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28/06/2018

L’illusion d'une échappée vertueuse

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« Le courage serait de regarder les choses en face : ma vie, mon époque et les autres. La nostalgie, la mélancolie, la rêverie donnent aux hommes romantiques l'illusion d'une échappée vertueuse. Elle passent pour d'esthétiques moyens de résistance à la laideur mais ne sont que le cache-sexe de la lâcheté. Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s'alcoolise en silence pour ne pas risquer d'assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. »

Sylvain Tesson, Dans les Forêts de Sibérie

 

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27/06/2018

Celui qui est capable d'attention

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« Ce n'est pas seulement l'amour de Dieu qui a pour substance l'attention. L'amour du prochain, dont nous savons que c'est le même amour, est fait de la même substance. Les malheureux n'ont pas besoin d'autre chose en ce monde que d'hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c'est presque un miracle ; c'est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l'ont pas. La chaleur, l'élan du coeur, la pitié n'y suffisent pas.

Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui, ayant la vertu de l'hostie consacrée, rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : "Quel est ton tourment ?"

La plénitude de l'amour du prochain, c'est simplement d'être capable de lui demander : "Quel est ton tourment ?" C'est savoir que le malheureux existe, non pas comme unité dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée "malheureux", mais en tant qu'homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé et marqué d'une marque inimitable par le malheur. Pour cela, il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard.

Ce regard est d'abord un regard attentif, où l'âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l'être qu'elle regarde tel qu'il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d'attention.

Ainsi il est vrai, quoique paradoxal, qu'une version latine, un problème de géométrie, même si on les a manqués, pourvu seulement qu'on leur ait accordé l'espèce d'effort qui convient, peuvent rendre mieux capable un jour, plus tard, si l'occasion s'en présente, de porter à un malheureux, à l'instant de sa suprême détresse, exactement le secours susceptible de sauver.

Pour un adolescent capable de saisir cette vérité, et assez généreux pour désirer ce fruit de préférence à tout autre, les études auraient la plénitude de leur efficacité spirituelle en dehors même de toute croyance religieuse.

Les études scolaires sont un de ces champs qui enferment une perle pour laquelle cela vaut la peine de vendre tous ses biens, sans rien garder à soi, afin de pouvoir l'acheter. »

Simone Weil, Attente de Dieu

 

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26/06/2018

Si l'objet du désir est vraiment la lumière, le désir de lumière produit la lumière

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« Le meilleur soutien de la foi est la garantie que si l'on demande à son père du pain, il ne donne pas des pierres. En dehors même de toute croyance religieuse explicite, toutes les fois qu'un être humain accomplit un effort d'attention avec le seul désir de devenir plus apte à saisir la vérité, il acquiert cette aptitude plus grande, même si son effort n'a produit aucun fruit visible. Un conte esquimau explique ainsi l'origine de la lumière :

"Le corbeau qui dans la nuit éternelle ne pouvait pas trouver de nourriture, désira la lumière, et la terre s'éclaira."

S'il y a vraiment désir, si l'objet du désir est vraiment la lumière, le désir de lumière produit la lumière. Il y a vraiment désir quand il y a effort d'attention. C'est vraiment la lumière qui est désirée si tout autre mobile est absent. Quand même les efforts d'attention resteraient en apparence stériles pendant des années, un jour une lumière exactement proportionnelle à ces efforts inondera l'âme. Chaque effort ajoute un peu d'or à ce trésor que rien au monde ne peut ravir. Les efforts inutiles accomplis par le Curé d'Ars, pendant de longues et douloureuses années, pour apprendre le latin, ont porté tous leurs fruits dans le discernement merveilleux par lequel il apercevait l'âme même des pénitents derrière leurs paroles et même derrière leur silence. »

Simone Weil, Attente de Dieu

 

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Les armes de Satan

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« (...)

