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18/03/2017

"EXTINCTIONS DES FEUX ! " hurlait mon père.

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« Je lus tous les livres de D.H. Lawrence. Cela m'amena à d'autres. Cela m'amena à H.D. la poétesse. Et puis à Huxley - le plus jeune, l'ami de Lawrence. Tous ces livres qui m'arrivaient dessus ! Un livre conduisait à un autre. Arriva Dos Passos. Pas très bon, non, vraiment, mais assez bon quand même. Il me fallut plus d'une journée pour avaler sa trilogie sur les U.S.A. Dreiser ne me fit rien. Mais Sherwood Anderson, alors là, si ! Et puis ce fut Hemingway. Quels frissons ! En voilà un qui savait pondre ses lignes. Quel plaisir ! Les mots n'étaient plus ternes, les mots étaient des choses qui pouvaient vous faire chantonner l'esprit. Il suffisait de les lire et de se laisser aller à leur magie pour pouvoir vivre sans douleur et garder l'espoir, quoi qu'il arrive.

Mais retour à la maison.

"EXTINCTIONS DES FEUX ! " hurlait mon père.

C'était les Russes que je lisais maintenant, Gorki et Tourgueniev. Mon père avait pour règle que toutes les lumières devaient être éteintes à huit heures du soir : il voulait pouvoir dormir pour être frais et dispo au boulot le lendemain. A la maison il ne parlait que de ça. Il en causait à ma mère dès l'instant où il franchissait la porte et jusqu'au moment où ils s'endormaient enfin. Il était fermement décidé à monter dans la hiérarchie.

"Bon alors, maintenant, ça suffit, ces putains de bouquins ! Extinction des feux !"

Pour moi, tous ces types qui débarquaient dans ma vie du fin fond de nulle part étaient la seule chance que j'avais d'en sortir. C'étaient les seuls qui savaient me parler.

"D'accord ! D'accord !" lui répondais-je.

Après quoi, je prenais la lampe de chevet, me faufilait sous la couverture, y ramenais l'oreiller et continuais de lire mes dernières acquisitions en les appuyant contre l'oreiller, là, en plein sous la couvrante. Au bout d'un moment, la lampe se mettait à chauffer, ça devenait étouffant et j'avais du mal à respirer. Je soulevais la couverture pour reprendre un bol d'air.

"Mais qu'est-ce qui se passe ? Ca serait-y que je verrais de la lumière ? Henry, tu m'éteins tout ça !"

Je rabaissais la couverture à toute vitesse et attendais le moment où mon père se mettait à ronfler.

Tourgueniev était un mec très sérieux mais qui arrivait à me faire rire parce qu'une vérité sur laquelle on tombe pour la première fois, c'est souvent très amusant. Quand en plus la vérité du monsieur est la même que la vôtre et qu'il vous donne l'impression d'être en train de la dire à votre place, ça devient génial. Je lisais mes livres la nuit, comme ça, sous la couverture et à la lumière d'une lampe qui chauffait. Tous ces bons passages, je les lisais en suffoquant. Pure magie. »

Charles Bukowski, Souvenirs d'un pas grand-chose

 

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17/03/2017

Un très curieux suicide

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« Notre société se prépare un très curieux suicide : elle est trop lâche pour se battre sur les fronts où on l'attaque et elle délègue à la défense de ses bastions, en un combat qu'elle renie secrètement, les derniers de ses fils qu'elle n'a pas contaminés. Elle les couvre de breloques, elle leur bâtit une légende en même temps qu'elle négocie en tapinois leur abandon. »

Michel Déon, Les poneys sauvages

 

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Trouver un endroit où me cacher, un endroit où il n'était pas obligatoire de faire quoi que ce soit

