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23/07/2014

La question de la technique

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« Qu'est-ce que la technique moderne ? Elle aussi est un dévoilement. C'est seulement lorsque nous arrêtons notre regard sur ce trait fondamental que ce qu'il y a de nouveau dans la technique moderne se montre à nous.
Le dévoilement, cependant, qui régit la technique moderne ne se déploie pas en une pro-duction au sens de la poiesis. Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l'énergie de l'air en mouvement, ce n'est pas pour l'accumuler.
Une région, au contraire, cet provoquée à l'extraction de charbon et de minerais. L'écorce terrestre se dévoile aujourd'hui comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais. Tout autre apparaît le champ que le paysan cultivait autrefois, alors que cultiver signifiait encore : entourer de haies et entourer de soins. Le travail du paysan ne provoque pas la terre cultivable. Quand il sème le grain, il confie la semence aux forces de croissance et il veille à ce qu'elle prospère. Dans l'intervalle, la culture des champs elle aussi, a été prise dans le mouvement aspirant d'un mode de culture d'un autre genre, qui requiert la nature. Il la requiert au sens de la provocation. L'agriculture est aujourd'hui une industrie d'alimentation motorisée. L'air est requis pour la fourniture d'azote, le sol pour celle de minerais, le minerai par exemple pour celle d'uranium, celui-ci pour celle d'énergie atomique, laquelle peut être libérée pour des fins de destruction ou pour une utilisation pacifique. [...]
La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ces conséquences s'enchaînant l'une l'autre à partir de la mise en place de l'énergie électrique, le fleuve du Rhin apparaît, lui aussi, comme quelque chose de commis. La centrale n'est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l'autre. C'est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu'il est aujourd'hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l'est de par l'essence de la centrale. [...] Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il ? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande, l'objet d'une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué là-bas une industrie des vacances. »

Martin Heidegger, La question de la technique, in Essais et Conférences, Gallimard

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Ces fêtes de lumières

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« Le parfum du désir qui passe, la grâce en mouvement, ces secondes d’éternité qui glissent le long des paupières effilées, ça et là, la sérénité bouddhiste, ces sourires énigmatiques tournés vers l’intérieur ou vers l’au-delà. Ces vieux sages couleur d’ivoire, ces dieux au visage de pierre qui parlent au soleil, et dans les pagodes, ces femmes aux mains jointes, aux épaules douces, qui méditent sur les mystères du monde ; et en haute région, ces nuits mystérieuses oppressantes, pleines de frémissements, de froissements, d’appels rauques, de cris et de chuchotements. Et ces fêtes de lumières sur les miroirs des rizières et sur les horizons bleutés des calcaires, et ces cathédrales de végétation à la fois prisons et cachettes ; et cette végétation bouillonnante, effervescente, tentaculaire, somptueuse, écrasante, éclatante, et envoûtante comme les drogues. »

Hélie de Saint Marc 

 

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Son cri aigu perça le silence de la pièce

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« Il reposa le sabre ainsi enveloppé sur la natte devant lui, puis se souleva sur les genoux, se réinstalla les jambes croisées et défit les agrafes de son col d’uniforme. Ses yeux ne voyaient plus sa femme. Lentement, un à un, il défit les minces boutons de cuivres. Sa brune poitrine apparut, puis le ventre. Il déboucla son ceinturon et défit les boutons de son pantalon. On vit l’éclat pur et blanc du pagne qui serrait les reins. Le lieutenant le rabattit à deux mains pour dégager davantage le ventre, puis saisit la lame de son sabre. De la main gauche il se massa le ventre, les yeux baissés. Pour s’assurer que le fil de la lame était bien aiguisé, le lieutenant replia la jambe gauche de son pantalon, dégagea un peu la cuisse et coupa légèrement la peau. Le sang remplit aussitôt la blessure et de petits ruisseaux rouges s’écoulèrent qui brillait dans la lumière. [...]. Les yeux du lieutenant fixaient sur sa femme l’intense regard immobile d’un oiseau de proie. Tournant vers lui-même son sabre il se souleva légèrement pour incliner le haut de son corps sur la pointe de son arme. L’étoffe de son uniforme tendue sur ses épaules trahissait l’effort qui mobilisait toutes ses forces. Il visait à gauche au plus profond de son ventre. Son cri aigu perça le silence de la pièce. »