Les armes de Satan c’est la sensiblerie.
C’est censément le droit, l’humanitairerie,
Et c’est la fourberie et c’est la ladrerie ;

Les armes de Satan c’est la bête lâchée,
Le déshonneur gratuit, la honte remâchée,
Le troupeau mal conduit, la terre mal bêchée

Les armes de Satan c’est le membre arraché.
Le bourgeon retranché, le rameau détaché.
Le bœuf aiguillonné, le cheval cravaché ;

Les armes de Jésus c’est la haute terrasse
D’où retombe en jet d’eau la source de la grâce,
Et la vasque au flanc grave et le sang de la race

Les armes de Satan c’est la basse menace
Aux coins de toute lèvre et la gluante trace
Que laisse sur la fleur la visqueuse limace ;

Les armes de Satan c’est un esprit pointu.
C’est le corps en lambeaux, c’est le cœur combattu.
Le bourreau mal payé, le procès débattu ;

(...) »

Charles Péguy, Les Tapisseries

 

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25/06/2018

L'impression écrasante, définitive, qu'un homme est noyé dans l'humanité

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« D'autre part, au cours de ces interminables queues que nous faisions par millions le long des routes menant aux trop vastes champs de bataille, j'avais reçu pour la première fois de ma vie l'impression écrasante, définitive, qu'un homme est noyé dans l'humanité. Tous les faux-semblants de personnalité, d'originalité, de quant-à-soi, d'exception qui peuvent se multiplier dans le monde illusoire de la paix — qui pouvaient se multiplier dans ces temps tranquilles et rassis d'avant 1914 — se dissipaient et il restait que j'étais une fourmi entièrement engluée dans la fourmilière. Faute de regards pour me dicerner, je devenais indiscernable à moi-même. Cela me ramena tout d'un trait à cette mystique de la solitude, et de la perte à lui-même du solitaire dans la solitude dans sa solitude, et de l'extravasement à l'intérieur du moi de quelque chose qui n'est pas le moi. Puisque j'étais perdu pourquoi ne pas me perdre davantage ? Il n'y avait qu'un moyen de me guérir de la perte que je faisais de moi en tout, et de moi et de tout en rien, c'était de me perdre absolument.. L'ivresse montait, et avec l'ivresse l'envie de boire encore plus, ce désir, qui à certain moment mord l'ivrogne, d'atteindre dans le fond du verre la goutte vraiment ravageuse. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

 

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24/06/2018

Néant...

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« Ceci avait été l’idée du suicide, gratuite, en soi. Cette idée reparut souvent depuis, mais seulement pour se prêter aux circonstances. Je m’étais engagé plus avant dans la vie : les difficultés, les peines, les vexations surgissaient. Alors je pensais au suicide. Ce n’était plus du tout la même chose, ce n’était plus la force, l’exubérance, la curiosité qui m’incitaient, mais la faiblesse, la fatigue. Et l’idée de ce que je trouverais au-delà du suicide n’était plus la même. La première fois, l’au-delà c’était l’inconnu, quelque chose de parfaitement indéterminé, innomé, indicible. Maintenant c’est le néant. En cela comme en beaucoup d’autres choses, l’adolescent, l’adulte avaient rétrogradé sur l’enfant. Car le néant… j’allais dire "le néant est une notion absurde". Mais deux mots mystérieux peuvent-ils se heurter ? Et qu’est-ce que j’appelais le "néant" ? N’était-ce pas un lieu très doux, donc encore de la vie, une vie douce, ralentie, quelque chose comme le début du sommeil, quelque chose comme les gris champs élysées dont parle Virgile ?

Toutefois, je me demande si mon idée de suicide, quand elle reparaissait même dans les pires circonstances de gêne, d’oppression, était jamais tout à fait impure. Et je ne dis pas ça pour moi, en particulier. Il y a presque toujours, il y a peut-être toujours un élément de pureté dans le suicidaire. Même chez celui pour qui le suicide est un acte purement social, un geste entièrement enchaîné à tous ses gestes précédents qui étaient tous dans la vie et tournés vers la vie, ne faut-il pas qu’il ait une ouverture, si étroite qu’elle soit, sur l’au-delà, pour qu’il puisse perpétrer son acte ? Il faut qu’il ait eu une familiarité quelconque, si inconsciente qu’elle ait été — et tout à fait inconsciente, elle a pu être profonde et constante — avec un univers plein de dessous et de secrets et de surprises. Il pense croire au néant, il pense s’abandonner au néant, mais sous ce mot négatif, sous ce mot approximatif, sous ce mot limite quelque chose se cachait pour lui. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

 

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Ce qui me plaisait au-delà de tout plaisir dans ce geste, c'est qu'il était lui aussi solitaire