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« La route que j'avais devant moi, j'aurais presque pu la voir. J'étais pauvre et j'allais le rester. L'argent, je n'en avais pas particulièrement envie. Je ne savais pas ce que je voulais. Si, je le savais. Je voulais trouver un endroit où me cacher, un endroit où il n'était pas obligatoire de faire quoi que ce soit. L'idée d'être quelque chose m'atterrait. Pire, elle me donnait envie de vomir. Devenir avocat, conseiller, ingénieur ou quelque chose d'approchant me semblait impossible. Se marier, avoir des enfants, se faire coincer dans une structure familiale, aller au boulot tous les jours et en revenir, non. Tout cela était impossible. Faire des trucs, des trucs simples, prendre part à un pique-nique en famille, être là pour la Noël, pour la Fête nationale, pour la Fête des Mères, pour... les gens ne naissaient-ils donc que pour supporter ce genre de choses et puis mourir ? »

Charles Bukowski, Souvenirs d'un pas grand-chose

 

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16/03/2017

Avenir bouché...

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« Quant à ma vie, elle était toujours aussi lamentable qu'au jour de ma naissance. Une seule chose avait changé : maintenant, et ce n'était jamais assez souvent, je pouvais boire de temps en temps. Boire était la seule chose qui permettait de ne pas se sentir à jamais perdu et inutile. Tout le reste n'était qu'ennuis qui ne cessaient de vous démolir petit à petit. Sans compter qu'il n'y avait rien, mais alors ce qui s'appelle rien d'intéressant dans l'existence. Les gens vivaient en-deçà d'eux-mêmes, les gens étaient prudents, les gens étaient tous pareils. "Et dire qu'il va falloir continuer à vivre avec tous ces connards jusqu'au bout", pensais-je (...).

Il était évident que je ne serais jamais capable de me marier et d'avoir des enfants. Et pourquoi l'aurait-il fallu alors que je n'étais même pas foutu de me trouver un boulot de plongeur dans un restaurant ?

Mais peut-être que je serais pilleur de banques ! Un truc d'enfer ! Quelque chose qui auraut du panache, de la gueule. On ne tentait sa chance qu'une fois. Pourquoi être laveur de vitres ?

J'allumai une cigarette et continuai de descendre la colline. Etais-je donc la seule personne que cet avenir bouché rendait fou ? »

Charles Bukowski, Souvenirs d'un pas grand-chose

 

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03/03/2017

Devant la vraie vie, ils ne sont que des nains...

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« (22 septembre 1945)

Ils ne connaissent ni les mythes grecs ni l’éthique chrétienne ni les moralistes français ni la métaphysique allemande ni la poésie de tous les poètes du monde. Devant la vraie vie, ils ne sont que des nains. Mais ce sont des Goliaths techniciens – donc des géants dans toute œuvre de destruction, où se dissimule finalement leur mission, qu’ils ignorent en tant que telle. Ils sont d’une clarté et d’une précision inhabituelles dans tout ce qui est mécanique. Ils sont déroutés, rabougris, noyés dans tout ce qui est beauté et amour. Ils sont titans et cyclopes, esprits de l’obscurité, négateurs et ennemis de toutes forces créatrices. Eux qui peuvent réduire à rien des millions d’années (de cristallisation organique, ndt) par quelques maigres efforts, sans laisser aucune œuvre derrière eux qui puisse égaler le moindre brin d’herbe, le moindre grain de blé, la plus modeste aile de moustique. Ils sont loin des poèmes, du vin, du rêve, des jeux, empêtrés sans espoir dans des doctrines fallacieuses, énoncées à la façon des instituteurs prétentieux. Néanmoins, ils ont leur mission à accomplir. »

Ernst Jünger, Journal

 

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24/02/2017

Nous regrettons tout

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« Le passé est toujours beau et tendre et on le regrette, on s’en aperçoit trop tard. Il nous faut une certaine perspective, cela n’a pas d’importance que l’on soit ministre ou gratte-papier, milliardaire ou clochard. Mais oui, mais oui, le monde ensoleillé nous l’avons en nous mêmes, la joie pourrait éclater à tout instant continuellement, si on savait, je veux dire si on savait à temps. Qu’elle est belle la laideur, quelle est joyeuse la tristesse, comme l’ennui n’est dû qu’à notre ignorance ! Le froid le plus glacial ne peut résister à la chaleur du coeur. A condition de savoir sur quel bouton appuyer pour qu’elle s’allume. En somme nous regrettons tout, cela prouve bien que ce fut beau. »

Eugène Ionesco, Le solitaire

 

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23/02/2017

On n’a donc pas de mérite particulier à faire bouger les choses, car elles bougent toutes seules...

