheureux
Avait putôt sous l’ téton gauche
En façon d’ cœur... un Douloureux.
(Preuv’ qui guérissait les malades
Rien qu’à les voir dans l’ blanc des yeux,
C’ qui rendait les méd’cins furieux.)

L’ gas qu’en a fait du joli
Et qui pour les muffs de son temps
N’tait pas toujours des pus polis !

Car y disait à ses Apôtres :
— Aimez-vous ben les uns les autres,
Faut tous êt’ copains su’ la Terre,
Faudrait voir à c’ qu’y gn’ait pus d’ guerres
Et voir à n’ pus s’ buter dans l’ nez,
Autrement vous s’rez tous damnés.

Et pis encor :
— Malheur aux riches !
Heureux les poilus sans pognon,
Un chameau s’ enfil’rait ben mieux
Par le petit trou d’eune aiguille
Qu’un michet n’entrerait aux cieux !

L’ mec qu’était gobé par les femmes
(Au point qu’ c’en était scandaleux),
L’Homme aux beaux yeux, l’Homme aux beaux rêves
Eul’ l’ charpentier toujours en grève,
L’artiss’, le meneur, l’anarcho,
L’entrelardé d’ cambrioleurs
(Ça s’rait-y paradoxal ?)
L’ gas qu’a porté su’ sa dorsale
Eune aut’ croix qu’ la Légion d’Honneur !



II

Si qu’y r’viendrait, si qu’y r’viendrait !
Tout d’un coup... ji... en sans façons,
L’ modèl’ des méniss’s économes,
Lui qui gavait pus d’ cinq mille hommes
N’avec trois pains et sept poissons.

Si qu’y r’viendrait juste ed’ not’ temps
Quoi donc qu’y s’ mettrait dans l’ battant ?
Ah ! lui, dont à présent on s’ fout
(Surtout les ceuss qui dis’nt qu’ils l’aiment).

P’têt’ ben qu’y n’aurait qu’ du dégoût
Pour c’ qu’a produit son sacrifice,
Et qu’ cette fois-ci en bonn’ justice
L’aurait envie d’ nous fout’ des coups !

Si qu’y r’viendrait... si qu’y r’viendrait
Quéqu’ jour comm’ ça sans crier gare,
En douce, en pénars, en mariolle,
De Montsouris à Batignolles,
Nom d’un nom ! Qué coup d’ Trafalgar !

Devant cett’ figur’ d’honnête homme
Quoi y diraient nos négociants ?
(Lui qui bûchait su’ les marchands)
Et c’est l’ Pap’ qui s’rait affolé
Si des fois y pass’rait par Rome

(Le Pap’, qu’est pus riche que Crésus.)
J’en ai l’ frisson rien qu’ d’y penser.
Si pourtant qu’y r’viendrait Jésus,

Lui, et sa gueul’ de Désolé !




=_- II -_=



III

Eh ben ! moi... hier, j’ l’ai rencontré
Après menuit, au coin d’eun’ rue,
Incognito comm’ les passants
Des tifs d’argent dans sa perrugue
Et pour un Guieu qui s’ paye eun’ fugue
Y n’était pas resplendissant !

Y n’est v’nu su’ moi et j’y ai dit :
— Bonsoir... te v’là ? Comment, c’est toi ?
Comme on s’ rencontr’... n’en v’là d’eun’ chance !
Tu m’épat’s... t’es sorti d’ ta Croix ?
Ça n’a pas dû êt’ très facile...
Ben... ça fait rien, va, malgré l’ foid,
Malgré que j’ soye sans domicile,
J’ suis content d’ fair’ ta connaissance

— C’est vraiment toi... gn’a pas d’erreur !
Bon sang d’ bon sang... n’en v’là d’eun’ tuile !
Qué chahut d’main dans Paris !
Oh ! là là, qué bouzin d’ voleurs :
Les jornaux vont s’ vend’ par cent mille !
— Eud’mandez : « Le R’tour d’ Jésus-Christ ! »
— Faut voir : « L’Arrivée du Sauveur !!! »

— Ho ! tas d’ gouapeurs ! Hé pauv’s morues,
Sentinell’s des miséricordes,
Vous savez pas, vous savez pas ?
(Gn’a d’ quoi se l’esstraire et s’ la morde !)

