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25/02/2007

La fin d'un rêve Vénitien...

 

La discrétion qui est la mienne ces derniers temps sur mon blog est relative à la fin d'un rêve. De septembre 1991 à début Février 2007 j'ai participé à l'élaboration d'un rêve musical au sein d'un groupe. Ce groupe est mort. Ce groupe n'est plus. VENICE n'est plus. La fin du groupe a été douloureuse. Et je n'ai pas envie de m'étendre dessus car je réserve mon énergie pour de futures escarmouches avec mes pages blanches ou avec ma guitare qui brûlera encore, j’en fais le serment. Le fauve soigne ses plaies avant la chasse à venir.


Je jette ici quelques perles d’un passé plein d’énergie et de fureur. Les guitares sont miennes. Faites-en ce que bon vous semble. 


D'autres témoignages de ce parcours personnel, qui compte pour moi, viendront bientôt porter leur souffle en ce lieu...

Le Cyborg verse une larme.mp3

*Le Cyborg verse une larme (Paroles : Eric JAMES/Musique : Frédéric LAFORÊT-Nebojsa CIRIC-Franck SCHAACK-Eric JAMES)

Les marchands de Guerre s’affaiblissent
Le monde pacifié s’esquisse
Tu voyages au centre de nulle-part
Ta vie est douce mais ton cœur se fane

En Uniformes appétits qui navrent et rapetissent
Est-ce donc là ta cible ?
Est-ce donc là ta dernière cible ?
En lendemains qui précisent ton image
Ton image, ton obscure image.

Le Cyborg verse une larme
Sur la Terre lasse
Dépassant le Doute et la Peur
Il touchera à la Grâce
Avant d’être glace
Avant d’être en apesanteur

(à n’avoir pas su voir le Monde…
…Tu n’auras vécu qu’une seconde)

Marchands de Paix en portables téléphones
Saluant l’aube d’une misère en dents blanches
Si tu n’es pas de ceux qu’on appelle
Qu’on appelle. Qu’on ensorcèle
Appelle-moi je t’en prie


Le Cyborg verse une larme
Sur la Terre lasse
Dépassant le Doute et la Peur
Il touchera à la Grâce
Avant d’être glace
Avant d’être en apesanteur

I can see the Great Eastern Sun
In the stillness of your Scorn
I’ll never let you go. Never flee from sorrow
Doubt and Fear should be found elsewhere

I’ll never let you weep and fall into the Deep
Behind your tears, behind your tears
I’ll wait ‘til love appears

Le Cyborg verse une larme
Sur la Terre lasse
Avant d’être, avant d’être
Avant d’être glace



Netzach.mp3 (Instrumental)-- (Musique : Franck SCHAACK-Nebojsa CIRIC-Frédéric LAFORÊT-Eric JAMES)

Le Rêve du Phénix.mp3

*Le rêve du Phénix (Paroles : Eric JAMES/Musique : Nebojsa CIRIC-Mourad BAALI-Franck SCHAACK-Eric JAMES)

Le Désir me cloue à son gibet
L’Espoir pire qu’un loup sur mes traces
Ca tournera court aux heures de l’éclipse
Une main tendue vers l’île froide

Un premier regard en basse altitude
Je survole nos cent mille croix
Aux heures sans nuages où je quitterais le sud
Une fée m’attend sur l’île froide

Le cri de l’Ange peut sonder mes entrailles
Au soir je lutterais d’estoc et de taille
Semi-dieux d’entre ciel et terre
J’éconduis tous vos émissaires
Certain d’être à la hauteur
Pour l’envol

« Laisse ton or au fond des villes
L’Ange d’occident te délivre
Laisse le champ libre aux tricheurs
Veille sur Elle en ce Paradis »

Ma vision n’est plus qu’ombre et mystère
A percer le froid du brouillard
Le givre se colle, il fige mes deux ailes
Je persiste droit vers le Nord

Je sais l’océan sous moi qui menace
L’incertitude vient saper mon audace
D’ici à la fin du jour
Plus question d’un demi-tour
La belle saison me rappelle en arrière

« L’or se terre au fond des villes
L’Ange d’occident se ranime
Passe ton aile sur les tricheurs
Veille sur Elle en ce Paradis »

Paix mon âme
Je retourne en son lit
Paré de larmes et si frêle
Si frêle, sous l’étreinte
Si frêle, Mari et Femme
Si clair, Soleil
Si pleine, Lune

« Laisse ton or au fond des villes
L’Ange d’occident te délivre
Passe ton aile sur les tricheurs
Veille sur Elle en ce Paradis
Sur ton nid loin des tricheurs
Laisse toi donc brûler
Et pars tranquille
En fumée »

Le désir me cloue à son gibet
Une main tendue vers l’autre moi

À M.J.



7 Seas.mp3

*7 Seas (Paroles : Eric JAMES/Musique : Nebojsa CIRIC-Eric James-Franck SCHAACK-Mourad BAALI)

The pedigrees have bought you
And sent me out of the tribe
True love’s in a sorry plight

The midnight hour now gives me such a thrill
I search on all fours two hundred days a year
The journey’s tough and gives me such a trial
Sometimes love is so inspiring

That’s why I travel the 7 seas
I cover the ground to see my babe
And I’ll cover it endlessly

Show me the way, if the pedigrees have left you alone
Show me the way, I’m puzzled and chilled to the bone
The journey’s tough and gives me to understand
That sometimes love is so despairing

Oh she cut me down, when she picked my heart
That’s why I travel the 7 seas
I cover the ground to see my babe
And I’ll cover it endlessly
(x2)

I travel the 7 seas
I cover this ground to see my babe
And I’ll cover it endlessly

01:15 Publié dans Musique : Rêve Vénitien... | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : venice, rock, nebo, guitare, mp3 gratuit | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

16/02/2007

Philippe Sollers, un Catholique singulier.

Je te salue, Marie

"--Avez-vous reçu une éducation religieuse ?

Philippe Sollers--Je suis issu d’une famille bourgeoise catholique de Bordeaux. Mon père était tout à fait indifférent aux problèmes religieux, mais marqué par un pessimisme très fort, contrairement à ma mère qui, elle, était catholique. Les rites de cette religion m’ont tout de suite plu. Je l’ai immédiatement vécue de manière personnelle et enveloppée de liturgie. J’aurais pu être enfant de chœur, mais j’ai suivi des cours de catéchisme qui m’ont très vite déçu. Je trouvais les discours que l’on me proposait extraordinairement plats et minimaux, ils n’étaient pas à la hauteur de mes attentes. J’étais plus à la recherche de sensations fortes que pouvait m’apporter la liturgie. Je les ai rencontrées et celles-ci ne m’ont d’ailleurs jamais quitté, elles sont encore présentes, en sourdine. Je me sens toujours en possessions de mon enfance, une enfance gorgée de perceptions et de souvenirs.
J’ai grandi dans cette atmosphère jusqu’à l’âge de 12 ans. J’ai fait ma première communion, ma communion solennelle. J’ai ensuite connu les jésuites, lors de ma scolarité, dans une grande école à Versailles. C’est un milieu qui aurait pu me convenir, mais j’ai été renvoyé au bout de la deuxième année pour lecture de livres défendus. J’ai gardé mes livres, et j’ai compris que je devais continuer seul.

--Avez-vous ensuite conservé, dans votre vie adulte, cette sensibilité à la liturgie, à l’atmosphère des églises ?

Philippe Sollers--En Italie, pas en France. Le catholicisme français me donne un sentiment de malaise, il porte quelque chose de lourd en lui, pour des raisons historiques, je pense. En revanche, dès que je suis en Italie, cette religion m’absorbe de partout. Je me sens très bien dans ce pays. Lorsque je me retrouve dans des villes comme Venise ou Rome par exemple, cela me paraît tout à fait naturel d’entrer dans une église, d’allumer un cierge et de prier. En France, c’est différent, j’ai eu quelquefois cette démarche, mais c’était uniquement pour habituer mon fils à ce genre de sensations. Je lui ai fait visiter toutes les églises de Paris, avec une préférence pour Saint-Germain l’Auxerrois ou Notre-Dame. Je tenais à ce qu’il connaisse et ressente cette atmosphère.