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« Le changement, autrement dit, a changé de place et de nature. Le progrès n’est plus un arrachement à la tradition, il est notre tradition même. Il ne résulte plus d’une décision, il vit sa vie, automatique et autonome. Il n’est plus maîtrisé, il est irrépressible. Il n’est pas prométhéen, il est destinal. On n’a donc pas de mérite particulier à faire bouger les choses, car elles bougent toutes seules. Dans un monde voué au mouvement et à l’innovation permanente, innover vraiment serait ralentir, agir contre l’ordre établi, ce serait faire un pas de côté, la subversion et la transgression consisteraient non plus à continuer tête baissée mais à regarder le paysage, le parti du changement serait celui de la préservation et, comme le disait Benjamin, seule l’interruption des processus en cours mériterait le nom de révolution.
Mais qui parle aujourd’hui d’interrompre ? Qui lève la tête ou le pied, qui secoue la routine de la puissance et l’inertie de l’activisme ? »

Alain Finkielkraut, L'ingratitude

 

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19/02/2017

Nos vies sont terriblement courtes...

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« Nos vies sont terriblement courtes et ne nous laissent pas le temps d'achever une seule phrase. Car ce balbutiement est une brume d'illusion, recommencée sans cesse au même point pour se perdre, chaque fois, dans la brume indécise, c'est le langage des hommes ; il n'y a pas autre chose à en dire. Mais arracher la phrase tout entière à cet au-delà de nous-mêmes pour venir, comme un trophée, la déposer parmi nous : la phrase entière, vous entendez ! Voilà le travail des poètes. Au milieu de l'indifférence et pour la consolation de tous. Il n'y a pas autre chose à en dire. Mais si la mort en foule de tous les hommes complète à mesure la grande tapisserie, la mort de l'un de ces singuliers phraseurs y laisse un trou irréparable : un trou d'ombre par où s'engouffre éternellement le dangereux torrent de l'air qui fait communiquer les lieux hauts et les lieux bas ; la respiration du ciel et la respiration de l'enfer. »

Armel Guerne, Le verbe nu

 

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17/02/2017

Orphelin de toute grâce, veuf de toute vertu, de toute force, de tout élan

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« Pour courir sur celui du mouvement, et, s'y précipitant, s'être précépité : le monde a perdu le sens de la vie. Aussi a-t-il perdu le goût de la mort et meurt-il sans savoir, impersonnellement, orphelin de toute grâce, veuf de toute vertu, de toute force, de tout élan. Flétri dans son bourgeon. Il s'agite comme un forcené ; il gesticule comme un démon ; mais il est mort. Et dans les mâchoires de son agonie, il ne la reconnaît même pas !

Or, le niveau de l'enfer ne cesse de monter ; vous savez bien : ce lieu ignoble où la tiédeur fermente, où brûlent tous les froids ; et déjà : il ferait seul les splendeurs de la terre avec ses monstres mous, bêtes sans souffle, hideusement voraces -- n'était cette ultime respiration que les silencieux et les graves, par la prière et par le chant, crucifiés et agonisants maintiennent le monde. Ils le font silencieusement, par leur silence même, avec douleur et n'en pouvant plus, gémissants et hagards, ces quelques hommes qui agonisent pour le monde entier, ces voyants qui le voient périr et qui espèrent encore, malgré tout, lui conquérir au moins une mort, sa mort, au lieu de le laisser pourrir sur pied pour la plus grande gloire des imbéciles.

