31/07/2012

Un point aveugle des démocraties

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« L’interprétation économiste et totalitaire des maux des sociétés démocratiques se trompe d’époque et reste bloquée sur des schémas qui entretiennent la confusion. La diabolisation des marchés et des médias constitue l’exact contrepoint de l’idéologie libérale, l’autre face d’un économisme et d’un technicisme qui continuent de régner en maîtres dans le décryptage des mutations des sociétés. Erigée en nouvelle vulgate, l’explication par la dictature des marchés et des medias peut en arriver à confondre la cause et l’effet, jouer le rôle de dérivatif face à un affaissement de la politique et de la culture qu’il s’agit d’affronter si l’on entend s’opposer efficacement à l’envahissement du modèle marchand. Bien plus cette nouvelle vulgate peut servir de succédané à une révolte désorientée qui a perdu ses repères antérieurs. Elle verse alors dans la dénonciation victimaire et le ressentiment, participant ainsi à cet affaissement.

Le problème n’est pas celui de Big Brother nous conditionnant, nous manipulant, contrôlant nos moindres faits et gestes pour mieux assurer sa domination, mais celui de la fascination morbide que peut exercer l’image éclatée d’une société et d’individus repliée sur eux-mêmes et confrontés à leur propre impuissance face à un monde en désarroi. Au cœur des démocratie européennes existe un processus de déshumanisation et de désagrégation, phénomène post-totalitaire qui constitue comme un point aveugle des démocraties. C’est dans ce cadre qu’il convient de restituer le mal-être existentiel et social et le fonctionnement dominant des médias. »

Jean-Pierre Le Goff, La Démocratie post-totalitaire

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30/07/2012

L’homme d’aujourd’hui est soumis, docile, obéissant

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« Bien loin de l’insurgé qu’étaient Œdipe ou Antigone, l’homme d’aujourd’hui est soumis, docile, obéissant, il est surtout bien intégré à l’immanence de l’appareil. Ainsi les hommes ne travaillent plus au sens plein du terme, mais "doivent se soumettre à un emploi. Ils sont ainsi commandés, concernés par un poste qui en dispose, c'est-à-dire les requiert". (Heidegger, Le Dispositif, GA 79, p. 26). Ils occupent une fonction précise dans l’appareil et obéissent aux commandement requis par cette position. L’homme est intégralement défini par ses fonctions, et en réalité, il est une fonction de l’appareil : il est le "fonctionnaire de la technique" (Heidegger, Pourquoi des poètes ?, GA 5, p. 294), en ce sens exact qu’il la fait fonctionner et en constitue lui-même une des ses fonctionnalités. Il n’est plus l’existant, il est l’assistant, au double sens du terme, comme spectateur et comme auxiliaire. Il est en permanence mobilisé par une machinerie dont le fonctionnement n’est autre que sa propre circularité : c’est précisément pourquoi il est constamment en mouvement »

Jean Vioulac, L’époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique

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29/07/2012

...cependant que l'instant s'enfuit...

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« Il est des temps de décadence, où s'efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s'accomplir. Arrivés dans de telles époques, nous vacillons et trébuchons comme des êtres à qui manque l'équilibre. Nous tombons de la joie obscure à la douleur obscure, le sentiment d'un manque infini nous fait voir pleins d'attraits l'avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l'instant s'enfuit. »

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

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28/07/2012

Abû Mohammed Ali Ibn Hazm... et les Fedeli d'amore

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« A Cordoue appartient également l'une des personnalités les plus marquantes de l'Islam d'Andalousie aux Xe et XIe siècles, personnalité complexe dont les aspects multiples sont projetés dans son oeuvre. Il y a Ibn Hazm le poète; il y a Ibn Hazm le penseur, le théologien, historien critique des religions et des écoles philosophiques et théologiques; il y a le moraliste; il y a le juriste […]

Abû Mohammed Ali Ibn Hazm naquit en 994, au sein d'une famille arabisée jouissant d'un haut rang social ; lui-même se plaisait à faire remonter son ascendance jusqu'à un certain Persan, Yazid. Son père étant le vizir du calife omeyyade al-Mansûr, le jeune Ibn Hazm put facilement recevoir l'enseignement des plus célèbres maîtres de Cordoue dans toutes les disciplines : le hadîth, l'histoire, la philosophie, le droit, la médecine, la littérature.

