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21/07/2014

Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile

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« Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile ; il y a dans ses agitations et dans ses passions quelque chose de fondamentalement absurde. (…) Le désir de possession, le désir de domination, le désir d’évasion et de divertissement débouchent en fin de compte sur un néant inévitable. L’amour lui-même s’offre à nous avec le visage de l’illusion, puisque l’objet qu’il s’acharne à parer, à chérir comme s’il était unique et incomparable, n’est rien, pour qui sait le voir avec plus de sévérité, qu’un atome interchangeable, pareil à des milliers ou des millions d’autres : pourquoi s’attacher à celui-là ? Tout semble donc conjuré pour ôter à la vie toute signification, pour creuser le vide autour d’elle, pour la laisser errer et trébucher dans un univers désertique dont les mirages déçoivent l’approche et s’effacent pour qui veut les saisir. Tout semble nous conduire au nihilisme. Mais c’est au cœur du péril et de la solitude suprêmes qu’il appartient à l’homme de se ressaisir en ressaisissant le monde. Il reçoit une vie privée de signification, ou plutôt il est jeté dans une vie privée de signification : c’est donc à lui qu’il appartient de créer cette signification. »

Thierry Maulnier

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19/07/2014

J'aurais tant voulu être aimé qu'il me semble que j'aime

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« - C'est comme je te le dis. Je suis maladroit, je suis lourd. J'avais de la délicatesse dans le coeur, mais pas dans les mains.

- Tu as fait semblant d'être maladroit pour être drôle, mais tu l'as fait exprès.

- C'est ce qui te trompe : je me sentais maladroit, alors je tâchais d'en faire de la drôlerie. Mais je n'ai jamais pu me résigner à ne réussir que dans le genre du clown.

- Mais tu n'es comme ça qu'à tes moments perdus.

- Ma vie, ce n'est que des moments perdus.

- Mais qu'est-ce que tu aurais voulu faire ?

- J'aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. Que rien ne bouge plus autour de moi. Mais tout a toujours foutu le camp.

- Mais quoi ? Tu aimes tant de gens que ça ?

- J'aurais tant voulu être aimé qu'il me semble que j'aime. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu Follet

 

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Une femme...

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« Une femme ne peut pas beaucoup nuire à un grand homme. Il porte en lui-même toute sa tragédie. Elle peut le gêner, l’agacer. Elle peut le tuer. C’est tout. »

Jacques Chardonne, Eva ou le journal interrompu

 

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L'Ordre

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« Il n’y a plus d’ordre à sauver, il faut en refaire un. »

Pierre Drieu la Rochelle, Genève ou Moscou

 

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18/07/2014

De la joie obscure à la douleur obscure

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« Il est des temps de décadence, où s’efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s’accomplir. Arrivés dans de telles époques, nous vacillons et trébuchons comme des êtres à qui manque l’équilibre. Nous tombons de la joie obscure à la douleur obscure, le sentiment d’un manque infini nous fait voir pleins d’attraits l’avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l’instant s’enfuit. »

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

 

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L’abondance de l’épicerie tue les passions

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« L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. Assommé, l’homme n’exprime plus rien. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Jeune Européen

 

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L'ignorance hargneuse, aveugle, jalouse, fielleuse et lâche

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« Il y a quelque chose de plus terrible encore à contempler que l'ignorance agissante. C'est l'ignorance qui n'agit pas, mais qui braille ; l'ignorance hargneuse, aveugle, jalouse, fielleuse et lâche, qui recule devant l'action et ne vit que de bravades, de déclamations et de vantardises.
On a pu l'admirer en France, cette ignorance-là, et dans toute sa splendeur, depuis trente ans.
C'est comme un bubon, gros de rancunes, de rages, d'envies et d'impuissances, qui crèverait subitement et dont le pus empoisonnerait la nation presque tout entière. »

Georges Darien, La belle France

 

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17/07/2014

L’heure de midi pèse sur moi

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« Moi, pauvre Goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes pour mendier, au nom de Notre-Seigneur, mon pain quotidien, j’ai vu un spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n’est point très sainte, et que j’ai cédé aux tentations sous les tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je suis peu accoutumé à en boire. Mais je n’appartiens pas à la secte de ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer et d’implorer la pitié. Voilà pourquoi j’ai eu peur en voyant tous ces enfants. Sans doute, Notre-Seigneur les défendra. Je parle au hasard, car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j’ai vu. Mon esprit n’est pas très fort. J’ai reçu la tonsure de clergie à l’âge de dix ans, et j’ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la sauterelle : car je bondis, de-ci, de-là, et je bourdonne, et parfois j’ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n’était point un homme fait comme nous.