L'enfer est déjà parmi nous, je le répète, il affleure partout. A force de tomber, le monde est parvenu un jour à l'étage de l'immonde. Nous y voici. Les polices, les armées dans notre monde fracassant et bientôt fracassé, ce ne sont plus les anges de la mort -- ce qui serait trop peu dire -- ce sont les miliciens du néant, les faiseurs de trous. Politiciens, philosophes, penseurs, à votre santé ! »

Armel Guerne, Le verbe nu

 

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16/02/2017

La civilisation occidentale, avec ou sans la foi, est une civilisation chrétienne

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« Que l'Occident soit à l'occident, et que l'Orient soit à l'orient, c'est une vérité dans l'esprit, qui ne s'arrête pas à la seule géographie. Chacun y est chez soi, tout au bout d'une civilisation qui a cheminé et qui chemine encore d'un autre pas, et qui ne peut atteindre au même point qu'en marchant dans un autre sens.
La civilisation occidentale, avec ou sans la foi, est une civilisation chrétienne beaucoup plus qu'on ne croit : nos molécules sont chrétiennes, nos forêts, nos paysages, nos arts, nos sentiments, nos crimes, même, sont chrétiens par-delà toutes les convictions religieuses. Tout ce que nous faisons ou ne faisons pas reste et demeure pétri, ne s'agitant jamais ailleurs que dans les mailles de ce filet que les siècles ont tissé entre le ciel et la terre. »

Armel Guerne, Le verbe nu

 

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14/02/2017

La déportation universelle

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« Au mystère de la vie, que nous partageons avec toutes les créatures autour de nous, et aux mystères du langage et de l’écriture, qui nous en distinguent, serions-nous devenus si monstrueusement étrangers, que nous en usions sans plus savoir seulement qu’ils existent ? Notre époque est évidemment tombée très bas dans le simulacre, et notre temps se signale entre tous les temps par sa gesticulation insensée, son vacarme et le poids accablant de sa machinerie. Et pourtant, oui, elle se signale aussi par une angoisse sourde, un sang serré, une sève contrite, comme si toute la nature avec nous gémissait silencieusement dans l’ombre d’une certaine joie perdue. Qu’est-ce à dire ? sinon que notre pauvre humanité, pour s’être un peu trop cherchée depuis un siècle ou deux, s’est beaucoup trop trouvée, hélas ! enjambant dans sa hâte les distances et les différences, gagnant furieusement du temps sur le temps qui passe, envahissant d’autres espaces que son espace, et n’ayant en commun, finalement, qu’une épouvante inavouée et féroce, une sorte de halètement d’agonie où l’on peut voir déjà la vie, dans son indifférence, ne plus se modeler que sur les figures pâles de la mort, et la mort ; plus atrocement, singer tout le vocabulaire et les figures de la vie. Le mauvais rêve se poursuit, dont plus personne n’aura bientôt la force même de vouloir sortir, tant la tristesse et la lassitude, qui sont toujours le fruit des mauvais calculs qu’on ne peut pas reprendre, trahissent la déspiritualisation des corps : des corps qui s’ennuient dans toutes les langues du monde, et qui s’en vont de moins en moins à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, qui puisse remplacer leurs âmes si terriblement absentes. Bientôt, c’est aujourd’hui déjà, les hommes ne sauront même plus que leurs âmes leur manquent. Robots : voilà le confort, que d’aucuns, déjà, préconisent ; n’être plus qu’une viande forte, c’est l’idéal des grandes nations.

