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08/04/2017

Les plus authentiques manifestations de délicatesse, de grâce, d'intelligence, d'esprit, de compréhension, d'équilibre et de goût

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« C'est en France que l'on trouve les plus authentiques manifestations de délicatesse, de grâce, d'intelligence, d'esprit, de compréhension, d'équilibre et de goût. Les basses collines, les grasses prairies et les verges de Normandie, les montagnes nettement découpées, lumineuses et arides de Provence, les vastes vignes rouges du Languedoc, toute la terre de France semble avoir été modelée avec une spéciale perfection, pour servir de cadre aux plus belles cathédrales, aux villes les plus intéressantes, aux monastères les plus fervents, aux universités les plus célèbres.

Chose admirable, les qualités de la France forment un tout parfaitement harmonieux ; qu'il s'agisse d'art culinaire, de logique ou de théologie, d'architecture ou de contemplation, de culture de la vigne ou de sculpture, d'élevage ou de prière, la France surclasse toutes les autres nations.

Pourquoi les chansons des petits enfants de France sont-elles plus gracieuses, leurs façons de s'expliquer plus intelligentes, leurs regards plus profonds que ceux des enfants des autres pays ? Qui pourrait l'expliquer ?

Je suis heureux d'être né sur votre sol, ô France ; je suis heureux aussi que Dieu m'ait ramené à vous avant qu'il ne fut trop tard. »

Thomas Merton, La nuit privée d'étoiles

 

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07/04/2017

Un processus de perte d’individuation

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« La violence et l’insécurité dans lesquelles nous vivons – aussi exploitées qu’elles puissent être fantasmatiquement, voire manipulées de manière délibérée – relèvent avant tout d’une question de narcissisme, et sont le fait d’un processus de perte d’individuation. Il s’agit de narcissisme au sens où un homme comme Richard Durn, assassin d’un "nous" — assassiner un conseil municipal, représentation officielle d’un "nous", c’est assassiner un "nous" — souffrait terriblement de ne pas exister, de ne pas avoir, disait-il, le "sentiment d’exister" : lorsqu’il tentait de se voir dans une glace, il ne rencontrait qu’un immense néant. C’est ce qu’a révélé la publication de son journal intime par "Le Monde". Durn y affirme qu’il a besoin de "faire du mal pour, au moins une fois dans [sa] vie, avoir le sentiment d’exister ».
Richard Durn souffre d’une "privation structurelle de ses capacités narcissiques primordiales". J’appelle "narcissisme primordial" cette structure de la "psychè" qui est indispensable à son fonctionnement, cette part d’amour de soi qui peut devenir parfois pathologique, mais sans laquelle aucune capacité d’amour quelle qu’elle soit ne serait possible. Freud parle de narcissisme primaire, mais cette expression ne correspond pas tout à fait à ce dont je parle : elle désigne l’amour de soi infantile, une époque précoce de la sexualité. Freud parle aussi de narcissisme secondaire, ce qui survient à l’âge adulte, mais il ne s’agit encore pas de ce que je nomme le narcissisme primordial, qui est sans doute plus proche de ce que Lacan désigne dans son analyse du "stade du miroir".
Il y a un narcissisme primordial aussi bien du "je" que du "nous" : pour que le narcissisme de mon "je" puisse fonctionner, il faut qu’il puisse se projeter dans le narcissisme d’un "nous". Richard Durn, n’arrivant pas à élaborer son narcissisme, voyait dans le conseil municipal la réalité d’une altérité qui le faisait souffrir, qui ne lui renvoyait aucune image, et il l’a massacrée. »

Bernard Stiegler, Aimer, s’aimer, nous aimer. Du 11 septembre au 21 avril

 

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Extension virtuelle de la famille

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« Cette extension virtuelle de la famille permise par le "troisième parent" a été peu perçue par les sciences sociales. Elle avait pourtant été parfaitement repérée par la littérature, dès les débuts du règne de la télévision. En 1953, dans son saisissant roman d’anticipation "Fahrenheit 451", l’auteur américain Ray Bradbury montrait plusieurs aspects du problème dont on n’a souvent retenu qu’un seul : une société où la télévision a pris la place du livre (Ray Bradbury, "Fahrenheit 451", Denoël, Paris, 1966). Un film, réalisé par François Truffaut en 1966, en a été tiré : l’action se situe dans un avenir proche où la société juge les livres dangereux, les considère comme un obstacle à l’épanouissement des gens.