Malheureusement en 1013 (avril), tout un quartier de Cordoue est mis à sac par les Berbères. La révolte grondant contre les Omeyyades, Ibn Hazm est expulsé de Cordoue […]. Nullement découragé, Ibn Hazm se réfugie à Shâtiba (Xativa). Là il trouve assez de sécurité et de paix pour écrire son admirable livre d'amour, le "Collier de la Colombe", qui est en même temps un journal de son expérience de la vie, où il révèle, entre autres, une blessure jusqu'alors gardée secrète, son amour juvénile pour la fille adoptive de ses parents.

Par ce livre, Ibn Hazm prend rang parmi les adeptes de ce platonisme de l'Islam où il a pour illustre prédécesseur Mohammed Ibn Dâwûd Ispahâni, auteur de l'admirable "Kitab al-Zohra". Ibn Hazm fait expressément allusion au mythe platonien du "Banquet" : "Certains adeptes de la philosophie ont pensé que Dieu créa chaque esprit en lui donnant une forme sphérique ; ensuite il le scinda en deux parts, plaçant chaque moitié dans un corps." Le secret de l'amour est la réunion de ces deux membres dans leur tonalité initiale. L'idée de la préexistence des âmes est d'ailleurs affirmée expressément par un hadith du Prophète. Ibn Hazm s'y réfère, mais il préfère l'interpréter dans le sens d'une réunion quant à l'élément supérieur des âmes isolées et dispersées en ce monde ; il s'agit d'une affinité entre les impulsions qui les meuvent et qui sont écloses dès leur préexistence dans le onde supérieur. L'amour est la mutuelle approche de la forme qui les parachève. Le semblable cherche son semblable. L'amour est une adhésion spirituelle, une interfusion des âmes.

Quant à la cause pour laquelle le plus souvent éclot l'amour, l'analyse qu'en donne Ibn Hazm présente une nette réminiscence du "Phèdre" de Platon. Cette cause "c'est une forme extérieurement (zahîr) belle, parce que l'âme est belle et désire passionnément tout ce qui est beau, et incline vers les images parfaites. Si elle voit une telle image, elle se fixe sur elle ; et si elle discerne ensuite dans cette image quelque chose de sa propre nature, elle en subit l'irrésistible attirance, et l'amour au sens vrai se produit. Mais, si elle ne discerne pas au-delà de l'image quelque chose de sa propre nature, son affection ne va pas au-delà de la forme." Il est important de relever une telle analyse chez Ibn Hazm qui est un "zâhirite" (c'est-à-dire un "exotériste" en matière canonique, attaché à la validation de la lettre, de l'apparence), à côté de réflexions comme celles-ci : "Ô perle cachée sous la forme humaine !" "Je vois une forme humaine, mais quand je médite plus profondément, voici qu'elle me semble être un corps venu du monde céleste des Sphères." Ce sont là des pensées que l'on pourrait rencontrer chez les "ésotéristes" comme Rûzbehân de Shîrâz, Ibn Zakariyâ Râzî et Ibn Arabî, attentifs à percevoir chaque apparence comme une "forme théophanique". La limite entre les uns et les autres est donc assez floue ; de part et d'autre l'apparence devient "apparition". Et c'est quelque chose dont il faudra se souvenir dans le cas du "zâhirisme" du théologien Ibn Hazm.