L’esprit, néanmoins, ne meurt pas aussi vite et ne se résigne pas, pour autant, à la déportation universelle. On a beau le chasser : il revient. C’est là le propre des esprits. Sous forme d’inquiétude dans l’abêtissement, sous forme d’angoisse dans le confort, sous forme de silence, tragique tout à voup dans le fracas, car il ouvre sur l’immensité, sur l’antérieur et le futur, alors que le présent, pour vivre seul ainsi qu’il le prétend, doit se serrer sur soi, se concentrer sur son actualité la plus infime, et surtout ne jamais ouvrir les yeux sur rien de tout ce qui l’entoure. Entre un passé qui s’allonge sans cesse, et s’alourdit, devant un avenir qui s’écourte sans cesse, et s’amincit, ce rien qui court, cette bulle d’air chassée, où les hommes sont pris, voici qu’elle se retourne contre l’un et l’autre pour s’affirmer, hurler et se prouver que l’existence est là. »

Armel Guerne, Le verbe nu

 

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05/02/2017

Théorie du Genre, la Papesse déboulonnée

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et

 

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 Publié dans Le Point n°: 2315, du 12 Janvier 2017

 


Sabine Prokhoris

Pilori. Un Livre démonte l'oeuvre de la philosophe américaine Judith Butler, pourtant célébrée pour ses travaux sur les minorités.

Avec son ouvrage phare, Trouble dans le genre, publié en 1990 aux Etats-Unis et traduit pour la première fois en France en 2005, la philosophe américaine Judith Butler est devenue la représentante la plus connue et la plus subversive des gender studies, ce courant des sciences humaines qui vise à distinguer le sexe physiologique de l’identité sociale et psychique. Elle-même lesbienne militante, la chercheuse récuse la norme biologique et invite à s’interroger sur les comportements sexuels marginaux — transgenre, transsexualisme, bisexualité, travestisme — pour mieux bousculer l’ordre hétérosexuel supposé culturellement établi. Epouvantail de La Manif pour tous, mais largement célébrée par une certaine gauche non seulement pour son travail sur le genre mais aussi pour sa défense résolument antiuniversaliste de toutes les minorités, Butler est, en France, une figure incontournable dont on débat des options de fond mais rarement de la légitimité intellectuelle. Or la psychanalyste et philosophe Sabine Prokhoris, qui a lu attentivement la prolifique œuvre butlérienne, ose aujourd’hui dénoncer une imposture. Dans un ouvrage extrêmement critique, Au bon plaisir des « docteurs graves » (PUF), elle relève les approximations, raisonnements tautologiques, contresens et fausses citations qui jalonnent, selon elle, les ouvrages de Judith Butler et s’interroge sur leur réception fascinée en France. Les défenseurs enamourés de la philosophe américaine l’ont-ils vraiment lue ? Interview.

Le Point : Comment vous-êtes-vous intéressée à Judith Butler ?

Sabine Prokhoris : Ayant travaillé sur les mêmes questions et connaissant ses positions sur les droits LGBT, j’avais un a priori plutôt favorable. J’avais déjà lu, plus ou moins attentivement, la plupart de ses ouvrages, mais je dois dire qu’ils ne m’avaient guère convaincue. Et puis j’ai découvert sa tribune publiée dans Libération au lendemain des attentats du 13 novembre (« Une liberté attaquée par l’ennemi et restreinte par l’État » - Libération, 19 novembre 2015), et j’ai senti monter alors une forte colère, mêlée de consternation intellectuelle. Traiter du deuil collectif que nous étions en train de vivre comme elle le faisait — en le soupçonnant d’exprimer un partage entre les vies « dignes d’être pleurées » (les nôtres, ici, en Occident) et celles qui ne les seraient pas, en assénant des absurdités sur les bénéfices que les Parisiens auraient tirés ce soir-là de leur soumission supposée à l’état d’urgence —, j’ai trouvé cela obscène et stupide. Or j’ai eu le sentiment que ce qu’elle disait là n’était pas un accident, mais résonnait au contraire avec l’ensemble de ses travaux. Il m’a donc semblé nécessaire d’aller y voir de plus près. D’où ce travail, qui fut très ingrat à mener.

Le Point : Pourquoi ?

