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10/08/2014

Une servilité voluptueuse, une nécessité tyrannique

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« 14 août 1932,

[Anaïs],

Ne compte plus me trouver sain d'esprit. Finissons-en avec la raison. Ce fut un mariage à Louveciennes, tu ne peux le nier. Je suis reparti avec des morceaux de toi collés sur ma peau ; je marche, je nage dans un océan de sang, de ton sang d'Andalouse, distillé et venimeux. Tout ce que je fais, ce que je dis, ce que je pense tourne autour de ce mariage. Je t'ai vue en maîtresse de maison, une Mauresque au visage épais, une négresse au corps blanc, des yeux sur tout le corps - femme, femme, femme. Je ne vois pas comment je pourrais continuer à vivre loin de toi - ces séparations sont désormais la mort. Qu'as-tu éprouvé lorsque Hugo est rentré ? Etais-je encore là ? Je ne peux pas t'imaginer te comportant avec lui comme tu l'as fait avec moi. Les jambes serrées. Fragilité. Doux consentement du traître. Docilité d'oiseau. Avec moi tu es devenue femme. J'en fus presque terrifié. Tu n'as pas trente ans - tu as mille ans.

Me voici de retour et la passion couve toujours, fumante comme du vin chaud. Non plus la passion de la chair, mais une faim de toi, une faim dévorante. Dans les journaux, je lis les articles sur les meurtres et les suicides et je les comprends parfaitement. Je me sens meurtrier, suicidaire. J'ai comme l'impression que c'est une honte de ne rien faire, de se contenter de passer le temps, de le prendre avec philosophie, d'être raisonnable. Où est le temps où les hommes se battaient, tuaient, mouraient pour un gant, pour un regard, etc. ? (Quelqu'un est en train de jouer cet air affreux de Madame Butterfly - "Un jour il viendra" !)

Je t'entends encore chanter dans la cuisine - de ta voix légère, comme celle des Noirs, tu chantes une sorte de litanie cubaine monotone et sans harmonie. Je sais que tu es heureuse dans la cuisine et que le plat que tu prépares est le meilleur que nous ayons mangé ensemble. Je sais que tu t'es souvent brûlée la peau sans jamais te plaindre. J'éprouve la plus grande joie et la plus grande paix à être assis dans la salle à manger, tandis que tu t'agites autour de moi, dans ta robe digne de la déesse Indra, constellée de mille yeux.

Anaïs, je croyais t'aimer, avant ; ce n'était rien à côté de la certitude que j'en ai aujourd'hui. Etait-ce si merveilleux parce que c'était court et volé à la vie ? Nous jouions-nous la comédie l'un à l'autre, l'un pour l'autre ? Etais-je moins "moi", ou davantage "moi" ? Etais-tu moins ou plus "toi" ? Est-ce folie que de croire que ça pourrait continuer ? Quand et où commencerait la grisaille ? Je t'étudie tellement, afin de découvrir d'éventuels défauts, des points faibles, des zones dangereuses. Je n'en trouve pas - pas les moindres. Cela veut dire que je suis amoureux, aveugle, aveugle, aveugle. Etre aveugle à jamais. [...]

Je sais que maintenant tu as les yeux grands ouverts. Il y a des choses auxquelles tu ne croiras jamais plus, des gestes que tu ne referas plus, des chagrins, des doutes que tu ne connaîtras plus. Blanche ferveur presque criminelle dans ta tendresse et dans ta cruauté. Pas de remords ni de vengeance, pas de chagrin ni de culpabilité. Seulement vivre, sans rien pour te sauvegarder de l'abîme si ce n'est un fol espoir, une joie à laquelle tu as goûté et que tu peux retrouver à volonté. [...]

La vie et la littérature mêlées, l'amour comme dynamo, toi avec ton âme de caméléon, m'offrant mille sortes d'amour, toujours là, solide, quelle que soit la tempête que nous traversons, nous sentant partout chez nous. Poursuivant, chaque matin, la tâche là où nous l'avions laissée. Résurrection sur résurrection. Toi, prenant de plus en plus d'assurance et menant la vie riche que tu désires ; et plus tu prends de l'assurance, plus que tu me veux, plus tu as besoin de moi. Ta voix devient plus rauque, plus profonde, tes yeux plus noirs, ton sang plus épais, ton corps plus plein. Une servilité voluptueuse, une nécessité tyrannique. Plus cruelle que jamais - consciemment, délibérément cruelle. Le plaisir sans fin de l'expérience. »

Henry Miller à Anaïs Nin , in Anaïs Nin, Henry Miller, Correspondance passionnée

 

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Musomisie...