Yukio Mishima, La mort en été

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22/07/2014

Je trouvais maints fragments chatoyants de bonheur

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« Je commençais à rêver de mes aptitudes de combattant... Il est assez risqué de discuter un bonheur qui peut se passer de mots. La seule chose qui, j'en suis sûr, peut aisément se déduire de ce que j'ai écrit, c'est qu'afin de susciter ce que j'évoque ici sous le nom de bonheur, il faut d'abord remplir une série de conditions extrêmement gênantes et se livrer à toute une série de pratiques extrêmement complexes. Au cours du bref espace - un mois et demi - de vie militaire dont je fis plus tard l'expérience, je trouvais maints fragments chatoyants de bonheur, mais il en est un (inoubliable et si complet sentiment de bonheur éprouvé en un moment dépourvu de toute signification apparente et pas du tout militaire) que je me sens contraint de le relater ici. Bien que faisant partie d'un groupe lorsque j'étais soldat, ce sentiment suprême de bien-être se manifesta, comme en toute occasion antérieure de ma vie, lorsque j'étais tout seul. Cela se produisit à la tombée du jour le 25 mai, une journée splendide du début de l'été. J'étais incorporé dans un groupe de parachutistes ; on avait fini l'exercice journalier ; j'avais été prendre un bain et rentrais au dortoir. Le ciel du début de soirée se teintait de nuances roses et bleues et l'herbe au-dessous s'étendait en nappe de jade unie, étincelante. »

Yukio Mishima, Le soleil et l'acier 

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Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel

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« Les hommes travaillent généralement trop pour pouvoir encore rester eux-mêmes. Le travail : une malédiction que l'homme a transformée en volupté. Oeuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer de la joie d'un effort qui ne mène qu'à des accomplissements sans valeur, estimer qu'on ne peut se réaliser autrement que par le labeur incessant — voilà une chose révoltante et incompréhensible. Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d'intérêt de l'individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l'homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s'attacher à n'importe quoi : l'œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenue un moyen d'extériorisation qui lui fait quitter l'intime de son être. Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l'homme ne s'y réalise-t-il pas — il réalise. »

Emil Michel CIORAN, Sur les cimes du désespoir 

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Les valeurs de nos vieux maîtres

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« Nos vieux maîtres n’étaient pas seulement des hommes de l’ancienne France. Ils nous enseignaient, au fond, la morale même et l’être même de l’ancienne France. Je vais bien les étonner : ils nous enseignaient la même chose que les curés. (…) Les uns et les autres et avec eux nos parents et dès avant eux nos parents ils nous disaient, ils nous enseignaient cette stupide morale, qui a fait la France, qui aujourd’hui encore l’empêche de se défaire. Cette stupide morale à laquelle nous avons tant cru. À laquelle, sots que nous sommes, et peu scientifiques, malgré tous les démentis du fait, à laquelle nous nous raccrochons désespérément dans le secret de nos cœurs. (…) Tous les trois ils nous enseignaient cette morale, ils nous disaient que un homme qui travaille bien et qui a de la conduite est toujours sûr de ne manquer de rien. Ce qu’il y a de plus fort c’est qu’ils le croyaient. Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que c’était vrai.

Les uns paternellement, et maternellement ; les autres scolairement, intellectuellement, laïquement ; les autres dévotement, pieusement ; tous doctement, tous paternellement, tous avec beaucoup de cœur ils enseignaient, ils croyaient, ils constataient cette morale stupide (notre seul recours ; notre secret ressort) : qu’un homme qui travaille tant qu’il peut, et qui n’a aucun grand vice, qui n’est ni joueur, ni ivrogne, est toujours sûr de ne jamais manquer de rien et comme disait ma mère qu’il aura toujours du pain pour ses vieux jours. Ils croyaient cela tous, d’une croyance antique et enracinée, d’une créance indéracinable, indéracinée, que l’homme raisonnable et plein de conduite, que le laborieux était parfaitement assuré de ne jamais mourir de faim. Et même qu’il était assuré de pouvoir toujours nourrir sa famille. Qu’il trouverait toujours du travail et qu’il gagnerait toujours sa vie.
Tout cet ancien monde était essentiellement le monde de gagner sa vie.
Pour parler plus précisément ils croyaient que l’homme qui se cantonne dans la pauvreté et qui a, même moyennement, les vertus de la pauvreté, y trouve une petite sécurité totale. Ou pour parler plus profondément ils croyaient que le pain quotidien est assuré, par des moyens purement temporels, par le jeu même des balancements économiques, à tout homme qui ayant les vertus de la pauvreté consent, (comme d’ailleurs on le doit), à se borner dans la pauvreté. (Ce qui d’ailleurs pour eux était en même temps et en cela même non pas seulement le plus grand bonheur, mais le seul bonheur même que l’on pût imaginer.) (Bien se loger dans une petite maison de pauvreté.) On se demande où a pu naître, comment a pu naître une croyance aussi stupide, (notre profond secret, notre dernière et notre secrète règle, notre règle de vie secrètement caressée) ; on se demande où a pu naître, comment a pu naître une opinion aussi déraisonnable, un jugement sur la vie aussi pleinement indéfendable. Que l’on ne cherche pas. Cette morale n’était pas stupide. Elle était juste alors. Et même elle était la seule juste. Cette croyance n’était pas absurde. Elle était fondée en fait. Et même elle était la seule fondée en fait. Cette opinion n’était point déraisonnable, ce jugement n’était point indéfendable. Il procédait au contraire de la réalité la plus profonde de ce temps-là.