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« Un jour, je sus qu’il y avait un mouvement qui se produisait parfois chez un homme, et qui s’appelait le suicide. Je me rappelle très bien qu’à la suite d’une conversation entendue, j’avais compris qu’un homme peut "se donner la mort". Je ne sais pas, je ne crois pas que j’aie établi un rapport précis entre ce jeu dont je viens de parler et qui m’était familier, et la révélation de cet acte. Le fait est que l’immédiate possibilité, l’extrême facilité, imaginais-je, le prodigieux résultat, la puissance d’irrémédiable de ce geste me fascinèrent. Cette fascination mettait en moi le même genre d’émoi doux et fin, un peu lancinant et merveilleusement rare que j’avais éprouvé plusieurs fois sous le lit. Ce qui me plaisait au-delà de tout plaisir dans ce geste, c’est qu’il était lui aussi solitaire, volé à tous les regards, perpétré dans l’ombre et le silence et qu’il me laissait à jamais, à l’infini, perdu hors de moi-même, adorablement livré à cette puissance que j’avais entendu tomber en moi goutte à goutte. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

 

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23/06/2018

L'être est tout entier dans son germe

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« Je remonte encore à l’enfance, non pour la raison qu’on y trouve toutes les causes, mais pour celle-ci que l’être est tout entier dans son germe et qu’on trouve des correspondances entre tous les âges de la vie. Je suis né mélancolique, sauvage. Avant même d’être atteint et blessé par les hommes ou de nourrir les remords de les avoir blessés, je me dérobais à eux. Dans les recès de l’appartement et du jardin, je me refermais sur moi-même pour y goûter quelque chose de furtif et de secret. Déjà je devinais, ou plutôt, beaucoup mieux que plus tard quand je fus sujet aux entraînements du monde, je savais qu’il y avait en moi quelque chose qui n’était pas moi et qui était beaucoup plus précieux que moi. Je pressentais aussi que cela pourrait se goûter beaucoup plus exquisement dans la mort que dans la vie et il m’arrivait de jouer non seulement à être perdu, à jamais échappé aux miens, mais aussi à « être mort ». C’était une ivresse triste et délicieuse que d’être allongé sous un lit, dans une pièce silencieuse de la maison, à l’heure où mes parents n’y étaient pas et de m’imaginer dans un tombeau. En dépit de mon éducation religieuse et de tout ce qu’on me répétait sur le ciel et l’enfer, être mort ce n’était pas être ici ou là, endroits habités où l’on était vu, mais c’était être dans un lieu si obscur, si inconnu, que ce n’était nulle part et qu’on pouvait y entendre tomber goutte à goutte quelque chose d’indicible qui n’était ni de moi ni d’autres, mais quelque chose de subtilisé à tout ce qui vivait et qu’on voyait et aussi à tout ce qu’on ne voyait pas et qui vivait aussi, qui vivait d’une autre façon infiniment désirable. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

 

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La condition de fatigue où l'indulgence et l'abandon peuvent germer de bonne heure

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« ...j’ai conçu que, pour l’homme qui voulait échapper aux inconvénients de l’âge, il fallait s’y prendre assez tôt pour ne pas se laisser gagner par les premières insinuations de celui-ci, qui sont imperceptibles.

C’est le trait terrible dans le vieillissement : il vous donne bientôt la gaîté de cœur qui permet d’accepter comme allant de soi des retranchements sur les sens et sur le cœur, considérés auparavant comme de monstrueuses avaries. Or, quand cet état d’esprit se déclare, l’usure de l’être est déjà telle qu’il n’aurait plus de temps ni de substance pour interrompre ce cours s’il lui en prenait envie. Je concluais donc qu’il fallait mourir assez tôt pour ne pas entrer du tout dans la condition de fatigue où l’indulgence et l’abandon peuvent germer de bonne heure. Je m’étais mis en tête qu’il ne fallait pas mourir plus tard que cinquante ans. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

 

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22/06/2018

Rester fidèle à la jeunesse

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« Quand j’étais adolescent, je me promettais de rester fidèle à la jeunesse : un jour, j’ai tâché de tenir parole.

Je haïssais et craignais la vieillesse : ce sentiment m’était resté de mes premières années. Les enfants, mieux que ne le font les adolescents et les adultes, connaissent les vieillards. Ils vivent au plus près d’eux, dans la promiscuité familiale ; ils observent, ils ressentent les effets les plus fâcheux de l’âge. Plus ils aiment leurs grands-parents, plus ils souffrent de les voir peu à peu diminués et gâtés. J’ai chéri le grand-père et la grand-mère avec qui je vivais bien plus que mon père et ma mère, et cela fut pour moi un des premiers désastres d’assister au progrès de leur décrépitude. Voici la racine de ma résolution. »

Pierre Drieu la Rochelle, Récit Secret

 

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Conserver précieusement cette vertu d'enfance qu'est l'insouciance...