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« Ne pas avoir de sens pour l’art, ce n’est pas grave. On peut ne pas lire Proust, ne pas écouter Schubert, et vivre en paix. Mais le misomuse ne vit pas en paix. Il se sent humilié par l’existence d’une chose qui le dépasse et il la hait. Il existe une misomusie populaire comme il y a un antisémitisme populaire. Les régimes fascistes et communistes savaient en profiter quand ils donnaient la chasse à l’art moderne. Mais il y a la misomusie intellectuelle, sophistiquée : elle se venge sur l’art en l’assujettissant à un but situé au-delà de l’esthétique. La doctrine de l’art engagé : l’art comme moyen d’une politique. Les théoriciens pour qui une oeuvre d’art n’est qu’un prétexte pour l’exercice d’une méthode (psychanalytique, sémiologique, sociologique, etc.). La misomusie démocratique : le marché en tant que juge suprême de la valeur esthétique. »

Milan Kundera, L’Art du roman

 

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Je rencontrais Claude Roy dans un bistrot

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« Je rencontrais Claude Roy dans un bistrot près de Saint-Philippe du Roule. Il était en 1937 le benjamin de notre équipe, notre poussinet, notre blondinet frisé, écrivant à "Je Suis Partout" des articles littéraires anodins, attendrissants et émerveillés, où il imitait Brasillach qui le chouchoutait volontiers. Quelques temps après Munich, il devait faire son service militaire, et il était amoureux. Il me suppliait de le faire affecter dans la région parisienne pour ne pas être trop séparé de sa blonde, assez jolie en effet. Par un de mes vieux amis, capitaine à la direction des blindés au ministère de la Guerre, j’avais pu le faire incorporer, à sa grande joie – et quel flot de gratitude !  – au régiment de chars de Versailles, le 503e, où les officiers, presque tous nos lecteurs, l’avaient reçu à bras ouverts. Pour être vivement déçus par ce conscrit nationaliste, multipliant les sottises, se laissant prendre à copier au concours des officiers de réserve dont on l’avait exclu avec bruit. J’avais passé le premier soir de guerre, le 3 septembre 1939, avec lui, Pierre Boutang et le lieutenant Thierry Maulnier, qui jurait de ne pas écrire une ligne sur cette stupide équipée. Pour que l’insanité de cette heure fût parfaite, nous quatre pacifistes irréductibles, bras dessus, bras dessous, nous chantions à pleins poumons, le long du boulevard Saint-Germain enténébré, des chansons de route de la biffe, “Ich hatt einen Kameraden” et le “Horst Wessel Lied”. (...)

Fait prisonnier avec son unité, il s’était astucieusement faufilé, des bandages-bidon entortillés autour du crâne, dans un train de blessés que les Allemands renvoyaient aux hôpitaux français. Il avait surgi avec ses faux pansements au Petit Parisien, dans le bureau de Laubreaux, qui l’embrassait, le nourrissait, l’abreuvait et l’expédiait dare-dare en zone non occupée, loin des patrouilles “feldgrau”, muni d’argent et de faux papiers.

J’avais quitté un garçon gentil, chaleureux, trop peloteur, courbé jusqu’à l’obséquiosité devant l’autorité et les talents encore fragiles de ces aînés. Je retrouvais un censeur tranchant, arrogant, me traitant de haut, ironisant sur notre bêtise, proférant qu’il ne pouvait plus ouvrir un de nos journaux sans avoir envie, dans son dégoût, de cracher. Je n’étais pas autrement étonné de cet état d’esprit, chez un rédacteur appointé depuis trois ans de la radio de Vichy – tout de même dans les services de Philippe Henriot, du très collaborationniste Paul Marion – et qui n’avait jamais, depuis ces trois années, adressé un signe. Mais j’ignorais encore – que n’ignorions-nous pas ! – qu’il avait découvert le catéchisme marxiste sous les ailes du ménage Aragon.

