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07/10/2020

Jusqu’à ce qu’il en sorte, dégradé ou ennobli, cadavre

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« Pauvre Lorraine ! Patrie féconde dont nous venons d’entrevoir la force et la variété ! Mérite-t-elle qu’ils la quittent ainsi en bloc ? Comme elle sera vidée par leur départ ! Comme elle aurait droit que cette jeunesse s’épanouît en actes sur sa terre ! Quel effort démesuré on lui demande, s’il faut que, dans ses villages et petites villes, elle produise à nouveau des êtres intéressants, après que ces enfants qu’elle avait réussis s’en vont fortifier, comme tous, toujours, l’heureux Paris !

(...)

Quand le train de province, en gare de Paris, dépose le novice, c’est un corps qui tombe dans la foule, où il ne cessera pas de gesticuler et de se transformer jusqu’à ce qu’il en sorte, dégradé ou ennobli, cadavre.

Autour des gares, examinez ces enfants qui viennent avec leurs valises. On voudrait savoir dans quels sentiments, avec quelles vues prophétiques sur eux-mêmes, tous les imperatores, les jeunes capitaines, adolescents marqués pour la domination, vainqueurs qui laisseront une empreinte où des âmes se mouleront, firent leurs premiers vingt pas sur les pavés assourdissants de la cité de Dieu... Dieu, — la plus haute idée commune, ce qui relie, exalte les hommes d’une même génération, — ne se fait plus entendre dans les départements, parce que leurs habitants n’osent plus écouter que l’administration. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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05/10/2020

Choses indifférentes aux yeux du grand autocrate

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« Connaissant donc la diversité d’opinions qui existe chez la plupart des musulmans au sujet de la classification des péchés, je tenais beaucoup à apprendre de quel côté penchent les wahhabites. La question était, on le comprend, d’un intérêt capital ; car la moralité d’un peuple se mesure nécessairement à ses croyances sur cette matière. Feignant donc une vive anxiété, je confiai au docte Abdul-Karim combien ma conscience était troublée par la crainte de me rendre coupable d’une faute grave, lorsque j’aurais cru commettre seulement une légère offense. J’ajoutai que, me trouvant dans une ville pieuse et orthodoxe, dans la société d’un savant ami, j’espérais mettre enfin mon esprit en repos, et m’éclairer, une fois pour toutes, sur une affaire d’une si haute importance. Le maître ne doutait pas de ma sincérité et ne voulait pas refuser de tendre une main secourable à un homme qui se noie. Prenant donc un air de solennité profonde, il me dit, du ton grave et inspiré d’un oracle, que "le premier des grands péchés consistait à rendre les honneurs divins à une créature." Ces paroles avaient particulièrement pour but de condamner la doctrine des musulmans ordinaires, qui, d’après les wahhabites, se rendent coupables d’idolâtrie et méritent les peines éternelles en implorant l’intercession de Mahomet ou d’Ali. Un cheikh de Damas n’aurait pas donné une définition aussi précise ; il se serait contenté de répondre qu’aux yeux d’Allah, le plus grand des crimes est l’infidélité.

"Assurément, répliquai-je ; l’énormité d’un tel crime ne fait aucun doute ; mais quel est le second des grands péchés ?
- Boire la honte (c’est-à-dire fumer).
- Et le meurtre, et l’adultère, et le faux témoignage ?
- Dieu est miséricordieux !" repartit l’interprète de la doctrine wahhabite, donnant ainsi à entendre que c’étaient de simples bagatelles.

"Ainsi, il n’y a que deux péchés graves : le polythéisme et la passion de fumer ?" continuai-je, quoique j’eusse beaucoup de peine à me contenir plus longtemps. Abdul-Karim me répondit avec un grand sérieux que j’étais dans le vrai.

Avant de quitter ce sujet, j’ajouterai quelques mots d’explication. La doctrine nedjéenne wahhabite, qui s’est inspirée de l’esprit même du coran, suffit pour faire comprendre l’importance attribuée au premier des deux grands péchés, l’association ou abaissement du Créateur au niveau de la créature (chirk). Je suis entré dans de longs développements, pour dégager du livre saint de l’islam, la véritable idée de Dieu ; pour mettre à nu cette théologie monstrueuse, qui présente le Créateur comme le plus despotique des tyrans, et ses créatures comme les plus viles des esclaves. Conclusion révoltante et pourtant nécessaire, dès que l’on admet l’absorption panthéiste de tout acte, de toute responsabilité, en Dieu seul. Avec un tel système, les actes bons ou mauvais de l’homme, le meurtre, le vol et le parjure, ou l’exercice des plus hautes vertus, ce sont choses indifférentes aux yeux du grand autocrate, pourvu que le droit inviolable de sa monarchie suprême demeure intact et soit régulièrement proclamé. Le despote est satisfait quand l’esclave avoue sa dépendance, et il n’exige rien de plus.

Dieu et la créature passent entre eux une sorte de compromis : "Je vous reconnaîtrai, dit l’homme, pour mon Créateur, mon seul seigneur et mon seul maître, et j’aurai pour vous un respect, une soumission sans bornes. Afin de m’acquitter de cette obligation, je vous adresserai chaque jour cinq prières, qui comprendront vingt-quatre prosternations, la lecture de dix-sept chapitres du coran, sans oublier les ablutions préliminaires, partielles ou totales, le tout entremêlé de fréquents La Ilah illah Allah et autres formalités. De votre côté, vous me laisserez faire ce qu’il me plaira pendant le reste des vingt-quatre heures, et vous n’examinerez pas trop ma conduite personnelle ou privée ; en récompense des adorations de ma vie entière, vous me recevrez dans le paradis, où vous me procurerez la chair des oiseaux si agréable au goût, de frais ombrages et des ruisseaux de nectar. Quand bien même l’accomplissement de mes devoirs religieux laisserait à désirer, ma foi en vous et en vous seul, avec un dévot La Ilah illah Allah, sur mon lit de mort, suffira pour me sauver."
Voilà, sans périphrases, l’abrégé, la substance de l’islamisme orthodoxe wahhabite.

