10/04/2024
Contraire à nos tendances à l'idylle
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« Car nous ne pouvons pas croire "en même temps" à deux choses aussi contradictoires que l’ancien monde réel et notre nouveau monde onirique. La réalité telle que vous avez le malheur de la concevoir encore impliquait des renoncements dont nous sommes bien heureux de nous être débarrassés. Par la même occasion, nous autres Occidentaux sommes devenus allergiques à l’Histoire, réfractaires à la chronologie et hostiles à la topographie. L’état civil lui-même commence à nous taper sur le système, pour ce qu’il est contraire à nos tendances à l’idylle, et il ne faudrait pas grand-chose pour que nous ne nous déplacions plus que dans un univers peuplé de Chats Bottés, de Riquets à la houppe, de Petits Poucets, de Chaperons Rouges et de Cendrillons. Nous y arriverons. De cela aussi, d’ailleurs, nous avions commencé à nous occuper, peu avant que vous ne veniez mettre du désordre dans notre remue-ménage, en faisant inscrire dans la loi le droit pour la mère de donner son nom aux enfants au même titre que le père. Il va de soi que cette assomption du matronyme n’est qu’une étape sur le chemin de la disparition ou de l’interdiction du patronyme ; et ce n’est aussi qu’un premier pas sur la route de l’effacement de tous les "nymes". La dissociation du nom et de la filiation est, dans ce domaine, le but que nous poursuivons. Mais il faudra "aller encore plus loin" et, pour commencer, se demander pourquoi les enfants seraient la propriété de leurs parents. Nous aimons énormément aller encore plus loin. C’est une de nos occupations les plus appréciées. De mauvaises langues prétendent qu’elle emplit en nous quelque "vide intérieur" qui va grandissant et dont les conséquences se révèlent chaque jour un peu plus dangereuses. Mais ces mauvaises langues ne sont guère écoutées. Elles sont même inaudibles parce que c’est toujours en nous "dévouant à une cause" que nous allons plus loin. Et qu’ainsi la virulence de nos déprédations se met hors de portée de toute critique. Elle devient même irrepérable sous le brouillard des intentions.
Chers djihadistes, toutes ces anecdotes vous apparaissent certainement de peu d’importance ; et même, d’une certaine façon, triviales ou ridicules. Et en effet, dans un sens, elles ont été choisies au milieu de l’abondante chronique du temps pour leur peu de poids manifeste. Elles sont cependant révélatrices de ce que, pardessus tout, nous autres Occidentaux aimons dormir debout : c’est notre façon d’être éveillés. Cette disposition ne va pas de soi. Elle demande à être illustrée par de nombreux épisodes de l’existence concrète et par leur examen attentif, qui ne semblera disproportionné qu’à ceux qui ne s’étonnent jamais de rien. Au surplus, et puisque après quelques jours de sidération il a été décidé, chez nous, que la vie continuait, il convient de préciser ce qu’est exactement cette vie, et de quoi elle est faite. On peut donc noter que dans la semaine qui a suivi vos exécrables raids, nous nous sommes empressés de revenir aux choses sérieuses, c’est-à-dire au développement de notre conte de fées. Il y avait urgence à retrouver la véritable terre ferme des mirages. Dans ces heures tragiques, et tandis que les ruines de Manhattan fulminaient toujours, on pouvait donc tout de même recommencer à se réjouir en apprenant par exemple que "l’être connectif" allait remplacer avantageusement notre "petit moi", ainsi que le détaillait un de nos ductiles sociologues. Et celui-ci se félicitait de ce que le "réseau" était en train de devenir "un prolongement de nous-mêmes", que toute "simulation" était à présent "crédible", que notre "multisensorialité récupérée" faisait du "numérique le nouveau sens commun", mais que notre corps, dans ces nouvelles conditions, continuait à être un "interface de choix". Et, concluait-il : "Les connectés sont mieux armés que les autres, ils ont un rapport direct avec la globalisation." Non sans ajouter aussi que depuis vos "attentats hyperterroristes", ainsi que nous avons résolu de les appeler, "le globalisme s’impose comme l’obligation de repenser le monde".
Chers djihadistes, il est nécessaire que vous vous mettiez dans la tête cette vérité sans précédent : tout ce qu’il reste encore d’actif sur nos continents complote jour et nuit à perdre ce qu’il reste encore d’être humain ; et même, plus personne ne peut être payé s’il lui vient l’idée saugrenue de se livrer à une autre tâche. Notre société ne salarie que cette besogne. La dévastation de l’ancienne raison est une commande sociale. Ce travail, qui aurait semé l’épouvante dans l’humanité des temps héroïques, est accueilli désormais avec des cris de joie.