Si la question du rapport télévision/livre a bien été perçue, on a peu pris en compte la seconde question décisive que posait cette histoire : la télévision comme nouvelle famille. Cet aspect est pourtant très présent au travers du grand rôle joué dans le récit par l’épouse de Montag. Mildred (Linda, dans le film) est complètement assujettie au système de vie aseptisée et obligatoirement heureuse instauré par le "Gouvernement". Elle consomme autant de pilules qu’il en faut pour éviter toute anxiété. Et, surtout, elle vit avec la télévision, qui se trouve dans toutes les pièces du foyer et qui couvre toute la surface du mur (le récit a un peu d’avance sur notre technologie, mais heureusement nous avons déjà des écrans plats de plus en plus grands).

Ces "murs parlants", comme le narrateur les nomme, représentent ce qu’elle appelle sa "famille", dont les personnages virtuels vivent tous les jours dans le salon de Mildred. L’ambition la plus significative de l’héroïne est même de se payer un jour un quatrième mur-écran pour améliorer… la vie de famille.

La force du roman est d’avoir su, très tôt, révéler ce trait : cependant que la famille réelle — avec ses codes, ses lieux et ses hiérarchies — disparaissait lentement, elle se trouvait remplacée par une nouvelle communauté immense et volatile, amenée par la télévision. Dès 1953, Bradbury avait saisi que, désertant les anciens rapports sociaux réels, les téléspectateurs se mettaient à appartenir à une même "famille" en ayant soudain les mêmes "oncles" raconteurs d’histoires drôles, les mêmes "tantes" gouailleuses, les mêmes "cousins" dévoilant leurs vies.

Ainsi, les très nombreux talk-shows et autres émissions de divertissement diffusés aujourd’hui par les chaînes généralistes fournissent toute une galerie de portraits de famille : du timide impénitent au hâbleur incorrigible, en passant par le râleur patenté, l’ex-militant recyclé en paillettes, le prof idiot, l’écolo de la bonne bouffe, le cynique un peu gaulois, la blonde pétulante à anatomie renforcée, l’éternelle idole des jeunes, le crooner du troisième âge, la star du porno en défenseur des droits de l’homme, l’homosexuel dans toutes ses déclinaisons, le handicapé rigolo, la drag-queen tout-terrain, le penseur attitré, le beur volubile, les acteurs avec leurs lubies, les sportifs au grand cœur, le défenseur des bonnes causes perdues d’avance, et même le psychanalyste plein de sous-entendus freudo-lacaniens… Soit une centaine de personnes circulant sans cesse d’une chaîne à l’autre et valant de l’or, bref, ceux qu’on appelle aujourd’hui les people, derrière lesquels courent les responsables politiques en mal d’audience.

On trouve désormais ses cousins, ses oncles et ses tantes en zappant et, en plus, ils sont drôles ou du moins supposés tels. Ce que les histoires de famille (les petites et les grandes, les comiques et les tragiques) n’apportent plus, c’est désormais la "famille" de la télévision qui est appelée à le fournir. C’est elle qui console les esseulés et anime les groupes en manque de verve. Non seulement la "télé" fournit une "famille", mais elle constitue ceux qui la regardent en grande famille. Chacun se confie à tous dans un idéal de transparence où l’on ne peut plus rien se cacher. A longueur d’émissions, les "secrets de famille" les mieux gardés sont tous éventés ; aucun ne résiste aux grands déballages. Sous le soleil de Big Brother, chacun doit tout dire à tous. Même les adolescents et les jeunes adultes en passent par le confessionnal de "Loft Story" ou de "Star Academy". Le fait que les promoteurs de la première émission de ce type l’ait appelée "Big Brother" (aux Pays-Bas, en 2000) indique combien la virulente critique politique présente dans le roman de George Orwell, "1984", est désormais déniée. »

