30/06/2012

Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux

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« Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui… Je préfère le repas d'auberge à la table la mieux servie, le jardin public au plus beau parc enclos de murs, le livre que je ne crains pas d'emmener en promenade à l'édition la plus rare, et, si je devais être seul à pouvoir contempler une oeuvre d'art, plus elle serait belle et plus l'emporterait sur la joie ma tristesse. Mon bonheur est d'augmenter celui des autres. J'ai besoin du bonheur de tous pour être heureux. »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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29/06/2012

L'illogisme m'irrite, mais l'excès de logique m'exténue

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« La peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique. Il y a la logique et il y a ce qui échappe à la logique. L'illogisme m'irrite, mais l'excès de logique m'exténue. Il y a ceux qui raisonnent et il y a ceux qui laissent les autres avoir raison. Mon coeur, si ma raison lui donne tort de battre, c'est à lui que je donne raison. Il y a ceux qui se passent de vivre et ceux qui se passent d'avoir raison. C'est au défaut de la logique que je prends conscience de moi. Ô ma plus chère et ma plus riante pensée ! Qu'ai-je affaire de chercher plus longtemps à légitimer ta naissance ? N'ai-je pas lu ce matin dans Plutarque, au seuil des Vies de Romulus et de Thésée, que ces deux grands fondateurs de cités, pour être nés "secrètement et d'une union clandestine" ont passé pour des fils de dieux ? »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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28/06/2012

J'assumai mon bonheur comme une vocation

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« Du jour où je parvins à me persuader que je n'avais pas besoin d'être heureux, commença d'habiter en moi le bonheur ; oui, du jour où je me persuadai que je n'avais besoin de rien pour être heureux. Il semblait, après avoir donné le coup de pioche à l'égoïsme, que j'avais fait jaillir aussitôt de mon coeur une telle abondance de joie que j'en pusse abreuver tous les autres. Je compris que le meilleur enseignement est d'exemple. J'assumai mon bonheur comme une vocation. »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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27/06/2012

Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne.

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« Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t’en. Quitte-moi ; maintenant tu m’importunes ; tu me retiens ; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop. Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime ; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi. Eduquer ! Qui donc éduquerais-je, que moi-même ? Nathanaël, te le dirai-je ? Je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m’estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

Nathanaël, jette mon livre ; ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n’aurais pas de faim pour les manger ; si je te préparais ton lit, tu n’aurais pas sommeil pour y dormir.

Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. »

André Gide, Les Nourritures Terrestres

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26/06/2012

Le Verbe Être

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« Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer.

C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre.

Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire.

C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux.

C'est le désespoir.

Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir.

Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons.

Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Le désespoir n'a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent.

Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit.

L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour.

Il fait un temps de temps.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil!

Au feu! Ah! ils vont encore venir...

Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal.

Tas de sable, espèce de tas de sable !

Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance.

C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie. »

André Breton, Le révolver à cheveux blanc

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25/06/2012

La petite pègre d'aujourd'hui

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« Le bidonville, c’étaient tous des prolos marocains et algériens qui bossaient à Chausson ou Simca-Poissy, des types magnifiques, graves et réservés, solennels et généreux, rien à voir avec la petite pègre d’aujourd’hui. Là tu vois que la fille de Treize a un haut-le-corps. C’est vrai, tu avais oublié, c’est de son âge, elle est toute farcie de l’idéologie des bourgeois branchés, les "jeunes des cités", dits plus simplement les "jeunes", c’est sacré, de la pure victime, ça a beau jouer du couteau et du pitbull, dealer et racketter, violer, brûler des synagogues, terroriser profs et prolos, c’est de l’hostie consacrée, oui, l’Agnus Dei des "bobos". Autrefois, quand on était marxistes, dis-tu à la fille de Treize, pas progressistes, pas humanitaires pour deux sous, on appelait cette engeance du lumpen-prolétariat, ça voulait dire à peu près la même chose que nervis, hommes de main, indics, SA, miliciens, de la main-d’œuvre à terreur, de la valetaille de dictatures. On ne se sentait pas obligés, mais alors pas du tout, d’admirer le lumpen. Mais je ne sais pas pourquoi je te parle de ça, de toute façon on ne se comprendra pas. L’idéologie, c’est la passion du faux témoignage, et c’est une passion très impérieuse. »

Olivier Rolin, Tigre en papier


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24/06/2012

C’est mon avant-poste, tout proche du Néant

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« Quand je ferme les yeux, j’aperçois parfois un sombre paysage de pierres, de falaises et de montagnes, à la lisière de l’infini. A l’arrière-plan, sur le rivage d’une mer ténébreuse, je me reconnais moi-même, minuscule figure qui est comme dessinée à la craie. C’est mon avant-poste, tout proche du Néant - là-bas, au bord du gouffre, je combats pour moi. »

Ernst Jünger, "Journal", Paris - 9 juillet 1942

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