- Et Laubreaux, fis-je ? Tu n’iras pas malgré tout lui dire un petit bonjour ? L’été Quarante. Ton évasion. Tu ne t’en souviens plus ?
-Pff ! Laubreaux ! Ce salaud ! Le pire de votre bande. Il sera le premier pendu. »

Lucien Rebatet, Les mémoires d’un fasciste

 

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Tout sacrifier à l'Art

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« Trop de putains ! trop de canotage ! trop d'exercice ! Oui, monsieur, il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. Tout le reste est vain, à commencer par vos plaisirs et votre santé ; foutez-vous cela dans la boule.
Ce qui vous manque, ce sont les principes. On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il y en a qu'un : tout sacrifier à l'Art. La vie doit être considérée par lui comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doit se foutre, c'est de lui-même. »

Gustave Flaubert, Correspondance

 

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Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, si l'on ne l'envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature

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« Dans ce moment de mêlée et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent ? Sans doute, il est triste de voir, un poète de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s'évanouit ; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos ? N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses trahisons ; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale ; hommes dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'intelligence ; hommes laborieux qui poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie d'un côté à de viles machinations de censure et de police, en butte de l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels ils travaillent ; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment dans le tombeau ? Invideo, disait Luther dans le cimetière de Worms, invideo, quia quiescunt.

[...]

Qu'importe toutefois ? Jeunes gens, ayons bon courage ! Si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, si l'on ne l'envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques ; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui ; puis, avec la jeunesse et à sa tête l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle, et prévaudra. Les Ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature ; chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites, et que nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique ? A peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre et personnelle et nationale, cette France actuelle, cette France du dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance.

[...]

Il y avait péril, en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire, à risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au papier qui souffre tout ; le public des livres est bien différent du public des spectacles, et l'on pouvait craindre de voir le second repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule, avide des pures émotions de l'art, qui inonde chaque soir les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : TOLÉRANCE ET LIBERTÉ.

[...]

En attendant, ce qu'il a fait est bien peu de chose, il le sait. Puissent le temps et la force ne pas lui manquer pour achever son oeuvre ! Elle ne vaudra qu'autant qu'elle sera terminée. Il n'est pas de ces poètes privilégiés qui peuvent mourir ou s'interrompre avant d'avoir fini, sans péril pour leur mémoire ; il n'est pas de ceux qui restent grands, même sans avoir complété leur ouvrage, heureux hommes dont on peut dire ce que Virgile disait de Carthage ébauchée :

Pendent opera interrupta, minæque

Murorum ingentes ! »

Victor Hugo, Préface à Hernani

 

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09/08/2014

Les français ont besoin d'une psychanalyse collective, pour exorciser leur état dépressif

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« En amont des débats de politique économique et sociale, il y a des idéologies dominantes, les mentalités collectives, "le politiquement correct". Ce sont ces pesanteurs, dans les esprits et dans les discours qui, en réalité - et ce d'autant plus que elles sont généralement inconscientes - déterminent les programmes d'action politique.

Ainsi, au lendemain de la Libération, les Français étaient-ils massivement pour l'Etat-providence, la sécurité sociale, les services publics, la nationalisation des secteurs de base de la reconstruction. Au moment de l'expansion des Trente Glorieuses, ils étaient pour la croissance et la répartition de ses fruits. L'idéologie keynésienne régnait alors sur le monde, après s'être elle-même imposée sur les ruines du capitalisme discrédité par la Grande Dépression. Tous les gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche, adoptaient des politiques de tendances sociale-démocrate, à quelques nuances près.

Puis advint, dans les années 1970, le choc pétrolier, la stagflation, l'hyperinflation, le chômage de masse, suivis, vingt ans plus tard, par la chute du contre modèle soviétique et du tiers-mondisme. Le prétendu "sens de l'histoire" s'inversa brutalement, avec comme figure de proue Milton Friedman, promu au rang de "gourou-successeur" de John Maynard Keynes. Née sur les rivages anglo-saxons, dans le sillage des ruptures engendrées par les élections de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, la révolution libéralo-monétariste se répandit ensuite en Europe et dans le monde entier - la Russie, l'Inde, la Chine, l'ancien bloc de l'Est n'étant pas les moins enthousiastes des nouveaux convertis. A tel point qu'on a pu évoquer la prétendue "fin de l'histoire", célébrée par la victoire universelle de la démocratie libérale et de l'économie de marché.