--Qu’est-ce qui vous touche tant dans la liturgie ?

Philippe Sollers--Si la liturgie et l’atmosphère qui règne dans les églises sont si importantes pour moi c’est que l’esthétique joue un rôle capital dans cette religion. Dans notre culture, la peinture, la sculpture, la musique sont d’origine catholique. J’ai besoin de ces révélations physiques, sensuelles, corporelles. C’est pour cette raison que les autres religions ne pourraient pas me convenir : elles n’offrent pas un tel choix esthétique. Je suis, par exemple, très content de savoir qu’un pape allemand joue du Mozart, presque chaque jour, pour se délasser.

--Vous avez beaucoup voyagé : il n’y a donc aucune autre religion ou spiritualité dont l’esthétisme vous a touché ?


Philippe Sollers--Tous les grands continents m’ont passionné, l’Inde et la Chine notamment. Le taoïsme, par exemple, m’attire par de nombreux aspects philosophiques et esthétiques. Mais il n’y a rien à faire, le catholicisme reste pour moi la voix royale. Deux événements ont accentué mon inclination vers cette religion : la naissance de mon fils, que j’ai fait baptiser de façon catholique, et l’avènement de Jean Paul II. Ce moment historique m’est apparu à l’époque comme un signe des temps considérable. J’étais à New York au moment de son élection, je revois le visage de ce jeune pape sportif apparaître sur les écrans des télévisions américaines, révélant l’existence de ce pays tellement méconnu jusqu’alors par le monde entier : la Pologne. Puis, il y eut cet épisode terrible de l’attentat place Saint-Pierre à Rome. Cet épisode extraordinairement romanesque m’a profondément ému et bouleversé. Il m’a d’ailleurs inspiré un roman, le Secret. Je suis passionné par l’histoire secrète de l’Église, ses contradictions, et surtout par la haine très étrange, très spéciale, qu’elle déclenche.

--Vous parlez d’expériences esthétiques ou de la dimension culturelle du catholicisme, mais vous considérez-vous comme croyant ?


Philippe Sollers--Il est certain que j’ai un rapport personnel à la transcendance et au sacré, mais de là à dire que je suis croyant… Je ne sais pas. Le côté « ecclésiastique » du mot ne me convient pas.

--Avez-vous connu des moments de grâce ?


Philippe Sollers--Oui, j’en ai eu et j’en ai encore constamment, mais je ne peux pas les décrire oralement. En revanche je les écris. Ce sont en général des clartés affirmatives. Je les ai surtout ressentis à travers l’expérience de la maladie. J’ai été assez souvent malade étant jeune. Vous n’avez pas d’état de grâce sans avoir une expérience assez précise de la mort à travers la maladie ou la souffrance. Si le côté sirupeux de la mystique m’échappe totalement, la négativité me paraît, elle, essentielle. Je suis un grand admirateur de Maître Eckhart. Mais aussi d’Angelus Silesius.

--Croyez-vous à l’existence d’une histoire divine qui s’écrive sans qu’on la connaisse ?

Philippe Sollers--J’ai tendance à penser qu’il y a une histoire diabolique qui est sans cesse mise en échec par des contretemps inattendus. Je ne crois pas à un Dieu tout puissant, mais à un Dieu furtif, à éclipses, qui vient quand il faut. Je suis plutôt « providentialiste ».

--Croyez-vous au destin ?

Philippe Sollers--Tout le temps, et sous des formes différentes. Je ne suis ni ennemi ni oublieux des dieux grecs par exemple, ni des déesses d’ailleurs, dont on ne parle pas assez.

--La concentration dogmatique du catholicisme, qui n’a pas fait preuve de beaucoup de tolérance envers le paganisme antique, ne vous gêne-t-elle pas ?


Philippe Sollers--Contrairement à l’opinion commune, je suis frappé par le côté inventif des dogmes. L’Immaculée Conception, par exemple, qui est un dogme très tardif (1854) me paraît parfaitement logique. Tout comme l’infaillibilité pontificale. Il en va de même pour tous les dogmes fondateurs du christianisme, comme celui de l’Incarnation. Pour moi ce sont des chefs-d’œuvre et j’adhère à tous les chefs-d’œuvre. Lorsqu’on demandait à James Joyce pourquoi il ne quittait pas le catholicisme pour le protestantisme, il répondait cette chose sublime : « Je ne vois aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente. »

--On vous connaît aussi comme un libertin, aimant le plaisir des sens. Vous n’êtes pas gêné par les positions de l’Église en matière de morale sexuelle ?


Philippe Sollers--Je trouve le comportement des autorités ecclésiastiques à la fois touchant et puéril. La surestimation de la question sexuelle me paraît une erreur. La sexualité n’a pas droit à un traitement si obsessionnel, ni dans son utilisation, ni dans sa récusation. Il y a des choses beaucoup plus importantes auxquelles il faut s’intéresser. Casanova vous dira : « J’ai vécu en philosophe, je meurs en chrétien. » C’est beaucoup mieux que le contraire.
Je suis un athée sexuel. Je ne suis pas dans l’illusion de croire que l’on continuerait à réciter quelque chose de religieux pour éviter l’activité sexuelle. Ce qui est intéressant, c’est que le pape Benoît XVI, dans sa première encyclique, reconnaît l’existence de l’eros et la continuité qui existe entre eros et agapé.

--Avez-vous rencontré des personnalités chrétiennes qui vous ont particulièrement marqué ?

Philippe Sollers--Mauriac, qui était catholique, m’a beaucoup intrigué. Je l’ai connu jeune, nous sommes devenus très proches, je l’ai veillé au moment de sa mort. Mais c’est ma rencontre avec Jean Paul II qui m’a laissé le souvenir le plus fort. Je lui ai apporté le livre que j’avais écrit sur la Divine Comédie. C’était en octobre 2000, et je dois avouer qu’au moment où il a mis sa main sur mon épaule, j’ai ressenti une émotion forte, un peu ce que l’on éprouve, j’imagine lorsque l’on reçoit une décoration à titre militaire.

--Est-il possible qu’au moment de votre mort, vous récitiez une prière, un « Je vous salue Marie » par exemple ?

Philippe Sollers--J’ai récité tellement de « Notre Père » et de « Je vous salue Marie », que je n’ai pas besoin d’attendre le moment de ma mort pour cela. Je regrette d’ailleurs que, dans ces prières, on n’utilise pas davantage la première personne du singulier. Cela donnerait : « Mon Père qui est aux cieux », « Pardonne-moi mes offenses », Délivre-moi du mal » ou encore « Je te salue, Marie », « Maintenant et à l’heure de ma mort ». J’aime beaucoup le Credo également. Le Credo a donné des musiques magnifiques : Bach, Mozart.

--Vous arrive-t-il de penser à votre mort ou à vos funérailles ?

Philippe Sollers--Je pense à ma mort chaque jour. J’ai une vieille concession familiale qui est déjà retenue, mais je ne dédaignerais pas être enterré dans une belle église de Venise. Je ne pense pas que ce soit possible… à moins que le Saint-Siège me désigne en voie de béatification atypique ! (rires)."


Propos recueillis par Aurélie Godefroy et Frédéric Lenoir.

Le Monde des Religions, mai-juin 2006, n°17


05:40 Publié dans Parenthèse | Lien permanent | Commentaires (34) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

15/02/2007

Let's have a party and get some fun in "dar al-harb" !

Prenez le temps de lire ce petit texte ayant pour but d'informer, ça nous changera un peu des désinformations régulières.


Dans l'autorité palestinienne, nous accomplissons ce que nous promettons.

Seuls les imbéciles peuvent croire que

Nous ne lutterons pas contre le terrorisme.

Parce que, il y a quelque chose de certain pour nous :

L'honnêteté et la transparence sont fondamentales pour atteindre nos idéaux.

Nous démontrons que c'est une grande stupidité de croire que

Les mafias continueront à faire partie du paysage palestinien comme avec Arafat.

Nous assurons, sans l'ombre d'un doute, que

La justice sociale sera le but principal de notre devoir.