Je suis plein d’adoration pour saint Jean, car il était errant et prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu’elles devraient être plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n’y a eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement lavées. Partout le sang de Notre-Seigneur étincelle sur les haies. Notre-Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi ? Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j’eusse été expert dans les lettres, j’aurais du parchemin, et j’écrirais dessus. Ainsi je mangerais très bien tous les soirs. J’irais dans les couvents prier pour les frères morts et j’inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais mon rouleau des morts d’une abbaye à l’autre. C’est une chose qui plaît à nos frères. Mais j’ignore les noms de mes frères morts. Peut-être que Notre-Seigneur ne se soucie point non plus de les savoir. Tous ces enfants m’ont paru n’avoir pas de noms. Et il est sûr que Notre-Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un essaim d’abeilles blanches. Je ne sais pas d’où ils venaient. C’étaient de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de bouleau. Ils avaient la croix sur l’épaule ; et toutes ces croix étaient de maintes couleurs. J’en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que Jérusalem est loin, et Notre-Seigneur doit être plus près de nous. Ils n’arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre-Seigneur est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je me coucherai ici au soleil. C’est un endroit saint. Les pieds de Notre-Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En vérité, je le lui dis. J’ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car peut-être qu’il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits enfants. L’heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches. Ainsi soit-il. Amen. »

Marcel Schwob, La Croisade des Enfants

 

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Svidrigaïloff pressa la détente

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« Un épais brouillard couvrait la ville. Svidrigaïloff cheminait dans la direction de la Petite-Néwa. Tandis qu’il marchait sur le glissant pavé de bois, il voyait en imagination l’Île Pétrowsky avec ses petits sentiers, ses gazons, ses arbres, ses taillis… Pas un piéton, pas un fiacre sur toute l’étendue de la perspective. Les petites maisons jaunes, aux volets fermés, avaient l’air sale et triste. Le froid et l’humidité commençaient à donner le frisson au promeneur matinal. De loin en loin, quand il apercevait l’enseigne d’une boutique, il la lisait machinalement.

Arrivé au bout du pavé de bois, à la hauteur de la grande maison de pierre, il vit un chien fort laid qui traversait la chaussée en serrant sa queue entre ses jambes. Un homme ivre-mort gisait au milieu du trottoir, le visage contre terre. Svidrigaïloff regarda un instant l’ivrogne et passa outre. À gauche, un beffroi s’offrit à sa vue. « Bah ! pensa-t-il, voilà une place, à quoi bon aller dans l’Île Pétrowsky ? Comme cela, la chose pourra être officiellement constatée par un témoin... » Souriant à cette nouvelle idée, il prit la rue ***.

Là se trouvait le bâtiment que surmontait le beffroi. Contre la porte était appuyé un petit homme enveloppé dans un manteau de soldat et coiffé d’un casque grec. En voyant Svidrigaïloff s’approcher, il lui jeta du coin de l’œil un regard maussade. Sa physionomie avait cette expression de tristesse hargneuse qui est la marque séculaire des visages israélites. Pendant quelque temps, tous deux s’examinèrent en silence. À la fin, il parut étrange au factionnaire qu’un individu qui n’était pas ivre s’arrêtât ainsi à trois pas de lui et le fixât sans dire un seul mot.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il, toujours adossé contre la porte.

— Mais rien, mon ami, bonjour ! répondit Svidrigaïloff.

— Passez votre chemin.

— Mon ami, je vais à l’étranger.

— Comment, à l’étranger ?

— En Amérique.

— En Amérique ?

Svidrigaïloff prit le revolver dans sa poche et l’arma. Le soldat releva les sourcils.

— Dites donc, ce ne sont pas des plaisanteries à faire ici !

— Pourquoi pas ?

— Parce que ce n’est pas le lieu.

— N’importe, mon ami, la place est bonne tout de même ; si l’on t’interroge, tu répondras que je suis parti pour l’Amérique.

Il appuya le canon de son revolver contre sa tempe droite.

— On ne peut pas faire cela ici, ce n’est pas le lieu ! reprit le soldat en ouvrant des yeux de plus en plus grands.

Svidrigaïloff pressa la détente... »

Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment

 

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Le royaume obscur de l'odorat

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« Qu'avait-il donc d'intéressant, ce chien, pour capter ainsi mon attention ? Je ne sais. Peut-être était-ce parce qu'obstinément il transportait avec lui, au long de ses vagabondages, un monde totalement différent de cette rue animée et pleine de lumière ? L'univers à travers lequel il cheminait était le royaume obscur de l'odorat, qui doublait l'univers humain des rues, et où becs électriques, rengaines moulues par les haut-parleurs, éclats de rire, tout était menacé par d'obscures et tenaces odeurs. Car celles-ci s'organisaient selon un ordre plus rigoureux, et l'odeur d'urine collée aux pattes humides du chien s'alliait rigoureusement à la légère fétidité émanée des organes et viscères humains. »

Yukio Mishima, Le Pavillon d'Or

 