Rappliquez chaud ! Gn’a l’ fils de Dieu
Qui vient d’ déringoler des cieux
Et qui comme aut’fois est sans pieu,
Su’ l’ pavé... quoi... sans feu ni lieu
Comm’ nous les muffs, comm’ vous les grues !!!

— (Chut ! fermons ça... v’là les agents !)
T’entends leur pas... intelligent ?
Y s’ charg’raient d’ nous trouver eun’ turne.
(Viens par ici... pet ! crucifié.)
Tu sais... faurait pas nous y fier.
Déjà dans l’ squar’ des Oliviers,
Tu as fait du tapag’ nocturne ;

— Aujord’hui... ça s’rait l’ mêm’ tabac,
Autrement dit, la même histoire,
Et je n’ te crois pus l’estomac
De r’subir la scèn’ du Prétoire !
— Viens ! que j’ te r’garde... ah ! comm’ t’es blanc.
Ah ! comm’ t’es pâl’... comm’ t’as l’air triste.
(T’as tout à fait l’air d’un artiste !
D’un d’ ces poireaux qui font des vers
Malgré les conseils les pus sages,
Et qu’ les borgeois guign’nt de travers,
Jusqu’à c’ qu’y fass’nt un rich’ mariage !)

— Ah ! comm’ t’es pâle... ah ! comm’ t’es blanc,
Tu guerlott’s, tu dis rien... tu trembles.
(T’ as pas bouffé, sûr... ni dormi !)
Pauv’ vieux, va... si qu’on s’rait amis
Veux-tu qu’on s’assoye su’ un banc,
Ou veux-tu qu’on balade ensemble...

— Ah ! comm’ t’ es pâle... ah ! comm’ t’ es blanc,
T’ as toujours ton coup d’ lingue au flanc ?
De quoi... a saign’nt encor tes plaies ?
Et tes mains... tes pauv’s mains trouées
Qui c’est qui les a déclouées ?
Et tes pauv’s pieds nus su’ l’ bitume,
Tes pieds à jour... percés au fer,
Tes pieds crevés font courant d’air,
Et tu vas chopper un bon rhume !

— Ah ! comm’ t’ es pâle... ah ! comm’ t’ es blanc,
Sais-tu qu’ t’ as l’air d’un Revenant,
Ou d’un clair de lune en tournée ?
T’ es maigre et t’ es dégingandé,
Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée
Au temps où tu t’ proclamais Roi !
À présent t’ es comme en farine.
Tu dois t’en aller d’ la poitrine
Ou ben... c’est ell’ qui s’en va d’ toi !

— Quéqu’ tu viens fair’ ? T’ es pas marteau ?
D’où c’est qu’ t’ es v’nu ? D’en bas, d’en haut ?
Quelle est la rout’ que t’ as suivie ?
C’est-y qu’ tu r’commenc’rais ta Vie ?
Es-tu v’nu sercher du cravail ?
(Ben... t’ as pas d’ vein’, car en c’ moment,
Mon vieux, rien n’ va dans l’ bâtiment) ;
(Pis, tu sauras qu’ su’ nos chantiers
On veut pus voir les étrangers !)

— Quoi tu pens’s de not’ Société ?
Des becs de gaz... des électriques.
Ho ! N’en v’là des temps héroïques !
Voyons ? Cause un peu ? Tu dis rien !
T’ es là comme un paquet d’ rancœurs.
T’ es muet ? T’ es bouché, t’ es aveugle ?
Yaou... ! T’ entends pas ce hurlement ?
C’est l’ cri des chiens d’ fer, des r’morqueurs,
C’est l’ cri d’ l’Usine en mal d’enfant,

C’est l’ Désespoir présent qui beugle !



IV

— Ed’ ton temps, c’était comme aujord’hui ?
Quand un gas tombait dans la pure
Est-c’ qu’on l’ laissait crever la nuit
Sans pèz’, sans rif et sans toiture ?

— (Pass’ que maint’nant gn’a du progrès,
Ainsi quand gn’a trop d’ vagabonds
Ben on les transmet au Gabon.)
Ceux d’ bon gré et ceux d’ mauvais gré
Et ceuss comm’ toi qu’ont la manie
D’ trouver que l’ monde est routinier,
Ben on les fout dans l’ mêm’ pagnier.
(Dam ! le Français est casanier,
Faut ben meubler les colonies !)