Malgré cela, il y a encore des gens stupides qui s'imaginent que

L'on puisse continuer à gouverner

Avec les ruses de la vieille politique « arafatienne »

Quand nous assumerons le pouvoir, nous ferons tout pour que

Soit mis fin aux assassinats de civils innocents juifs

Nous ne permettrons d'aucune façon que

Nos enfants meurent en martyr

Nous accomplirons nos desseins même si

Les réserves économiques se vident complètement

Nous exercerons le pouvoir jusqu'à ce que

Vous aurez compris qu'à partir de maintenant

Nous sommes la « nouvelle autorité palestinienne »




À présent, RELISEZ A PARTIR DE LA DERNIERE LIGNE, CHAQUE LIGNE, EN REMONTANT VERS LE HAUT.

Cogitez bien, les pro-Palestiniens naïfs...

06:35 Publié dans Franc-tireur | Lien permanent | Commentaires (4) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

14/02/2007

"Le mariage transformé par ses célibataires mêmes" par Philippe Muray

Ce texte a été publié dans une version légèrement réduite sous le titre "La guerre du mariage a-t-elle eu lieu ?" dans Marianne (18/09/2004, page 79). Ici : version intégrale.

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"Par-delà le néo-mariage, et quelques autres revendications divertissantes, c'est la réduction au silence du moindre propos hétérodoxe qui se profile, c'est l'écrasement légal des derniers vestiges de la liberté d'expression, c'est la mise en examen automatique pour délit de lucidité.


Le mariage est une invention qui remonte à la plus haute antiquité. Je parle du mariage à l'ancienne, cette institution conformiste, vermoulue et petite-bourgeoise qui véhicule depuis la nuit des temps « les valeurs hétéro-patriarcales et familialistes » pour m'exprimer comme Christophe Girard et Clémentine Autain. Sauf erreur de ma part, cette mémorable conquête n'a pas été arrachée, l'arme à la main, de nuit, dans la précipitation et sous la menace des pires représailles, par une petite bande de fanatiques de la nuptialité bien décidés à se servir de la lâcheté des uns, de l'ambition des autres, de la démagogie tremblotante de tous, pour faire triompher leur cause. Nulle part ce type de mariage ne paraît avoir été imposé par la force. Ni en jetant à l'opinion publique un fatras précipité de raisonnements contradictoires afin d'extorquer d'elle, par sondage, une approbation apeurée. Il n'est pas davantage le fruit d'une volonté claironnée de mettre à genoux le pouvoir politique. Aucun gouvernement, à ma connaissance, n'a cédé aux partisans de la conjugalité dans la crainte de se voir accusé de gamophobie (du grec gamos, mariage).

Y a-t-il même eu « débat », à propos de cette importante « question de société », chez les Égyptiens pharaoniques, à Babylone, en Inde, à Lascaux, entre psychanalystes lacustres, sociologues troglodytes, militants de l'un ou l'autre bord ? En a-t-on discuté, dans le désert de Chaldée, à la lueur de la Grande Ourse ? A-t-on menacé de ringardisation les adversaires de cette nouveauté ? Les a-t-on accusés de ne rien comprendre à l'évolution des mœurs, de s'accrocher à des modèles désuets, d'alimenter la nostalgie d'un ordre soi-disant naturel qui ne relève que de la culture ? La Guerre des Games (de gamos, mariage, je ne le répéterai plus) a-t-elle eu lieu ?

Il semble bien que non. La chose, c'est horrible à dire, s'est faite toute seule, suivant la pente de l'espèce, laquelle sait si bien jouer sur les deux tableaux pour protéger ses intérêts, manier en même temps la carotte et le bâton, l'appât et l'hameçon, le désir de satisfaction sexuelle des individus et ses propres nécessités vitales de perpétuation, et emballer cela dans les mirages vaporeux de la pastorale romantique.

On a tout essayé, par la suite, avec le mariage. On l'a plié dans tous les sens. On a tâté de la polygamie, de la bigamie, de la monogamie, de l'adultère, du divorce à répétition, du mariage forcé, du mariage civil, du mariage religieux, du mariage d'argent, du mariage raté. On a même vu des mariages heureux. On a vu des mariages stériles et d'autres féconds, des unions dramatiques et des noces de sang. On en a fait des vaudevilles et des tragédies. Avec des placards pleins d'amants, des cocus en caleçon, des maîtresses acariâtres. Le mariage, en résumé, n'a été inventé que pour fournir des sujets de romans et pour assurer la chaîne sans fin des générations ainsi que le veut l'espèce.

Il n'en va pas exactement de même du futur mariage homosexuel, dont la genèse aura laissé tant de traces, à l'inverse de l'autre, qu'il sera aisé de la reconstituer. C'est que cette nouveauté ne va pas de soi, comme d'ailleurs la plupart des opérations expérimentales de notre temps. L'époque moderne, dont l'essence même est le soupçon dans tous les domaines, explose en cette affaire dans une sorte d'opéra-bouffe stupéfiant où la mauvaise foi et le chantage se donnent la réplique inlassablement. C'est d'abord le code civil qui a été instrumenté. On a prétendu qu'il n'y était stipulé nulle part que le mariage était réservé aux personnes de sexe opposé. Les homosexuels militants se sont engouffrés dans cet « oubli » pour exiger, au nom de l'égalité des droits, « l'accès des gays et des lesbiennes au mariage et à l'adoption ». L'exigence d'égalité est la grosse artillerie qui renverse toutes les murailles de Chine. La marche sans fin vers l'égalité absolue remplace, chez les minorités dominantes et furibondes, le défunt sens de l'Histoire. Pour ce qui est du code civil, d'abord paré de toutes les vertus, il n'a plus été qu'une sorte d'opuscule diffamatoire sitôt qu'on découvrit l'article 75, qui détermine que le mariage consiste à « se prendre pour mari et femme ». Peu soucieux de logique, les militants de la nouvelle union conclurent aussitôt à l'urgence d'une refonte de ce code que, l'instant d'avant, ils portaient aux nues. Et, en somme, puisque la loi est contre les homos, il faut dissoudre la loi.

Dans le même temps Noël Mamère, bonimenteur de Bègles, agitait son barnum ; et les notables socialistes se bousculaient au portillon de l'avenir qui a de l'avenir dans l'espoir de décrocher le titre de premier garçon d'honneur aux nouvelles épousailles. Le terrorisme et la démagogie se donnaient le bras sur le devant de la scène. On « déconstruisait » en hâte le mariage à l'ancienne. On affirmait qu'il est aujourd'hui « en crise » quand la vérité est qu'il l'a toujours été, par définition, puisqu'il unit deux personnes de sexe opposé, ce qui est déjà source de crise, et que, par-dessus le marché, il les soumet à des postulations contradictoires, le mensonge romantique et la vérité procréatrice. On rappela, contre les réactionnaires qui lient mariage et reproduction, qu'il n'en allait plus ainsi depuis la révolution contraceptive (ce qui ne pouvait manquer, ajoutait-on, de rapprocher les comportements homos et hétéros), quand c'est en fait depuis toujours, et dans toutes les civilisations, que l'on a cherché, certes avec moins d'efficacité technique qu'aujourd'hui, à réguler la fécondité, c'est-à-dire à autonomiser la sexualité par rapport à la « reproduction biologique ».

En quelques jours apparurent les étonnantes notions de « mariage fermé » (antipathique, hétéro) et de « mariage ouvert » (sympathique) puis « universel » (supersympa). On publia des sondages dans lesquels la société française déclarait qu'elle était d'accord pour applaudir aux évolutions de la société française, mais de grâce, qu'on arrête de lui brailler dans les oreilles. Les partisans du néo-mariage expliquèrent à la fois qu'il ne fallait pas interpréter leur demande comme une volonté de normalisation ou comme un désir d'imitation mais qu'il y avait de ça quand même, et que d'ailleurs ils se moquaient des institutions dont ils étaient exclus, sauf que le seul fait d'en être exclus leur apparaissait comme un outrage. Réclamant en même temps le droit à la différence et à la similitude, exigeant de pouvoir se marier par conformisme subversif et pour faire « un pied de nez à la conception traditionnelle du mariage » (comme l'écrivent encore les impayables Christophe Girard et Clémentine Autain), ils affirmaient aussi que ce même mariage, à la fois convoité et moqué, revendiqué pour être rejeté, et de toute façon transformé s'ils y accédaient jusqu'à en être méconnaissable, serait un remède souverain contre « l'alarmant taux de suicide » qui sévit chez les jeunes homosexuels, ce qui laisse supposer que ces derniers se suicident tous par désespoir de ne pouvoir convoler officiellement. On aurait pu imaginer d'autres motifs.