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16/07/2014

J'allais m'enfoncer dans les ténèbres de l'empirisme et m'efforcer de rendre raison des faits de société

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« Le métier d’ethnologue présente en effet un curieux paradoxe. Le public le perçoit comme un passe-temps d'explorateur érudit, tandis que ses praticiens s'imaginent plutôt rangés dans la sage communauté de ceux que Bachelard appelait les travailleurs de la preuves. Notre univers familier, c'est moins les steppes, les jungles ou les déserts que la salle de cours et le combat nocturne avec la page blanche, ordalie infiniment répétée et autrement plus redoutable que n'importe quel tête-à-tête avec un hôte peu amène du bestiaire amazonien. Dans une formation vouée pour l'essentiel à la pratique ludique des humanités, rien ne prépare l'ethnologue néophyte à ces épisodes de camping inconfortable en quoi certains veulent voir la marque distinctive de sa vocation. Si une telle vocation existe, elle nait plutôt d'un sentiment insidieux d'inadéquation au monde, trop puissant pour être heureusement surmonté, mais trop faible pour conduire aux grandes révoltes. Cultivée depuis l'enfance comme un refuge, cette curiosité distante n'est pas l'apanage de l'ethnologue ; d'autres observateurs de l'homme font d'elle un usage plus spectaculaire en la fécondant par des talents qui nous font défaut : mal a l'aise dans les grandes plaines de l'imaginaire, il nous faut bien passer par cette obéissance servile au réel dont sont affranchis les poètes et les romanciers. L'observation des cultures exotiques devient alors une manière de substitut :
elle permet à l'ethnologue d'entrer dans le monde de l'utopie sans se soumettre aux caprices de l'inspiration. En canalisant dans les rets de l'explication rationnelle une volonté de puissance quelque peu vélleitaire, nous pouvons ainsi nous approprier par la pensée ces sociétés dont nous ne saurions influencer la destinée. Aucun goût de l'exploit dans tout cela ; notre univers contemplatif n'est pas celui des hommes d'action.

J'étais moi-même formé à la critique des textes et au travail réflexif, je savais établir une généalogie et identifier une nomenclature de parenté, on m'avait enseigné à mesurer un champ avec une boussole et une chaîne d'arpentage, mais rien dans ma vie antérieure ne m'avait préparé à jouer le coureur des bois. Normalien nonchalant et médiocre philosophe, j'avais trouvé dans la lecture des classiques de la sociologie une heureuse compensation au purgatoire agrégatif. J'étais du reste bien seul dans cette évasion. Voués au culte intransigeant de l'épistémologie, mes condisciples considéraient les sciences sociales comme une forme de distraction bien peu rigoureuse, déplorablement dépourvue de cette "scientificité" qu'ils traquaient dans la physique aristotélicienne ou dans les textes mathématiques de Leibniz. Mon intérêt pour l’ethnologie me valut ainsi une réputation de futilité sympathique, sanctionnée par le sobriquet anodin de "l'emplumé".

C'était pourtant un ancien de notre école qui m'avait guidé dans cette voie. Chargé pendant quelques mois d'un enseignement d'anthropologie économique, Maurice Godelier avait introduit dans nos murs l'amorce d'une légitimation des sciences sociales. Tout auréolé du prestige de son premier livre, ce jeune "caïman" montrait qu'il était possible d'entreprendre une analyse rigoureuse de l'articulation entre économie et société, jusque chez ces peuples archaïques dont les institutions sont dépourvues de la transparence fonctionnelle à quoi la dissection sociologique du monde moderne nous a accoutumés. Insatisfait par l’exégèse philosophique et la soumission exclusive au travail de la théorie pure, je décidais finalement d'abandonner mes camarades à leur ferveur métaphysique. Plutôt que de disserter sur les conditions de production de la vérité, j'allais m'enfoncer dans les ténèbres de l'empirisme et m'efforcer de rendre raison des faits de société.

A l'instigation de Maurice Godelier, j'entrepris alors un pèlerinage au Collège de France pour consulter Claude Lévi-Strauss en son sanctuaire. La morgue discrète du normalien ne m'étais d'aucun secours dans une circonstance aussi formidable : à l'idée d'aborder l'un des grands esprits du siècle, j'étais plongé dans une terreur sans précédent. M'ayant installé au plus profond d'un vaste fauteuil de cuir dont l'assise dépassait à peine le ras du sol, le fondateur de l'anthropologie structurale m'écouta avec une courtoisie impavide du haut d'une chaise de bois. Le confort du siège où j'étais enlisé ne faisait rien pour dissiper mon trac ; j'y étais comme sur un gril porté au rouge par le silence attentif de mon examinateur. De plus en plus persuadé de l'insignifiance de mes projets à mesure que je les exposais, conscient d'interrompre par mon bavardage des tâches de la plus haute importance, je conclus par quelques balbutiements cette leçon d'un genre nouveau. A ma grande surprise, l'épreuve fut couronnée de succès : tout en me prodiguant des encouragements affables, Claude Lévi-Strauss accepta d'orienter mes recherches et de diriger ma thèse. »