Dany-Robert Dufour, Vivre en troupeau en se pensant libre

 

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Société-troupeau

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« L’audiovisuel engendre des comportements grégaires et non, contrairement à une légende, des comportements individuels. Dire que nous vivons dans une société individualiste est un mensonge patent, un leurre extraordinairement faux (…). Nous vivons dans une société-troupeau, comme le comprit et l’anticipa Nietzsche. »

Bernard Stiegler, Aimer, s’aimer, nous aimer. Du 11 septembre au 21 avril

 

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06/04/2017

Le poète est fait pour donner une voix au silence des choses, le prêtre au silence de Dieu

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« Le prêtre et le poète. — Hier, ordination de l’abbé B… J’ai compris l’essence solitaire du sacerdoce. Le prêtre est ici-bas un étranger, il est séparé des hommes et de la nature : segregatus in Evangelium… Il est infiniment distant de la création et comme suspendu entre Dieu et l’homme. Sottise que de comparer le prêtre au poète (cela est d’un autre ordre, dirait Pascal).

Harmonieusement il mimera le geste d’accorder la cithare au geste de bénir, chante Le Cardonnel. Ce "mélange" me fait pitié : le sacerdoce se change là en une manière de prolongement de la poésie ! En réalité, pas de commune mesure entre ces deux choses. Le poète est immergé dans la création, le prêtre en est séparé ; la bénédiction du poète monte du monde vers Dieu, la bénédiction du prêtre descend de Dieu vers le monde. Le poète est fait pour donner une voix au silence des choses, le prêtre au silence de Dieu. Il y a là deux mystères essentiellement différents, deux vocations opposés et complémentaires : la tâche du poète consiste à s’enfoncer toujours plus profondément dans la nature afin d’y retrouver l’empreinte et le germe du monde surnaturel, celle du prêtre à s’enfoncer toujours plus avant dans le monde surnaturel afin d’y retrouver la nature. Le poète commence à l’homme, le prêtre commence à Dieu. Tous deux sont porteurs d’un message d’innocence : le premier confident de la blancheur du monde, parle aux hommes du Paradis terrestre perdu ("cet homme vient à nous de la part des forêts") ; le second, confident de la pureté éternelle de Dieu, leur révèle le paradis céleste promis ("cet homme au front serein, vient de la part de Dieu").

Pureté édénique d’une part, pureté divine de l’autre. La source de l’inspiration du poète est située en deçà du péché, celle de l’inspiration du prêtre en deçà de la mort.

"Le poète est le coeur du monde" disait Eichendorff. Le coeur, organe central. Ainsi plongé dans les entrailles de la création, le poète partage le secret divin du monde. Le prêtre, isolé du monde et qui repose comme saint Jean sur le coeur du Christ, partage lui, le secret humain de Dieu.

Enfin, le poète crée. Il ajoute à ce qu’il touche. Il transforme la création. Tandis que le prêtre est un pur messager (il n’existe pas pour l’homme de création surnaturelle !). Et sa grandeur, sa fidélité consistent à n’être que cela. Mais ce qu’il transmet est infiniment plus profond et plus précieux que ce que le poète crée. Aussi le rôle du poète est-il éclatant, nimbé de grandeur humaine, et celui du prêtre effacé et comme inexistant : jam non ego vivo… »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

 

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05/04/2017

L'image agréable d'un bazar universel

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« Je pense que nous sommes beaucoup de gens à nous demander ainsi si la démocratie a un avenir.