Les promesses consignées dans le coran ne laissent pas au musulman fidèle le moindre doute sur la ratification du pacte par la Divinité : Dieu ne pardonne pas l’assimilation de qui que ce soit à lui-même, mais il absout de toute autre infraction qui il lui plaît, c’est-à-dire ceux qu’il dirige sur le droit sentier de la vraie foi. La croyance que je viens d’exposer est commune à tous les musulmans ; mais les Turcs et les Égyptiens seraient sans doute bien surpris d’apprendre en quoi consiste le second péché mortel, frère et rival du premier.
Pourquoi l’anathème qui frappe le fumeur ? Il est difficile de comprendre cette anomalie dans un système où tout ce que fait l’homme, c’est Dieu qui le fait, et où par conséquent l’acte de fumer est le résultat d’un arrêt divin et d’une impulsion irrésistible, comme le meurtre par exemple. On pourrait essayer de répondre par la phrase commode : "Allah le veut ainsi." Qui oserait, en effet, contester à l’Autocrate le droit de placer l’offense où il lui plaît et de la punir comme il lui plaît ? Le motif réel de cette proscription, c’est la passion qu’ont les sectaires pour les signes de ralliement bien tranchés. Le fondateur du wahhabite n’avait pas moins en vue l’établissement d’un grand empire que le prosélytisme religieux, et il avait besoin d’une marque évidente qui servît à reconnaître les partisans de sa doctrine. Croire à l’unité de Dieu, s’acquitter régulièrement des prières prescrites, tenir les yeux baissés, porter des vêtements simples, tout cela ne suffisait pas à tracer une ligne de démarcation, si bien que, les populations asservies eussent été en droit de dire : "Nous sommes bons musulmans comme vous ; il n’y a entre nous aucune différence essentielle ; de quel droit venez-vous donc attaquer et tuer vos frères ?" Il était besoin d’imaginer quelque chose de plus : le tabac fournit un excellent prétexte.

Pendant un mois et demi de séjour dans la pieuse capitale, j’ai assidûment assisté aux sermons sans avoir entendu dire un seul mot de la moralité, de la justice, de la commisération, de la droiture, de la pureté de cœur ou de langage ; en un mot, de tout ce qui rend l’homme meilleur. Mais en revanche mes oreilles étaient rebattues par d’intarissables commentaires sur les oraisons et les croisades contre les incrédules ; sur les houris, les rivières et les bosquets du paradis ; sur l’enfer et les démons, ou sur les obligations multiples des époux polygames. Je ne dois pas passer sous silence un sujet qui revient très fréquemment dans les prédications : la corruption profonde du fumeur de tabac punie par des miracles effrayants, comme chez nous des esprits moins chrétiens que judaïques en font intervenir parfois dans les livres de piété. La moralité cependant gagne peu de chose à ces légendes édifiantes. À la vérité, dans ce pays du pharisaïsme, les lumières sont éteintes une heure après le coucher du soleil, et personne ne peut se montrer dans les rues ; pendant le jour, les enfants eux-mêmes n’osent jouer sur les places publiques, les hommes se gardent de rire et de parler à haute voix. Aucune apparence de gaieté mondaine n’offense les yeux des graves puritains, et le bruit profane des instruments de musique ne trouble jamais le murmure sacré de la prière. Mais le vice, sous toutes ses formes, même les plus honteuses, s’étale ici avec une audace inconnue aux villes les plus licencieuses de l’Orient, et l’honnêteté relative que l’on remarque dans les autres cités arabes forme, avec la corruption de Riyad, un contraste étrange et frappant.
"Un gouvernement qui, non content de réprimer les excès scandaleux, dit un célèbre historien moderne, veut astreindre ses sujets à une austère piété, reconnaîtra bientôt qu’en essayant de rendre à la cause de la vertu un service impossible, il a seulement encouragé le désordre."
Toutes les réflexions que la dépravation du Long Parlement [Charles Ier d'Angleterre], l’austérité des puritains et l’odieuse immoralité des derniers Stuarts ont suggérées à Macaulay, dans ses "Critical and historical Essays", peuvent s’appliquer presque littéralement au Nejd, "le royaume des saints" ; elles peignent d’une manière saisissante sa condition actuelle, en même temps qu’elles prédisent l’avenir qui lui est inévitablement réservé.

Partout j’ai vu la même influence déplorable du mahométisme. Dans le Jawf, la moralité est nulle ; et il n’y a pas d’endroit où une corruption plus profonde infecte toutes les classes de la société qu’à La Mecque et à Médine. En outre, le wahhabisme, étant l’essence même du mahométisme, a pour conséquence naturelle la ruine. Systématiquement hostile au commerce, défavorable aux arts et à l’agriculture, il tue tout ce qu’il touche. Tandis que, d’un côté, il s’engraisse de la substance des pays conquis ; de l’autre, son aveugle fanatisme le pousse à faire une guerre insensée, à tout ce qu’il lui plaît de flétrir sous le nom de luxe et de mollesse : il proscrit le tabac, la soie, la parure, et poursuit enfin de mille vexations le trafiquant peu orthodoxe qui préfère un vaisseau à une mosquée, des balles de marchandises au coran. Dans son zèle pieux, il voudrait ruiner une profession indigne des disciples du Prophète et, pour arriver à un but si désirable, il suit dans le Hassa le système que nous avons déjà vu pratiquer dans le Nejd. Toutes les fois qu’une guerre est résolue ou une levée de troupes ordonnée, les premiers appelés à porter les armes sont les commerçants, les industriels et les ouvriers. Quand nous arrivâmes à Al Hufuf, la moitié des habitants les plus considérables avaient dû quitter leurs affaires, sacrifier leur fortune, pour une guerre dont le seul effet sera de les river plus fortement au joug wahhabisme. La conséquence naturelle de cette tyrannie, c’est, comme je l’ai déjà dit, la révolte de la conscience et des esprits intelligents contre un gouvernement qui a de tels effets.