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« Lettre à Tristan

Avec une indifférence digne de l'antique, vous avez échoué à votre bachot. Ce n'est pas une tragédie : vous avez seize ans, toutes vos dents et l'avenir devant vous. Diadoque de Photicé, un des maîtres de la spiritualité byzantine, a écrit de belles pages sur le bon usage des maladies. Pour moi, je vous invite à faire un bon usage de votre échec.

L'important n'est pas d'être un intellectuel, mais d'être un intelligent. Soyez un intelligent, Tristan, c'est à dire un esprit délié, indépendant, apte à réfléchir par lui-même, à comprendre, à refuser, à s'enthousiasmer, à aimer.

Votre sensibilité - source de douleurs subtiles et de joies exceptionnelles - est votre bien le plus précieux : ne permettez pas qu'elle s'effrite au contact du quotidien. Restez capable d'émerveillement. A l'encontre de ce qu'on vous a enseigné au catéchisme, les âmes meurent aussi. Le monde des adultes est peuplé d'âmes mortes. La presque totalité de vos camarades seront, dès leur sortie du lycée, morts pour la vie de l'âme : partie par médiocrité naturelle, partie par la faute de la société qui les précipitera dans le tourbillon de la lutte pour l'existence.

Vous, Tristan, ne vous laissez pas broyer. Ne vous laissez pas voler votre âme. Gagner de l'argent est une nécessité à laquelle nous sommes certes tous soumis, mais vous devez la traiter avec désinvolture et ne lui accorder ni le principal de vos pensées ni le meilleur de votre temps. Quel que soit le métier que vous exercerez, vous vous ménagerez de longues heures de loisir que vous consacrerez à l'art, à la rêverie, à l'aventure, à l'amour, bref à tout ce qui donne son prix à la vie : O Meliboe, deus nobis aec otia fecit.

Mais pour jouir intelligemment de vos loisirs, il faut d'abord que vous deveniez cet homme instruit que j'espère et que vous développiez en vous ce goût de la culture désintéressée qui est la marque des esprits supérieurs.

Je suis néanmoins trop déterministe pour croire que l'instruction, l'éducation et les autres influences extérieures peuvent modifier les structures fondamentales du caractère et de l'intellect. Un chef d'oeuvre est un miroir qui nous renvoie notre propre image : on n'y trouve que ce qu'on y apporte. C'est pourquoi, si vous êtes un sot, la lecture de Goethe ne fera pas de vous un homme d'esprit : au lieu d'être un âne tout court, vous serez un âne goethéen, mais la différence est de peu. Les salons et les universités sont peuplés de gens qui lisent tout, qui savent tout et qui ne comprennent rien. Cependant, en ce qui vous regarde, j'ai fait le pari que vous n'étiez point sot.

Vous êtes à l'âge le plus difficile, Tristan. Vous avez déjà les désirs de l'adulte, mais ni son indépendance, ni ses possibilités d'action. Vous êtes ainsi en porte à faux dans la société et l'avenir vous est une terra incognita, inquiétante et hostile.

Pour moi, je ne me suis jamais senti aussi seul, malheureux et désemparé devant l'existence qu'entre dix-sept et dix-neuf ans. Avant dix ans, je n'ai guère de souvenirs. De dix à seize ans, j'ai été très heureux. Puis, pendant deux longues années, je me suis débattu dans une cage, harcelé par des démons au visage vert. Ce n'est qu'alentour de ma vingtième année que j'ai compris que les barreaux contre quoi je me heurtais n'existaient pas. Les démons se sont évanouis et j'ai recommencé d'être heureux.

Vous aussi, vous devez exorciser vos chimères. Le plus sûr moyen est d'apprendre à se connaître et. s'accepter, ce qui, je vous préviens, n'est pas une tâche aisée pour une nature de quelque relief.