Chevauchant vos éléphants de fer et de feu, vous êtes entrés avec fureur dans notre magasin de porcelaine. Mais c’est un magasin de porcelaine dont les propriétaires, de longue date, ont entrepris de réduire en miettes tout ce qui s’y trouvait entassé. Ils ne peuvent même survivre que par là. Vous les avez perturbés. Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs ; les premiers Barbares à s’en prendre à des Vandales ; les premiers incendiaires en concurrence avec des pyromanes. Cette situation est originale. Mais, à la différence des nôtres, vos démolitions s’effectuent en toute illégalité et s’attirent un blâme quasi unanime. Tandis que c’est dans l’enthousiasme général et la félicité la plus pimpante que nous mettons au point nos tortueuses innovations. C’est aux applaudissements de tous, par exemple, qu’ici nous machinons le nouveau "livret de paternité" (" 'Ce livret est pour vous, le père. Vous aussi, à votre manière, vous le mettez au monde. Il souligne votre place et votre rôle' : voici ce que les pères vont pouvoir lire, signé Ségolène Royal, ministre déléguée à la Famille, en préface du tout nouveau livret de paternité. Un guide concocté par ses services et qui devrait remettre progressivement les yeux en face des trous des heureux pères qui planent le lendemain de la naissance de leur enfant'), ou que nous faisons un triomphe à l’utile film "Chaos", dont la fabricante ne se borne pas à répéter partout qu’il "déplaira aux machos, aux proxénètes et aux intégristes" (il va de soi qu’avec les machos et les proxénètes vous constituez la majorité du public de ce spectacle), mais délivre aussi et en clair (quoique sous la forme chez nous parfaitement codée de la rébellion de confort ou de l’iconoclasme en charentaises) le message bucolique essentiel de ces temps d’euphorie : "Tous mes films sans exception parlent du patriarcat et de sa destruction, seule évolution possible pour l’humanité, dans le sens où ce système détruit toute l’humanité." Nous n’avons, en effet, plus rien de commun avec les anciennes contraintes du principe de réalité. Et si ne se trouve, dans cet attendrissant charabia tombé goutte à goutte d’une de ces cervelles dévastées comme nous les apprécions, pas le moindre mot auquel puisse être attribué un sens "quelconque", vous imaginez bien que ce n’est pas non plus pour nous déplaire. Par la même occasion, il vous sera loisible de constater une fois encore que nos démantèlements sont tout de même un peu plus subtils que vos saccages. Ne serait-ce qu’en ceci : ils ne rencontrent, eux, que des approbations ; ou les tremblants silences des derniers agnostiques. Par rapport à nous, vous n’êtes que des saboteurs maladroits et, au bout du compte, même de votre point de vue, inefficaces.
Vous compromettez, avec vos destructions, nos déconstructions. Vous intervenez, avec vos anéantissements, contre nos néantisations. Vous faites double emploi. Vous menacez nos vies humaines, mais c’est déjà l’au-delà de l’humanité dans lequel nous nous situons et dont nous avons entrepris d’accélérer l’avènement. Il serait léger, au surplus, d’imaginer que celui-ci ne vous concerne pas autant que nous. Vous voulez notre mort. Vous le dites et vous le répétez sur tous les tons. Mais cela est vrai aussi dans un autre sens que celui auquel vous pensez actuellement. Vous cherchez bien entendu notre mort physique. Mais vous voulez également autre chose de plus mystérieux, et qui vous reste pour le moment inconnu : vous désirez accéder vous aussi à cet état de mort historique et néanmoins active vers lequel depuis des siècles nous tendons et que nous sommes sur le point d’atteindre. Sans le savoir encore, chers djihadistes, c’est ce que vous avez avoué, le 11 septembre, de manière obscure et sanglante, à bord de vos Boeings fous, lorsque du fin fond de votre histoire qui ignore si rigidement l’Histoire, et qui ne peut qu’ignorer que cette Histoire est terminée, vous êtes venus chercher l’obstacle d’une contradiction qui est pour vous un exotisme. Si convaincus que vous ayez pu être de "tout ce que Dieu a promis aux martyrs", si persuadés que vous demeuriez de pourfendre les "alliés de Satan" et les "frères du diable", si décidés que vous soyez, avec l’aide du Prophète (paix sur lui), à faire trembler la terre sous nos pieds, ce ne sont que nos décombres "construits" que vous rencontrez. Et il serait temps que vous en tiriez la conclusion que vous ne provoquerez jamais autant de dégâts chez nous que nousmêmes. À cette différence près, une fois de plus, que vous serez traqués, pour vos exactions, aux quatre coins du monde, quand pour les nôtres nous ne rencontrons, nous autres Occidentaux, que louanges et soutiens.
Il ne vous reste plus qu’à vous intégrer au processus que nous avons engagé et auquel vous n’avez pu que donner encore un peu plus d’élan, quoi que vous pensiez l’enrayer. Vous puiserez à la longue dans ce ralliement des satisfactions qui surpassent de loin celles de votre harassant "Djihad pour la cause de Dieu". Il est bien d’autres causes, d’ailleurs, plus immédiates et gratifiantes que la cause de Dieu. En réalité elles sont innombrables et inépuisables. Nous les appelons généralement "luttes" (pour la citoyenneté, contre l’homophobie, la xénophobie, le patriarcat, etc.), et l’avantage, à la faveur de celles-ci, vient de ce que l’on trouve toujours à nourrir son ressentiment, ainsi qu’à étancher ce besoin de reconnaissance qui nous tenaille tous depuis le commencement des temps mais qui a pris de nos jours, et chez nous, une forme très particulière. Le ressort en est la "surenchère" illimitée, et vous ne tarderez pas à en constater les agréments, ainsi que le bonheur qu’il y a à tout désintégrer en pleine légitimité. Par là, vous ressentirez comme il est bon de passer son temps libre à demander réparation en justice pour ses propres turpitudes ; ou de faire inscrire dans la loi ses moindres caprices ; d’obtenir que des tribunaux déclarent un cigaretier coupable de ne vous avoir pas correctement informé des dangers que vous encouriez en fumant ; de remplir le monde de vos clameurs pour que le phallocentrisme soit réprimé comme il le mérite, pour que les malentendants sortent du placard, pour que les aveugles s’expriment, pour que l’on fixe des quotas d’embauche concernant les minorités, pour que l’hétéroparentalité soit susceptible d’une sanction juridique, pour que soit légalisée la délation de précaution en matière de pédophilie, et pour que le devoir de mémoire se retrouve élevé au rang de culte officiel.