Les Américains voient beaucoup moins l'avenir en rose qu'autrefois, et à bon droit. Le déclin de l'activité industrielle et la perte d'emplois qui en résulte ; le recul de la classe moyenne ; l'augmentation du nombre des pauvres ; le taux de criminalité qui monte en flèche ; le trafic de stupéfiants en plein essor ; la crise urbaine - on n'en finirait pas de peindre le tableau le plus noir. Personne n'a de solution vraisemblable à apporter à ces problèmes inextricables, et pour l'essentiel ce qui tient lieu chez nous de débat politique ne s'y intéresse même pas. On assiste à des batailles idéologiques furieuses sur des questions annexes. Les élites qui définissent ces questions ont perdu tout contact avec le peuple. Le caractère irréel et artificiel de notre vie politique reflète à quel point elle s'est détachée de la vie ordinaire, en même temps que la conviction secrète que les vrais problèmes sont insolubles. (...) Il y a toujours eu une classe privilégiée, mais elle n'a jamais été aussi dangereusement isolée de son environnement. (...)

Les ambitieux comprennent donc que le prix à payer pour l'ascension sociale est un mode de vie itinérant. C'est un prix qu'ils sont heureux de payer puisqu'ils associent l'idée de domicile fixe aux parents et aux voisins inquisiteurs, aux commérages mesquins et aux conventions hypocrites et rétrogrades. Les nouvelles élites sont en rébellion contre l' "Amérique du milieu" telle qu'elles se l'imaginent : une nation technologiquement arriérée, politiquement réactionnaire, répressive dans sa morale sexuelle, petite-bourgeoise dans ses goûts, repue et contente d'elle-même, ennuyeuse et ringarde. (...) On peut se demander s'ils se sentent encore Américains. Il est clair en tout cas que le patriotisme ne se situe pas très haut dans leur échelle de valeurs. D'un autre côté, le "multiculturalisme" leur convient parfaitement, car il évoque pour eux l'image agréable d'un bazar universel, où l'on peut jouir de façon indiscriminée de l'exotisme des cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et de coutumes tribales du monde entier, le tout sans formalités inutiles et sans qu'il soit besoin de s'engager sérieusement dans telle ou telle voie. Les nouvelles élites sociales ne se sentent chez elles qu'en transit, sur le chemin d'une conférence de haut niveau, de l'inauguration de gale d'un nouveau magasin franchisé, de l'ouverture d'un festival international de cinéma, ou d'une station touristique encore vierge. Leur vision du monde est essentiellement celle d'un touriste - perspective qui a peu de chances d'encourager un amour passionné pour la démocratie. (...)

La démocratie demande un échange vigoureux d'idées et d'opinions. Comme la propriété, les idées doivent être distribuées aussi largement que possible. Pourtant, bon nombre des "gens de bien", selon l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes, ont toujours été sceptiques quant à la capacité des citoyens ordinaires à saisir des problèmes complexes et à produire des jugements critiques. (...) Le journalisme a été façonné par des réserves assez semblables sur les facultés de raisonnement des femmes et des hommes ordinaires. (...) Ce qui nous rappelle que c'est le débat lui-même, et le débat seul, qui donne naissance au désir d'informations utilisables. En l'absence d'échange démocratique, la plupart des gens n'ont aucun stimulant pour les pousser à maîtriser le savoir qui ferait d'eux des citoyens capables. (...) Une fois que l'on a déclaré que savoir et idéologie étaient équivalents, il n'est plus nécessaire de débattre avec vos adversaires sur un terrain intellectuel ou d'entrer dans leur manière de voir. Il suffit de les diaboliser comme étant eurocentriques, racistes, sexistes, homophobes - autrement dit, politiquement suspect. (...)

Nous sommes devenus une nation de minorités ; il ne manque que leur reconnaissance officielle en tant que telles pour achever le processus. Cette parodie de "communauté" - terme fort à la mode mais qui n'est pas très bien compris - charrie avec elle le postulat insidieux selon lequel on peut attendre de tous les membres d'un groupe donné qu'ils pensent de la même manière. L'opinion devient ainsi fonction de l'identité raciale ou ethnique, du sexe ou de la préférence sexuelle. Des "porte-parole" auto-désignés de la minorité appliquent ce conformisme en frappant d'ostracisme ceux qui dévient de la ligne du parti - par exemple ces noirs qui pensent "blanc". Combien de temps encore l'esprit de libre examen et de débat ouvert peut-il survivre dans de telles conditions ? »