Mais ces réflexions tomberont très bientôt sous le coup des lois anti-homophobie qu'un gouvernement vassalisé par les associations se prépare en toute sottise à faire voter. Mieux vaut donc se taire. Par-delà le néo-mariage, en effet, et quelques autres revendications divertissantes (suppression de la mention relative au sexe sur les papiers d'identité afin d'en terminer avec les « problèmes kafkaïens rencontrés par les individus de sexe mixte, hermaphrodites, transsexuels, transgenres », ou encore « dépsychiatrisation des opérations de changement de sexe »), c'est la réduction au silence du moindre propos hétérodoxe qui se profile, c'est l'écrasement légal des derniers vestiges de la liberté d'expression, c'est la mise en examen automatique pour délit de lucidité. Il est urgent que personne ne l'ouvre pendant que se dérouleront les grandes métamorphoses qui s'annoncent, dont ce petit débat sur l'effacement de la différence sexuelle est l'avant-propos. Le néo-mariage, dans cette affaire, n'est que l'arbre baroque qui cache la prison."


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13/02/2007

René Char

René Char : Application, regroupement, centralisation des points nodaux.



"Nodal". En anatomie et physiologie, "Tissu nodal" : tissu du myocarde renfermant les nœuds cardiaques, et qui est à l’origine du fonctionnement automatique du cœur.

En physique : Relatif à un nœud de vibration. Points nodaux, situés sur l’axe d’un système optique et tels que tout rayon incident passant par l’un de ces points est parallèle au rayon émergent passant par l’autre.


René Char (l’Isle-sur-la-Sorgue, 1907 – Paris, 1988) poète français. D’abord surréaliste (L’action de la justice est éteinte, 1931), il s’en éloigne pour exalter, dans une poésie frémissante d’une grande richesse, les forces de la vie et de la fraternité : le Marteau sans maître (1934), Feuillets d’Hypnos (1946), Fureur et Mystère (1948), le Nu perdu (1971). Il fut aussi, selon moi, le poète de la tension joyeuse. Visions et extases. Appréhensions et ravissements. Son verbe transporte. Il cherche à transcender le quotidien, veut nous empêcher de sombrer dans la routine.

« Les mots dans la poésie, devancent de leur lumière, la conscience encore opaque de celui qui d’abord témoin de leur éclat organise leur essaim de sens. » 

« Dans le tissu du poème doit se trouver un nombre égal de tunnels dérobés, de chambres d'harmonie, ainsi que d'éléments futurs, de havres au soleil, de pistes captieuses et d'existants s'entr'appelant. Le poète est le passeur de tout cela qui forme un ordre. Et un ordre insurgé. »
 Sur la poésie

Amoureux de la Liberté (« Les territoires de la poésie ne sont pas cadastrables : ils ne s’éclairent que dans l’expansion. »), durant la seconde guerre mondiale, en pleine occuption, sous le nom de Capitaine Alexandre, René Char fut Résistant, les armes à la main, et versa le sang sans haine aucune, parce que c'était son devoir d'homme, qu'il le fallait bien. « Nous avons recensé toute la douleur qu'éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face. » écrit-il dans les Feuillets d'Hypnos.

Malgré le souffle ivre du transport il tenait à être compris. « Comment m'entendez-vous? Je parle de si loin. »

* «  Le poète se reconnaît à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas. » (Sur la poésie)

* « Comment vivre sans inconnu devant soi ? »

* « Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir »
(Feuillets d'Hypnos)

* « Fureur et mystère tour à tour le séduisirent et le consumèrent, puis vint l'année qui acheva son agonie de saxiphrage » (Fureur et Mystère)

* « Ils refusaient les yeux ouverts ce que d'autres acceptent les yeux fermés »

* « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront. »
(Rougeur des matinaux)

* « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » (Fureur et mystère)

* « Agir en primitif et prévoir en stratège » (Feuillets d'Hypnos)



« Commune présence


Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.
Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.» 

Le Marteau sans maître (1934-1935)

« Allégeance

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima ?

Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ? »


Éloge d'une soupçonnée



« La jeune fille : Ceux qui n'ont pas besoin de leur amour auprès d'eux n'aiment pas.

Le jeune homme : Cela dépend. C'est compliqué, une présence. Dans un monde incompréhensible, la simplicité, je veux dire l'amour, c'est une capacité d'absence. »
Claire
in Trois coups sous les arbres
 

« La vie aime la conscience qu'on a d'elle. »
Claire
in Trois coups sous les arbres
 

 
« Avec les choses de l'extérieur, prenez, croyez-moi, l'habitude d'estimer et d'agir sans vous passionner. Vous vous épargnerez bien des désagréments. »
Le soleil des eaux
in Trois coups sous les arbres
 
« On ne peut guère s'attacher à plusieurs choses à la fois, mais il faut être soi tout entier pour une ou deux de ces choses essentielles. Hors de cela on est broyé sans espoir et notre conscience se détourne de nous. »
Le soleil des eaux
in Trois coups sous les arbres
 
« Tu parles à un chien, il te regarde avec ses bons yeux. Tu t'adresses à un homme, il te mord. »
Le soleil des eaux
in Trois coups sous les arbres

« Celui qui dompte le lion, devient l'esclave du lion. Ce qu'il faut, c'est faire du feu entre lui et toi. »
Le soleil des eaux
in Trois coups sous les arbres

« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !

Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »

Fureur et mystère



Il faut le lire en marchant... succès du chant intérieur garanti...

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12/02/2007

Michel Houellebecq

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«...mais je continuais quand même au fond de moi, et contre toute évidence, à croire en l'amour. »


« La peur est là, vérité de toutes choses, en tout égale au monde observable. Il n'y a plus de monde réel, de monde senti, de monde humain, je suis sorti du temps, je n'ai plus de passé ni d'avenir, je n'ai plus de tristesse ni de projet, de nostalgie, d'abandon ni d'espérance; il n'y a plus que la peur. 

»

« La seule chance de survie, lorsqu'on est sincèrement épris, consiste à le dissimuler à la femme qu'on aime, à feindre en toutes circonstances un léger détachement. Quelle tristesse, dans cette simple constatation ! Quelle accusation contre l'homme !... Il ne m'était cependant jamais venu à l'esprit de contester cette loi, ni d'envisager de m'y soustraire : l'amour rend faible, et le plus faible des deux est opprimé, torturé et finalement tué par l'autre, qui de son côté opprime, torture et tue sans penser à mal, sans même en éprouver de plaisir, avec une complète indifférence ; voilà ce que les hommes, ordinairement, appellent l'amour. »

Michel Houellebecq, La possibilité d'une île

Houellebecq à propos de Maurice G. Dantec : « L'origine de sa force me restait mystérieuse, et puis j'ai lu [dans une interview] qu'il avait des origines populaires. "Ah, me suis-je dit, c'est donc ça.'' Il se trouve que je suis dans le même cas, ça m'aide à comprendre. Le premier bénéfice qu'on retire d'une origine populaire est de n'avoir aucun respect pour le peuple ; le second, de n'avoir aucune peur de la gauche ; le troisième, de n'avoir aucune fascination pour la racaille. »


Philippe Sollers et Michel Houellebecq, fêtant la relax de Houellebecq suite à son procès avec les barbus à cause de ses propos sur l'Islam...

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Philippe Sollers : "Ma France"

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Il y a la France de Diam's ... et il y a une autre France aussi, dont Sollers nous apporte ici quelques éléments par un recadrage qui lui est certes propre mais qui ne manque nullement d'intérêt...


"Ma France


REVUE DES DEUX MONDES -
On voit bien, au fil de vos livres, l’émergence d’une question posée sur ce qu’il en est de la France. Il y a un enjeu esthétique lié à la question France. Comment l’évaluez-vous ?