Vous militerez pour les "cultures croisées". Vous danserez devant les Rembrandt. Vous adorerez fréquenter des "espaces décloisonnés". Vous manifesterez votre enthousiasme pour une implication accrue des hommes dans le travail domestique. Vous bénéficierez de "chèques-culture". Au besoin revendiquerez-vous votre bisexualité, ou plus exactement votre identité mixte, qui reste un continent encore trop inexploré.
Vous apprendrez les infinies délices de la repentance, qui est un nom sublime pour désigner et encourager la destruction de tout le passé.
Vous vous occuperez du sens de la justice chez les grands singes, de la transmission de l’information chez les dauphins et de la perception des valeurs éthiques fondamentales par la femelle bonobo. Vos recherches vous permettront-elles de démontrer qu’existe chez les mandrills une connaissance intuitive de l’impératif catégorique kantien ? On peut l’espérer.
Un jour, vous vous surprendrez à grimacer en entendant des mots comme "autrefois", "hier" ou "nostalgie", tandis que "mouvement" ou "positivité" susciteront de votre part un prompt sourire d’adhésion.
Vous commencerez à regarder l’avenir en rose.
Beaucoup plus tard, et constatant que vos muezzins ne sont jamais des femmes, vous pourrez vous divertir en portant plainte pour discrimination sexuelle à l’emploi dans les minarets.
Vous vous poserez aussi la question de savoir si l’inceste ne serait pas un tabou répressif, une idée périmée, un modèle normatif se faisant passer pour une évidence anthropologique, et en tout cas un préjugé à liquider.
Vous serez mûrs alors pour notre ordre nouveau, où la prolifération des technologies ne doit pas vous abuser : il s’agit bien d’un retour très spécial à l’état de nature, d’où toute possibilité de négation est en voie d’être bannie.
En cela d’ailleurs, et pour une fois, certaines dispositions de votre religion devraient vous aider dans ce cheminement salutaire puisque vous ne reconnaissez pas le péché originel dont le fardeau a si douloureusement pesé sur nous et dont nous sommes en train d’arracher, pour ce qui nous concerne, les dernières racines bibliques. À ce travail d’évacuation de la part d’ombre ou de la négativité, sans doute même pourrezvous apporter un concours original.
Vous n’en êtes pas là. Vous en êtes encore loin. La question brûlante du "moral des ménages" n’est pas encore devenue l’un de vos tourments principaux. Le problème de savoir si nous devons craindre dans les mois qui viennent un fort recul de la consommation, ainsi qu’une chute des investissements des entreprises, ne vous empêche pas de dormir. C’est très regrettable. L’éventualité d’adopter une loi réprimant le sexisme dans les médias ne vous fait pas vibrer. C’est un tort. Il va falloir que vous appreniez à mieux placer vos plaisirs. »
Philippe Muray, Chers djihadistes
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Conversation...
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Demain, le Monde !
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Toute ressemblance avec une personne existante n'est absolument pas fortuite...
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09/04/2024
L' I. A.
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Serfs...
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La postvie avait repris ses droits et son intraitable bonhomme de chemin
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« C’est bien à tort que vous vous courroucez de notre libéralisation des moeurs et de nos progrès remarquables dans la réduction des inégalités sexuelles (car nous savons que ce n’est pas le système industriel et les échanges marchands qui vous horripilent d’abord, même si nous le faisons écrire à longueur de pages par nos plus diligents analystes ; nous n’ignorons pas que c’est "contre cela", "Loft Story" ou Catherine Millet, que vous avez fait tomber nos châteaux de cartes). Toutes ces fructueuses avancées n’auraient pu avoir lieu sans un effacement salutaire de ce que l’on appelait encore, il y a si peu de temps, la séduction ou le charme. De sorte que notre obscénité, visible en effet, n’est que publicitaire, et que notre dévergondage n’est que de surface ; et que, là encore, vous surestimez grandement le contenu de ce qui est montré.
Vous en éprouvez un échauffement qui vous passera au fur et à mesure que vous vous alignerez sur nos positions. Ce sont les meilleures puisque, de la vie sexuelle, il ne reste que les "images" ; ainsi qu’une "guerre des sexes" sans cesse et savamment réenvenimée, et qui est principalement une guerre d’usure menée contre la division du féminin et du masculin. Nous n’avons entrepris, d’ailleurs, de domestiquer la planète que dans le but de lui apprendre à se débarrasser de l’ancien fardeau de la libido (et nous appelons cette opération "dépassement des dominations sexuées"). L’aventure est hardie et elle peut prêter à confusion parce qu’elle semble au contraire emprunter les voies d’une débauche sans frein, mais il s’agit bien d’éliminer celle-ci, au bout du compte, comme il s’agit d’effacer toute altérité, et de convertir les provinces de la Terre à notre positivité sans autre et sans échappatoire. Comme par un fait exprès, les régions retardataires dans ce domaine, donc toujours et encore trop sexuées, sont aussi celles qui se montrent allergiques à nos droits de l’homme et à notre économie. C’est pour cela que nous nous attaquons à elles. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus faibles, bien évidemment ; mais nous vaincrons aussi parce que nous sommes les moins érotiques.