La religion officiellement imposée éveille partout la négation et l’incrédulité. Elle ne se maintient que par la force contre les conspirations des Ibadites, des infidèles et des libres penseurs dans les villes. Au désert, les nomades chérarats, le visage tourné vers l’orient, adorent le soleil levant ; les Méteyrs, qui ont jadis fait trembler le Nejdd oriental, déposent le masque que leur impose le wahhabisme et s’écrient : "À bas l’islamisme ! à bas les prières !" Ces Almorras, seuls maîtres du Dâna, pratiquent le sabéisme comme les Chérarats ; enfin les Banu Yass, au bord du Golfe Persique, portent au mahométisme une haine féroce, dont voici un exemple : Six Nejdéens, que leurs affaires avaient amenés sur les côtes du Qatar, voulurent se rendre de là dans la presqu’île qui se termine en face d’Ormouz. Un cheloup appartenant à des Arabes de la tribu des Banu Yass offrit de les y conduire. Les Nejdéens n’avaient emporté avec eux aucun objet de prix et, par surcroît de précautions, ils s’étaient pourvus d’armes. Mais les marins les avaient pris à bord uniquement pour satisfaire leur antipathie contre les musulmans ; ils attendirent patiemment l’heure de réaliser leur sinistre projet, et, vers midi, pendant que les passagers sans défiance se livraient au sommeil, ils tombèrent sur les victimes. Cinq wahhabites étaient des hommes dans toute la vigueur de l’âge. Les Banu Yass leur lièrent les pieds et les mains, puis il les précipitèrent dans les flots, où tous devaient trouver une mort certaine. Quant au sixième, qui sortait à peine de l’enfance, il fut jeté à la mer sans être attaché, les marins, par compassion pour sa jeunesse, voulant peut-être lui laisser une dernière chance de salut. Leur crime accompli, ils réunirent ce qui avait appartenu aux Nejdéens, armes, marchandises, vêtements, et lancèrent le tout pardessus le bord, afin que nulle preuve ne vînt témoigner contre eux ; cependant leur attentat fut connu par le rapport de l’enfant, qui fut presque miraculeusement arraché à la mort et que j’ai retrouvé au village de Dobey, lorsqu’il était âgé de vingt-trois années environ.

L’énervement produit par le mahométisme wahhabite, qui paralyse tout ce qu’il ne tue pas, a mis un terme aux progrès des Arabes ; ils se sont laissés dépasser ensuite par des peuples placés dans des circonstances moins défavorables. La civilisation et la prospérité ne renaîtront parmi eux que lorsque, poussés à bout par leurs souffrances et morales et physiques, ils auront rejeté complètement et loin d’eux le joug de Mohammed, fils d’Abdelwahhab, et par suite celui de Mohammed, fils d’Abdallah.

Cela n’est pas si impossible qu’on veut bien se l’imaginer en Europe. »

William Gifford Palgrave, Une année dans l'Arabie centrale (1862-1863)

 

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Aux bois, aux prairies, aux saisons

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« Le système des idées auxquelles, par les traditions et les mœurs de son monde, Saint-Phlin demeure disposé, est, lui aussi, émietté et délaissé de tous. Il n’a même plus de nom dans aucune langue. C’est un ensemble désorganisé que ne savent plus décrire ceux qui lui gardent de la complaisance. Plutôt qu’un système vivant, c’est une poussière attestant la politique féodale qui attachait l’homme au sol et le tournait à chercher sa loi et ses destinées dans les conditions de son lieu de naissance.

Henri de Saint-Phlin n’a pas une conscience nette de ces principes terriens qui le placeraient en contradiction avec la doctrine de Bouteiller. Il n’oserait renier le maître qui, pendant une année l’enthousiasma. Mais aujourd’hui ses sens impressionnables le livrent tout aux bois, aux prairies, aux saisons ; et les bois, les prairies, les saisons, créent les conditions suffisantes pour que quelque chose des doctrines féodales redevienne sa vérité propre. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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04/10/2020

Expiation

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« Si certains français considèrent que, par ses entreprises coloniales, la France (et elle seule au milieu des nations saintes et pures) est en état de péché historique, ils doivent s'offrir eux-mêmes à l'expiation. En ce qui me concerne, il me paraît dégoûtant de battre sa coulpe, comme nos juges-pénitents, sur la poitrine d'autrui, vain de condamner plusieurs siècles d'expansion européenne, absurde de comprendre dans la même malédiction Christophe Colomb et Lyautey. Le temps des colonialismes est fini, il faut le savoir seulement et en tirer les conséquences. Il est bon qu'une nation soit assez forte de tradition et d'honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu'elle peut avoir encore de s'estimer elle-même. Il est dangereux, en tout cas, de lui demander de s'avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. »

Albert Camus, Chroniques algériennes, 1939-1958

 

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Elle va s'émietter...

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« Suret-Lefort habite Bar-le-Duc. Cette jolie capitale lui parle peu. Et pourtant, qu’elles sont particulières, ces maisons de la ville haute, surtout vers l’heure où le soir tombant ramène chacun lassé sous son toit ! Les hommes, les femmes vont préparer la vie de l’avenir, puis dormir, perdre la mémoire, mais les maisons demeurées seules, à travers la rue solitaire, reprennent leur dialogue significatif. Nul ne l’entend plus. Voilà ce qui explique le délaissement, dans l’église Saint-Étienne, d’un des plus beaux morceaux de la sculpture française. Elle va s’émietter, l’œuvre tragique de Ligier Richier, emprisonnée pauvrement sous un grillage qui la défigure sans la protéger...

René de Châlon, prince d’Orange, ayant été tué à la guerre en 1544, Louise de Lorraine, sa femme, pour attester la force de son amour, le fit représenter en squelette par notre grand Lorrain Ligier Richier. C’est, en marbre blanc, un corps debout, à moitié décomposé, mais qui, de sa main, soutient, élève encore son cœur, son cœur de pourriture, prisonnier d’un cœur de vermeil. Qu’il est jeune, élégant, ce cadavre défait, avec ses reins cambrés, et tout le souvenir de son aimable énergie ! En dépit de ses jambes dont les chairs dégouttent et de sa poitrine à jour, dans cette tête pareille au crâne qu’Hamlet reçoit du fossoyeur, sa femme amoureuse aime encore le souvenir des regards et des baisers. Titania qui caresse sur ses genoux l’imaginaire beauté de Bottom me touche moins que cette Louise qui, sous la terre et tel que le ver dans le tombeau le fît, voit son ami désespéré lui tendre son cœur pour qu’elle le sauve des lois de la mort... »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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03/10/2020

Tous ces grands faiseurs de protestations

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« Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence ;
Je veux qu’on me distingue ; et, pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. »

Molière, Le Misanthrope

 

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Pourtant à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine

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« François Sturel passe les vacances auprès de sa mère, dans leur maison de famille, à Neufchâteau (Vosges). Il a peu connu son père, qui est mort de rhumatismes pris aux affûts de nuit. Celui-ci n’avait souci que de ses chiens, de son fusil et du gibier. Il y a dans nos pays de Lorraine une race de vieux chasseurs, d’hommes terribles. Bien malade déjà et ne pouvant plus sortir, il disait à son domestique : "Victor, va faire gueuler les chiens ! " Victor, plusieurs fois de jour et de nuit, les fouaillait, pour que le maître dans ses douleurs s’enivrât l’imagination d’une belle chasse.