PHILIPPE SOLLERS - Le moment où cela se formule comme tel, c’est-à-dire le moment où je pense qu’il va falloir que je m’intéresse de près à l’histoire de mon pays, on le repère déjà dans Femmes, et il devient évident surtout dans Portrait du joueur, c’est-à-dire il y a exactement vingt ans. La question française est évoquée dans Portrait du joueur à travers le filtre dont je dispose biographiquement : Bordeaux, la Gironde. À partir de ce lieu, je peux tenter de m’expliquer à moi-même pourquoi je me sens si peu français. Comme si j’appartenais à une autre civilisation, ou à un décalage de cette civilisation.
Là, je suis obligé de faire état de mon expérience biographique sur des questions qui ne datent pas de l’actualité récente. Je prends en compte la longue période de l’histoire sur un certain nombre de sujets capitaux pour moi. Que dois-je m’expliquer ? Pourquoi chercherais-je ainsi à la bougie, moi enfant de Bordeaux, dont la famille est immédiatement anglophile et qui se trouve là en position isolée par rapport à m’irruption non seulement du nazisme mais de la collaboration ? J’ai mis beaucoup de temps à comprendre qu’il s’agissait d’un événement décisif. Partant de là, je me demande encore ce que cela veut dire de façon plus vaste, ce qu’il en est de cette région, quelle est sa particularité océanique, tournée très tôt vers Londres, son histoire à travers les siècles… Qu’est-ce que la Gironde ? Qu’est-ce que le parti girondin ? Qu’est-ce que cette ville non tournée vers Napoléon, non jacobine ? Jeanne d’Arc ne paraît pas non plus une héroïne locale, pas plus que Louis XIV. Louis XV, en revanche.. L’actuelle place de la Bourse s’appelait justement place Louis XV…Bref, qu’est-ce donc que la fortune – comme on disait dans l’Antiquité – dans l’Histoire ? Comment se fait-il que Bordeaux soit le point géographique le plus éloigné de l’Hexagone, à tel point que lorsque quelque chose s’effondre à Paris, tout le monde se réfugie à Bordeaux, ou bien l’on prend éventuellement le Massilia au moment où la Chambre du Front populaire vote les pleins pouvoirs à Pétain et que quelques députés réfractaires s’embarquent là ? Pourquoi La Boétie, Montaigne, Montesquieu, Mauriac ?
Toutes ces questions, ces observations, j’y ai été forcé aussi bien pour des raisons d’enfance. La mienne ? Irruption du Front populaire, lutte des classes très sensible (je suis d’une famille d’industriels), toutes les semaines, j’entends dire (mon nom est Joyaux) : « Joyaux au poteau ». Il y a les Allemands qui occupent le bas des maisons, les réfugiés qu’on rencontre sur la route de l’immigration espagnole, la guerre d’Espagne, j’apprends l’espagnol pour des raisons sentimentales… Tout cela compte énormément pour moi. Et puis les Anglais qui parlent à la radio, les aviateurs anglais descendus cachés dans les caves… Que dit Londres ? Dans Portrait du joueur, vous avez des tas de passages auxquels j’ai été très tôt sensible ( à l’époque, j’ai 6, 7 ans) : « une hirondelle ne fait pas le printemps », « les renards n’ont pas forcément la rage »… Des « messages personnels ». Qu’est-ce donc qu’être français à ce moment-là pour un jeune garçon qui n’a pas le droit, d’après sa famille, d’adhérer au discours communautaire français ? On me disait : « Si à l’école on chante Maréchal nous voilà, tu dois sortir » : cela ne relevait même pas d’une opinion étroitement politique, c’était une question de goût. Après Vichy, Moscou. Vous vous rendez compte.
Avec les messages codés d’Angleterre, une question de vocalisation immédiate : on entend des voix aux accents multiples, c’est très étrange… Messages en français depuis l’étranger… Dans ma famille, on dit : « Les Anglais ne peuvent pas avoir tort », c’est la doxa familiale, doxa dont je me félicite. Si vous étudiez un peu cette question par rapport à la France, c’est ce que j’appelle le premier placard français de l’histoire récente depuis soixante ans. On en connaît les noms : Pétain, Bousquet, Mitterrand, Papon, le Vél’d’Hiv : l’antisémitisme et toute cette profonde anglophobie française, scolarisée comme telle. Le deuxième placard, c’est la guerre d’Algérie, le troisième Mai 68. Ensuite on passe à la mondialisation qui liquide l’axe Vichy-Moscou mais sous tutelle économique folle américaine.
J’ai écrit tout cela cent fois, mais cela n’a jamais été pris en compte, à tel point que cela finit par m’intriguer : c’est comme si je ne disais rien. À partir de là, deux hypothèses : soit je fabule soit c’est vérifiable. Mais pourquoi et-ce si difficile ? Le problème, en l’occurrence, ce n’et pas moi, ce sont mes compatriotes.
Le deuxième livre qui reprend explicitement cette problématique, c’est Le Cœur absolu : j’explique en quoi, me sentant si peu français, je vis beaucoup dans l’étrangeté, mais aussi beaucoup à l’étranger, en Espagne, en Italie, à Venise, etc. Or à partir du moment où j’insiste, toute la mémoire du français lui-même s’adresse à moi sous des formes diverses. Diderot, Voltaire… mais aussi Stendhal (en 1828 : « Bordeaux, la plus belle ville de France… »), Hölderlin… Au fait, vous savez combien de temps il a fallu pour qu’on mette une plaque à Bordeaux signalant le passage de Hölderlin ? Deux siècles.
Puis Les Folies françaises, livre publié en 1988. Très mal reçu Au point que d’avoir imprimé ces mots sur une couverture (il s’agit d’une pièce de Couperin) suscite une sorte de gêne, de malaise, de réprobation. De quoi s’agit-il pour moi ? Aller vers une mise en scène romanesque destinée à susciter l’afflux physique de la mémoire française. Le thème : un inceste doux entre père et fille, lequel se conclura par un départ de cette fille aux antipodes, c’est-à-dire en Nouvelle-Zélande, antipode exact de la France. La mère est américaine et juive, et la fille s’appelle France. Retournement complet de La France juive de Drumont : qu’on ne me dise pas que ce n’est pas un sujet brûlant encore à notre époque, ces jours-ci.

REVUE DES DEUX MONDES – C’est à partir de là que s’affirme nettement chez vous la référence au XVIIIe siècle. Qu’est-ce que cela veut dire, le « XVIIIe siècle » ?