— On parle encor de toi, tu sais !
Voui on en parle en abondance,
On s’ fait ta tête et on s’ la paie,
T’ es à la roue... t’ es au théâtre,
On t’ met en vers et en musique,
T’ es d’venu un objet d’ Guignol,
(Ça, ça veut dir’ qu’ tu as la guigne.)

— Ousqu’il est ton ami Lazare ?
Et Simon Pierre ? Et tes copains...
Et Judas qui bouffait ton pain
Tout en t’ vendant comme au bazar ?
Et tes frangins et ta daronne
Et ton dab, qu’était ben jean-jean !

Te v’là, t’es seul ! On t’abandonne !

— Et Mad’leine... ousqu’alle est passée ?
(Ah ! pauv’ Mad’leine... pauv’ défleurie,
Elle et ses beaux nénés tremblants,
Criant pitié, miaulant misère,
Ses pauv’s tétons en pomm’s d’amour
Qu’ étaient aussi deux poir’s d’angoisse
Qu’on s’ s’rait ben foutu dans l’ clapet.)

— C’était la paix, c’était la Vie.
Ah ! tout fout l’ camp et vrai, ma foi,
T’ aurais mieux fait d’ te mett’ en croix
Contr’ son ventr’ nu... contr’ sa poitrine,
Ces dardés-là t’euss’nt pas blessé,
Sûr t’aurais mieux fait... d’ l’embrasser :
A n’avait un pépin pour toi !



V

Ah ! Généreux !... ah ! Bien-aimé,
Tout ton monde y s’a défilé
Et comm’ jadis, au Golgotha :
Eli lamma Sabacthani,
Ou n, i, ni c’est ben fini.

Eh ! blanc youpin... eh ! pauv’ raté !
Tout ton Œuvre il a avorté
Toi, ton Étoile et ta Colombe
Déringol’nt dans l’éternité ;
Tu dois en avoir d’ l’amertume.
Même à présent quand la neig’ tombe :

(On croirait tes Ang’s qui s’ déplument !)

Là, là, mon pauv’ vieux, qué désastre !
Gn’en a pas d’ pareil sous les astres,
Et faut qu’ ça soye moi qui voye ça ?
Et dir’ que nous v’là toi z’et moi,
Des bouff-la-guign’, des citoyens
Qu’ ont pas l’ moyen d’avoir d’ moyens.

Et que j’ suis là, moi, bon couillon,
À t’ causer... à t’ fair’ du chagrin,
Et que j’ sens qu’ tu vas défaillir
Et que j’ai mêm’ rien à t’offrir,
Pas un verre... un bol de bouillon !

Ohé, les beaux messieurs et dames
Qui poireautez dans les Mad’leines,
Curés, évêques, sacristains,
Maçons, protestants, tout’ la clique,
Maqu’reaux d’ vot’ Dieu, hé ! catholiques,
Envoyez-nous un bout d’hostie :

G’na Jésus-Christ qui meurt de faim !



VI

— Et pourtant, vrai, c’ qu’on caus’ de toi !
(Ah ! faut voir ça dans les églises,
Dans les jornaux, dans les bouquins !)
Tout l’ monde y bouff’ de ton cadavre
(Mêm’ les ceuss qui t’en veul’nt le plus !)

Sous la meilleur’ des Républiques
Gn’en a qu’ ont voulu t’ décrocher,
D’aut’s inaugur’nt des basiliques
Où tu peux seul’ment pas coucher.

— Et tout ça s’ passe en du clabaud !
Et quand y faut payer d’ sa peau,
Quand faut imiter l’ Fils de l’Homme,
Oh ! là, là, gn’a rien d’ fait... des pommes !

Les sentiments sont vit’ bouclés,
À la r’voyure, un tour de clé !
Les uns y z’ont les pieds nick’lés,
Les aut’s y les ont en dentelles !

— (Toi au moins t’ étais un sincère,
Tu marchais... tu marchais toujours ;
(Ah ! cœur amoureux, cœur amer)
Tu marchais mêm’ dessur la mer
Et t’ as marché... jusqu’au Calvaire !)

— Et dir’ que nous v’là dans les rues
(Moi, passe encor, mais toi ! oh ! toi !)
Et nous somm’s pas si loin d’ Noël ;
T’es presque à poils comme autrefois,
Tout près du jour où ta venue
Troublait les luisants et les Rois !

