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30/08/2018

L'État-Argent administre, dore et décore l'Intelligence ; mais il la musèle et l'endort

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« Heureux donc les peuples modernes qui sont pourvus d'une puissance politique distincte de l'Argent et de l'Opinion ! Ailleurs, le problème n'est peut-être que d'en retrouver un équivalent. Mais ceci n'est pas très facile en France, et l'on voit bien pourquoi.

Avant que notre État se fût fait collectif et anonyme sans autres maîtres que l'Opinion et l'Argent, tous deux plus ou moins déguisés aux couleurs de l'Intelligence, il était investi de pouvoirs très étendus sur la masse des citoyens. Or, ces pouvoirs anciens, l'État nouveau ne les a pas déposés, bien au contraire. Les maîtres invisibles avaient intérêt à étendre et à redoubler des pouvoirs qui ont été étendus et redoublés en effet. Plus l'État s'accroissait aux dépens des particuliers, plus l'Argent, maître de l'État, voyait s'étendre ainsi le champ de sa propre influence. Ce grand mécanisme central lui servait d'intermédiaire ; par là, il gouvernait, il dirigeait, il modifiait une multitude d'activités dont la liberté ou l'extrême délicatesse échappent à l'Argent, mais n'échappent point à l'État. Exemple : une fois maître de l'État, et l'État ayant mis la main sur le personnel et sur le matériel de la religion, l'Argent pouvait agir par des moyens d'État sur la conscience des ministres des cultes et, de là, se débarrasser de redoutables censures. La religion est, en effet, le premier des pouvoirs qui se puisse opposer aux ploutocraties, et surtout une religion aussi fortement organisée que le catholicisme ; érigée en fonction d'État, elle perd une grande partie de son indépendance et, si l'Argent est maître de l'État, elle y perd son franc-parler contre l'Argent. Le pouvoir matériel triomphe sans contrôle de son principal antagoniste spirituel.

Si l'État vient à bout d'une masse de plusieurs centaines de milliers de prêtres, moines, religieux et autres bataillons ecclésiastiques, que deviendront devant l'État les petites congrégations flottantes de la pensée dite libre ou autonome ? Le nombre et l'importance de celles-ci sont d'ailleurs bien diminués, grâce à l'Université, qui est d'État. Avec les moyens dont l'État dispose, une obstruction immense se crée dans le domaine scientifique, philosophique, littéraire. Notre Université entend accaparer la littérature, la philosophie, la science. Bons et mauvais, ses produits administratifs étouffent donc, en fait, tous les autres, mauvais et bons. Nouveau monopole indirect au profit de l'État. Par ses subventions, l'État régente ou du moins surveille nos différents corps et compagnies littéraires ou artistiques. Il les relie ainsi à son propre maître, l'Argent. Il tient de la même manière plusieurs des mécanismes par lesquels se publie, se distribue et se propage toute pensée. En dernier lieu, ses missions, ses honneurs, ses décorations lui permettent de dispenser également des primes à la parole et au silence, au service rendu et au coup retenu. Les partis opposants, pour peu qu'ils soient sincères, restent seuls en dehors de cet arrosage systématique et continuel. Mais ils sont peu nombreux, ou singulièrement modérés, respectueux, diplomates ; ce sont des adversaires qui ont des raisons de craindre de se nuire à eux-mêmes en causant au pouvoir quelque préjudice trop grave. L'État français est uniforme et centralisé ; sa bureaucratie atteignant jusqu'aux derniers pupitres d'école du dernier hameau, un tel État se trouve parfaitement muni pour empêcher la constitution de tout adversaire sérieux, non seulement contre lui-même, mais contre la ploutocratie dont il est l'expression.