PHILIPPE SOLLERS - Oui, ce qui monte à ce moment-là, c’est le XVIIIe siècle. C’est-à-dire les Lumières et leur très nouvelle façon d’envisager le corps humain. Qui ne se rend pas compte de ce qui se passe là se prive de toute compréhension à venir. Qu’est-ce à dire ? Il y a des femmes en liberté et du même coup des hommes en train de savoir de quoi il retourne. Cela se passe un peu partout en Europe, pensons à Mozart, mais l’endroit où cela trouve sa forme verbalisée, c’est la France, c’est Paris. Paris avec Venise (n’oublions pas que Casanova écrit en français). La façon de dire comment des corps humains participent pleinement de la conscience d’agir dans des choses qui mettent en jeu leur plaisir est français, indubitablement. C’est comme ça. Littérature, philosophie, libertinage (1). Comment expliquer que cette extraordinaire effervescence, miraculeuse dira Nietzsche, supérieure au miracle grec, ait été si sévèrement réprimée ? C’est là qu’on entre dans la grande affaire du XIXe et du XXe siècle. S’agit-il pour autant de prôner un « retour » au XVIIIe ? Évidemment non. Il ne s’agit pas de « revenir » mais de s’interroger sur les raisons d’une perte hémorragique d’énergie. Si vous voulez : comment passe-t-on de la Juliette de Sade à Madame Bovary ? Formulons autrement la chose : comment la France regarde-t-elle son histoire ? Ou plutôt ne la regarde pas ? Le corset effarant qui tenait tout cela est en train de craquer de partout.
Cela a des conséquences esthétiques. Dans Les Folies françaises, on croise beaucoup d’allusions directes à toutes sortes de champs littéraires, musicaux, picturaux qui ne relèvent pas du XVIIIe proprement dit, mais ce n’est justement pas le problème… Je pense par exemple à Manet, dont la jeune France devient l’un des personnages :
« Ton peintre préféré ?
- Manet. Fleurs dans des vases ou des verres. Fin de sa vie. Juste avant qu’on lui coupe la jambe. Fleurs coupées. Les racines ne sont pas les pétales, les cœurs, les corolles. Deux mondes différents. L’eau transparente en miroir, l’épanouissement dans la toile sans tain. Des bouquets apportés par des amis, lui sur un canapé, une ou deux séances, hop, tableau. Roses dans un verre à champagne. Roses, œillets, pensées. L’incroyable lilas et roses. Le bouleversant lilas bleuté dans son verre. Roses, tulipes et lilas dans un vase de cristal. Vase de fleurs, roses et lilas. Œillets et clématites. Lilas blanc. C’est sans fin. Le cerveau est sans fin. Entre temps, il meurt. « je voudrais les peindre toutes ! » Antonin Proust : « Manet était de taille moyenne, fortement musclé… Cambré, bien pris, il avait une allure rythmée à laquelle le déhanchement de sa démarche imprimait une particularité élégante. Quelqu’effort qu’il fît, en exagérant ce déhanchement et en affectant le parler traînant du gamin de Paris, il ne pouvait parvenir à être vulgaire… Sa bouche, relevée aux extrémités, était railleuse. Il avait le regard clair. L’œil étant petit, mais d’une grande mobilité. Peu d’hommes ont été aussi séduisants. » Paul Alexis : « Manet est un des cinq ou six hommes de la société actuelle qui sachent encore causer avec les femmes… Sa lèvre, mobile et moqueuse, a des bonheurs d’attitude en confessant les Parisiennes… » Mallarmé : « Griffes d’un rire du regard… Sa main – la pression sentie claire et prête… Vivace, lavé profond, aigu ou bonté de certain noir »…
- Le chef-d’œuvre nouveau et français. »
- Voilà. Georges Jeanniot : « Lorsque je revins à Paris, en janvier 1882, ma première visite fut pour Manet. Il peignait alors Un bar aux Folies Bergères, et le modèle, une jolie fille, posait derrière une table chargée de bouteilles… Il me dit : « Dans une figure, cherchez la grande lumière et la grande ombre, le reste viendra naturellement : c’est souvent très peu de chose… il faut tout le temps rester maître et faire ce qui vous amuse. Pas de pensum ! Ah non, pas de pensum : » Jules Camille de Polignac, dans Le journal de Paris du 5 mai 1883 : « Pas de ciel, pas de soleil, des nuages clairs répandent un gris très doux dans le plein air… Le cortège s’arrête au portail de l’église Saint-Louis-d’Antin où, devant le maître-autel resplendissant de lumières, un catafalque est dressé… Manet entre, suivi de sa famille et d’un petit groupe d’amis, et aussitôt les chœurs religieux éclatent – suivis des soli lamentables de la messe des morts »… Les bouquets sont là, les derniers, dans l’atelier de la rue d’Amsterdam… Roses et lilas blancs, du 1er mars… Peu de fleurs sont aussi séduisantes. À jamais. La pression sentie claire et prête… Reprends les adjectifs…
- « Vivace, lavé, profond, aigu ou hanté »…
- Cinq. M-A-N-E-T. Manet et manebit : il reste, il restera.
- Il ne meurt pas ?
- Non. Au-delà du noir. Du catafalque aux pivoines. Portrait de Berthe Morisot, portrait de Tronquette. Tu as quelque chose de Tronquette.
- Ou de Suzon, dans le bar ?
- Les deux. » (2)
Je suis très frappé par le fait que lorsque Picasso veut se relancer, il revient toujours à Manet. Le Déjeuner sur l’herbe, Un Bar des Folies Bergères… Qu’est-ce que c’est que tout ça ? Cela vient en tout cas de loin… On peut penser à La Fontaine : « Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines ; Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau ; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste… » Je pourrais vous parler longtemps de ces vers, insister sur le s de « soyez » et son effet de soie, puis sur l’apparition du t… Après, vous vous demanderez pourquoi La Fontaine vous fait participer à une méditation inouïe sur le tout et le rien : « J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien qui ne me soit souverain bien, Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique… »

REVUE DES DEUX MONDES – En quoi l’espace français est-il particulièrement approprié à ce type de perception ?

PHILIPPE SOLLERS - Au fond, c’est très mystérieux… je crois qu’il faut aller au problème de l’aristocratie française sous son double aspect : d’une part l’exacerbation sensuelle, d’autre part la répression religieuse : tout cela dans un conflit aigu qu’il s’agit de bien considérer dans son rapport intime. Car si vous supprimez toute référence à la chrétienté, vous supprimez toute l’extraordinaire virulence physique qui s’en est emparée pour la contester. On est là au fond du problème français, dans cette contradiction qui dure et que chacun semble avoir eu intérêt à entretenir. Surtout, vous manquez la position de surplomb qui serait absolument nécessaire pour qu’on décide si oui ou non il y a une nouvelle histoire qui peut continuer et transformer l’ancienne.
À ce moment-là, il faut, oui, une position de surplomb et non pas répéter les antagonismes. Je ne prononcerai pas le mot « synthèse » mais enfin, c’est bien de cela qu’il s’agit. La crise où vous êtes en tant que Français, personnellement, socialement, c’est une crise d’identité par négation de cet extraordinaire rapport de force qui a été porté en France jusqu’à ses plus extrêmes conséquences : Pascal et Sade. Il faut se faire une raison là-dessus : ce n’est pas Pascal contre Sade, mais bel et bien Pascal et Sade. L’un et l’autre. Je n’arrête pas de répéter cela dans la Guerre du goût, Éloge de l’infini : le moment est venu de surplomber cette histoire et d’en tirer quelque chose d’autre. D’autre ? Une nouvelle aurore, pas du tout un crépuscule. Quelque chose qui ne soit pas le constat désolé d’une décadence, d’une dépression : ou alors, on cède à l’esprit de ressentiment et de vengeance. Ici, Nietzsche ma paraît capital : « Je rappelle encore, contre Schopenhauer, que toute la haute civilisation et la grande littérature de la France classique se sont développées sur des intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elle la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, « la femme », on ne les cherchera pas en vain. »
Par rapport à cela, les Français sont à un point du temps où ils ont intériorisé une culpabilité, un sentiment de honte de soi qui fait qu’ils se trouvent coupables, angoissés et décidés à s’appliquer à eux-mêmes une punition. À la limite, je vais loin, les Allemands pourraient, sans se l’avouer bien sûr, être assez fiers d’avoir eu parmi eux un grand criminel, les Russes aussi d’ailleurs, et les Chinois. Mussolini ne fait pas vraiment problème pour les Italiens, Franco non plus pour l’Espagne, puisqu’il a rétabli la monarchie, et je ne parle pas de l’Angleterre… Le fait est que les Français ne sont pas contents d’avoir collaboré à leur propre abaissement ; ils ont une très grosse difficulté, malgré De Gaulle (ou à cause de lui ?), à imaginer qu’ils ont gagné la guerre – et pour cause, ils l’ont perdue. Je vous renvoie ici à l’extraordinaire journal de Léon Werth, Déposition (3). Comparez avec ce qu’écrivent, à la même époque, un Gide, un Martin du Gard… Vous êtes saisi de stupeur.
Cela veut dire quoi ?
Je ne dirai pas comme Barthes : « soudain, il m’est devenu indifférent d’être moderne ». Moderne je le suis, résolument, et c’est la raison pour laquelle je suis aussi parfaitement classique. Ce n’est pourtant pas demain, ni après demain que vous me verrez académicien. Je ne suis ni pour l’avant-garde destroy, ni pour l’académisme pétrifié.
Il est interdit en France de parler de façon « absolument moderne » pour reprendre la formule de Rimbaud, c’est-à-dire aussi bien absolument classique, voilà la question du royaume : surplomb de l’histoire monarchiste et catholique, surplomb de la République et de la nation. Tel est le point de vue révolutionnaire.
Êtes-vous royaliste ? Mais non.
Alors vous êtes républicain ? Ce n’est pas le problème.
Il faut entrer dans la langue pour comprendre que ce n’est pas le problème. On peut se reporter ici à Baudelaire : « La Révolution a été faite par des voluptueux.(4) » Puis la Terreur est venue… La Révolution est-elle un bloc ? Ah mais pas du tout ! Rappelez-vous le concert d’indignation lorsque Furet a commencé à faire une nouvelle lecture de la question révolutionnaire… la vraie révolution française qui ne demandait qu’à se continuer n’était pas obligée d’aller vers la Terreur… Que se passe-t-il quand la question sexuelle est arraisonnée par la politique ? Que se passe-t-il quand il y a une identification de la sexualité avec la classe au pouvoir (ce qui a lieu à travers la figure de Marie-Antoinette) ? Tout cela se joue en quelques années… Je me souviens de mes visites à René Pomeau, grand voltairien comme vous savez, on parlait… Et parfois, cela lui venait naturellement : « Encore un coup des rousseauistes ! » Charmant, non ?
Les historiens semblent embarrassés à traiter la question, c’est pourquoi il faut bien les écrivains s’occupent de dégager l’espace pour cette position de surplomb que je viens d’évoquer et où Paris devrait occuper une place centrale. Paris est tout de même la vraie capitale de l’Europe ! Et la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, ne croyez pas que j’y vois le moindre inconvénient ! La disparition de Paris dans la littérature est d’ailleurs quelque chose de stupéfiant si l’on pense à Baudelaire, Proust ; à Nadja de Breton, au Paysan de Paris d’Aragon, à Céline. Lisez donc aujourd’hui le splendide livre de Pleynet, Le Savoir-vivre, et sa réappropriation étonnante des Tuileries (5).
Mais les Français connaissent-ils Paris ? Savent-ils à quel point Paris a été la capitale de l’Europe ? Connaissent-ils l’Europe ? On vous dira que la Renaissance se poursuit par la Réforme, laquelle est suivie par ce qu’on appelle la Contre-Réforme, en réalité une véritable révolution esthétique (baroque), partout constatable en Itallie comme en Autriche, à Prague comme à Venise, Naples ou Rome.
On va s’agiter de plus en plus autour de ces questions, nais il y a fort à craindre que l’on n’en sorte pas par le haut, ce qui voudrait dire que nous sommes capables de nous appuyer sur l’excellence ? Qu’est-ce qu’il y a donc de si profond dans la nature humaine pour vouloir écraser ce qui figure une leçon de noblesse ? Je ne parle pas de la noblesse de patrimoine, ça c’est pour les magazines people, je parle de cette noblesse d’esprit qu’évoque Nietzsche, qui s’est révélée au XVIIIe siècle dans une façon de traiter ce qu’on appelle la sexualité. Voilà le point : car dans l’expropriation des corps humains qui va avoir lieu de plus en plus, ce point est visé par ce que j’ai coutume d’appeler l’Adversaire avec un grand A. Ce n’est évidemment pas à coup de religiosité ou de porno (ce qui revient au même) que l’on va régler la question. L’important est ailleurs : il est dans la question de savoir qui veut ou non l’esprit de vengeance. Quand je dis cela, il paraît que je représente l’anti-France : savoureux, non ? Épatant, même. J’aime beaucoup être désigné comme cela. Dans ces conditions, j’aimerais bien qu’on me dise alors ce qu’est réellement la France, mais j’attends toujours la réponse ouverte, puisque c’est toujours le même disque dix-neuviémiste. Tout ce que j’essaie de faire est de desserrer l’étau dans lequel nous sommes pris et qui ne permet pas le surplomb. Faire sentir en somme, à la place de la rumination dépressive, que la langue elle-même est pensante."