Philippe Descola, Les Lances du crépuscule

 

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Wisigoth

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« Dans le récit de Joseph, les événements se précipitent. Athaulf assassiné, règne le roi Wallia, qui transporte sa capitale, ses captives et ses chariots à Toulouse. Théodoric est un Grouchy qui arrive à temps. Son renfort décisif permet au patrice Aetius de rosser Attila. Tandis que l’État franc se développe au nord du pays, le roi wisigoth Euric se taille au sud, depuis Toulouse, un formidable empire, jusqu’à la Loire ! Jusqu’à Tours, place wisigothique ! Race de chefs, vraiment, si on se souvient de leur petit nombre. Populaires chez les basses gens, haïs des notables, ce qui les perdra. On dirait qu’ils le font exprès, s’habillant ostensiblement de peaux de bêtes graissant leurs cheveux et traînant partout avec eux, dans un cliquetis bruyant, leurs armes de géants. Ils accumulent les différences agressives et proclament dans tout leur royaume l’interdiction des mariages interraciaux entre Wisigoths et Gallo-Romains. Fascistes avant la lettre, tout y est : uniformes martiaux et provocateurs, pureté du sang, défi permanent, influence sur les masses misérables. Et pour faire bonne mesure, ils se mettent à dos l’Église traditionnelle établie, c’est-à dire romaine, en se précipitant imprudemment dans le schisme arien. Cela aussi les perdra.
Car le petit Clovis, plus malin, grenouille et compose avec tout, avec les notables, l’Église, le pape, l’empereur d’Orient, on serait même tenté de dire : avec les banquiers. Exactement le petit parvenu qui met tout le monde dans sa poche, on se souvient du célèbre marché : "Dieu de Clotilde ! si tu me donnes la victoire..." La France, clef en main ! Certes, elle se construit, mais avec Clovis on se croirait dans l’immobilier, tout y pue la combine. Les Wisigoths ne mangent pas de ce pain-là et sans doute suis-je aussi Wisigoth ! »

Jean Raspail, La Hache des steppes

 

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Une source permanente de guerres et de dépenses pour nous

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« Les faits parlent d'eux-mêmes, ces conquêtes [en Orient] ont été une source permanente de guerres et de dépenses pour nous. Cela nous a très peu rapporté et beaucoup coûté ; et maintenant que nous avons sous notre empire des peuples qui sont des voisins des Mèdes et des Parthes plutôt que les nôtres, nous nous retrouvons à nous battre pour ces peuples plutôt que pour nous. »

Dion Cassius, à propos des guerres entre les Romains et les Perses Sassanides, in Histoire romaine

 

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15/07/2014

La diatribe

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« D'abord considérée comme phénomène hellénistique, la diatribe appartient aux formes d'activité de toutes les civilisations. Dialectique, pratique, plébéienne d'un bout à l'autre, elle substitue à la forme des grands hommes, significative et toute action, l'agitation d'hommes bornés et mesquins, mais adroits; elle remplace les idées par les objectifs, les symboles par les programmes. L'élément expansif de toute civilisation, substitution impérialiste de l'espace extérieur à l'espace psychique intérieur, est également le sien: la qualité fait place à la quantité, la profondeur à la largeur. La diatribe est, nécessairement, partie intégrante de la "religion de l'irreligieux", il en fait son propre souci de l'âme. Elle apparaît sous la forme du sermon hindou, de la rhétorique antique, du journalisme occidental. Elle vise la majorité, non l'élite. Elle estime sa force selon le nombre de ses succès. À la pensée des hommes d'autrefois, elle substitue la prostitution intellectuelle, étalée dans les discours et les écrits qui remplissent et dominent toutes les salles publiques et les places des villes mondiales. »

Oswald Spengler, Le Déclin de l'Occident

 

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L’Athlète

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« Je suis initié, je connais le mystère
De la vie : une arène où l’immortalité
Est le prix de la lutte, et je m’y suis jeté
Librement, voulant naître et vivre sur la terre.

Les héros demi-dieux ont souffert et lutté
Pour conquérir au ciel leur place héréditaire :
Que la lutte virile et la douleur austère
Trempent comme l’airain ma libre volonté.

Suivons sans peur le cours de nos métempsycoses,
Et de l’ascension montons le dur chemin,
Sous les yeux de nos morts qui nous tendent la main.

Ils recevront, du haut de leurs apothéoses,
Dans l’olympe étoilé conquis par leur vertu,
L’âme qui combattra comme ils ont combattu. »

Louis Ménard, L’Athlète, in "Rêveries d’un païen mystique"

 

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