On se demande souvent d’où est née, comment est née cette vieille morale classique, cette vieille morale traditionnelle, cette vieille morale du labeur et de la sécurité dans le salaire, de la sécurité dans la récompense, pourvu que l’on se bornât dans les limites de la pauvreté, et par suite et enfin de la sécurité dans le bonheur. Mais c’est précisément ce qu’ils voyaient ; tous les jours. Nous, c’est ce que nous ne voyons jamais, et nous nous disons : Où avaient-ils inventé ça. Et nous croyons, (parce que c’étaient des maîtres d’école, et des curés, c’est-à-dire en un certain sens encore des maîtres d’école), nous croyons que c’était une invention, scolaire, intellectuelle. Nullement. Non. C’était cela au contraire qui était la réalité, même. Nous avons connu un temps, nous avons touché un temps où c’était cela qui était la réalité. Cette morale, cette vue sur le monde, cette vue du monde avait au contraire tous les sacrements scientifiques. C’était elle qui était d’usage, d’expérience, pratique, empirique, expérimentale, de fait constamment accompli. C’était elle qui savait. C’était elle qui avait vu. Et c’est peut-être là la différence la plus profonde, l’abîme qu’il y ait eu entre tout ce grand monde antique, païen, chrétien, français, et notre monde moderne, coupé comme je l’ai dit, à la date que j’ai dit. Et ici nous recoupons une fois de plus cette ancienne proposition de nous que le monde moderne, lui seul et de son côté, se contrarie d’un seul coup à tous les autres mondes, à tous les anciens mondes ensemble en bloc et de leur côté. Nous avons connu, nous avons touché un monde, (enfants nous en avons participé), où un homme qui se bornait dans la pauvreté était au moins garanti dans la pauvreté. C’était une sorte de contrat sourd entre l’homme et le sort, et à ce contrat le sort n’avait jamais manqué avant l’inauguration des temps modernes. Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l’arbitraire, que celui qui introduisait un jeu, que celui qui voulait s’évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu’il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu’un temps venait, et qu’il était déjà là, et c’est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, et encore plus sûrement que celui qui joue.
Ils ne pouvaient pas prévoir qu’un tel temps venait, qu’il était là, que déjà il surplombait. Ils ne pouvaient pas même supposer qu’il y eût jamais, qu’il dût y avoir un tel temps. Dans leur système, qui était le système même de la réalité, celui qui bravait risquait évidemment tout, mais celui qui ne bravait pas ne risquait absolument rien. Celui qui tentait, celui qui voulait s’évader de la pauvreté, celui qui jouait de s’évader de la pauvreté risquait évidemment de retomber dans les plus extrêmes misères. Mais celui qui ne jouait pas, celui qui se bornait dans la pauvreté, ne jouant, n’introduisant aucun risque, ne courait non plus aucun risque de tomber dans aucune misère. L’acceptation de la pauvreté décernait une sorte de brevet, instituait une sorte de contrat. L’homme qui résolument se bornait dans la pauvreté n’était jamais traqué dans la pauvreté. C’était un réduit. C’était un asile. Et il était sacré. Nos maîtres ne prévoyaient pas, et comment eussent-ils soupçonné, comment eussent-ils imaginé ce purgatoire, pour ne pas dire cet enfer du monde moderne où celui qui ne joue pas perd, et perd toujours, où celui qui se borne dans la pauvreté est incessamment poursuivi dans la retraite même de cette pauvreté. Nos maîtres, nos anciens ne pouvaient prévoir, ne pouvaient imaginer cette mécanique, cet automatisme économique du monde moderne où tous nous nous sentons d’année en année plus étranglés par le même carcan de fer qui nous serre plus fort au cou.
Il était entendu que celui qui voulait sortir de la pauvreté risquait de tomber dans la misère. C’était son affaire. Il rompait le contrat conclu avec le sort. Mais on n’avait jamais vu que celui qui voulait se borner dans la pauvreté fût condamné à retomber perpétuellement dans la misère. On n’avait jamais vu que ce fût le sort qui rompît le contrat. Ils ne connaissaient pas, ils ne pouvaient prévoir cette monstruosité, moderne, cette tricherie, nouvelle, cette invention, cette rupture du jeu, que celui qui ne joue pas perdît continuellement.