Ah ! mes souv’nirs... ah ! mon enfance
(Qui s’est putôt mal terminée),
Mes ribouis dans la cheminée,
Mes mirlitons... mes joujoux d’ bois !

— Ah ! mes prièr’s... ah ! mes croyances !
— Mais ! gn’a donc pus rien dans le ciel !

— Sûr ! gn’a pus rien ! Quelle infortune !
(J’ suis mêm’ pas sûr qu’y ait cor la Lune.)
Sûr ! gn’a pus rien, mêm’ que peut-être
Y gn’a jamais, jamais rien eu...



VII

Mais à présent... quoi qu’ tu vas foutre ?
Fair’ des bagots... ou ben encor
Aux Hall’s... décharger les primeurs !
(N’ va pas chez Drumont on t’ bouff’rait)
Après tout, tu n’étais qu’un youtre !

— Si j’ te servais tes Paraboles !

Heureux les Simpl’s, heureux les Pauvres,
Eul’ Royaum’ des Cieux est à euss.

— (C’est avec ça qu’on nous empaume,
Qu’on s’ cal’ des briqu’s et des moellons)
Ben, tu sais, j’ m’en fous d’ ton Royaume ;
J’am’rais ben mieux des patalons
Eun’ soupe, eun’ niche et d’ l’amitié.

(Car quoiqu’ t’ ay’ ben fait ton métier
Toi, ton grand cœur et ta pitié,
N’empêch’nt pas d’avoir foid aux pieds !)

— Ainsi arr’gard’ les masons closes
Où roupill’nt ceuss’ qui croient en Toi.
Sûr qu’ t’es là, su’ des bénitiers
Dans les piaul’s... à la têt’ des pieux ;
Crois-tu qu’un seul de ces genss’ pieux
Vourait t’abriter sous son toit ?



VIII

Ah ! toi qu’on dit l’Emp’reur des Pauvres
Ben ton règne il est arrivé.
Tu d’vais r’venir, tu l’as promis,
Assis su’ ton trône et « plein d’ gloire »
Avec les Justes à ta droite ;
Et te v’là seul dans la nuit noire
Comm’ un diab’ qu’est sorti d’ sa boîte !
Sais-tu seul’ment où est ta gauche ?

Oh ! voui t’es là d’pis deux mille ans
Su’ un bout d’ bois t’ouvr’ tes bras blancs
Comme un oiseau qu’ écart’ les ailes,
Tes bras ouverts ouvrent... le ciel
Mais bouch’nt l’espoir de mieux bouffer
Aux gas qui n’ croient pus qu’à la Terre.

Oh ! oui t’es là, t’ouvr’ tes bras blancs
Et vrai d’pis Y temps qu’on t’a figé
C’ que t’en as vu des affligés,
Des fous, des sag’s ou des d’moiselles
Combien d’ mains s’ sont tendues vers toi
Sans qu’ t’aye pipé, sans qu’ t’aye bronché !

Avoue-le va... t’ es impuissant,
Tu clos tes châss’s, t’ as pas d’ scrupules,
Tu protèg’s avec l’ mêm’ sang-froid
L’ sommeil des Bons et des Crapules.
Et quand on perd quéqu’un qu’on aime,
Tu décor’s, mais tu consol’s pas.

Ah ! rien n’ t’émeut, va, ouvr’ les bras,
Prends ton essor et n’ reviens pas ;
T’ es l’Étendard des sans-courage,
T’ es l’Albatros du Grand Naufrage,
T’ es le Goëland du Malheur !



IX

Quiens ! ôt’-toi d’ là et prends ta course,
Débin’, cavale ou tu vas voir,

Aussi vrai qu’ j’ai un nom d’ baptême
Et qu’ nous v’là tous deux dans la boue,
Aussi vrai que j’ suis qu’eun’ vadrouille,
Un bat-la-crève, un fout-la-faim
Et toi un Guieu magasin d’ giffes.

Ej’ m’en vas t’ buter dans la tronche,
J’ vas t’ boulotter la pomm’ d’Adam,
J’ m’en vas t’ rincer, gare à ta peau !