L'État-Argent administre, dore et décore l'Intelligence ; mais il la musèle et l'endort. Il peut, s'il le veut, l'empêcher de connaître une vérité politique et, si elle voit cette vérité, de la dire, et, si elle la dit, d'être écoutée et entendue. Comment un pays connaîtrait-il ses besoins, si ceux qui les connaissent peuvent être contraints au silence, au mensonge, ou à l'isolement ? »

Charles Maurras, "L'État esclave, mais tyran" in L'avenir de l'intelligence

 

 

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29/08/2018

Le commerçant reste commerçant, le poète, poète

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« On me dit que le socialisme arrangera tout.

Lorsque le mineur deviendra propriétaire de la mine, l'homme de lettres recevra la propriété des instruments de publicité qui sont affectés à son industrie. Il cessera d'être exploité par son libraire ; son directeur de journal ou son directeur de revue ne s'engraisseront plus du fruit de ses veilles, le produit intégral lui en sera versé.

Devant ce rêve, il est permis d'être sceptique ou d'être inquiet. Je suis sceptique, si la division du travail est maintenue ; car, de tout temps, les Ordres actifs, ceux qui achètent, vendent, rétribuent et encaissent, se sont très largement payés des peines qu'ils ont prises pour faire valoir les travaux des pauvres Ordres contemplatifs. S'il y a des libraires ou des directeurs dans la chiourme socialiste, ils feront ce qu'ont fait leurs confrères de tous les temps ; avec justice s'ils sont justes, injustement dans l'autre cas, qui n'est pas le moins naturel.

Mais, si l'on m'annonce qu'il n'y aura plus ni libraires ni directeurs, c'est pour le coup que je me sentirai inquiet ; car qu'est-ce qui va m'arriver ? Est-ce que le socialisme m'obligera à devenir mon propre libraire ? Serai-je en même temps écrivain, directeur de journal, directeur de revue, et, dieux du Ciel ! maître-imprimeur ? J'honore ces professions. Mais je ne m'y connais ni aptitude, ni talent ni goût, et je remercie les personnes qui veulent bien tenir à ma place ces fonctions et s'y faire mes intendants pour l'heureuse décharge que leur activité daigne me procurer ; la seule chose que je leur demande, quand traités sont signés et comptes réglés, est de faire au mieux leurs affaires, pour se mêler le moins possible de la mienne qui n'est que de mener à bien ma pensée ou ma rêverie.

Ces messieurs ne feraient rien sans nous assurément ! Mais qu'est-ce que nous ferions sans eux ? L'histoire entière montre que, sauf des exceptions aussi merveilleuses que rares, les deux classes, les deux natures d'individus sont tranchées et irréductibles l'une à l'autre. Ne les mêlons pas. Un véritable écrivain doué pour faire sa fortune sera toujours bien distancé par un bon imprimeur ou un bon marchand de papier également doué pour le même destin. Le régime socialiste ne peut pas changer grand-chose à cette loi de la nature ; il y a là, non point des quantités fixées qui peuvent varier avec les conditions économiques et politiques, mais un rapport psychologique qui se maintient quand les quantités se déplacent.

Qu'espèrent les socialistes de leur système ? Un peu plus de justice, un peu plus d'égalité ? Je le veux. Mais, que la justice et l'égalité abondent ou bien qu'elles se raréfient dans la vie d'un État, le commerçant reste commerçant, le poète, poète ; pour peu que celui-ci s'absente dans son rêve, il perd un peu du temps que l'autre continue d'utiliser à courir l'or qu'ils cherchent ensemble. L'or socialiste reste donc aux doigts du commerçant socialiste dont le poète socialiste reste assez démuni.

Il faut laisser la conjecture économique, qui ne saurait changer les cœurs, en dépit des braves prophéties de Benoît Malon. Il faut revenir au présent. »

Charles Maurras, "Le socialisme" in L'avenir de l'intelligence

 

 

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28/08/2018

Ces chairs se gâtent vite...