Sabine Prokhoris : Parce qu’elle est le plus souvent illisible, qu’elle jargonne en permanence, et je pense que beaucoup de gens, lisant Judit Butler, en concluent qu’ils sont trop bêtes pour comprendre, alors que sa prose est réellement absconse. Cela fait partie du tour de passe-passe : vous ne saisissez pas, c’est donc que tout cela est très intelligent. Et surtout parce que ses raisonnements théoriques sont précieux, donc compliqués à suivre. Mais elle est le chevalier blanc des « minorités » la cible de la droite conservatrice. La Manif pour tous en tête, et cela semble lui conférer une légitimité intellectuelle et politique automatique.

Le Point : Vous parlez d’imposture, c’est fort…

Sabine Prokhoris :Oui, mais les falsifications qu’elle inflige aux textes qu’elle utilise pour ses démonstrations — la plus flagrante étant celle qu’elle fait subir au philosophe Emmanuel Levinas, à qui elle attribue d’ignobles propos — sont un signe. Il y a des règles au débat intellectuel, et elle ne les respecte pas.

Le Point : Freud, avec sa théorie du complexe d’Œdipe, serait d’après Judith Butler l’un des grands artisans de la domination hétérosexuelle.

Sabine Prokhoris : Que la vulgate psychanalytique, qui véhicule une version figée et simpliste de ce fameux complexe d’Œdipe, soit au service d’un discours normalisateur, c’est un fait indéniable, et je n’ai cessé de le critiquer moi-même. Mais, malgré le conservatisme bien réel de la corporation, je crois, au contraire de ce qu’affirme Butler, que la psychanalyse freudienne a beaucoup contribué à dissoudre les supposées « évidences » sur la question sexuelle.

Le Point : Pourquoi le féminisme de Judit Butler vous semble-t-il problématique ?

Sabine Prokhoris : Pour répondre de façon très sommaire, parce qu’une Afghane qui prétendrait, dans le contexte de l’après-11 Septembre, jeter aux orties sa burqa (une tenue traditionnelle issue d’une culture patriarcale rigoriste et qui fut imposée par le régime taliban), sera considérée, dans le « féminisme » butlérien qui est antiuniversaliste, comme une complice de l’impérialisme « occidental »…

Le Point : Si sa pensée est aussi faible que vous le dénoncez, comment expliquer l’estime dont elle jouit, aux Etats-Unis et aujourd’hui en France ?

Sabine Prokhoris : L’adhésion à un discours, fût-elle parée du plus chatoyant plumage académique, ne constitue pas à mes yeux une preuve de validité. Et ce succès planétaire demeure pour moi une énigme. Mais il est vrai qu’en philosophie une ère « post-vérité » prospère depuis plusieurs décennies, notamment outre-Atlantique. On y postule, à la suite de Roland Barthes et des quelques autres, que le réel est tout entier réductible à des discours et à des constructions rhétoriques. La critique « radicale » que met en œuvre la pensée de Butler, qui consiste juste à « déconstruire » ce qui n’est qu’un « récit », au moyen d’une rhétorique concurrente plus puissante, plus autoritaire, plus habile, plus intimidante en somme, se suffirait en quelque sorte à elle-même. Dès lors, peu importe la vérité, la force du discours butlérien tient à sa réception fascinée. Moins vulgaire que Trump, certes. Mais pas moins inquiétant dans la production de maîtres à ne pas penser.

EXTRAIT

« Vous n’y comprenez goutte ? Cela vous paraît quelque peu embrouillé ? Vous saisisssez mal comment la sexualité (celle qui est minoritaire) et la religion (celle supposée des "dominés") se trouvent mises sur le même plan ? Vous ne saisissez pas vraiment non plus en quoi la laïcité en France et la condamnation par le pape de l’homosexualité vont de pair (d’autant que, soit dit en passant, le pape considère, tout comme J. Butler, que "la France exagère la laïcité") ? Vous avez même peut-être l’impression que l’auteure a sélectionné quelques notions en débat aujourd’hui, les a fourrées pêle-mêle dans un chapeau, a vigoureusement secoué le tout, pour ensuite piocher là-dedans et les assembler ensuite au petit bonheur ? Vous n’y êtes pas. Le rouleau compresseur idéologique de l’amalgame est ici un outil nécessaire, et tant pis si la mixture est indigeste. L’idée générale de ces lignes, qui viennent conclure un texte extraordinairement confus — une confusion qui n’est pas imputable à une mauvaise traduction —, est somme toute assez simple, sinon simpliste : que les "minorités", qu’une seule et unilatérale entreprise d’assujettissement discriminent, s’allient au lieu de se laisser dresser les unes contre les autres par le pouvoir qui les constitue comme telles (c’est bien toujours la même histoire). »