De tels traits choquaient sa très jeune femme, dont les délicatesses se retrouvent dans François. Le jeune garçon s’est plié péniblement à l’internat. Longtemps les cris de ses camarades remplirent pour lui l’univers d’épouvante. Il les craignit et les méprisa pendant des années ; et, sitôt seul, il pleurait. C’est une grande peine pour un petit enfant qui a l’âme simple de n’embrasser personne avant de se coucher. Quand cette habitude est perdue par une dure nécessité, quelque chose se dessèche dans le cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif.

François Sturel aurait, d’après des vieilles gens, hérité sa vivacité et son originalité de sa grand’mère paternelle. Celle-ci ayant placé au collège de Nancy son fils unique, lui dit, aux vacances, en regardant ses livres de classe : "Non, mon garçon, tout cela est trop bête, tu ne retourneras pas au collège." Et c’est ainsi qu’il ne fut qu’un chasseur. En dépit de cette appréciation un peu brusque de l’enseignement universitaire, c’était une femme de tête.

On peut en juger par deux de ses sœurs, qui, veuves l’une et l’autre, vivent encore en 1880 à Neufchâteau. Ce sont des vieilles dames de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. On ne peut pas dire que Sturel apprenne d’elles des histoires intéressantes : elles n’ont pas assez vu les choses modernes pour distinguer parmi les anciennes ce qui nous semblerait particulier. Mais elles sont elles-mêmes les mœurs anciennes. Par ces bonnes parentes, il prend contact avec sa province, avec sa race, avec un genre de vie qui, si Bouteiller n’avait pas passé sur son âme, devrait, entre tous les usages qu’il y a de par le monde, lui paraître le plus naturel. Leur façon de se garder contre le froid, de soigner les maladies, de fêter certaines dates, leur cuisine aussi et leur vocabulaire contentent le tempérament de Sturel. Elles ne sont pas dévotes, à peine pratiquantes : nées sous la Révolution, elles ont été baptisées longtemps après le Concordat ; elles censurent volontiers le curé, mais elles n’imaginent pas qu’à moins d’être juif ou d’Allemagne on puisse n’être pas catholique.
L’église et la cure étant la seule chose publique où la femme puisse intervenir, leur besoin de domination s’y satisfait.

Elles avaient toujours pour leur petit-neveu, quand il était tout jeune, quelque cadeau, une pomme ridée, deux grosses prunes. Elles lui disaient : "Tu retournes encore à ton collège, mon garçon ! Ah ! tout ce qu’on apprend maintenant !… Ne te fatigue pas trop !…"
Aujourd’hui elles blâment Sturel, qui, de Neufchâteau même, pouvait faire son droit, puis acheter la meilleure étude de la ville, vivre heureux parmi les amis de son père, — et qui veut aller à Paris !

Il est soutenu par sa mère. Légèrement opprimée jadis par sa belle-mère, encore maintenant par les vieilles dames, elle vit dans l’intimité des pensées de son fils. Elle étouffe un peu dans cette maison qu’habite depuis cent ans la famille Sturel. Les vieilles mœurs se maintiennent mieux dans les vieux murs. Mais pour une jeune femme si jolie, de délicatesse élégante, comme il était pénible de n’avoir pas de salon ! Qui ne la plaindra, sachant que jusqu’à la guerre, on avait gardé l’habitude de veiller à la cuisine, autour de l’âtre ! Enfin elle obtint de transformer la maison. Le souvenir des batailles qu’elle dut, à cette occasion, livrer contre ses tantes, l’incline à juger raisonnable son cher fils qui se plaint de la médiocrité de Neufchâteau. — Pourtant à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine. Et dans la vieille demeure des Sturel, il n’y avait rien de beau, soit ! mais non plus rien de laid ; la parfaite appropriation des pièces et du mobilier à l’usage quotidien donnait à l’ensemble un certain style. On n’y distinguait nulle trace de ces élégances mesquines et maladroites, de ces prétentions qui risquent de donner à de très honnêtes provinciaux des allures de déclassés, et qui ne sont touchantes qu’interprétées comme un effort pour se hausser, pour échapper à un passé dont la jeune madame Sturel n’a plus le sens, — et ainsi échapper à la mort. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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02/10/2020

Maurice Barrès revisité

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Finky reçoit Sarah Vajda et Michel Winock

 

 

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Tribune de Sarah Vajda : Quel enseignement politique tirer aujourd’hui de Barrès ?

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Peut-on encore comme le fit en 1947, Aragon, en réponse à une enquête d’Etienne Borne, se dire, se proclamer Barrésien ?

La réponse n’est guère aisée. Non seulement Barrès fut un homme à volutes. Jamais en un livre, on ne vit se livrer entier ce mélancolique professeur d’énergie si éloigné du Français d’aujourd’hui, qui, à toute pensée complexe, préfère l’idéologie et à tout élan, le résultat.

Barrès, parlementaire, journaliste, essayiste, romancier, homme de lettres, artiste, mérite pleinement l’épithète qu’il accorda à Rousseau d’extravagant musicien, paru parmi nous – selon Léon Blum – comme un étranger. En ses élans, l’artiste parfois écrivit des choses difficilement audibles par des esprits contemporains, particulièrement le salut aux pogromes de Tolède, qu’emporté par son désir de célébrer le Tage, si beau dans la lumière de l’Orient naissant, il offrit en hommage au Gréco.

Nonobstant ses débordements lyriques et sa sortie de route antidreyfusarde, il serait bon de relire sa rêverie ou son poème politique et d’en retenir non pas la leçon mais le flux, l’esprit et non la lettre. En un mot, la direction.

J’appelle « sortie de route » la décision d’un lettré qui, toute sa vie, s’est voulu du parti d’Antigone – les cimetières sont nos maîtres -de choisir celui de Créon ou du conseiller Aulique Goethe, plutôt une injustice qu’un désordre, au seuil de la ténébreuse Affaire.