Dans ce contexte, la France demeure une exception : car son facteur commun, ce qu'il a réuni de la Gauche à la Droite en passant par leurs extrêmes respectives et par le Centre - c'est son quasi-unanimes consensus anti-libéral. Tout au moins en parole, à gauche, le social-libéralisme n'ose pas s'avouer tel, le néo-trotskisme, l'écologie-politique, l'alter-mondialisme, présents dans tous leurs points - comme hier la Parti Communiste, pour terroriser tout leader de la gauche française et l'empêcher de suivre la même voie. On se souvient douloureusement, des brefs succès, suivis des retentissants échecs, de Mendès-France et de Rocard. A droite, on reste tentés par le nationalisme, teinté de déclinisme ambiant, par le corporatisme des professions, et aujourd'hui par le populisme sécuritaire - afin de récupérer l'électorat lepéniste. L'expérience inédite du parti libéral ne dura que 4 ans et ne ressembla que 4 pour cent des suffrages à la présidentielle 2002...

A droite comme à gauche, le débat sur le libéralisme affleure, mais il n'est pas posé explicitement, tant est puissante la force des tabous. A la veille du mai 1968, on pouvait écrire que la France s'ennuyait : aujourd'hui elle est déprimée. Le moment est donc idéal pour sortir de notre exception nationale, qui nous handicape tant. En ce domaine, les français ont besoin d'une psychanalyse collective, pour exorciser leur état dépressif.

[...]

Il est bien vrai en effet, qu'au dictionnaire français des idées reçues, à la rubrique libéralisme, chacun lit : ultra ; Capitalisme : féroce ; Concurrence : sauvage. L'exception française est bien là : libéralisme est une insulte. Et ce alors que les français se déclarent tout aussi unanimement républicains et qu'ils considèrent la révolution libérale de 1789 comme notre événement fondateur.

[...]

Dans l'antilibéralisme supposé des français, vu et incompris de l'étranger, il y a surtout la révérence envers l'Etat que les Français considèrent comme libérateur alors que pour les Anglo-Saxons il est au contraire l'Etat oppresseur.

Or, l'Etat-nation moderne - autre invention française - n'est plus tant aujourd'hui l'Etat républicain jacobin laïc des origines : c'est-à-dire le protecteur de l'individu citoyen et de ses libertés contre les féodalités locales, les Eglises et le pouvoir de l'argent. L'Etat providence dirigiste, qui fut engendré par la grande crise, Vichy, la Libération et la reconstruction, est devenu taxateur, taillon bureaucratique. La encore, n'y a-t-il pas perversion du sens des mots ? Notre Etat contemporain, tel que l'ont modelé les troubles du XXè siècle est-il bien celui auquel notre mémoire collective demeure tellement attachée ? Sous l'argument du "social", notre Etat-Léviathan s'est en réalité mué à son corps défendant, certes-en créateur de marginalités sociales et d'exclusion durables, protecteur de corporatismes, défenseur de conservatismes au nom d'un égalitarisme de façade. »

Christian Stoffaës, Politique économique de droite, politique économique de gauche (Ouvrage Collectif)

 

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Il est avéré que l'État ne peut procurer satisfaction aux uns sans ajouter au travail des autres

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« Comme il est certain, d'un côté, que nous adressons tous à l'État quelque requête semblable, et que, d'une autre part, il est avéré que l'État ne peut procurer satisfaction aux uns sans ajouter au travail des autres, en attendant une autre définition de l'État, je me crois autorisé à donner ici la mienne. Qui sait si elle ne remportera pas le prix ? La voici :

L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.

Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins, voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose l'afficher, on se le dissimule à soi-même ; et alors que fait-on ? On imagine un intermédiaire, on s'adresse à l'État, et chaque classe tour à tour vient lui dire : "Vous qui pouvez prendre loyalement, honnêtement, prenez au public, et nous partagerons." Hélas! l'État n'a que trop de pente à suivre le diabolique conseil ; car il est composé de ministres, de fonctionnaires, d'hommes enfin, qui, comme tous les hommes, portent au cœur le désir et saisissent toujours avec empressement l'occasion de voir grandir leurs richesses et leur influence. L'État comprend donc bien vite le parti qu'il peut tirer du rôle que le public lui confie. Il sera l'arbitre, le maître de toutes les destinées : il prendra beaucoup, donc il lui restera beaucoup à lui-même ; il multipliera le nombre de ses agents, il élargira le cercle de ses attributions ; il finira par acquérir des proportions écrasantes.

Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est l'étonnant aveuglement du public en tout ceci. Quand des soldats heureux réduisaient les vaincus en esclavage, ils étaient barbares, mais ils n'étaient pas absurdes. Leur but, comme le nôtre, était de vivre aux dépens d'autrui ; mais, comme nous, ils ne le manquaient pas. Que devons-nous penser d'un peuple où l'on ne paraît pas se douter que le pillage réciproque n'en est pas moins pillage parce qu'il est réciproque ; qu'il n'en est pas moins criminel parce qu'il s'exécute légalement et avec ordre ; qu'il n'ajoute rien au bien-être public ; qu'il le diminue au contraire de tout ce que coûte cet intermédiaire dispendieux que nous nommons l'État ?

Et cette grande chimère, nous l'avons placée, pour l'édification du peuple, au frontispice de la Constitution. »

Frédéric Bastiat, L’Etat

 

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Deux passions politiques

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« Ceux qui ont étudié attentivement la France au XVIIIème siècle, ont pu voir naître et se développer dans son sein deux passions politiques. [...]

L'une, plus profonde et venant de plus loin, est la haine violente et inextinguible de l'inégalité. Celle-ci était née et s'était nourrie de la vue de cette inégalité même, et elle poussait depuis longtemps les français, avec une force continue et irrésistible, à vouloir détruire jusque dans leurs fondements tout ce qui restait des institutions de Moyen-Âge, et, le terrain vidé, à y bâtir une société ou les hommes fussent aussi semblables et les conditions aussi égales que l'humanité le comporte.

L'autre, plus récente et moins enracinée, les portait à vouloir vivre non seulement égaux, mais libres.

Vers la fin de l'Ancien Régime ces deux passions sont aussi sincères et paraissent aussi vives l'une que l'autre. A l'entrée de la Révolution, elles se rencontrent ; elles se mêlent alors et se confondent un moment, s'échauffent l'une l'autre dans le contact, et enflamment enfin à la fois tout le coeur de la France. C'est 89, temps d'inexpérience sans doute, mais de générosité[...]Alors les Français furent assez fiers de leur cause et d'eux-mêmes pour croire qu'ils pouvaient être égaux dans la liberté. [...]Ils réduisirent en poussière cette législation surannée qui divisait les hommes en castes, en classes, et rendaient leurs droits plus inégaux encore que leurs conditions.[...]

Mais [...] lorsque, [...] l'amour de la liberté se fut découragé et alangui au milieu de l'anarchie et de la dictature populaire, et que la nation éperdue commença à chercher comme à tâtons son maître, le gouvernement absolu trouva pour renaître et se fonder des facultés prodigieuses, que découvrit sans peine le génie de celui qui allait être tout à la fois le continuateur de la Révolution et son destructeur. »

Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution

 

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Le mal intérieur

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« Une double menace pèse sur l’homme : celle du fléau (je range sous ce vocable tous les maux qui s’abattent sur nous de l’extérieur : guerre, oppression, famine, épidémie, etc…) et celle de la maladie (j’appelle ainsi tous les maux de cause interne issus de la dégénérescence physique ou morale, depuis les affections chroniques du corps jusqu’à la corruption des moeurs et des institutions). Le « progrès » de l’humanité a surtout consisté jusqu’ici à juguler l’ennemi du dedans : moins d’épidémies mais plus de cancers, moins de guerres, mais plus de révolutions (et les guerres d’aujourd’hui sont encore des révolutions !), moins de famines mais plus d’estomacs gâtés, moins de coeurs brisés mais plus d’âmes taries… Ce progrès se ramène dans son ensemble à un processus d’intériorisation du mal. Au Moyen Age, on se représentait mal une grande souffrance d’origine purement interne : l’enfer était conçu comme une torture infligée du dehors, et le péché même apparaissait comme un raptus, un accident transitoire, et non comme l’expression d’une nécessité intérieure.

Le mal intérieur évolue d’une façon infiniment plus bénigne en apparence que les fléaux. Un cancer germe en nous plus lentement que la peste (il met peut-être toute notre vie à germer), et cet incurable ennui qui suinte des vies molles et gavées ne nous saisit pas à la gorge avec la brutalité d’une poigne de brigand. Mais la peste et le brigand sont des maux qui ne font pas partie de nous-mêmes, ils peuvent nous lâcher, et s’ils nous tuent, ils nous tuent franchement sans nous corrompre, tandis que le mal intérieur nous poursuit jusqu’à la tombe et nous dénature avant de nous tuer.