En v’là assez... j’ m’en vas t’ saigner.
J’ai soupé, moi, des Résignés
J’ai mon blot des Idéalisses !

— Arrière, arrièr’, n’ va pas pus loin !
Un moment vient où tout s’ fait vieux,
Où les pus bell’s chos’s perd’nt leurs charmes :

(Oh ! v’là qu’ tu pleur’s, et des vraies larmes !
Tout va s’écrouler, nom de Dieu !)

— Ah ! je m’ gondole... ah ! je m’ dandine...
Rien n’ s’écroule, y aura pas d’ débâcle ;
Eh l’Homme à la puissance divine !
Eh ! fils de Dieu ! fais un miracle !



X

— Et Jésus-Christ s’en est allé
Sans un mot qui pût m’ consoler,
Avec eun’ gueul’ si retournée
Et des mirett’s si désolées
Que j’ m’en souviendrai tout’ ma vie.

Et à c’ moment-là, le jour vint
Et j’ m’aperçus que l’Homm’ Divin..
C’était moi, que j’ m’étais collé
D’vant l’ miroitant d’un marchand d’ vins !

On perd son temps à s’engueuler...


=_- III -_=


"Il suffit d’un Homme pour
changer la face du monde."

Jehan Rictus



XI

Mais ça fait rien si qu’y r’viendrait
Quéqu’ nuit d’Hiver quand l’ frio semble
Fair’ péter pavés et carreaux
(Mais durcir les cœurs les pus tendres),
Et g’ler les pleurs aux cils qui tremblent,
Si qu’y planquait son blanc mensonge
Quéqu’ nuit autour d’un brasero !

Ça s’rait p’têt’ moi qui yi dirait
Les mots qui s’raient l’ pus nécessaire
Et ça s’rait p’têt’ ben moi qui s’rait
L’ pus au courant d’ sa grand’ misère,
Ça s’rait p’ têt’ moi qui l’ consol’rais...

— Ah ! qu’ j’y crierais, n’ va pas pus loin,
A branl’nt dans l’ manch’ tes cathédrales ;
N’ va pas pus loin, n’ va pas pus loin,
Ton pat’lin bleu est cor pus vide
Qu’ nos péritoin’s réunis.
Ah ! enfonc’-toi les poings dans l’ bide
Jusqu’à la colonn’ vertébrale !

— Arrière, arrièr’, n’ va pas pus loin !
Ou n’ viens qu’ la s’main’ des quat’-jeudis
Car tu r’trouv’rais tes Ponce-Pilate
Présent en limace écarlate,
Trempée dans l’ sang des raccourcis !

— Arrière, arrièr’, n’ va pas pus loin !
(Car l’Iscariot a fait des p’tits)
Tu pourrais pus confier ta peine
Qu’aux grands torchons ou... à la Seine.

T’ as cru à l’Homm’ toi, ma pauv’ vieille ?
Ah ben ! tu sais, moi je n’ sais pus !
{Ventre affamé n’a pas d’oreilles
Et les vent’s pleins n’en ont pas plus !)



XII

— Pleur’ ! Pleure encor, pleur’ tout’s tes r’ssources
(Comm’ pleur’ le gas qui n’ peut payer
Son enterr’ment ou son loyer).
Qu’ tes trous à voir d’vienn’nt deux gross’s sources
Et qu’ l’Univers en soye noyé !

— Pleur’ ! pleure encore et sois béni,
Ta banq’ d’amour a fait faillite
Coffret d’ sanglots, boîte à génie.

Ah ! le beau rêv’ que t’ as conté.
Ton Paradis ? La belle histoire
Sans c’te vach’ de Réalité :

— T’ étais l’ pus pauv’ d’entre les Hommes
Car tu sentais qu’ tu pouvais rien
Contre leur débine indurée :

(Or comm’ les Pauv’s n’ont d’aut’ moyen
Pour bouffer un peu leur chagrin
Que d’ se réciter leur détresse
Ou d’en dir’ du mal à part eux
Et rêvasser quéqu’ chose de mieux
Pour le surlend’main des lend’mains)

— Toi, t’ as voulu sécher d’un coup
Le très vieux cancer des Humains
Et pour ça leur en faire accroire...
Ton Paradis ? la belle histoire !
Et tu leur aimantas les yeux
Vers le vide enivrant des cieux
Qui dans ton pat’lin sont si bleus !