Blum, Péguy le médiéviste Joseph Bédier, sans oublier « Polybe », Joseph Reinach et André Spire, tous ardents dreyfusards, ont su lui pardonner sa déplorable erreur, après sa soumission immédiate et inconditionnelle à l’autorité judiciaire, quand un arrêt de la cour de cassation, en 1906, innocenta le martyr de l’île du Diable. Notre temps le peut d’autant plus aisément que bien des dreyfusards entrèrent en collaboration et que bien des antis préférèrent Londres ou Alger à Berlin ou à Vichy. Barrès d’ailleurs en sa sagesse, jugeant l’exiguïté des nationalismes concurrents, avait en ses Cahiers prédit leur trahison :

Ceux qui sont aujourd’hui les patriotes, les hommes fiers, las de vivre une France amoindrie et une vie humiliée, appelleront une annexion, si ce n’est en Lorraine, ou une domination, une intervention de l’étranger qui leur donne enfin la joie de participer à une grande vie collective ; et nous verrons au contraire la résistance à l’étranger personnifiée par la démagogie janséniste.

Barrès, que Metz, sur une plaque de rue éponyme, choisit d’honorer de l’ironique et insuffisante épithète de patriote lorrain, a pourtant, plus que quiconque, gagné, par ses efforts, ses écrits et sa lucidité, le droit d’être écouté, particulièrement en cet instant politique suspendu où, entre Rhin et Oronte, l’actualité bafouille.

Son « entrée » en politique ne procède ni d’une révolte ni d’une volonté mais d’une nécessité toute intérieure. Une nuit d’éblouissement en constitue la scène augurale, un vitae sectabor iter sur le modèle cartésien, advenu, non pas à Ulm dans «la chambre du poêle » mais à Haroué en Lorraine, dans une modeste chambre d’auberge, après un dîner, que son estomac délicat avait mal supporté. Cette nuit-là, le fringant Barrès, l’insolent égotiste, déjà adoubé Prince de la jeunesse, se décida, non sans raison, à faire ses adieux à Venise, sa mélancolie, son goût de mort, surtout au nihilisme contemporain dont Léo Strauss, Nihilisme et politique, dira en 1941 que le national-socialisme allemand n’est que la forme la plus basse et la plus tristement célèbre. A quoi bon, ajoutait le philosophe, vaincre Hitler si nous n’extirpons pas des âmes ce goût de cendres ? Cesser de vouloir le rien, la destruction de tout, voilà ce que signifie cesser d’être nihiliste. Pour Barrès, cette nuit d’Haroué fixa le programme : métamorphoser le Je en Nous. Sur le modèle de Byron, ce chantre d’amours et d’aventures, parti servir les Grecs, jouer sa peau, s’engager.

Barrès, cette nuit entre les nuits, renonce à l’amour d’une Odette, qui n’était pas son genre, aux affres et aux délices de la jalousie et de l’attente, pour enfourcher le cheval de l’Adhésion, de l’Action, du Service à la patrie. Utile ou inutile ? Qu’importe ! Le motif chevaleresque renaît, unique maître de vie. Nous pouvons nous gausser – et je l’ai fait longuement dans la biographie que j’ai naguère consacrée à Barrès – du canasson élu, le Brav’ général Boulanger. Il n’empêche. Le roman de l’énergie nationale, qu’il en tira offrira sa syntaxe vide à un Colonel d’une bien autre envergure, à un moment clef de notre tragédie nationale, qui trouva chez Barrès les premiers mots de ses Mémoires de guerre, ce fameux, trop fameux : Toute ma vie je me suis fais….

La France, une certaine idée… tels furent les derniers mots, tracés dans ses Cahiers, par notre « patriote lorrain », quelques heures avant la crise cardiaque, qui l’allait foudroyer, le 3 décembre 1922, une nuit de Saint Nicolas.

Il existe bien une « doctrine » barrésienne, disséminée entre les lignes et les actes. Cette doctrine a nom Résistance. Résistance à tout ce qui éloigne l’homme de lui -même, impur mélange de bête et d’ange qui, par l’efficace de la culture, s’est forgé un ensemble de valeurs, de dignités, de devoirs et de goûts partageables. On retient le terrible Barrès de Leurs figures, ses excès, sa lutte -ô combien légitime – contre le « cloaque » parlementaire, souillé par les scandales financiers mais on oublie son génie de la conciliation, sa tendresse envers «les fées cartésiennes » de Perrault, sa défense de Robespierre et même de Saint-Just au regard des abus de l’Ancien régime finissant. En un mot, sa passion de l’équilibre.

A l’absurde et au tragique, répondre par la civilité. Refuser un monde où Les barbares veulent nous fondre en série et pour cela, s’accoter aux riches heures d’un passé, tel fut son programme, en tous points semblable à celui du mouvement de la Jeune Angleterre, étrange attelage qui vit des aristocrates terriens, conduits par le non moins singulier Disraeli, attachés à combattre le hideux âge dit de la Révolution industrielle.

A une caste de bourgeois étriqués, aux cœurs de pierre, qu’attendrissait le seul or sonnant et trébuchant, opposer une chevalerie d’un autre temps, à l’assaut de l’avenir. La défense des valeurs qu’on dit abusivement passéisme et dont l’utilitarisme pour les nuls, fait aujourd’hui, plus encore qu’au temps de Barrès, un crime contre la raison, conserve pourtant toute sa validité dans un monde plus que jamais voué au culte du Veau d’or. Les conditions, qui, en Angleterre, ont rendu possibles une droite disraélienne, dont Churchill fut le plus formidable surgeon, n’existaient pas en France – la faute au crime du 21 janvier 1793, qui pour un peuple entier fut une nuit éternelle– la chose demeure dommageable. L’homme ne nourrit aussi de symboles et d’égards : ce sont d’ailleurs ces prétendus hochets, qu’à l’encontre des nations faillites, agitent, à bon droit, leurs anciens dominés.