L’homme le cultive pourtant ce mal suprême, il en chérit les causes, et tremble devant les fléaux qui pourraient l’en délivrer. Ces gens qui tremblaient hier devant la guerre, et qui tremblent aujourd’hui devant la vie dure ont peur de voir le fléau balayer en eux la maladie : ils redoutent plus que la mort une guérison blessante. L’instinct perverti qui habite en eux semble dire au fléau : nous sommes assez forts pour nous détruire nous-mêmes -et plus radicalement, plus sûrement que tu ne pourrais le faire- avec ce que nous croyons être le plaisir, la sécurité et le repos ! »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

 

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08/08/2014

Le corps sait où il va dans les ténèbres, alors que l’esprit tatonne dans la lumière

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« "Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse" (Nietzsche) – C’est vrai, non comme le croit Nietzsche, parce que la vie n’est qu’un accident physique, mais parce que la vie de l’esprit ne possède pas ici-bas la plénitude et l’infaillibilité de la vie organique. Le corps sait où il va dans les ténèbres, alors que l’esprit tatonne dans la lumière. Et c’est la tâche suprême de la philosophie et de la religion, que d’acheminer l’esprit débile et anarchique de l’homme vers une cohérence et une unité qui s’apparentent dans leur ordre, à la perfection de l’univers corporel. Tous les hommes possèdent un corps, à peu près normal, harmonieusement immergé dans la vie cosmique et dont tous els organes s’équilibrent et se soutiennent réciproquement, mais où sont les hommes doués d’une pensée organique, c’est à dire nourrie de toutes les richesses du réel et rattachée à son centre qui est Dieu ?

Quand je parle de pensée vitale, organique, je n’entends pas désigner par ces mots une pensée qui recevrait ses lois de la nature charnelle et sensible (le racisme par exemple), mais une pensée aussi cohérente, aussi reliée, aussi nourrie de réalité, dans l’ordre supérieur de la spiritualité, que la vie charnelle et sensible. Constater une analogie n’est pas établir une identité. Saint Paul serait-il matérialiste quand il parle du Corpus Christi mysticum ? En d’autres termes, je voudrais que l’esprit humain fût relié à l’univers spirituel des essences et des raisons dernières comme notre corps est relié à l’univers sensible. »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

 

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L’illimité qui donne l’illusion de l’infini

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« Le pire ennemi de l’infini dans l’homme, c’est l’illimité qui donne l’illusion de l’infini, et qui le cache. Tant qu’un être peut aller de l’avant et que la borne de sa puissance, de son amour ou de sa liberté recule devant lui, il ignore l’infini et ne sait rien de Dieu. Ce n’est qu’en se heurtant contre sa propre limite qu’il découvre l’infini. Dieu est toujours derrière la porte impossible à franchir. »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

 

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Quel déchirement, quel appel d’air !

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« L’homme est tiré du néant et il est l’image de Dieu. Quel abîme entre ces deux choses ! Et quel déchirement, quel appel d’air, quelles obligations cela crée ! Tout l’homme est là, mais quel est l’homme qui consent à être un homme ? On bouche cet abîme avec des ordures, avec des mensonges, avec n’importe quoi, pourvu qu’on ne voie plus ce néant que nous sommes et ce Dieu que nous devons être. Nous sommes trop orgueilleux pour accepter de n’être rien et trop lâches pour répondre à l’ appel qui nous enjoint de devenir tout. »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

 

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L'éternité...

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« Si paradoxal que cela puisse paraitre, l’espérance surnaturelle consiste surtout à ne pas songer à l’avenir. Car l’avenir est la patrie de l’irréel, de l’imaginaire. Le bien que nous attendons de Dieu réside dans l’éternel, non dans l’avenir. Et le présent seul donne accès à l’éternel. Se réfugier dans l’avenir, c’est désespérer du présent, c’est préférer un mensonge à la réalité que Dieu nous envoie goutte à goutte chaque jour. Dieu tient ses promesse en même temps qu’il les fait. Hodie mecum eris in paraiso, telle est la devise de l’espérance surnaturelle. La fausse espérance, braquée uniquement sur l’avenir, se repaît de promesses : demain, on rasera gratis... »