Christopher Lasch, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie

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04/04/2017

Les deux aspects d'une même imposture, l'envers et l'endroit d'un même mensonge

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« Le mot de pesimisme n'a pas plus de sens à mes yeux que le mot d'optimisme, qu'on lui oppose généralement. Ces deux mots sont presque aussi vidés par l'usage que celui de démocratie, par exemple, qui sert maintenant à tout et à tout le monde, à M. Staline comme à M. Churchill. Le pessimiste et l'optimiste s'accordent à ne pas voir les choses telles qu'elles sont. L'optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste un imbécile malheureux. Vous pouvez très bien vous les représenter sous les traits de Laurel et Hardy. Après tout soyez justes, j'aurais bien le droit de dire que je ressemble plus au second qu'au premier... Que voulez-vous ? Je sais bien qu'il y a parmi vous des gens de très bonne foi, qui confondent l'espoir et l'optimisme. L'optimisme est un ersatz de l'espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. Il approuve tout, il subit tout, il croit tout, c'est par excellence la vertu du contribuable. Lorsque le fisc l'a dépouillé même de sa chemise, le contribuable s'abonne à une Revue nudiste et déclare qu'il se promène ainsi par hygiène, qu'il ne s'est jamais mieux porté.

Neuf fois sur dix, l'optimiste est une forme sournoise de l'égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d'autrui. Au bout du compte, sa vraie formule serait plutôt ce fameux "après moi le déluge", dont on veut, bien à tort, que le roi Louis XV ai été l'auteur...

L'optimisme est un ersatz de l'espérance, qu'on peut rencontrer facilement partout, et même, tenez par exemple, au fond de la bouteille. Mais l'espérance se conquiert. On ne va jusqu'à l'espérance qu'à travers la vérit, au prix de grands efforts et d'une longue patience. Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au delà du désespoir. Quand on va jusqu'au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.

Le péssimisme et l'optimisme ne sont à mon sens, je le dis une fois pour toutes, que les deux aspects d'une même imposture, l'envers et l'endroit d'un même mensonge. Il est vrai que l'optimisme d'un malade peut faciliter sa guérison. Mais il peut aussi bien le faire mourir, s'il l'encourage à ne pas suivre les prescriptions du médecin. Aucune forme d'optimisme n'a jamais préservé d'un tremblement de terre, et le plus grand optimiste du monde, s'il se trouve dans le champ de tir d'une mitrailleuse, — ce qui aujourd'hui peut arriver à tout le monde — est sûr d'en sortir troué comme une écumoire.

L'optimiste est une fausse espérance à l'usage des lâches et des imbéciles. L'espérance est une vertu, "virtus", une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté.

Mais l'espoir lui-même ne saurait suffire à tout. Lorsque vous parlez de "courage optimiste", vous n'ignorez pas le sens exact de cette expression dans notre langue et qu'un "courage optimiste" ne saurait convenir qu'à des difficultés moyennes. Au lieu que si vous pensez à des circonstances capitales, l'expression qui vient naturellement à vos lèvres est celle de courage "désespéré", d'énergie "désespérée". Je dis que c'est précisément cette sorte d'énergie et de courage que le pays attend de nous. »

Georges Bernanos, La Liberté, pour quoi faire ?

 

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Une opération irréprochable du point de vue de la technique

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« Cette semaine encore, un officier, jadis déporté, me racontait le spectacle auquel il avait assisté en Allemagne, dans son camp. Deux trains chargés de soldats allemands mutilés étaient arrivés un matin. C'étaient des mutilés graves, désormais impropres à tout service social, bref, pour une raison ou une autre, jugés des bouches inutiles. On les avait rassemblés de gare en gare, accueillis chaque fois avec des fanfares, ravitaillés copieusement par la Croix-Rouge en cigarettes et en cigares. Au camp, les SS leur avaient rendu les honneurs, le commandant et l'état-major du camp assistant au garde à vous à leur défilé. Puis, sous prétexte de les rafraîchir, on les avait poussés par groupes de vingt-quatre dans la chambre à gaz, elle-même décorée de drapeaux. L'opération avait duré quatre heures. Le témoin de cette scène n'est pas loin. Quelques-uns d'entre vous ont peut-être déjà entendu le même récit. Je trouve pour ma part l'opération irréprochable du point de vue de la technique. Oh ! je sais bien, vous me direz : ce sont des Allemands ! Mais ces techniques-là sont dans l'air, puisque le principe qui les inspire et les justifie est déjà entré plus ou moins avant dans les consciences. »