(Ton Paradis ? Eh ben ! c’était
Un soliloque de malheureux !)



XIII

— Ah ! sors-toi l’ cœur, va, pauv’ panné,
Ton cœur de pâle illuminé,
Au lieur d’histoir’s à la guimauve
Hurle ta peine à plein gosier.

— Pisqu’y gn’a pus personn’ qui t’aime
Et qu’ te v’là comme abandonné
Le cul su’ ta Mason ruinée,
Sors-moi ton cœur désordonné
Lui qui n’a su que pardonner,
Tremp’-le dans la boue et dans l’ sang
Et dans ton poing qu’y d’vienne eun’ fronde
Et fous-le su’ la gueule au monde
Y t’en s’ra p’têt’ reconnaissant !

(T’ en as déjà donné l’exemple
Mais d’puis... l’a passé d’ l’eau sous l’ pont)
Faut rester l’ gas au coup d’ tampon
Qui boxait les marchands du Temple !

— Chacun a la Justice en lui,
Chacun a la Beauté en lui,
Chacun a la Force en lui-même,
L’Homme est tout seul dans l’Univers,
Oh ! oui, ben seul et c’est sa gloire,

Car y n’a qu’ deux yeux pour tout voir.

Le Ciel, la Terre et les Étoiles
Sont prisonniers d’ ses cils en pleurs.
Y n’ peut donc compter qu’ su’ lui-même.
J’ m’en vas m’ remuer, qu’ chacun m’imite,
C’est là qu’est la clef du Problème,
L’Homm’ doit êt’ son Maître et son Dieu !



XIV

— Quiens ! V’là l’ Souriant en flanquet bleu,
V’là l’ coq qui crach’ son vieux catarrhe
Comme au matin d’ ton agonie
Alors que Pierr’ copiait Judas

(Tu vois c’te bête alle a s’en fout
A sonn’ la diane de la Vie,
La Vie qui n’ meurt pas comm’ les Dieux !)

— Viens çà un peu que j’ te délie
Et que j’ t’aide à sortir tes clous
(Eustach’s pour qui qui nous touch’ra)

Viens avec moi par les Faubourgs,
Par les mines, par les usines
On ballad’ra su’ les Patries
Où tes frangins sont cor à g’noux
(Car c’est toi qui les y a mis !)

Faut à présent leur prend’ les pattes,
Les aider à se r’mett’ debout,
Y faut secouer au cœur des Hommes
Le Dieu qui pionc’ dans chacun d’ nous !



XV

Ou ben alorss si tu peux pas,
Si tu n’as pus rien dans les moëlles,
Retourn’ chez l’Accrocheur d’Étoiles
Remont’ là-haut ! Va dire au Père,
À celui qui t’a envoyé,
Quéqu’ chos’ qu’aurait l’air d’eun’ prière
Qui s’rait d’ not’ temps, eh ! crucifié.
[modifier]XVI
Notre dab qu’on dit aux cieux,

(C’est y qu’on n’ pourrait pas s’entendre !)

Notre daron qui êt’s si loin
Si aveug’, si sourd et si vieux,

(C’est y qu’on n’ pourrait pas s’entendre !)

Que Notre effort soit sanctifié,
Que Notre Règne arrive

À Nous les Pauvr’s d’pis si longtemps,

(C’est y qu’on n’ pourrait pas s’entendre !)

Su’ la Terre où nous souffrons
Où l’on nous a crucifiés
Ben pus longtemps que vot’ pauv’ fieu
Qu’a d’jà voulu nous dessaler.

(C’est y qu’on n’ pourrait pas s’entendre !)

Que Notre volonté soit faite
Car on vourait le Monde en fête,
D’ la vraie Justice et d’ la Bonté,

(C’est y qu’on n’ pourrait pas s’entendre !)

Donnez-nous tous les jours l’ brich’ton régulier
(Autrement nous tâch’rons d’ le prendre) ;
Fait’s qu’un gas qui meurt de misère
Soye pus qu’un cas très singulier.

(C’est y qu’on n’ pourrait pas s’entendre !)

Donnez-nous l’ poil et la fierté
Et l’estomac de nous défendre,

(Des fois qu’on pourrait pas s’entendre !)