Mais il n'y a pas que les démons intérieurs. Je vous mets aussi en garde contre ceux que sécrète votre entourage. Le pire d'entre eux a pour nom : la chaîne des faux devoirs. Ne succombez pas à ce démon-là, car votre première tâche est de devenir celui que vous êtes et non celui que les autres veulent que vous soyez. "O combien nous sont hostiles les voeux de ceux qui nous aiment !" Sénèque dit cela de la famille, mais c'est encore plus vrai de la société qui toujours a la rage de subjuguer l'homme libre par un destin qui n'est pas le sien.

L'important est que vous discerniez ce pour quoi vous êtes fait. Cela n'ira pas sans tâtonnements ni erreurs, mais lorsque vous l'aurez trouvé, tenez-vous y fermement et rejetez d'une main légère tout le reste.

Songez que la vie est brève et que le temps est la richesse la plus nécessaire à celui qui veut accomplir de grandes choses. Sans une solide discipline intérieure, on risque fort de se perdre en travaux secondaires et de laisser s'écouler l'existence comme un peu de sable entre les doigts.

On me reproche parfois mon scepticisme, mon ironie, l'habitude que j'ai de n'attacher de prix à rien et de tourner tout en dérision. Mais si je suis ainsi, c'est par réaction contre la pesanteur du monde bourgeois où je vis. A la vérité, je me sens disponible pour toutes les aventures : mon nihilisme est fait du mépris de ce qui existe, mais aussi de la nostalgie de quelque chose d'autre à quoi j'aspire et que je ne connais pas.

C'est pourquoi, Tristan, vous ne devez pas m'écouter lorsque je ricane. La vie a sa dimension sérieuse, voire tragique. Cependant elle n'est pas là où se l'imaginent les neuf dixièmes de l'humanité adulte. Elle est ailleurs, dans une région infiniment plus mystérieuse qu'il vous faudra découvrir : ce n'est qu'après avoir opéré votre descente aux Enfers que, comme Orphée, vous verrez votre lyre transportée au ciel et changée en étoile.

Conserver précieusement cette vertu d'enfance qu'est l'insouciance (les chrétiens l'appellent : abandon à la volonté de Dieu ; les païens : amor fati) et la concilier avec le sentiment tragique de la vie, voilà la gymnastique à quoi je vous invite. Vous n'y gagnerez pas des présidences de conseils d'administration, mais vous y sauverez votre part la plus rare, celle qui vous distingue du troupeau et fait de vous un être unique, celle dont il est dit dans l'Evangile de Luc qu'elle est la meilleure et qu'elle ne vous sera pas enlevée. »

Gabriel Matzneff, Le défi

 

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21/06/2018

Aussitôt après nous commence un autre âge...

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« Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil.

Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent. »

Charles Péguy, Notre Jeunesse

 

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Un jour sans le moindre son ! Une heure sans tambours ni trompettes !

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« C’est une fête de la non-musique, à l’extrême rigueur, qu’il fallait instaurer. Un jour sans le moindre son ! Une heure sans tambours ni trompettes ! Dans un univers que le bruit de la musique a englouti, c’était la seule chose qui aurait eu un peu d’allure. Et puis, non, il ne fallait rien faire du tout, rien instaurer surtout. La "fête" est toujours une obligation que l’on crée, un devoir de réciprocité que l’on impose, donc une attaque contre ce qui reste de liberté individuelle. Plus cette attaque prend le masque euphorique et harmonique de la prétendue "musique" de maintenant, dont la dictature est d’autant plus incontestable qu’elle se fonde sur les meilleurs sentiments (écologisme, antiracisme, humanitaire), et plus il faut la redouter. C’est, à la mafieuse, le genre d’offre effrayante qu’on ne peut pas refuser. Aucun individu lucide d’aujourd’hui, donc ennemi par définition de ce qui est aujourd’hui, ne peut ignorer que le contrôle du monde s’effectue massivement par la musique. Qui tient la musique tient les jeunes, et qui tient les jeunes tient l’avenir. Il faut qu’il cesse ce terrorisme industriel dégoûtant de la Joie par les guitares électriques, ce Nouvel Ordre Mondial des synthés sans frontières. »

Philippe Muray, Exorcismes spirituels II

 

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20/06/2018

Un grand peuple a le droit d'embellir de fables la splendeur de ses origines...