Nous autres Occidentaux n’avons guère de temps à perdre avec vous. Il est urgent que nous poursuivions, en dépit de vos sombres menées, nos destructions lumineuses, et que nous continuions à en développer l’immense chant épique. Nous ne pouvons pas arrêter une seule minute de faire péricliter la raison. Le démantèlement programmé de l’ancien patriarcat et la reconduction définitive du monde au jardin d’enfants sont deux de nos buts essentiels. Et ils sont presque atteints. Quelques jours après votre funeste 11 septembre, un de nos hebdomadaires les plus versés dans le modernisme onctueux détaillait avec gourmandise les charmes des individus des nouvelles générations, baptisés "kidultes" ou "adulescents", qui "se passionnent pour Harry Potter et pleurent devant la bonne fée Amélie Poulain", qui "redécouvrent les doudous et les peluches", "organisent des parties de Monopoly autour d’un bon gros chocolat chaud" et se donnent rendez-vous à des "Gloubiboulga Nights" où ils peuvent revoir "les dessins animés de leurs tendres années". De tels divertissements ne sont-ils pas mille fois préférables à vos rêveries barbares ? Et ne démontrent-ils pas que notre sexe des anges a l’avenir pour lui ? L’identification de toute tendance régressive à la modernité est une de nos plus belles réussites. "On fait la fête, on pense à rien, c’est le pied", confiait aussi au journaliste une de ces "adulescentes" : il est en effet capital, chez nous, de "penser à rien" et de trouver que "c’est le pied". Durant quelques jours, vous nous avez empêchés de penser à rien. Nous ne vous le pardonnons pas. Nous aurons du mal à l’oublier.
Cependant, nous nous sommes vite ressaisis. Nous n’avons même pas eu besoin d’une semaine pour retrouver les bonnes ornières du nouveau monde irréel et rattraper le fil du grand feuilleton de soumission idyllique, de contrôle volontaire et de rééducation décapante dans lequel nous étions plongés quand vous nous avez interrompus.
Nous ne sommes certes pas retournés à "Loft Story" ni à Catherine Millet, lesquels, entre-temps, avaient attrapé un coup de vieux bien excusable ; mais nous nous sommes tout de même dépêchés de revenir aux affaires importantes. C’est ainsi que dans un autre de nos organes de presse les plus représentatifs, et alors qu’aux autres pages les ruines du World Trade Center fumaient encore, une journaliste spécialisée dans ces innovations "sociétales" par lesquelles, entre autres, s’accomplit le nouveau dressage, faisait part de son ravissement ; et informait que tout n’est pas si noir ici-bas. "La justice accouche de l’homofamille", s’enthousiasmait-elle, à si juste titre, et avec un à-propos admirable. Et, nous entraînant à travers les allées enchantées de l’avenir, elle poursuivait : "Sans tambour ni trompette, la justice française a donné naissance à la première famille homosexuelle. Le 27 juin, le tribunal de grande instance de Paris a permis à une femme d’adopter les trois enfants mineurs de sa compagne. Le bon sens et la réalité l’ont emporté sur ce qui semblait inconcevable : donner deux filiations maternelles à ces fillettes conçues par IAD (insémination avec donneur anonyme), élevées par ces deux femmes." En effet, comme on le voit, le bon sens et la réalité l’avaient emporté. Et, tandis que l’on commençait à ramasser des bouts de corps humains dans les décombres de Manhattan, Alice au Pays des Merveilles continuait à nous éblouir avec son conte bleu : "Giulietta, sept ans, Luana, quatre ans, et Zelina, deux ans, ont désormais deux parents de même sexe. Elles s’appellent désormais officiellement Picard-Boni, elles sont juridiquement les petitesfilles des parents de Caria, 'Mammina'. La vie de famille ne va pas changer. Dès les naissances des petites, Caria et Marie- Laure se sont toujours présentées comme parents, à la crèche, à l’école, dans le voisinage. Elles ont toujours signé à deux tous les documents administratifs, se sont investies indifféremment dans la crèche parentale, aux réunions de parents d’élèves."
Et, tandis que notre excellent Bush se préparait à contreattaquer, et que votre effrayant Ben Laden mijotait au fond de quelque grotte de nouveaux plans démoniaques pour faire exploser une planète qui s’y entend très bien toute seule, Blanche-Neige, chez nous, persistait et jouissait : "La consécration du tribunal est un immense bonheur : 'Je n’ai jamais supporté que Caria n’ait aucun lien de parenté, alors que, sans elle, ces enfants ne seraient pas là. Pour moi, il s’agissait d’une injustice intolérable. J’avais tout, elle n’avait rien. […] Mes parents ont pleuré lorsqu’on leur a envoyé les nouveaux actes de naissance.' "
Bien d’autres personnes pleuraient, au même instant, à Washington ou à New York, et pour de tout autres motifs, car il n’y avait alors que quatre jours que vous aviez frappé ; mais chez nous la postvie avait repris ses droits et son intraitable bonhomme de chemin. Et l’ancien monde réel que vous aviez si injustement ramené au milieu de nous reculait de nouveau jusqu’à retrouver son véritable rôle, qui est de se tenir derrière le décor. »
Philippe Muray, Chers djihadistes
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Faiblesse...
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08/04/2024
Obéir...
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Carrière...