L’état perpétuel de guerre civile en France barre tout accès à la nécessaire relecture de Barrès, qui, en l’état actuel des choses, demeure une des rares portes de possible sortie du cauchemar. Sa méthode ? Accroître l’âme par l’étude de la beauté, le goût des terres labourées, la sensibilité, que même agnostique, chacun peut porter à la chapelle, écoutant sans fin, la prairie dialoguer avec elle, au lieu de se soumettre à la part congrue concédée à la France dans l’Europe et le monde : ce statut de « dame pipi » et de thénardiers, accueillant les hôtes payants et se rengorgeant, pigeonne en rut, de l’argent arraché à des gogos, qui viennent souiller des terres rendues sacrées par le labeur de Vauban, Turenne, Louvois, les artisans de France, soyeux contre-révolutionnaires ou typographes de l’autre bord : toutes ces mains, ces cerveaux, qui ont rêvé et exécuté ce dont nous sommes si fiers et que nous livrons, sans vergogne, aux boutiquiers – ô pardon aux politiques – qui dans le tourisme, ses abus, ses maltraitances- espèrent redorer un blason perdu. Nous aurons le déshonneur, la guerre et la misère, pour avoir manqué de cette humilité barrésienne de n’être qu’un mot ajouté aux phrases de nos pères. Non pas des mainteneurs, des intendants, des régisseurs ou des pyromanes mais simplement des continuateurs qui, chacun, individuellement, augmentant le patrimoine, en conservant l’esprit, impulse au pays un progrès véritable.

A ces mots, un remède. Fermant le journal du soir, imaginer Barrès, contemplant le désastre scolaire, relire Les Amitiés françaises. La rubrique « islamisme » dûment subie, relire l’Ennemi des lois et Les Déracinés. Tout est là. En l’absence de racines, l’homme meurt. Avant de disparaître tout à fait, il diminue, s’étiole, s’asphyxie, hélas s’habitue, jusqu’à putréfaction. Quant au Rhin aujourd’hui bruxellois pourquoi ne pas relire « l’affreux » Colette Baudoche, palimpseste oublié du tant célébré et admirable Silence de la mer ? L’Allemagne n’est pas l’amie de la France. Elle se préfère, la chose est naturelle, à tout. Considérons-la, et usons d’elle comme d’une gigantesque et merveilleuse pinacothèque, une précieuse bibliothèque et une discothèque phénoménale, lisons Goethe et Schiller, écoutons Beethoven et adorons les Christ de Grünewald, sans désirer remplir les conditions d’un traité à leur main. Ne leur opposons pas Philippe de Champaigne, Watteau, Pascal, La Fontaine, Racine et Corneille… A chacun son génie ! Se nourrir n’exige ni boulimie ni vampirisme, pas d’avantage que l’on devienne obèse. Admiration n’est en rien soumission à L’individu, Frederick Amus ou von Ebrener, importe peu. Venus en occupants, ils ne sauraient devenir nos amants, nos maris. Vérone n’était pas occupée, quand Juliette rencontra Romeo ni le désert soumis à un maître étranger quand Antar aima Abla. La loi d’Antigone, la leçon des cimetières, ce que l’homme doit à ses pères, une même antienne aux fondements de toute culture, toute civilisation. Un temps pour la paix un temps pour la guerre. Demain sera un autre jour. Aimer les étrangères se peut, la preuve Anna ou Oriante, mais le chevalier Guillaume ne prétend pas faire de sa musulmane courageuse la reine de son harem mais l’aimer comme Tristan naguère avait aimé Yseult et Augustin Meaulnes, Yvonne de Galais, en fidélité aux règles de courtoisie et à l’abri de son manteau bleu marial.

Un thé au Sahara. Les Français ont beaucoup à apprendre de la perfide Albion. La droite française serait bien avisée d’élire ce modèle disraélien, qui fut celui de Barrès, grand admirateur du romancier Disraeli. Sybil ou les deux nations, à l’instar de Vivian Grey, servit de matrice au chaudron de la trilogie de l’énergie nationale. Bien entendu l’auteur du Jardin sur l’Oronte n’avait pas – non-angliciste – put lire Tancrède ou la Nouvelle croisade. Ces deux ouvrages mériteraient une sérieuse étude croisée, tant les thèmes en écho s’y rencontrent et s’y mêlent en une construction mentale, qu’on pourrait dire « conservatisme éclairé », enfant à naître des noces de Roman et de Politique, sœur de tout ce qui fut grand et noble, césarisme éclairé, gaullisme social…

Sarah Vajda

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SOURCE : Droite de demain

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Un dépôt des générations

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« C’est un esprit et un corps robustes, un gai camarade avec des cheveux roux. Il a de frappant l’ampleur de son front. Certains fronts vastes ne témoignent que d’une hydropisie de la tête ; le sien est harmonieux et plein, puissant dans tout son développement. Ce beau signe d’intelligence, des dents admirables et de larges épaules font de ce jeune Lorrain un bon et honnête garçon qui sera digne, je le jurerais, de son magnifique grand-père.

Celui-là, avec ses soixante-dix ans, c’est un type. Les alliés, en 1815, que suivaient des bandes de loups, et puis l’invasion de 1870, fournissent les thèmes de ses plus fréquentes histoires. Il conte bien, parce que, dans ses récits, on suit les mouvements d’une âme de la frontière. Quand il s’écrie : "La patrie est en danger !" ou bien que, pour caractériser un homme, il prononce : "C’était un vrai guerrier !" ou encore que, pour marquer un instant tragique, il déclare : "J’ai cru que j’allais cracher le sang !" — alors il se lève et, malgré son grand âge, il tourne rapidement autour de la table de famille en tirant ses cheveux blancs à pleines mains, mais le tout d’une fougue si sincère qu’on voudrait courir à lui, saisir ses mains et le remercier en disant : "Vieillard trop rare, nul aujourd’hui ne participe d’un cœur si chaud aux souffrances et aux gloires de la collectivité !"

C’est un enthousiaste, mais un Lorrain et, qui plus est, un homme de la Seille, c’est-à-dire qu’entre tous les Lorrains il possède un merveilleux sens des réalités. Il a pour axiome favori : "Quand on monte dans une barque, il faut savoir où se trouve le poisson."