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« Être passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un progrès. Mais ces chairs se gâtent vite :  la matière première consensuelle se transforme en une unanimité populiste des majorités silencieuses qui n'est jamais innocente. À ce populisme classique se greffe désormais un nouveau populisme yuppie – un techno-populisme – qui entend bien afficher sa post-modernité carnassière, prompte à digérer le best of des biens et des services de la planète. »

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs

 

 

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Inféodé à la commande sociale

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« Promouvoir un travail sans temporalité propre, totalement inféodé à la commande sociale – qu'elle vienne du fouet ou de la faim pour le travail-corvée ou d'une psychologie mutilée de cyber-zombie pour la Surclasse –, incapable de s'articuler avec une intensification de l'individuation pour de grandes masses humaines, bref, se contenter de faire proliférer les cas particuliers d'une espèce : serait-ce tout ce qu'il reste à espérer de l'humanité ? »

 

« Le travail est écartelé entre le travail-corvée de la survie et le travail-performance de la surclasse. C’est négliger que seul le travail-patience entraine une amplification inouïe de la liberté à la fois en extension, par le développement de la puissance d’agir de chacun, et en intensité, par la découverte d’une plasticité propre à l’individualité humaine. »

 

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs

 

 

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27/08/2018

Sous-préfecture

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« La République n'est plus orgueilleuse : elle accepte enfin un destin adapté à ses moyens — celui de sous-préfecture "démocratique" du Nouvel Ordre mondial. »

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs

 

 

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Gens d'inclémence...

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« Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes dieux qui n’existent pas.

Nous restons gens d’inclémence. »

René Char, La Parole en archipel

 

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26/08/2018

Avilissement

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« Le Progrès se réduit finalement à voler à l’homme ce qui l’ennoblit, pour lui vendre au rabais ce qui l'avilit. »

Nicolás Gómez Dávila, Les horreurs de la démocratie

 

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Historiquement Show : Spéciale Maurras Charles

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25/08/2018

L'espérance d'une nouvelle floraison de l'Occident

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« Le nazisme n'a pas été coupable seulement des atrocités qu'il a commises.

En se prétendant proche de certains nobles thèmes de la méditation germanique, il a en même temps assassiné l'espérance d'une nouvelle floraison de l'Occident. »

Nicolás Gómez Dávila, Le Réactionnaire authentique

 

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Maurice Barrès revisité

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Finky reçoit Sarah Vajda et Michel Winock

 

 

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24/08/2018

Charles Maurras et ses héritiers

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Par Alain Finkielkraut. Avec Olivier Dard et François Huguenin.

 

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22/08/2018

Une patrie abstraite, une morale abstraite, un patriotisme abstrait

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« "Les Déracinés" ont valu à leur auteur l’attention d’un public nouveau, non point seulement ce public des lettrés et des politiques qui lui était acquis, mais la foule vaste et confuse, cultivée mais en général incurieuse, qu’on appelle le grand public et qui forme notre "aristocratie intellectuelle". "Déracinés, Déracineurs, Déracinement", la même image, plus ou moins modifiée, a passé dans la langue du journalisme et de la conversation. Il était d’usage courant avant même que le volume parût : dans "Le Temps", à la rubrique des Faits divers, j’ai surpris au milieu de l’été dernier son premier emploi pour annoncer le suicide d’un malheureux provincial incapable de s’adapter au lois du milieu parisien. Les "sept devant Paris", comme M. Henry Fouquier appelle les jeunes Lorrains de M. Barrès, n’en mourront sans doute point tous (un seul périt, et par la guillotine, à la fin de ce premier tome du "Roman de l’énergie nationale"), mais tous seront atteints en quelque manière par un effet de la centralisation.
M. Paul Bourget a fortement résumé dans "Le Figaro" cette antithèse centraliste, contre laquelle M. Barrès a posé la thèse des Déracinés :