Propos recueillis par Michel Crépu
La Revue des Deux Mondes, Avril 2006.


(1)– Romanciers libertins du XVIIIe siècle, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2 tomes.

(2)- Philippe Sollers, Les Folies françaises, Gallimard, « Folio », 1990

(3)– Léon Werth, Déposition. Journal 1940-1944, Éditions Viviane Hamy, 2000.

(4)– « Pour célébrer la vraie Révolution française », in Improvisations, Gallimard, Folio essais 165 ».

(5)– Marcelin Pleynet, Le Savoir-vivre, Gallimard, « L’infini », 2006.


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« Mon dieu, quelle erreur ! Se tromper à ce point ! S’en remettre à la Publicité et à la Technique, au lieu de reconnaître la force calme du pouvoir aimant, c’est-à-dire du possible ! Déjà, dans son temps ancien, M.N. avait constaté qu’on ne pensait plus et qu’on discutait simplement de philosophie. Il a prévenu, en vain, que le corps humain était quelque chose d’essentiellement autre qu’un organisme animal. Rien à faire, ils foncent dans ce panneau. C’est tragique, ou plutôt comique. Le fait est qu’au comique près, il se sent (lui !) souvent d’accord, pour des motifs entièrement différents, avec l’Eglise de Rome sur ce sujet crucial. Un comble. » (pp. 478-479) Philippe Sollers, Une Vie Divine

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« Je pense à ma mort chaque jour. J’ai une vieille concession familiale qui est déjà retenue, mais je ne dédaignerais pas être enterré dans une belle église de Venise. Je ne pense pas que ce soit possible… à moins que le Saint-Siège me désigne en voie de béatification atypique ! (rires). » Philippe Sollers



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11/02/2007

Joris-Karl Huysmans (1848-1907)

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Quelques extraits tirés de Là-Bas


" Le peuple, fit des Hermies, en versant de l'eau dans la cafetière, au lieu de l'améliorer, les siècles l'avarient, le prostrent, l'abêtissent ! Rappelez-vous le siège, la commune, les engouements irraisonnés, les haines tumultuaires et sans cause, toute la démence d'une populace mal nourrie, trop désaltérée et en armes! - Elle ne vaut tout de même pas la naïve et miséricordieuse plèbe du moyen age !

(...)

- Mon Dieu! quelles trombes d'ordures soufflent à l'horizon ! murmura tristement Durtal.
- Non, s'exclama Carhaix, non, ne dites point cela ! Ici-bas, tout est décomposé, tout est mort, mais là-haut ! Ah ! je l'avoue, l'effusion de l'Esprit Saint, la venue du Divin Paraclet se fait attendre ! Mais les textes qui l'annoncent sont inspirés ; l'avenir est donc crédité, l'aube sera claire !
Et les yeux baissés, les mains jointes, ardemment il pria.
Des Hermies se leva et fit quelques pas dans la pièce.
- Tout cela est fort bien, grogna-t-il ; mais ce siècle se fiche absolument du Christ en gloire ; il contamine le surnaturel et vomit l'au delà. Alors, comment espérer en l'avenir, comment s'imaginer qu'ils seront propres, les gosses issus des fétides bourgeois de ce sale temps ? élevés de la sorte, je me demande ce qu'ils feront dans la vie, ceux-là ?
- Ils feront, comme leurs pères, comme leurs mères, répondit Durtal ; ils s'empliront les tripes et ils se vidangeront l'âme par le bas-ventre !"