« Pourquoi les saints peuvent-ils sans s’épuiser, travailler et souffrir mille fois plus que nous ? C’est parce qu’ils vivent dans un présent perpétuel, parce qu’ils incarnent le mot du Christ : à chaque jour suffit sa peine. Ce qui nous épuise, c’est que notre présent est rongé sans cesse de regrets, d’appréhensions et de craintes imaginaires. Comment nos possibilités d’action ne seraient-elles pas très limitées, dévorés que nous sommes par ce qui n’est plus, et par ce qui ne sera jamais ? Le saint élimine de sa vie le parasitisme du passé et de l’avenir : aussi, chaque instant est-il gonflé de plénitude et de vigueur éternelles. »

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

 

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Les hommes métamorphosés en chacals des camps

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« Pendant les années qu’il avait passées dans les camps, Ivan Grigoriévitch avait appris à connaître les faiblesses humaines. Maintenant, il voyait qu’elles étaient fort nombreuses des deux côtés des barbelés. Les souffrances ne faisaient pas que purifier. La lutte pour obtenir une gorgée supplémentaire de soupe ou pour se faire exempter d’une corvée était féroce et les faibles s’abaissaient à un niveau pitoyable. Maintenant qu’il était en liberté, Ivan Grogorévitch cherchait à deviner comment tel ou tel personnage hautain et fort soigné dans sa mise raclerait de sa cuiller les écuelles vides des autres ou trotterait autour des cuisines à la recherche d’épluchures et de feuilles de chou pourries, à la façon d’un chacal...

Foulés, écrasés par la violence, la sous-alimentation, le froid, la privation de tabac, les hommes métamorphosés en chacals des camps, cherchant de leurs yeux hagards des miettes de pain et des mégots couverts de bave, éveillaient en lui la pitié.

Les hommes des camps l’aidaient à comprendre les hommes en liberté. Il discernait chez les uns et chez les autres une même faiblesse, une même cruauté et une même peur.

Les hommes étaient partout les mêmes et il les plaignait. »

Vassili Grossman, Tout passe

 

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07/08/2014

L'Infini

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« Il ne faudra pas moins que l'éternité pour admirer la beauté absolue, indicible des choses que nous ne faisons pas nous-mêmes, et vous savez que nous ne faisons jamais notre destin. Voilà bien des années que je suis le spectateur pantelant de ma propre vie, comme je serais le spectateur d'une tragédie surnaturelle. Etant aussi lâche que tous mes frères, je me suis plaint de n'être pas confortablement assis. Je m'en plains encore et c'est une grande pitié, je le sais, de ne pas mieux reconnaître le don de Dieu. Si scires Donum Dei! dit Jésus, à la Samaritaine. Ah! oui, si on savait, décidément, qu'il n'y a pas de petites choses et combien tout ce qui se passe est grand, ce serait à mourir de ravissement.

Songes-tu, mon pauvre Marchenoir, que lorsque tu prononces le nom de Jésus, tout fléchit le genou, au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que c'est l'Esprit-Saint qui dit cela ? Lorsque tu accomplis un acte bon ou mauvais, rappelle-toi qu'il y a des âmes sans nombre, des âmes des vivants et des âmes de prétendus morts qui correspondent mystérieusement à la tienne - âmes d'esclaves ou d'empereurs ayant pu animer des corps, il y a cinq mille ans ou les animant, à cette heure, lesquelles ont un besoin infini de toi. Si donc ton acte est mauvais, cette multitude est refoulée; si ton acte est bon, tu la ramènes comme par la main. La catastrophe de la Martinique, par exemple, a pu être déterminée par un refus d'obéissance, ou une transgression vénielle dont se rendra coupable, dans un demi-siècle, une misérable créature éternellement désignée pour lancer ainsi l'étincelle au fond de ce gouffre. Et il se peut tout aussi bien que tel sauvage de la Tasmanie ou de l'Angola qui s'abstint d'une atrocité au siècle dernier, ait déterminé la crise heureuse qui sauvera, je ne sais quand, tel moribond dans un hôpital de Londres. Lorsque les lieutenants exaspérés, de Grouchy, le pressaient avec fureur d'aller au secours de Napoléon, je me représente fort bien des millions de bras invisibles retenant cet imbécile devenu, un instant, le pivot du monde. Tout cela, c'est ce qu'on nomme la Communion des Saints, l'article neuvième du Symbole, la Solidarité de toutes les créatures, de tous les mondes et de tous les temps,- l'infini ! »

Léon Bloy, Journal I, 1892 - 1907

 

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