Pardonnez-nous les offenses
Que l’on nous fait et qu’on laiss’ faire
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation
De nous endormir dans la misère
Et délivrez-nous de la douleur
(Ainsi soit-il !)"


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JEHAN RICTUS par Rémy de Gourmont

"Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la Dame de Proue d'une nef qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux : « Il n'y a pas d'innocent », mot terrible et digne d'un prophète plus biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un navire en partance pour les Atlantides : peu de temps après, nous fûmes informés de la naissance de Jehan Rictus et des Soliloques du Pauvre.

Il y avait une rumeur du côté de Montmartre : quelque chose de nouveau surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si

L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,

dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres extérieures.

C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être une bombe, un jour de désespoir ; il ne surinera pas un pante le long des fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant, il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de l'animalité et l'art de la crapule.

Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore prisonniers dans les reins faciles du prolétariat :

Nous... on est les pauv's'tits Fan-fans,
Les p'tits flaupés... les p'tits fourbus,
Les p'tits fou-fous... les p'tits fantômes
Qui s'ont soupé du méquier d'môme...


Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la Farandole des Pauv's'tits Fan-fans.

C'est surtout dans la première pièce du volume, l'Hiver, qu'il faut chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie, rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont le fructueux métier est de « plaind' les Pauvr's » en faisant la noce. Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres. C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage :

Ah ! c'est qu'on n'est pas muff' en France,
On n' s'occup' que des malheureux ;
Et dzimm et boum ! la Bienfaisance
Bat l'tambour su'les ventres creux !

L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire,
Afin qu'tout un chacun s'exerce,
Car si y gn'avait pas d'misère,
Ça pourrait ben ruiner l'commerce.


Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des Soliloques est le Revenant. On en connaît le thème : le Pauvre attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a confié jadis d'un Dieu qui s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié. Il était venu pour sauver le monde ; mais la méchanceté du monde a été plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil à un pauvre de Galilée ? Et il descend. Le voilà :

Viens ! que j'te rgarde... ah ! comm' t'es blanc.
Ah ! comm' t'es pâle... comm' t'as l'air triste...
. . . . . . . . . . . .

Ah ! comm' t'es pâle... ah ! comm' t'es blanc.
Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles

(T'as pas bouffé, sûr... ni dormi !),
Pauv' vieux, va... Si qu'on s'rait amis ?

Veux-tu qu'on s'asseye su' un banc,
Ou veux-tu qu'on balade ensemble ?
. . . . . . . . . .

Ah ! comm' t'es pâle... ah ! comm' t'es blanc !
Sais-tu qu't'as l'air d'un Revenant ? . . . .


Et le Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui, trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.

Plus loin, après avoir exposé à Jésus combien sa religion a dégénéré avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique ; il y a là une strophe qui est belle et qui le serait davantage en style pur :

Toi au moins, t'étais un sincère,
Tu marchais... tu marchais toujours ;
(Ah ! cœur amoureux, cœur amer),
Tu marchais même dessus la mer
Et t'as marché jusqu'au Calvaire.


Cela finit par de durs reproches qui ne manquent pas de grandeur :

Ah ! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras,
Prends ton essor et n'reviens pas ;
T'es l'Etendard des sans-courage,
T'es l'Albatros du grand Naufrage,
T'es l'Goéland du Malheur !


Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre ; comme tant d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons. Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui anime les Soliloques : Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant remets les debout,

Y faut secouer au cœur des Hommes
Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.


A la fin du livre intitulé Déception, il y a un morceau particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire, et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.

Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir
La Sans-Remords... la Sans-Mamelles,
La Dure-aux-Cœurs, la Fraîche-aux-Moelles,
La Sans-Pitié, La Sans-Prunelles,
Qui va jugulant les plus belles
Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;

Vous savez ben... la Grande en Noir
Qui tranch' les tronch's par ribambelles
Et dans les tas les pus rebelles
Envoie son Tranchoir en coup d'aile
Pour fair' du Silence et du Soir !


Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement ! Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je l'admets, ce sera comme jeu ; or, l'art ne joue pas ; il est grave, même quand il rit, même quand il danse. Il faut encore comprendre qu'en art tout ce qui n'est pas nécessaire est inutile ; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les Soliloques du Pauvre exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous, est sur la limite de la vraie langue ; pourquoi en avoir rendu la lecture si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble que l'on parle pour n'être pas compris ? Ensuite, l'argot est difficile à manier ; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois, le grand mot des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps son manteau argotique ; constamment rhabillé, il échappait à la connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de l'argent avait passé dans le peuple, les voleurs en imaginaient un autre. Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs ; c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque dans les ateliers et les usines : une telle langue n'en demeure pas moins une langue secrète. Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type ; il a voulu hausser à l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi autant que cela se pouvait ; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la servante des bateleurs et des turlupins."

Rémy de Gourmont - "Le IIe Livre des masques, 1898"

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Voyez, aussi, cet article de qualité : Le Dernier poète catholique malgré lui

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Extrait 1

 

Extrait 2

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21/04/2008

Les cadres aussi sont mortels

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Je me surprends, vraiment, quand dans le calme je me considère avec distance, à ne pas savoir comment ni où je parviens à puiser la force pour affronter la bêtise quotidienne de mes collègues de travail et de mes supérieurs hiérarchiques qui n’ont rien de supérieur et de hiérarchique que le statut. Recevoir des ordres de ces pauvres satisfaits qui se branlent juste de se savoir là où ils sont est un enfer pour moi. Bien entendu je me fais une raison. Il faut toujours se faire une raison, seul moyen de survivre à la crasse mentale qui m’assiège au jour le jour. La manière qu’a "untel", ô triste cadre, « cadrillon de service » empreint de félicité sociale de me demander chaque jour si « ça va ? » et de me lâcher quelque information professionnelle plus pour afficher devant moi sa maîtrise, oui, la maîtrise qu’il a de sa vie, de son travail, de son accomplissement, que pour être dans l’échange et le partage humain est d’un comique malheureux. Du vent tout cela, mon pauvre trouduc. En temps voulu le sol se dérobera sous tes talons, ou alors tu te retrouveras assailli par les vagues et tu n’auras plus pieds. Je sais ce qu’il pense, c’est écrit dans ses yeux vides qui ont même perdu la verve adolescente qu’ils recelaient il y a encore 5 ou 6 ans de ça : « alors lecteur de Nietzsche de mes deux, seigneur de pacotille, tu as lu 1000 livres que je ne pourrais même pas concevoir mais je suis CADRE A LA FNAC et toi un magasinier sinistre, avec ta vie de merde, tes soucis de fric et ta grande gueule qui ne peut que te desservir. J’ai réussi à éloigner qui il faut de toi, de ton sombre labyrinthe, de tes idées néfastes. Je suis vainqueur par K.O. technique et c’est tout ce que tu mérites, que je te le rappelle à chaque fois que je te croise. »

Oui oui oui, "machin", c’est bien.

J’imagine très bien les chuchotements, à mon égard, cinq jours sur sept, quand à la cantine je m’assois seul avec mon plateau, accompagné de Roger Nimier, Edouard Mörike ou Barrès. Ça doit se concentrer pour ne pas avaler de travers et puiser quelque satisfaction intérieure pour se donner une conscience convenable face à son reflet dans le miroir des chiottes de l’entreprise. Ah ! Ils peuvent tous se targuer d’avoir réussi la saison, d’avoir réceptionné et servi la marchandise en temps et en heure, la prime d’intéressement, la prime de participation n’en seront que plus convaincantes. Ils se foutent du Peintre Nolten ou de savoir si Les épées brillent encore au sommet de La Colline inspirée. Ils veulent du CASH, des divertissements et la fausse assurance qu’ils tiennent leur vie en laisse. ABSURDE. Ils sont tellement mortels.

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20/04/2008

Point Mort...

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Être brûlé par ces lectures dont les mots tissent une trame à chaque fois singulière, à chaque fois nouvelle qui m’érige un peu plus loin, un peu plus haut hors la glèbe du potier. Je n’ai rien d’autre, ma fatigue mise à part.

16:23 Publié dans Humeurs Littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

17/04/2008

Les soviets masqués d'Europe.

=--=Publié dans la Catégorie "Franc-tireur"=--=


Vladimir Boukovsky n'est pas le premier clampin venu... et il n'a pas sa langue dans sa poche...

21:19 Publié dans Franc-tireur | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

13/04/2008

La société

=--=Publié dans la Catégorie "Brèves"=--=

On sait se tenir dans notre jolie société...

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