Georges Bernanos, La Liberté, pour quoi faire ?

 

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03/04/2017

Un homme pas très fréquentable

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« Un prophète n'est vraiment prophète qu'après sa mort, et jusque-là ce n'est pas un homme très fréquentable. Je ne suis pas un prophète, mais il arrive que je voie ce que les autres voient comme moi, mais ne veulent pas voir. Le monde moderne regorge aujourd'hui d'hommes d'affaires et de policiers, mais il a bien besoin d'entendre quelques voix libératrices. Une voix libre, si morose qu'elle soit, est toujours libératrice. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l'avenir comme on attend le train. L'avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l'avenir, on le fait. »

Georges Bernanos, La Liberté, pour quoi faire ?

 

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Comme un organisme se dévitaminise...

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« La déchristianisation de l'Europe s'est faite peu à peu. L'Europe s'est déchristianisée comme un organisme se dévitaminise. Un homme qui se dévitaminise peut garder longtemps les apparences d'une santé normale. Puis il manifeste tout à coup les symptômes les plus graves, les plus impressionnants. A ce moment-là, il ne suffit pas de lui donner ce qui lui manque pour le guérir du même coup. Certaines formes d'anémie spirituelle paraissent ausi graves que l'anémie profonde qui, en dépit de tous les soins, finissait par emporter, des mois après leur libération, les déportés de Buchenwald ou de Dachau. »

Georges Bernanos, La Liberté, pour quoi faire ?

 

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02/04/2017

L'instinct des ouvriers de Lyon

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« On répète volontiers que ce monde moderne dénoncé par Péguy est, en réalité, le monde des mécaniques, et qu'en le dénonçant à mon tour j'ai l'air de céder au même mouvement de haine aveugle qui fit jadis se ruer les ouvriers de Lyon sur la première machine à tisser. Oh ! pardon ! Haine aveugle est vite dit ! Mais si, comme on le craint, comme il est permis de le craindre avec Einstein ou Juliot-Curie, une expérience de désintégration, plus concluante que les autres, fait sauter la planète, l'instinct des ouvriers de Lyon les aura-t-il tellement trompés ? Il est vain d'objecter qu'aucune force au monde n'eût été capable d'empêcher les développement des sciences physiques et les inventions qui en furent la conséquence, comme si les machines s'étaient multipliées d'elles-mêmes, dans un climat devenu brusquement favorable, comme les bêtes. L'esprit de l'homme n'a plus su contrôler les ouvrages de ses mains, voilà plutôt ce qu'il faut dire. »

Georges Bernanos, La Liberté, pour quoi faire ?

 

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30/03/2017

Une vie tout animale

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« J'ai besoin de solitude, j'ai besoin d'espace ; j'ai besoin d'air. J'ai si peu d'énergie. J'ai besoin d'être entourée de champs nus, de sentir mes jambes arpenter les routes ; besoin de sommeil et d'une vie tout animale. Mon cerveau est trop actif. »

Virginia Woolf, Journal intégral (1915-1941)

 

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Le monde des livres serait alors le monde authentique

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« J'ai du mal à me représenter un jour sans lecture, et je me demande souvent si je n'ai pas au fond vécu en lecteur. Le monde des livres serait alors le monde authentique pour lequel le vécu ne représenterait que la confirmation espérée et cette espérance serait sans cesse déçue. »

Ernst Jünger, Soixante-dix s'efface - vol. IV (1986-1990), 1995

 