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Ce qui s’étend c’est notre système planétaire sans contrepartie
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« Vous surestimez grandement les enjeux de la bataille où vous vous êtes lancés tête baissée. Vous paraissez les premières victimes de notre propagande. Vous croyez que vous vous attaquez à une civilisation et à ses tendances profondes, sécularisantes, séduisantes, désacralisantes, obscénisantes et marchandisantes. Vous vous trompez de moulins à vent. Il n’y a pas de civilisation. Vous accordez une bien trop grande confiance, même pour le haïr, au discours commun de nos porte-parole innombrables, politologues, chroniqueurs, commentateurs et observateurs, qui disent, et ne disent pas, que nous sommes plongés dans une "guerre des mondes". Il n’y a plus de monde. Le terme de "mondialisation" lui-même est chargé d’escamoter cette disparition. Ils racontent aussi, nos charmeurs de serpents, et nous y reviendrons, que l’Histoire se poursuit, mais il n’y a plus d’Histoire ; ou, du moins, l’Histoire elle-même a cessé de produire de l’Histoire : elle produit de l’innocence, notre innocence, et elle ne produit plus que cela. À trop croire à notre pouvoir, vous avez fini par vous convaincre que nous existions. Vous éclairez vos lanternes avec nos vessies. Vous vous précipitez contre les miroirs aux alouettes et les panneaux consolateurs que nous avons nous-mêmes édifiés pour notre usage interne, et vous y mettez cette énergie irréfléchie qui vous possède lorsque vous foncez sur nos tours aux commandes d’avions bourrés de kérosène. Mais nous savons, nous, que cette civilisation présente, que nous nous obstinons à appeler l’Occident et qui n’en a presque plus aucun trait, est incompatible avec la dignité humaine la plus élémentaire : c’est aussi le motif principal pour lequel nous serons implacables dans sa défense. Vos ripostes ne feront que nourrir notre détermination. Votre violence, même de plus en plus folle et meurtrière, ne cessera de nous renforcer en vous liant dialectiquement, et chaque fois de manière plus étroite, à nous. La "mise en réseau de l’humanité", dont on parle tant, et cette dynamique de l’interdépendance dont on se gargarise, ne travaillent qu’en notre faveur. Vos raisons religieuses, que nous ne pouvons prendre en compte, sauf à vous prêter justement des raisons, ce qui reviendrait à vous attribuer aussi une humanité, se perdront dans la pagaille féerique du parc d’attractions dont nous sommes les créateurs et qui, peu à peu, supplante le reste.
À la rigueur, chers djihadistes, pourrez-vous représenter, dans notre nouveau dispositif, une sorte d’Opposition provisoire de Notre Majesté permettant de croire encore à une bipolarisation de la planète, et à une "alternance" plausible (quoique redoutable), alors que ce qui s’étend c’est notre système planétaire sans contrepartie.
Dans notre monde sans Autre, vous pourrez être pendant quelque temps cet autre postiche qui, de toute façon, et sous des apparences diverses, nous sera toujours nécessaire. Vous nous êtes rentrés dedans. Vous avez voulu rentrer dans le jeu, dans notre jeu. Et maintenant il va vous falloir le jouer, ce jeu, et ne jouer que celui-là, et le jouer jusqu’au bout, même si vous vous obstinez à le colorer de références pittoresques au califat, à l’ "oumma", aux splendeurs de Grenade, à l’âge d’or de Cordoue et à tant d’autres turqueries qui vous donnent encore dans votre lutte l’illusion d’une substance, d’un contenu, d’une autonomie, d’une origine et d’une finalité.
Mais le véritable secret est que ce à quoi vous vous en prenez est sans contenu. Et si vous tenez à demeurer à la hauteur de la situation sans précédent que vous avez créée, il va vous falloir nous imiter. Dès cet instant, donc, votre horizon assigné est l’absence de signification. Mais il vous faudra aussi, sur ce point capital, garder le silence comme nous le faisons nous-mêmes. Et, d’ailleurs, qui vous croirait ? Qui nous croirait ? C’est bien légèrement, mais aussi très utilement de notre point de vue, qu’au lendemain du 11 septembre tant de nos bouffons à gages, de ce côté-ci de l’Atlantique, se sont donné une importance de quelques instants en comparant avec gravité ce qu’étaient nos préoccupations avant cette date et ce qu’elles ne pouvaient que devenir après tant de pertes et de fracas. De notre futilité passée, ces analystes livrèrent un exemple qu’ils jugeaient décisif, et rappelèrent qu’avant vos offensives aériennes nous ne manifestions d’intérêt que pour les microscopiques et enfantines péripéties de pacotille de "Loft Story". Ils conclurent dès lors avec sévérité qu’il nous fallait au plus vite retrouver le "sens" des choses et renouer fortement avec nos propres "valeurs". Ce prêche agréable n’avait évidemment pour but que de masquer qu’il n’y a plus, de toute façon, ni sens ni valeurs, et que nous saurons bien aussi, au bout du compte, absorber votre 11 septembre dans notre inexistence. Il ne fera que l’engraisser davantage. C’était d’ailleurs très intéressant, ce "Loft Story", et on ne discerne pas pourquoi vos saccages devraient inciter à en déprécier le souvenir. À sa faveur, on put voir s’étriper des anti-Loft qui invoquaient la dignité humaine des loftés, et de chauds partisans qui affirmaient qu’ici enfin se déroulait la vraie vie dans ses nouvelles pompes et ses nouvelles oeuvres. Des amis de longue date se fâchaient à mort pour ou contre la "télé-poubelle", comme si la possibilité de choisir subsiste quand l’Histoire s’est retirée et qu’il ne reste que les poubelles. Les égoutiers de TF1 traitaient de boueux les vidangeurs de M6. Des controverses d’une subtilité culminante s’élevaient à propos du "voyeurisme organisé" ou encore du "brouillage des frontières privépublic et réel-virtuel". En 1453 à Constantinople, juste avant la chute, une légende prétend que l’on débattait du sexe des anges. On en discutait chez nous avant vos agressions. Et il n’y avait pas davantage de sexe dans tout cela, bien entendu, qu’à Constantinople. C’est même pour cette raison que l’on pouvait en discuter. Comme on s’émerveillait, dans le même temps, de l’exhibition de Catherine Millet et de son naturisme de caserne. Mais nous ne sommes pas à Constantinople, et nos discussions sur le sexe des anges, même si elles ont pu sembler précéder une catastrophe, et peut-être l’annoncer "a contrario", ne sont nécessaires que parce qu’elles accompagnent l’expansion sans partage de notre hégémonie allégée de toute libido. »
Philippe Muray, Chers djihadistes
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Endure...