 

(…) Dans le système de nos bons maîtres, curés et laïques, et laïcisateurs, et c’était le même système de la réalité, celui qui voulait sortir de la pauvreté par en haut risquait d’en sortir, d’en être précipité par en bas. Il n’avait rien à dire. Il avait dénoncé le pacte. Mais la pauvreté était sacrée. Celui qui ne jouait pas, celui qui ne voulait pas s’en évader par en haut ne courait aucun risque d’en être précipité par en bas. Fideli fidelis, à celui qui lui était fidèle la pauvreté était fidèle. Et à nous il nous était réservé de connaître une pauvreté infidèle.
À nous il nous était réservé que la pauvreté même nous fût infidèle. Pour tout dire d’un mot à nous il nous était réservé que le mariage même de la pauvreté fût un mariage adultère.
En d’autres termes ils ne pouvaient prévoir, ils ne pouvaient imaginer cette monstruosité du monde moderne, (qui déjà surplombait), ils n’avaient point à concevoir ce monstre d’un Paris comme est le Paris moderne où la population est coupée en deux classes si parfaitement séparées que jamais on n’avait vu tant d’argent rouler pour le plaisir, et l’argent se refuser à ce point au travail.
Et tant d’argent rouler pour le luxe et l’argent se refuser à ce point à la pauvreté. En d’autres termes, en un autre terme ils ne pouvaient point prévoir, ils ne pouvaient point soupçonner ce règne de l’argent. Ils pouvaient d’autant moins le prévoir que leur sagesse était la sagesse antique même. Elle venait de loin. Elle datait de la plus profonde antiquité, par une filiation temporelle, par une descendance naturelle que nous essayerons peut-être d’approfondir un jour.
Il y a toujours eu des riches et des pauvres, et il y aura toujours des pauvres parmi vous[1] et la guerre des riches et des pauvres fait la plus grosse moitié de l’histoire grecque et de beaucoup d’autres histoires et l’argent n’a jamais cessé d’exercer sa puissance et il n’a point attendu le commencement des temps modernes pour effectuer ses crimes. Il n’en est pas moins vrai que le mariage de l’homme avec la pauvreté n’avait jamais été rompu. Et au commencement des temps modernes il ne fut pas seulement rompu, mais l’homme et la pauvreté entrèrent dans une infidélité éternelle. Quand on dit les anciens, au regard des temps modernes, il faut entendre ensemble et les anciens Anciens et les anciens chrétiens. C’était le principe même de la sagesse antique que celui qui voulait sortir de sa condition les dieux le frappaient sans faute. Mais ils frappaient beaucoup moins généralement celui qui ne cherchait pas à s’élever au-dessus de sa condition. Il nous était réservé, il était réservé au temps moderne que l’homme fût frappé dans sa condition même. »

Charles Péguy, L’Argent (1913)

 

  

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L'essence

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« Je ne croyais nullement, en me donnant la mort, contredire à l'idée que j'ai toujours sentie vivante en moi de l'immortalité. C'était, au contraire, parce que je croyais à l'immortalité que je me précipitais si vivement vers la mort. Je professais que ce qu'on appelle la mort n'est qu'un seuil et qu'au-delà continue la vie, ou du moins, quelque chose de ce qu'on appelle la vie, quelque chose qui en est l'essence. »

  Pierre Drieu La Rochelle, Récit secret 

 

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Un peuple qui croît dans l’habitude d’une mauvaise littérature est un peuple sur le point de lâcher prise sur son empire et sur lui-même