". . . Ils sont intelligents, sensibles, ambitieux, et ils ont quitté leur terre natale parce que Paris est le seul champ ouvert à toutes les initiatives et que partout ailleurs 'le Français n’est qu’un administré' : administré de la politique, car la toute-puissante machine gouvernementale, montée par les Jacobins et Napoléon, a son centre unique ici ; administré de l’idée, car c’est ici encore le point d’intensité pour tout l’art, toute la science, toute la littérature du pays ; administré du sentiment, dirai-je presque, car les pièces de théâtre, les romans, les recueils de vers, toutes les œuvres d’imagination qui propagent par la mode les plus récentes façons de jouir et de souffrir, s’élaborent encore ici. Hors de Paris, les jeunes Lorrains ne seraient même plus des 'provinciaux', car il n’y a plus de provinces depuis cent ans, mais des 'départementaux'. ' Paris ! ', dit leur historien, 'le rendez- vous des hommes, le rond-point de l’humanité ! C’est la patrie de leurs vœux, le lieu marqué, pour qu’ils accomplissent leurs destinées. . .' Et il ajoute : 'Leur éducation leur a supprimé la conscience nationale, c’est-à-dire le sentiment qu’il y a un passé de leur canton natal et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche. . .' "

Ils ont été pliés de bonne heure, soit par les circonstances, soit même par leurs maîtres, à cette conception. Au lycée, un "déraciné supérieur", leur professeur de philosophie, qui ressemble un peu à Burdeau, ne leur a enseigné qu’une patrie abstraite, une morale abstraite, un patriotisme abstrait, et tout cela donc sans rapports avec le milieu naturel et premier de ces jeunes gens, la Lorraine. M. Paul Bouteiller est kantiste. Il professe à la fois le vide de toutes les croyances et le devoir de croire au devoir. Le signe du devoir, c’est d’être universel et de pouvoir servir de type à la conduite de tout homme, quel qu’il soit et en quelques conditions qu’il se trouve. Voilà des leçons d’une apparence bien héroïque. Elles enseignent le mépris des préjugés héréditaires, des coutumes locales. Elles affranchissent, dit-on. Attendez. Par l’exemple de Bouteiller, l’auteur nous fera voir que ce ne sont point les systèmes qui sont héroïques, mais les âmes. Une morale généreuse, réduite à son propre pouvoir, permet seulement aux rhéteurs de manquer aux délicatesses de l’honnêteté, puis à ses lois essentielles, sans en sentir trop de remords ni discontinuer des grimaces sublimes. C’est une bonne préparation à l’hypocrisie. »

Charles Maurras, "Les Déracinés” , in L’Idée de la décentralisation

 

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L'esprit efféminé et la raison sans nerf

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« Tout hier, j’emportai cette terrible pensée à la promenade. L’esprit efféminé et la raison sans nerf que le dernier siècle nous composa nous occasionnent de ces querelles avec nous-mêmes. Elles ont l’avantage de vérifier les fondements de notre pensée. »

Charles Maurras, "Sur la peine de mort” in L'Allée des philosophes

 

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21/08/2018

Des projections abstraites

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« Rousseau se chamailla toute sa vie avec son conseil de ville, il échappa de très bonne heure à la prise des siens et l'on aime à penser qu'il ne s'est point vanté en parlant de l'abandon de ses quatre enfants. Il se brouilla régulièrement avec ses amis et diffama ses bienfaiteurs et bienfaitrices. Cela lui permettait d'aimer quelques uns de ses "autres frères” et les hommes, mais à grande distance, et comme des projections abstraites de ce Moi sacré. Après l'avoir répandu sur le genre humain, il pouvait le jeter aussi dans la nature dont le grand cœur diffus lui répondait exactement ce qu'il voulait. »

Charles Maurras, "Le paysage classique” in L'Allée des philosophes

 

 

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On ne conçoit pas une France inculte et sauvage

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« Le nom de mon livre ["L'allée des philosophes"] avait été inscrit par le duc d'Aumale dans votre Valois, au parc de Chantilly, pour perpétuer la mémoire des entretiens du grand Condé et de ses familiers "dans ces superbes allées", disait l'un d'eux, "au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisent ni jour ni nuit !" Aussi bien, j'aurais pu cueillir la même inscription à Versailles : il y a bien deux siècles, qu'elle y est mise, dans les allées du petit parc qui ont aussi résonné des pas et des voix de Huet, de La Bruyère, de Bossuet quand ils faisaient entre eux ce qu'ils nommaient tranquillement leur "société des choses humaines et divines".