Judith Butler (Cliquez sur la photo)

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SOURCE : par Violaine de Montclos pour LE POINT

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16/01/2017

La conquête du nord

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« Ceux qui avaient grimpé jusqu’au sommet des immeubles découvrirent autour d’eux l’étendue de leur conquête. A perte de vue s’offrait un pays qui leur parut le plus beau, le plus riche, le plus accueillant du monde.

La densité des habitations ne nuisait pas à la nature, elle en était même enveloppée et la multiplicité des toits donnait confiance : autre chose qu’un désert ! Plus loin, au pied des collines boisées, les guetteurs émerveillés découvraient d’immenses champs plantés d’arbres fleuris, d’autres qui verdissaient sous d’épaisses moissons.

Ils le firent savoir, chantant la bonne nouvelle comme des muezzins ou des crieurs publics. De bouche en bouche, elle parcourut la foule.

Cette foule épuisée avait retrouvé tout bonnement le moral. Un moral de fer. De conquérant. Si bien que plus des trois quarts, les plus valides, les plus entreprenants, décidèrent de poursuivre leur route. Plus tard, les historiens firent de cette migration spontanée une épopée qu’ils baptisèrent : "La conquête du nord."

On n’a pas oublié le premier volet du diptyque : la fuite vers le nord, l’exode lamentable des vrais propriétaires du pays, leur déchéance avouée, leur répugnant renoncement, l’anti-épopée. »

Jean Raspail, Le Camp des Saints

 

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Le dieu Odin se réveille

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« Ces bourgeois feraient bien de s’inquiéter : tôt ou tard, la violence qui tourbillonne dans le pays s’abattra sur eux, sans faire de quartier et sans aucune pitié. Elle brûlera leurs beaux meubles anciens, leurs tapis d’Orient, leurs services à thé déjà ébréchés par l’hypocrisie. Le capitalisme commence à mourir. Le capitalisme mourra. Le capitalisme est déjà mort. Il y a dans l’air une hystérie féroce, il suffit d’observer la haine entre le personnes, les jalousies, les valeurs infiniment mesquines qui déchaînent des haines plus mesquines encore. En Occident, quelque chose alimente la haine : haine à l’université, au théâtre, entre les jeunes de gauche et de droite, dans la musique rock, chez les auto-stoppeurs, dans le sexe, dans les films. Haine devant une tasse de café et haine durant les fêtes d’anniversaire. Haine dans les églises et haine sur les terrains de football. Notre haine qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd’hui notre haine quotidienne. Le dieu Odin se réveille. Le dieu des tempêtes et de la ruse voit se lever un jour nouveau pour sa rage incendiaire. »

Alberto Garlini, Les noirs et les rouges

 

 

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15/01/2017

Destin hideux...

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« Avec la rupture du système médiéval, les Dieux du Chaos, de la Démence et du Mauvais Goût prirent le dessus. La roue de la Fortune avait tourné, écrasant la nuque de l'humanité, lui fracassant le crâne, tordant son torse, crevant son bassin et endommageant son âme. Tout ce qui avait été dédié à l'âme se consacrait désormais au commerce.
Marchands et charlatans prirent le contrôle de l'Europe, baptisant "Les Lumières" leur insidieux Evangile.
Le nouveau destin de Pierre serait désormais tissé de mort, de destruction, d'anarchie, de progrès, d'ambition et d'amélioration personnelle.
Destin hideux s'il en fut, il devait désormais affronter l'ultime perversion : ALLER AU TRAVAIL. »

John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles

 

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