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« Le langage est le principal moyen qu’ont les humains de communiquer. Si le système nerveux d’un animal ne transmet plus de sensations ou de stimuli, l’animal dépérit. Si la littérature d’une nation décline, cette nation s’atrophie et périclite.
Votre législateur ne peut inventer des lois pour le bien du peuple, votre chef ne peut commander, votre peuple (s’il s’agit d’un pays démocratique) ne peut instruire ses « représentants » de ses besoins, que grâce au langage.
Le langage nébuleux des escrocs ne sert que les tentatives temporaires. (…) L’homme d’Etat ne peut gouverner, le savant ne peut communiquer ses découvertes, les hommes ne peuvent se mettre d’accord sur ce qu’il convient de faire, sans le langage, et toutes leurs actions, toutes les conditions de leur vie sont affectées par les défauts ou les qualités de leur langue.
Un peuple qui croît dans l’habitude d’une mauvaise littérature est un peuple sur le point de lâcher prise sur son empire et sur lui-même. Et ce laisser-aller n’est en rien aussi simple et aussi scandaleux qu’une syntaxe abrupte et désordonnée. »

Ezra Pound, ABC de la lecture, Idées NRF 1967

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Des pédérastes, des drogués, des eunuques

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« De mon temps, déclara la Baronne en guise de diversion, il y avait encore quelques hommes. Ils m’ont aimée ; mais ils ont été tués à la guerre. Maintenant il n’y a que des pédérastes (excusez-moi, rigola-t-elle en se tournant vers le thomiste et le communiste), des drogués, des eunuques. »

Pierre Drieu La Rochelle, Le souper de réveillon. 1936

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21/07/2014

L’abjuration est accomplie

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« Le centralisme fasciste n’a jamais réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, qui est toutefois resté lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysanne, prolétaire, ouvrière) ont continué à se conformer à leurs propres modèles antiques : la répression se limitait à obtenir des paysans, des prolétaires ou des ouvriers leur adhésion verbale. Aujourd’hui, en revanche, l’adhésion aux modèles imposés par le Centre est totale et sans conditions. Les modèles culturels réels sont reniés. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la "tolérance" de l’idéologie hédoniste, défendue par le nouveau pouvoir, est la plus terrible des répressions de l’histoire humaine. Comment a-t-on pu exercer pareille répression ? A partir de deux révolutions, à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures et la révolution du système des informations. Les routes, la motorisation, etc. ont désormais uni étroitement la périphérie au Centre en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution du système des informations a été plus radicale encore et décisive. Via la télévision, le Centre a assimilé, sur son modèle, le pays entier, ce pays qui était si contrasté et riche de cultures originales. Une œuvre d’homologation, destructrice de toute authenticité, a commencé. Le Centre a imposé - comme je disais - ses modèles : ces modèles sont ceux voulus par la nouvelle industrialisation, qui ne se contente plus de "l’homme-consommateur", mais qui prétend que les idéologies différentes de l’idéologie hédoniste de la consommation ne sont plus concevables. Un hédonisme néo-laïc, aveugle et oublieux de toutes les valeurs humanistes, aveugle et étranger aux sciences humaines. »

Pier Paolo Pasolini, Ecrits corsaires 

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La course dans la poussière

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« "Jamais de repos, jamais de halte sur la route brûlante auprès de la source fraîche, seulement une gorgée prise au passage dans le creux de la main. .. et on reprend la course dans la poussière." Telle apparaissait la vie pour Henry de Monfreid. Vieille compagne, la mort ne surprit pas, la nuit du 12 au 13 décembre 1974, ce prodigieux vieillard de 95 ans : "ll faut vivre comme si on était éternel ; il n'est pas plus difficile de mourir que de naître."
Mers, soleil, vents l'avaient délivré des rêveries obscures, des conventions et des habitudes, de ce qu'il appelait "le troupeau" pour lui permettre d'écouter tout ce qu'il portait en lui, comme une mère porte un enfant, l'Aventure. Mais se dépouiller du vieil homme n'est pas facile. Un échec à l'Ecole polytechnique, la rupture avec sa famille, de nombreux petits métiers, des amours de passage lui font mesurer "sa veulerie, ses lâchetés, ses faiblesses". Mentir pour être cru, tricher pour gagner semblent à ce jeune homme les lois d'une cité où "l'homme perd sa propre estime", où il ne connaît plus son tirant d'eau, où aucune épreuve ne lui révèle sa valeur.
Aussi fuit-il ce monde faux, non pour s'adonner à des spéculations métaphysiques, mais pour affronter une rude réalité "afin, écrit-il, de fortifier en lui ses éléments combatifs". ll a 30 ans, trois de plus que Rimbaud, lorsqu'il découvre l'Ethiopie et la mer Rouge en 1910.
Pendant trente-huit années, il en recherche les secrets, se battant contre les pirates et les Etats, vendant des armes, des perles, du haschisch, côtoyant des marchands d'esclaves et des princes, rencontrant aussi bien le Négus que Mussolini, conversant avec Teilhard de Chardin après s'être converti à l'lslam. Contrebandier, pirate, gentilhomme de fortune, il écume les mers d'Orient, devient guide de chasse au Kenya, avant de planter son ancre à terre, en Berry, dans une demeure datant d'Henri IV. Sans jamais avoir failli à sa parole ni à son honneur.
Au milieu de ses aquarelles, après avoir écrit une soixantaine d'ouvrages, Henry de Monfreid terminait d'ordonner ses souvenirs. "Je plante un pommier, aimait-il à dire, et n'en mange pas les pommes. Mais je mange celles de l'arbre qu'on a planté avant moi. Et bien d'autres mangeront les pommes que j'ai plantées. ll faut vivre comme cela." lvre d'aventures, il tenait à marquer son attachement à la terre d'Europe : terre d'aventures, terre d'aventuriers, toute à son image. »