Tout compte fait, quels vrais philosophes ce furent ! Du temps de ma jeunesse, en avance de longues années sur la vôtre, mon cher ami, on était sans grande piété et même sans justice aucune, pour les traces laissées par de tels agonistes du savoir, de l'éloquence et de la raison. Il était peu fréquent qu'un jeune Français les cherchât. Pardonnezmoi d'en radoter, nous nous aimions si peu ! Nous nous préférions tant de grandeurs étrangères, mêmes fausses ou enflées ! L'étudiant, élève de maîtres en vogue ou simple nourrisson des Muses, réservait toutes ses tendresses à une "allée des Philosophes" qui monte à Heidelberg de l'autre côté du Neckar et porte le vocable heureux de "Philosophenweg". Votre aîné Maurice Pujo, qui est mon cadet de beaucoup, a raconté quels pélerinages y faisait encore sa génération et quelle religion passionnée elle y apporta ! Il s'en faut qu'aujourd'hui la vénération des gloires nationales ait égalé ce fanatisme. Nous ne sommes pas obsédés de Descartes ou de Gassendi autant qu'on l'a été de Hegel et de Kant. Et tant mieux : ce qui doit être rétabli n'est pas une obsession fumeuse d'iniquités compensatrices, mais le juste équilibre du jugement. Où le pendule oscille, l'esprit marque un point fixe pour la pensée.

La jeunesse contemporaine trouve tout naturel d'être française et de n'être pas allemande ; il y a vingt ans, c'était moins simple, et ce naturel là dut être dégagé de pas mal d'artifices ; le sentiment d'ingratitude et de migration romantique n'a pas succombé tout seul : en périssant de mort violente, il s'est violemment défendu contre le bienfait des simplicités retrouvées.

Le prestige allemand tenait, pour une part, aux victoires de 18151870, mais on le dérivait d'un monopole imaginaire de la pensée et des arts. L'Allemagne passait pour le berceau de l'esprit humain. Il a fallu plaider et raisonner beaucoup pour lui arracher ce titre burlesque de "seconde patrie de tout homme qui étudie et qui pense". Quels services vous avez rendus alors à la Renaissance française ! Vous aviez la supériorité de connaître le pays dont on parlait tant ! A dixhuit ans, vous étiez allé y chercher les éléments de votre livre, "Louis II de Bavière". Vous sentiez et rendiez sensible la primauté de notre patrie moins en considérant ses droits sacrés sur nous qu'en l'examinant dans son histoire, son influence et son action. C'était la procédure de la science et de l'esprit libre. Un Goethe vous donne raison. Mais il ne donne pas raison aux Français qui se dépaysent de coeur et d'âme. Goethe avoue que l'Allemagne en était encore à l'état sauvage quand notre civilisation portait, depuis longtemps ses feuilles et ses fruits.

On ne conçoit pas une France inculte et sauvage. Elle n'apparaît à l'esprit qu'enveloppée et caressée du rayon d'une longue avance, embellie et polie par un art déjà mûr. Le génie de l'homme de France se mêla de tout temps aux douceurs d'une terre autrefois méprisée pour cet affinement. En nous rouvrant ses profondeurs pleines de délices, le pavillon de son beau ciel, la merveille du monde après celui d'Athènes, a fini par rendre du lustre au genre de pensée qu'il avait animé. »

Charles Maurras, "À Jacques Bainville” , Préface à L'Allée des philosophes

 

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