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07/04/2024
Un tantinet...
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Le nouvel ordre matriarcal que nous avons habillé du nom de démocratie
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« Nous possédons bien des armes pour surveiller, et, au besoin, déloger ce qui ne nous plaît pas. Nous avons un arsenal de détection extrêmement sophistiqué et toujours renouvelé, qui va de ces fameux UGS ("Unattended Ground Sensors") capables de détecter de la vie sous des dizaines de mètres de rochers, jusqu’à ces innombrables capteurs ou microprocesseurs glissés maintenant partout, à la demande ou non, et grâce auxquels la vieille notion mythologique de destin se trouve remplacée par celle, bien moins vaine, de traçabilité.
Nos grandes oreilles électromagnétiques ne traquent pas que vos réseaux. Nos satellites espions, nos systèmes de mesures sismiques, acoustiques ou électro-optiques s’adaptent à toutes les situations, et les plus minimes en apparence nous intéressent. Nous disposons, en n’importe quelle circonstance, de "détecteurs d’anomalies" extrêmement efficaces.
Mais notre plus belle réussite vient encore de ce que nous avons obtenu de nos populations qu’elles désirent ce que, dans ce domaine comme dans d’autres, elles subissent.
De manière globale, s’il y a un front sur lequel nous ne céderons jamais, nous autres Occidentaux, et où nous entendons remporter une victoire absolue, c’est celui de la régression anthropologique, bien plus encore que celui de la monnaie ou des droits de l’homme. La suprématie de ceux-ci, d’ailleurs, est inséparable de l’invulnérabilité de celle-là. Mais il vous faudra sans doute encore un peu de temps pour le concevoir ; et réaliser que l’ensemble de ce programme de régression est votre avenir aussi.
Le démantèlement systématique des bases de la raison est un gigantesque travail d’intérêt général. Quelques mauvais coucheurs y voient la naissance d’un nouvel obscurantisme ; mais ils ne convainquent pas et ne font guère recette. Nous avons de meilleurs atouts pour soudoyer ceux qui ne seraient pas encore spontanément séduits. La perspective de l’émancipation illimitée de chacun, le développement sans fin des droits particuliers, l’illusion de la liberté individuelle, la promesse d’une souveraineté à la portée de toutes les bourses, représentent autant d’arguments que rien ne dépassera. Ils sont les plus sûres armes de notre conquête. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, nous n’avons pas une minute à perdre pour produire de supplémentaires ravages qui se révéleront profitables à tous.
Et maintenant ce sont nos peuples eux-mêmes qui, jour après jour, demandent moins de lumière et plus de bruit. La conversation, cet art antique et complexe, est devenue pour nous, et depuis longtemps, un phénomène parasite, et même une sorte d’agent pathogène contre lequel nous ne rechercherons jamais assez de nouveaux remèdes. "L’humanité, nous le savons aujourd’hui, était un empoisonnement". Nous ne travaillons plus qu’à nous en guérir, comme nous nous sommes déjà presque totalement libérés du temps et de l’espace.
Notre règne prophylactique, eugéniste et hygiéniste, s’inaugure par un vacarme qui est l’équivalent heureux des grandes paniques collectives à la faveur desquelles, par ailleurs, nous éliminons tout ce qui nous déplaît, depuis les bovins que nous accusons de fièvre aphteuse jusqu’aux individus qui ne seraient pas encore enthousiasmés par le nouvel ordre matriarcal que nous avons habillé du nom de démocratie, et, bien sûr, jusqu’à vos leaders troglodytes lorsqu’il leur prend la très mauvaise idée de cabotiner odieusement contre nous du fond de cavernes qui n’ont même pas l’avantage d’être platoniciennes.
Dans la postexistence qui est la nôtre, et à laquelle nous ne renoncerons pour rien au monde, mais que vous tentez de perturber sous des prétextes plus aberrants les uns que les autres (l’hyperpuissance de l’Amérique, le conflit Nord-Sud, le temps qu’il fait, l’hiver qui vient, la barbe du capitaine, etc.), nous ne nous rassemblons plus, nous autres Occidentaux, que pour célébrer l’impossibilité désormais organisée de parler. Autant dire que c’est contre le propre de l’ "homme" que nous avons engagé la lutte finale. Et que nous ne cessons de fêter, par nos moindres gestes et nos plus grandes actions, l’effacement des êtres. Vous n’avez rien fait d’autre, le 11 septembre 2001, que d’interrompre avec une violence inexcusable ces réjouissances essentielles autant que routinières. Pour dire la vérité, vous nous avez "dérangés".
Convenez, au moins, que nous n’en soyons pas ravis. Et que nous souhaitons retrouver au plus vite notre train quotidien. »
Philippe Muray, Chers djihadistes
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Surcharge !