Oui, c’est un type, un dépôt des générations. Il qualifie, d’après des souvenirs certains, les nobles de l’ancien régime, qu’il a vus revenir après 1815 : "Ce n’était pas qu’ils fussent débauchés : de la débauche, il y en avait même moins qu’aujourd’hui, mais ils étaient trop fiers !" Un jour, quand il avait huit ans, on l’a invité à dîner chez les hobereaux du pays ; et au dessert on a mangé du melon avec du sucre, qui, sous Louis XVIII, était cher. Alors, la demoiselle lui a dit, en lui frottant familièrement la tête : "Eh ! petit, chez toi, tu manges le melon avec du sel !" — "Mâtin ! pensa le grand-père de Rœmerspacher. Je crois qu’elle se moque de moi ! Elle m’a touché l’oreille !…" Et, laissant son assiette, il se sauvait chez lui, refusait pour jamais de retourner au château.

Aujourd’hui, parce qu’il critique les dépenses du gouvernement, on le croit conservateur ; mais, sans qu’il le sache, c’est plutôt un radical. On jugera d’après ce trait. Au temps du "16 Mai", faisant partie du jury, il eut à se prononcer sur le cas d’un journaliste poursuivi pour insultes au maréchal de Mac-Mahon. M. Rœmerspacher blâmait ces injures, parce que le maréchal a été un brave soldat. Mais voici que le procureur dans son réquisitoire soutint cette thèse, que le gouvernement, quel qu’il soit, doit être respecté, par cela seul qu’il est l’autorité. Or, le vieillard, qui sur son banc déjà s’agitait, dans la salle des délibérations, éclata. L’homme possède une conscience ! L’homme peut et doit juger le gouvernement !… Il voulut qu’on fît venir le président et lui déclara :

— Ce journaliste ne vaut pas cher, mais nous l’acquitterons contre monsieur le Procureur et pour protester qu’il y a avant tout notre conscience.

Voilà un homme. J’aime sa figure honnête de vieux jardinier ! Il a gagné sa vie et fait sa fortune dans l’agriculture et aussi en exploitant les marais salants. Ils donnent au pays une flore et par là une physionomie particulière : en automne, les mille petits canaux qui strient la région se couvrent d’une végétation éclatante lilas. Dans ce canton, à l’écart de la vie moderne, cet aïeul habite la petite ville de Nomény. Un de ses fils est mort commandant aux colonies ; un autre sorti de l’École forestière de Nancy occupe une bonne place ; le troisième, qui est le père du jeune Maurice n’a jamais pu habiter dans les villes, il n’y respirait pas : il s’occupe sur les terres. D’accord avec l’aïeul dont l’autorité est souveraine, il voit avec plaisir que son fils sera médecin ; ils savent que le docteur Rœmerspacher, installé à Nomény, sera sans conteste l’homme important du canton.

Pourquoi donc le jeune homme s’acharne-t-il à leur affirmer qu’on ne peut faire, hors de Paris, d’études médicales sérieuses ? »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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01/10/2020

Sous l'uniforme en drap du lycée

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« Le reste de l’année fut absorbé par la niaise préparation des examens, où ces jeunes gens réussirent. Bacheliers, ils quittèrent définitivement le lycée pour rentrer dans leurs familles. C’était la liberté, mais non un bonheur de leur goût.

Autour d’eux pourtant, il y avait l’été, puis l’automne, si beau dans ces pays de l’Est ! Mais, Gallant de Saint-Phlin excepté, ils ne sentaient pas la nature, ne savaient pas l’utiliser. En leur fermant l’horizon pendant une dizaine d’années, on les avait contraints de ne rien voir qu’en eux.

Si cette éducation leur a supprimé la conscience nationale, c’est-à-dire le sentiment qu’il y a un passé de leur canton natal et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche, elle a développé en eux l’énergie. Elle l’a poussée toute en cérébralité et sans leur donner le sens des réalités, mais enfin elle l’a multipliée. De toute cette énergie multipliée, ces provinciaux crient : "À Paris !"

Paris !… Le rendez-vous des hommes, le rond-point de l’humanité ! C’est la patrie de leurs âmes, le lieu marqué pour qu’ils accomplissent leur destinée.

N’empêche qu’ils sont des petits garçons de leur village ; et ce caractère, dissimulé longtemps sous l’uniforme en drap du lycée, et aujourd’hui sous l’uniforme d’âme que leur a fait Bouteiller, pourra bien réapparaître à mesure que la vie usera ce vêtement superficiel.

Rœmerspacher, Sturel, Suret-Lefort, Saint-Phlin, Racadot, Mouchefrin et Renaudin, marqués par un philosophe kantien et gambettiste, sont des éléments significatifs de la France contemporaine, mais plus secrètement, ils valent aussi, au regard de l’historien, comme les produits de milieux historiques, géographiques et domestiques. Ils ont trouvé dans leurs foyers une idée maîtresse, qu’ils prisent moins haut que les idées reçues de l’État au lycée, mais qui tout de même est chevillée encore plus fortement dans leur âme. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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30/09/2020

Il voulait asservir ces volontés, ces intelligences à l’État

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« Que rêvent-ils, ces Lorrains-ci, jeunes gens de toute classe, grossiers et délicats mêlés ? M. Bouteiller est venu, l’ami de Gambetta, démocrate délégué par ceux qui se proposent d’organiser la démocratie, de fortifier et de créer le lien social. Il leur a prêché l’amour de l’humanité ; puis de la collectivité nationale. "L’individu, disait-il, vaut dans la mesure où il se sacrifie à la communauté…" Tel était son accent que leurs yeux se remplissaient de larmes ; mais c’est de voir un tel héros qu’ils s’émouvaient. Conséquence imprévue, trop certaine pourtant : il voulait asservir ces volontés, ces intelligences à l’État ; son contact fut plus fort et plus déterminant que ses paroles. Bouteiller a déposé en ces jeunes recrues des impressions qui contredisent sa doctrine en même temps qu’elles obligent leur intelligence et leur volonté. "Comme il est beau ! pensaient-ils, et qu’il fait bon aimer un maître !… Si nous pouvions l’égaler !… À Paris et tout jeune ! Par son mérite il est digne de commander à la France."

Son image seule, sa domination de César les a groupés et spontanément les forme à sa ressemblance, ces jeunes Césarions. Déliés du sol, de toute société, de leurs familles, d’où sentiraient-ils la convenance d’agir pour l’intérêt général ? ils ne valent que pour être des grands hommes, comme le maître dont l’admiration est leur seul sentiment social.