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« Les Anciens savaient très bien que la vérité et le mythe faisaient deux, mais, pour eux, et même pour un historien il n'était pas capital, pas déontologique, pas urgent (du moins au sujet de ces vieilles histoires) de séparer vérité historique et légende, de se nettoyer la tête de toute fausseté, par hygiène intime de l'esprit. Pour nous, l'Histoire est devenue une science qui, comme telle, sépare la vérité de l'erreur ; pour les Anciens, chez qui la Science n'était pas encore reine, il était permis, en histoire, de respecter certaines convenances. "Je ne veux ni démentir ni confirmer les légendes des origines de Rome", écrit Tite-Live, "car un grand peuple a le droit d'embellir de fables la splendeur de ses origines".

Les lettrés, et l'historien tout le premier, tiraient de ces fables embellisseuses quelque plaisir, puis cessaient d'y penser, car enfin tout cela n'avait rien de capital. Oui, rien de capital, car ces fables n'étaient pas de la "propagande" ; ce n'étaient pas non plus, comme pour les nationalismes modernes, des récits nationaux de fondation qui légitiment le droit d'un peuple à occuper un territoire ou à revendiquer quelque autre. Nous n'arrivons plus à croire au fabuleux gratuit, non plus qu'au fantastique, nous autres modernes qui sommes devenus sérieux : la science historique, le dogmatisme chrétien qui ne plaisante pas sur ce qu'on doit tenir pour vrai et le roman dit réaliste (ce roman "sérieux") nous ont desséché l'esprit. »

Paul Veyne, L'Énéide, roman historique - Introduction à l'Énéide

 

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Un espace spirituel, politique et économique

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« Notre nationalisme, terme impropre encore une fois, était beaucoup plus qu’une doctrine de la nation ou de la préférence nationale. Il se voulait une vision du monde, une vision de l’homme européen moderne. Il se démarquait complètement du jacobinisme de l’Etat-nation. Il était ouvert sur l’Europe perçue comme une communauté de peuples. Il voulait s’enraciner dans les petites patries constitutives d’une "Europe aux cent drapeaux", pour reprendre l’expression de Yann Fouéré. Nous ne rêvions pas seulement d’une Europe de la jeunesse et des peuples, dont la préfiguration poétique était la chevalerie arthurienne. Nous imaginions cette Europe charpentée autour du noyau de l’ancien empire franc, un espace spirituel, politique et économique suffisamment assuré de soi pour ne craindre rien de l’extérieur.

Nous étions nécessairement conduits à une réflexion sur les sources de l’identité européenne. Celle ci était-elle réductible au christianisme ? L’ Eglise (ou les Eglises) avait elle même apporté la réponse. Pendant la guerre d’Algérie, à la fin surtout, dans la période cruciale, elle avait choisi son camp, soutenant le plus souvent nos ennemis sans avoir l’air d’y toucher, distillant sournoisement la gangrène du doute et de la culpabilité. Par réaction, nous aspirions à une religion nationale et européenne qui fut l’âme du peuple et non son fourbe démolisseur. L’ Eglise jouait de l’ambiguïté. Aux traditionnalistes, elle faisait valoir son empreinte profonde sur l’histoire et la culture européenne. Aux autres elle rappelait qu’étant universelle, étant la religion de tous les hommes et de chaque homme, elle ne pouvait être la religion spécifique des Européens. Et c’est bien en effet ce qu’enseignait son histoire.

Tout Européen soucieux de son identité en vient nécessairement à reconnaitre que les sources en sont antérieures au christianisme et que celui ci a souvent agi comme facteur de corruption des traditions grecques, romaines, celtes ou germaniques qui sont constitutives de l’Europe conçue comme unité de culture. Il n’était pas question de nier l’imprégnation chrétienne de l’Europe, mais d’en soumettre le bilan à la critique.

Cette discussion fit scandale. Elle n’était pas seulement la conséquence du traumatisme que nous venions de vivre. D’autres l’avaient entreprise avant nous. Elle était née de la crise du monde moderne, de la dislocation de la vieille armature chrétienne qui, pendant un millénaire, avait structuré l’Occident. Elle prenait sa source dans la "mort de Dieu" annoncée par Nietzsche.

Nous sentions qu’il fallait ouvrir des pistes nouvelles quels que fussent les périls. Dans notre monde où tout n’était plus que ruines et décombres, nous ne songions pas à gémir ni à rafistoler, mais à nettoyer pour bâtir. Certains, allant plus loin, progressaient résolument vers la zone dangereuse d’un dépassement du nihilisme préalable à toute renaissance. Nous sentions venir le temps du grand retour à l’authentique de nos sources et de nos origines. »

Dominique Venner, Le cœur rebelle

 

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