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20/03/2017

les lois sont sans vigueur, le gouvernement reconnaît son impuissance pour les faire exécuter

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« Cependant les lois sont sans vigueur, le gouvernement reconnaît son impuissance pour les faire exécuter ; les crimes les plus infâmes se multiplient de toutes parts : le démon révolutionnaire relève fièrement la tête, la constitution n'est qu'une toile d'araignée, et le pouvoir se permet d'horribles attentats. Le mariage n'est qu'une prostitution légale ; il n'y a plus d'autorité paternelle, plus d'effroi pour le crime, plus d'asile pour l'indigence. Le hideux suicide dénonce au gouvernement le désespoir des malheureux qui l'accusent. Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayants ; et l'abolition du culte, jointe à l'absence totale d'éducation publique, prépare à la France une génération dont l'idée seule fait frissonner. »

Joseph de Maistre, Considérations sur la France - 1796

 

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18/03/2017

"EXTINCTIONS DES FEUX ! " hurlait mon père.

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« Je lus tous les livres de D.H. Lawrence. Cela m'amena à d'autres. Cela m'amena à H.D. la poétesse. Et puis à Huxley - le plus jeune, l'ami de Lawrence. Tous ces livres qui m'arrivaient dessus ! Un livre conduisait à un autre. Arriva Dos Passos. Pas très bon, non, vraiment, mais assez bon quand même. Il me fallut plus d'une journée pour avaler sa trilogie sur les U.S.A. Dreiser ne me fit rien. Mais Sherwood Anderson, alors là, si ! Et puis ce fut Hemingway. Quels frissons ! En voilà un qui savait pondre ses lignes. Quel plaisir ! Les mots n'étaient plus ternes, les mots étaient des choses qui pouvaient vous faire chantonner l'esprit. Il suffisait de les lire et de se laisser aller à leur magie pour pouvoir vivre sans douleur et garder l'espoir, quoi qu'il arrive.

Mais retour à la maison.

"EXTINCTIONS DES FEUX ! " hurlait mon père.

C'était les Russes que je lisais maintenant, Gorki et Tourgueniev. Mon père avait pour règle que toutes les lumières devaient être éteintes à huit heures du soir : il voulait pouvoir dormir pour être frais et dispo au boulot le lendemain. A la maison il ne parlait que de ça. Il en causait à ma mère dès l'instant où il franchissait la porte et jusqu'au moment où ils s'endormaient enfin. Il était fermement décidé à monter dans la hiérarchie.

"Bon alors, maintenant, ça suffit, ces putains de bouquins ! Extinction des feux !"

Pour moi, tous ces types qui débarquaient dans ma vie du fin fond de nulle part étaient la seule chance que j'avais d'en sortir. C'étaient les seuls qui savaient me parler.

"D'accord ! D'accord !" lui répondais-je.

Après quoi, je prenais la lampe de chevet, me faufilait sous la couverture, y ramenais l'oreiller et continuais de lire mes dernières acquisitions en les appuyant contre l'oreiller, là, en plein sous la couvrante. Au bout d'un moment, la lampe se mettait à chauffer, ça devenait étouffant et j'avais du mal à respirer. Je soulevais la couverture pour reprendre un bol d'air.

"Mais qu'est-ce qui se passe ? Ca serait-y que je verrais de la lumière ? Henry, tu m'éteins tout ça !"

Je rabaissais la couverture à toute vitesse et attendais le moment où mon père se mettait à ronfler.

Tourgueniev était un mec très sérieux mais qui arrivait à me faire rire parce qu'une vérité sur laquelle on tombe pour la première fois, c'est souvent très amusant. Quand en plus la vérité du monsieur est la même que la vôtre et qu'il vous donne l'impression d'être en train de la dire à votre place, ça devient génial. Je lisais mes livres la nuit, comme ça, sous la couverture et à la lumière d'une lampe qui chauffait. Tous ces bons passages, je les lisais en suffoquant. Pure magie. »

Charles Bukowski, Souvenirs d'un pas grand-chose

 

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