Après que, sous le titre de devoirs, on leur a révélé les ambitions, aucun de ces jeunes gens ne veut plus demeurer sur sa terre natale, et c’est presque avec un égal dédain qu’ils accueillent ses invitations à choisir un milieu corporatif. Quoi d’assez beau, d’assez neuf pour leur imagination ? Leur métier ne sera qu’un gagne-pain subi maussadement. Ils veulent être des individus.

… Rien de plus fort que le vent du matin qui s’engouffre au manteau du nomade, quand, sa tente pliée, il fuit dans le désert. Quitter les lieux où l’on a vécu, aimé, souffert ! Recommencer une vie nouvelle ! Parfois, c’est délivrance… Mais ceux-ci, au seuil de la vie, déjà leur amour est pour tous les inconnus : pour le pays qu’ils ignorent, pour la société qui leur est fermée, pour le métier étranger aux leurs. Ces trop jeunes destructeurs de soi-même aspirent à se délivrer de leur vraie nature, à se déraciner. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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Laurent Obertone : "c'est aux citoyens de se réapproprier leur destin contre l'Etat"

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Du verbalisme administratif

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« Alors cet homme admirable descendit de sa chaire, et, se promenant le long des bancs, commença de dire une façon de bonne aventure à chacun de ces enfants, tremblants de gêne et d’orgueil. C’était exactement le sorcier de jadis, mais d’aspect moderne. Il disposait des mêmes forces, — autorité dans le regard, intonation prophétique, et psychologie pénétrante. — L’âme un peu basse de cet homme, qui leur faisait l’illusion d’un philosophe et qui n’était qu’un administrateur, se trahissait en ceci qu’il les avertissait sur leur emploi et non sur leur être. Il voyait partout des instruments à utiliser, jamais des individus à développer.

(...)

Ses phrases, durant une demi-année, avaient conseillé la soumission aux besoins de la patrie, le culte de la loi, mais son image triomphante dominait ces enfants, les faisait à sa ressemblance et obligeait leur volonté.

(...)

Agitant son chapeau et serrant sa serviette sous le bras, toute la classe debout, il fit à ces enfants une chaude allocution sur sa confiance qu’ils se conduiraient toujours en serviteurs de l’État et en braves Français.

Ah ! oui ! c’étaient bien des Français, ces adolescents excitables ! Il suffit de les voir, avec leurs doigts tachés d’encre, leurs humbles vêtements de travail, leurs mentons à poils mal soignés, tout émus, électrisés par l’éloquence aimée et par la grande autorité du jeune maître :

— Vive la France ! Vive la République ! crient-ils d’une voix unanime.

La France ! la République ! Ah ! comme ils crient !… Il ne sert de rien qu’on prêche l’État, la France, la République. C’est du verbalisme administratif. Mais précisément, un bon administrateur cherche à attacher l’animal au rocher qui lui convient ; il lui propose d’abord une raison suffisante de demeurer dans sa tradition et dans son milieu ; il le met ensuite, s’il y a lieu, dans une telle situation qu’il ait plaisir à s’agréger dans un groupe et que son intérêt propre se soumette à la collectivité. On élève les jeunes Français comme s’ils devaient un jour se passer de la patrie. On craint qu’elle leur soit indispensable. Tout jeunes, on brise leurs attaches locales ; M. Bouteiller n’a pas su dire à ses élèves : "Prenez votre rang dans les séries nationales. Quelques-uns d’entre vous pour être plus sûrs de leur direction, ne veulent-ils pas mettre leurs pas dans les pas de leurs morts ?… Vous, Suret-Lefort et Gallant de Saint-Phlin, faites attention que le Barrois décline ; Bar a cessé d’être une capitale, mais il vous appartient d’en faire une cité où vous jouerez un noble rôle… Avez-vous remarqué, Mouchefrin, comment l’initiative d’un seul homme, M. Lorin, a transformé en magnifique bassin minier la région de Longwy ?… Rœmerspacher, on dit que les Salines de la Seille sont en décadence."

Le Barrois, le pays de la Seille, la région de Longwy, les Vosges, donnent à la Lorraine des caractères particuliers qu’il ne faut pas craindre d’exagérer, loin que cette province se doive effacer. Mais l’université méprise ou ignore les réalités les plus aisément tangibles de la vie française. Ses élèves grandis dans une clôture monacale et dans une vision décharnée des faits officiels et de quelques grands hommes à l’usage du baccalauréat, ne comprennent guère que la race de leur pays existe, que la terre de leur pays est une réalité et que, plus existant, plus réel encore que la terre ou la race, l’esprit de chaque petite patrie est pour ses fils instrument de libération.

Avec un grand tort, Bouteiller a hésité à se passionner de préférence pour les formes de la pensée française. On saurait bien découvrir chez nous quelques éléments des bonnes choses qu’on loue dans le caractère des autres peuples et qui chez eux sont mêlés de poison pour notre tempérament. On met le désordre dans notre pays par des importations de vérités exotiques, quand il n’y a pour nous de vérités utiles que tirées de notre fonds. On va jusqu’à inciter des jeunes gens, par des voies détournées, à sourire de la frivolité française. Non point qu’on leur dise : "Souriez", mais on les accoutume à ne considérer le type français que dans ses expressions médiocres, dont ils se détournent.

Enfin Bouteiller, quand il passait en revue et classifiait les systèmes, ne se plaçait pas au point de vue français, mais chaque fois au milieu du système qu’il commentait. Aussi fit-il de ses élèves des citoyens de l’humanité, des affranchis, des initiés de la raison pure. C’est un état dont quelques hommes par siècle sont dignes. Gœthe fut cela, mais auparavant il s’était très solidement installé Allemand. Quel point d’appui dans leur race Bouteiller leur a-t-il donné ?

En vérité, l’affirmation puérile que la France est une "glorieuse vaincue" ne suffira pas à maintenir un sentiment national auquel on enlève ses assises terriennes et géniales.

Cet excitateur qui prétendait pour le plus grand bien de l’État effacer les caractères individuels, quitte Nancy ayant créé des individus dont il fait seul le centre et le lien. Ces lycéens frémissants dans sa main, on peut les comparer à ces ballons captifs de couleurs éclatantes et variées, que le marchand par un fil léger retient, mais qui aspirent à s’envoler, à s’élever, à se disperser sans but. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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27/09/2020

L' Eloge de la force avec Laurent Obertone - Le Samedi Politique (TV LIbertés)

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