Jean-Louis Voisin, à propos d'Henry de Monfreid in La revue Eléments, novembre 1974

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Der Waldgänger

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« Contre l'Etat technicisé omniprésent (...), le recours aux forêts réelles ou symboliques où se réfugiaient autrefois les hors-la-loi islandais permet d'affirmer individuellement sa liberté. (...) L'Anarque qui, au lieu de s'opposer brutalement à un pouvoir qui risque de l'écraser, se met en marge de lui par un semblant d'acceptation qui lui assure sa liberté intérieure. »

Ernst Jünger, Der Waldgänger 

 

 

« [Waldgänger]... Nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous - il faut donc qu’un caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est Rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme. A le prendre ainsi, nous serons aussitôt frappés par la place que tient le recours aux forêts, et dans la pensée, et dans la réalité de nos ans. »

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Le monde de ceux qui ne croient plus à rien

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« Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s'en font gloire et orgueil. Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne.  Le monde qui fait le malin.  Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n'en remontre pas, de ceux à qui on n'en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n'a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C'est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l'athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n'ont pas de mystique. Et qui s'en vantent.  »

Charles Péguy, Notre Jeunesse, 17 juillet 1910

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Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile

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« Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile ; il y a dans ses agitations et dans ses passions quelque chose de fondamentalement absurde. (…) Le désir de possession, le désir de domination, le désir d’évasion et de divertissement débouchent en fin de compte sur un néant inévitable. L’amour lui-même s’offre à nous avec le visage de l’illusion, puisque l’objet qu’il s’acharne à parer, à chérir comme s’il était unique et incomparable, n’est rien, pour qui sait le voir avec plus de sévérité, qu’un atome interchangeable, pareil à des milliers ou des millions d’autres : pourquoi s’attacher à celui-là ? Tout semble donc conjuré pour ôter à la vie toute signification, pour creuser le vide autour d’elle, pour la laisser errer et trébucher dans un univers désertique dont les mirages déçoivent l’approche et s’effacent pour qui veut les saisir. Tout semble nous conduire au nihilisme. Mais c’est au cœur du péril et de la solitude suprêmes qu’il appartient à l’homme de se ressaisir en ressaisissant le monde. Il reçoit une vie privée de signification, ou plutôt il est jeté dans une vie privée de signification : c’est donc à lui qu’il appartient de créer cette signification. »

Thierry Maulnier

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19/07/2014

J'aurais tant voulu être aimé qu'il me semble que j'aime

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« - C'est comme je te le dis. Je suis maladroit, je suis lourd. J'avais de la délicatesse dans le coeur, mais pas dans les mains.

- Tu as fait semblant d'être maladroit pour être drôle, mais tu l'as fait exprès.

- C'est ce qui te trompe : je me sentais maladroit, alors je tâchais d'en faire de la drôlerie. Mais je n'ai jamais pu me résigner à ne réussir que dans le genre du clown.

- Mais tu n'es comme ça qu'à tes moments perdus.

- Ma vie, ce n'est que des moments perdus.

- Mais qu'est-ce que tu aurais voulu faire ?

- J'aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. Que rien ne bouge plus autour de moi. Mais tout a toujours foutu le camp.

- Mais quoi ? Tu aimes tant de gens que ça ?

- J'aurais tant voulu être aimé qu'il me semble que j'aime. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu Follet

 

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