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06/04/2024
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Nous, nous sommes tous sourds ; et nous travaillons à le devenir chaque jour de manière un peu plus irréversible
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« Chers djihadistes,
Moins de trois semaines après vos criminelles attaques contre l’Amérique, on pouvait noter avec satisfaction que, malgré des blessures qui resteront sans doute inguérissables, la vie normale revenait en force dans l’agglomération newyorkaise. De cette bonne nouvelle, on administrait une preuve manifeste : le volume de la musique était de nouveau poussé à fond dans les restaurants, de sorte qu’il redevenait merveilleusement impossible, comme par le passé, d’y tenir la moindre conversation, ou, plus simplement, de s’y entendre. C’était, il est vrai, un peu avant que les spores du bacille du charbon ne commencent à se répandre par voie postale, et que de nouvelles menaces ne se précisent, plus troublantes encore, peut-être, de provenir d’un éventuel ennemi intérieur (mais comment pourrait-il s’en trouver un seul ? c’est ce que nous ne comprenons pas).
Cette anecdote, toutefois, ne devrait pas vous tromper : notre civilisation, cette civilisation que vous voudriez anéantir, s’était lentement extraite, dans la nuit des temps, d’un amas de bruits inarticulés afin d’accéder par le langage à la pensée, à la différenciation, au dialogue, à l’intelligence, à l’art et à un certain nombre d’autres raffinements encore, parmi lesquels on trouve le sens du conflit, celui de la division, du défi, de l’affrontement, des antagonismes et des différences, et enfin l’esprit critique.
Toutes les puissances de la discorde, qui est la vie, avaient joué des coudes, longuement, péniblement, au milieu du tohu-bohu, s’étaient frayé un chemin difficile entre les rumeurs sans queue ni tête de l’innommé matriciel et originel. Et ainsi s’était peu à peu créé ce que chez nous on appelait l’Histoire.
Nous retournons, aujourd’hui, à ce bruit indifférencié comme à notre nouvel idiome commun, qui est aussi la marque de notre innocence reconquise, et la façon dont nous avons résolu d’orchestrer l’irrésistible marche en avant de notre hégémonie.
Vous avez vos mollahs aveugles. L’Islam, curieusement, en regorge, et souvent ce sont vos plus émouvants prédicateurs et vos guides spirituels ou guerriers les plus écoutés. Mais cette particularité ne saurait nous impressionner : nous, nous sommes tous sourds ; et nous travaillons à le devenir chaque jour de manière un peu plus irréversible.
C’est une condition indispensable pour nous débarrasser enfin des derniers fondements de notre ancienne civilisation, en terminer avec le concept de l’individu rationnel, du sujet maître de soi comme du monde, et nous éclater à perpétuité dans la communion, l’engloutissement, le présent éternel, la fusion cosmique infantile avec le Tout naturel.
En un mot il s’agit, et le plus vite possible, de ne plus rien comprendre à rien, et d’en être non seulement soulagés mais fiers.
Nos valeurs universelles progressent à toute allure et en hurlant à travers la planète, et sur celle-ci nous faisons pleuvoir la manne de droits merveilleux. Mais le silence est exclu de notre programme. Cette exclusion est la contrepartie des bienfaits que nous dispensons. Il s’agit, à la lettre, de crever le tympan du monde, comme nous détruisons en même temps toutes les frontières, toutes les limites, comme nous illuminons toutes les zones d’ombre, comme nous pourchassons les derniers secrets, les dernières velléités innommées, et démocratisons les dernières peuplades récalcitrantes à coups de transparence et de bombes à dépression. »
Philippe Muray, Chers djihadistes
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Compassion...
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05/04/2024
Se réveiller, un jour, en proie à la démence
=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=
« Le monde ne sera bientôt plus qu'un chantier où, pareils aux termites, des milliards d'aveugles, embesognés à perdre haleine, besogneront, dans la rumeur et le relent, comme des automates, avant que de se réveiller, un jour, en proie à la démence et de s'entr'égorger sans lassitude. En l'univers, où nous nous enfonçons, la démence est la forme que prendra la spontanéité de l'homme aliéné, de l'homme possédé, de l'homme dépassé par les moyens et devenu l'esclave de ses œuvres. La folie couve désormais sous nos immeubles de cinquante étages et malgré nos empressements à la déraciner, nous ne viendrons à bout de la réduire, elle est ce dieu nouveau, que nous n'apaiserons plus même en lui rendant une façon de culte : c'est notre mort qu'incessamment elle réclame toute. »
Albert Caraco, Bréviaire du chaos
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Spiritual Life...
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04/04/2024
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Before i am athlete...
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Aux normes européennes
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« A Cordicopolis, la littérature n’est plus tolérable que comme espèce en danger. Les animateurs culturels à qui on décerne des prix pour leur "action en faveur du livre" sont les Mère Teresa du grand Calcutta de l’imprimé.
Presque rien ne peut plus monter jusqu’au public, qui ne soit poitrinaire, poétique misérabiliste, souffreteux. Seules les plaies vives triomphent encore. Il faut au moins être agonisant, avoir cavalé sous des bombes, être resté dix ans au fond d’une prison de Malaisie, pour avoir une chance d’être aperçu.