On doit à l'arabisant Alois Richard Nykl à la fois la première édition du texte arabe du livre d'Ibn Dâwûd, et la première traduction en langue occidentale (anglais) du livre d'Ibn Hazm. Une question d'un intérêt que l'on peut dire passionnant, a été également traitée par Nykl, à savoir l'étroite ressemblance entre la théorie de l'amour chez Ibn Hazm et certaines idées qui apparaissent dans la "Gaie Science" chez Guillaume IX d'Aquitaine, et en général, jusqu'à la Croisade contre les Albigeois, dans les principaux thèmes du répertoire des troubadours. On ne peut que signaler ici le problème. La portée en est très vaste (géographiquement, typologiquement, spirituellement), car il ne s'agit pas seulement de questions de forme et de thématisation, mais de quelque chose de commun entre les "Fedeli d'amore" et la religion d'amour professée par certains soufis. Mais il nous faut alors différencier avec soin les positions. Pour le platonicien Ibn Dâwûd, pour Jâhiz, pour le théologien néo-hanbalite Ibn Qayyim, la voie d'amour est sans issue divine ; elle "n'émerge" pas. Pour le platonisme des soufis, pour Rûzbehân de Shîrâz comme pour Ibn Arabî, elle est précisément cette "émergence". Toute la spiritualité de ceux des soufis qui les suivent, prend une tonalité différente de celle de leurs prédécesseurs. La religion d'amour des soufis, comme d'Ibn Hazm, n'est pas simplement le modèle de l'amour de Dieu, car il n'y a pas à passer d'un objet humain à un "objet" qui serait divin. C'est une transmutation de l'amour humain lui-même qui se produit, car il est "l'unique pont franchissant le torrent du Tawhid (Unicité divine)". »

Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique

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27/07/2012

J'ai vaincu la peur de mourir

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« En 1945, à 50 ans, entre son premier suicide (raté) et le second (réussi), il écrit son chef-d’œuvre, « Récit secret », texte unique en son genre. Son récit est extraordinaire. Dès l’âge de 6 ans, par « curiosité magicienne », il fait couler son sang avec un petit couteau à dessert, choisi dans le tiroir de l’argenterie familiale. De là, dit-il, une « manie, un appel à tout bout de champ ». Sa vocation est là. Il aurait pu, à l’époque, fuir à Genève pour sauver sa peau, ou rejoindre la brigade de Malraux en Alsace-Lorraine, mais non, il reste à Paris, il veut se donner non pas la mort mais sa mort.»

Philippe Sollers, Le suicide de Drieu - in "Le Nouvel Observateur du 26 avril 2012 n°2477"

« J’ai vaincu la peur de mourir. »

« Je n’ai jamais eu un instant de doute ni d’hésitation. Cette certitude était une source incessante de joie. »

« Je prête à la solitude toutes sortes de vertus qu’elle n’a pas toujours ; je la confonds avec le recueillement et la méditation, la délicatesse de cœur et d’esprit, la sévérité vis-à-vis de soi-même tempérée d’ironie, l’agilité à comparer et à déduire. »

« Toutes les occupations humaines se dissolvaient sous mes doigts. Tout me paraissait vain et déjà détruit. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

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Partout les vieillards se mettaient à quatre pattes sous les tables

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« Partout les vieillards qui étaient en vue glissaient de leur chaise comme des enfants honteux et se mettaient à quatre pattes sous la table, étouffés de surprise, d’épouvante et de scandale. Les hommes plus jeunes se précipitaient à la recherche des vieillards sous les tables pour les assurer de leur absence totale d’ambition et d’audace. Imaginez que, au lendemain du 14 juillet 1789, tous les adolescents de France, qui pouvaient s’appeler un jour Saint-Just ou Marceau, se soient rués aux pieds de Louis XVI pour le supplier de leur apprendre la serrurerie d’amateur. »

Pierre Drieu la Rochelle, Gilles

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26/07/2012

Brillantes épaves

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« Ce bar était assez élégant et rempli de brillantes épaves : hommes et femmes dévorés d’ennui, rongés par la nullité. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu follet

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