Les best-sellers croulent de gentillesse, ce ne sont que récits de chercheurs d’or, petits garçons et petites filles qui portent "sur le monde pourri des adultes un regard lavé de toute complaisance". L’exotisme, les aventures lointaines, l’histoire romancée, les confessions rewritées, voilà quelques-unes des variétés que l’on retrouve aux étalages. Il y a plus d’un Bureau de Charité dans le grand bazar philanthrope. La plupart du temps, quand même, c’est l’esthétique Poulbot qui domine. Poulbot ou Poulbotte. En cajun, en pidgin, en espéranto, ce que vous voudrez, mais touchant, passionné, tendre. Passionné surtout. Comme le Parti jadis, la Passion a toujours raison, elle décroche tous les Prix de Vertu.
Et ces flots de biographies qui n’arrêtent plus ! De plus en plus fouillées, raffinées, toujours plus au fond du détail, toujours plus loin dans les âmes. Sur des grands, sur des moins grands, sur des petits, des presque oubliés, des semi-inconnus redéterrés. Mes préférées, bien entendu, celles que je trouve les plus croquantes, sont celles qu’on a le plus romancées. La conviction désormais enracinée que tout le monde équivaut à tout le monde, que tout le monde s’est toujours ressemblé, conduit n’importe qui à se croire en droit de prêter sa propre psychologie à des génies infracturables. Sous le prétexte de faire "vivant", on s’introduit dans le personnage, on s’installe dans la peau de Shakespeare, on dit "je" à la place de Cézanne, on "pense" à travers la tête de Cervantès, on s’agite au bout des doigts qui tiennent le pinceau de Modigliani ou le ciseau de Michel-Ange.
J’admire, dit le cardinal de Retz, "l’insolence de ces gens de néant en tout sens, qui, s’imaginant d’avoir pénétré dans tous les replis des cœurs de ceux qui ont eu le plus de part dans ces affaires, n’ont laissé aucun événement dont ils n’aient prétendu avoir développé l’origine et la suite".
Bien sûr, ces ouvrages aux normes européennes, tous ces romans à très basses calories, tous ces livres composés selon les techniques les plus douces, les méthodes les moins polluantes, sont à peu près à la littérature ce qu’une voix de speakerine d’aéroport est à celle d’une vraie femme en train de jouir ; ou une fellation par minitel à une vraie bouche engloutisseuse ; mais qui oserait le révéler ?
"On est tellement dégoûté, écrivait vers 1660 l’abbé d’Aubignac à propos de certains romanciers enjoliveurs de son époque, de leurs imaginations si peu convenables à la conduite de notre vie qu’ils font souhaiter de voir la peinture d’un méchant homme."
Sympathique, inappréciable répugnance qu’on ne risque plus guère de rencontrer, désormais, à Cordicopolis.
Dans notre Pays des Merveilles, le Bien a non seulement recouvert le Mal, mais plus encore il interdit que celui-ci soit écrit, c’est-à-dire ressenti ou vu. Orwell ne s’est trompé que de peu. Seules les couleurs dramatiques de sa prophétie lui ont fait rater la cible : le film-catastrophe de l’avenir allait être rose pastel, voilà ce qu’il n’a pas deviné. Mais sa Novlangue, qui rend "littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer", est en train, elle, de s’imposer. À Cordicopolis, ce qui a l’air vivant est mort, ce qui est vivant est refoulé.
J’adore depuis longtemps Giacometti, mais bien davantage encore depuis que j’ai pu le surprendre, un jour de 1924, en train de griffonner sur un carnet cette litanie scandaleuse de pensées non alignables :
"Je sais que je sympathise avec l’Église, avec le despotisme religieux. J’ai raison ou tort ? Je crois avoir raison, mais je n’en ai pas la certitude. J’ai de l’antipathie pour la philosophie, pour la liberté de pensée, pour la liberté d’action, la liberté d’écrire des livres, de faire des tableaux et d’exprimer des idées personnelles. Je hais la liberté de croyance ou de non-croyance, et la république. Je hais l’émancipation de l’individualisme et celle des femmes. Je ne peux plus entendre tous les bavardages qu’on fait, que tous font sur toutes les choses, sur l’art, sur l’histoire, sur la philosophie, où chacun croit pouvoir exprimer la misérable idée qu’il s’est faite dans son cerveau. Pourquoi estce que l’Église ne brûle plus, ne torture, ne tue plus tous ceux qui osent penser ce qui leur plaît ?"
Combien de procès dans ces lignes ?
Et pourtant, voilà sans doute l’une des origines mentales clandestines de ses statues "despotiquement" réduites. Têtes écrasées ou élongées, corps miraculeusement sauvés d’un bûcher plus puissant, plus furieux, mille fois plus haineux que ceux du passé…
Mais la nuit maintenant est tombée, le tour du Parc est terminé, mon livre aussi, tout est fini, nous avons fait un beau voyage.
Sur l’horizon, là-bas, très loin, leurs installations illuminées, leurs grandes ferrailles, leurs paraboles, les Trains de la Peur, les îles Magiques, occupent l’espace et les ténèbres…
Et plus au-dessus encore, tout en haut, flambant sur le noir absolu, rose bonbon, tout palpitant, visible de partout sur la planète, l’énorme Cœur en résine synthétique, l’emblème de l’âge nouveau d’Amour…
Comment dites-vous ? Le pamphlet, à Cordicopolis, serait devenu un genre impossible ? Et si c’était le contraire exactement ? Si tout grand livre, désormais, si tout récit de mœurs bien senti, tout roman un peu énergique, devait de plus en plus virer, comme fatalement, même sans le vouloir, au pamphlet le plus véhément ?…
Car l’avenir de cette société est de ne plus pouvoir rien engendrer que des opposants ou bien des muets. »
Philippe Muray, "Crépuscule sur l'empire" in L'Empire du Bien
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