___________________________________________________________

"Il se leva pour aller ouvrir la porte, car la sonnette tintait; il revint avec une lettre apportée par le concierge.
Il l'ouvrit. Qu'est-ce que c'est que cela ? Fit-il étonné, lisant :
"Monsieur,
"Je ne suis ni une aventurière, ni une femme d'esprit se grisant de causeries comme d'autres de liqueurs et de parfums, ni une chercheuse d'aventures. Je suis encore moins une vulgaire curieuse tenant à constater si un auteur a le physique de son oeuvre, ni rien enfin de ce que vous fournirait le champ des suppositions possibles. La vérité c'est que je viens de lire votre dernier roman..."
- Elle y a mis le temps, car voilà plus d'une année qu'il a paru, murmura Durtal.
"... douloureux comme les battements d'une âme qu'on emprisonne... "
- Ah zut ! - passons les compliments ; ils portent à faux du reste, comme toujours !
"... Et maintenant, monsieur, bien que je pense qu'il y ait infailliblement folie et bêtise à vouloir réaliser un désir, voulez-vous qu'une de vos soeurs en lassitude vous rencontre, un soir, à l'endroit que vous désignerez, après quoi, nous retournerons, chacun, dans notre intérieur, dans l'intérieur des gens destinés à tomber parce qu'ils ne sont pas placés dans l'alignement. Adieu, monsieur, soyez assuré que je vous tiens pour quelqu'un dans ce siècle de sous effacés.
"Ignorant si ce billet aura une réponse, je m'abstiens de me faire connaître. Ce soir, une bonne passera chez votre concierge, et demandera s'il y a une réponse au nom de Mme Maubel."
- Hum! fit Durtal, en repliant la lettre. Je la connais, celle-là; ce doit être une de ces très anciennes dames qui placent des lots oubliés de caresses, des warrants d'âme! Quarante-cinq ans, pour le moins; sa clientèle se compose ou de petits jeunes gens toujours satisfaits, s'ils ne payent point, ou de gens de lettres, peu difficiles à contenter, car la laideur des maîtresses, dans ce monde-là, est proverbiale! - A moins que ce ne soit une simple mystification; - mais de qui? Et dans quel but? Puisque je ne connais plus maintenant personne!
Dans tous les cas, il n'y a qu'à ne pas répondre.
Mais, malgré lui, il rouvrit cette lettre. Voyons, qu'est-ce que je risque? Se dit-il; si cette dame veut me vendre un trop vieux coeur, rien ne m'oblige à l'acquérir; j'en serai quitte pour aller à un rendez-vous.
Oui, mais où le lui fixer ce rendez-vous? Ici, non; une fois chez moi, l'affaire se complique, car il est plus difficile de mettre une femme à la porte que de la lâcher dans un coin de rue. [...]nous résoudrons cette question-là, plus tard, après sa réponse. Et il écrivit une lettre dans laquelle il parlait, lui aussi, de sa lassitude d'âme, déclarait cette entrevue inutile, car il n'attendait plus rien, ici-bas, d'heureux.
Je vais ajouter que je suis souffrant, cela fait toujours bien et puis ça peut excuser, au besoin, des défaillances, se dit-il, en roulant une cigarette.
Là, ça y est; - ce n'est pas bien encourageant pour elle... oh! Et puis... Voyons, quoi encore? - Eh! Pour éviter le futur crampon, je ne ferai pas mal de lui laisser entendre aussi qu'une liaison sérieuse et soutenue avec moi n'est pas, pour des raisons de famille, possible, et en voilà assez pour une fois...
Il plia sa lettre et griffonna l'adresse.
Puis il la tint entre ses doigts et réfléchit. Décidément c'est une bêtise de répondre; est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on peut prévoir dans quels guêpiers mènent ces entreprises? Il savait pourtant bien que, quelle qu'elle soit, la femme est un haras de chagrins et d'ennuis. Si elle est bonne, elle est souvent par trop bête, ou alors elle n'a pas de santé ou bien encore elle est désolamment féconde, dès qu'on la touche. Si elle est mauvaise, l'on peut s'attendre, en plus, à tous les déboires, à tous les soucis, à toutes les hontes. Ah! quoi qu'on fasse, on écope!
Il se régurgita les souvenirs féminins de sa jeunesse, se rappela les attentes et les mensonges, les carottes et les cocuages, l'impitoyable saleté d'âme des femmes encore jeunes! Non, décidément, ce n'est plus de mon âge, ces choses-là. - Oh! et puis, pour ce que j'ai besoin maintenant des femmes!
Mais, malgré tout, cette inconnue l'intéressait. Qui sait? Elle est peut-être jolie? Elle est peut-être aussi, par extraordinaire, pas trop rosse; rien ne coûte de vérifier. Et il relut la lettre. Il n'y a pas de fautes d'orthographe; - l'écriture n'est point commerciale; les idées sur mon livre sont médiocres, mais, dame, on ne peut pas lui demander de s'y connaître! - ça sent discrètement l'héliotrope, reprit-il, en flairant l'enveloppe.
Eh! Au petit bonheur! Et en descendant pour déjeuner, il déposa sa réponse chez le concierge."


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Y'a pas à dire... psychologie au scalpel et bonheur du très Saint Verbe.



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C'était ma lecture du Jour... je m'en retourne à mes larmes d'Or...

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10/02/2007

La Guerre des sexes depuis Adam et Eve ?

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

« Elles cherchent un maître sur lequel régner » Lacan

« Qui oserait rappeler l’évidence démontrée il y a déjà vingt-cinq ou trente ans par Foucault que non seulement la guerre des races ne s’est pas éteinte avec l’émergence des guerres nationales, ou de la "lutte des classes", mais qu’elles ne cessent au contraire toutes ensemble de s’élaborer sans cesse dans l’infernal creuset des âmes humaines livrées à elles-mêmes, et aux mauvais picrates intellectuels du XXème siècle, contaminant peu à peu toutes les structures de la société-monde, jusqu’à nous promettre l’éclatement prochain d’une guerre des sexes comme horizon terminal, au milieu des destructions de la guerre civile planétaire ? » Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale (Le théâtre des opérations 2000-2001), Gallimard, 2001, p. 284-285

À lire l'excellent article, dense et bien écrit, du Grain de Sable d'où j'ai tiré ces deux citations...Cliquez là : La Guerre des sexes ou L’Histoire comme scène de ménage


C'était ma lecture du jour...

09/02/2007

Miracle ?

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=



" Voyons un peu par exemple, cette oreille si ordinaire. Nous avons tous appris à l'école qu'elle est divisée en trois parties, l'oreille externe, l'oreille moyenne et l'oreille interne. L'oreille externe commence par le pavillon, qui recueille les ondes sonores, et se termine par le tympan. Or il est commun qu'avec l'âge, le tympan et tout ce qui le suit deviennent moins sensibles.

Toute la machinerie de l'oreille a donc besoin de recueillir des portions d'ondes plus importantes pour être mise en action. C'est ce besoin qui fait à certains d'entre vous mettre la main en cornet autour du pavillon. Vous ne l'avez jamais fait ? Hélas, hélas, ça viendra... Or, un éminent médecin me disait dernièrement qu'après de multiples observations il pouvait affirmer que chez les vieillards, les oreilles grandissent.
Depuis qu'il me l'a dit, j'ai regardé les vieux. Regardez à votre tour, c'est vrai. C'est surtout visible chez les gens très âgés. Certains ont des pavillons considérables. De vraies feuilles de laitues. Passons du pavillon au tympan. Nous vivons dans un tel vacarme que nous ne pouvons plus jouir de sa sensibilité exquise. Il est sans arrêt assailli par une macédoine de bruits permanents qui le maintiennent en vibration perpétuelle. Et nos nerfs auditifs, pour nous défendre, mettent une sourdine à la réception, un coup de gomme général. Mais au départ, la sensibilité du tympan est telle (je cite ici textuellement P. Danysz dans Science et Avenir de juillet 1961) « qu'il peut pour certaines fréquences [...] réagir (selon le Dr Bekesy) à des vibrations dont l'amplitude est inférieure à un milliardième de millimètre, soit le dixième du diamètre d'un atome d'hydrogène. Ainsi, dans le silence absolu, notre oreille pourrait entendre s'entrechoquer les molécules d'air agitées par le mouvement brownien ! ».
Pas mal... C'est encore mieux plus loin. Pénétrons.

L'onde qui fait vibrer le tympan lui a été transmise par le milieu dans lequel nous vivons : l'air. Mais le corps de l'homme, apparemment solide, est en réalité liquide. Un homme de 80 kilos contient environ 50 litres d'eau. La vibration, pour être assimilée par l'organisme humain, devra donc passer du milieu gazeux au milieu liquide. Ce faisant, elle risque de subir au passage un coup de frein. L'oreille moyenne va fournir la solution à ce problème.
L'oreille externe est en plein air. L'oreille interne est une boîte close pleine d'eau. Placée entre les deux, l'oreille moyenne va transmettre la vibration de l'une à l'autre par l'entremise de trois os minuscules, le marteau, l'enclume et l'étrier.
Le marteau est solidaire du tympan et vibre avec lui.
Il communique ses mouvements à l'enclume, qui les passe à l'étrier.
L'étrier fait vibrer une membrane élastique sur laquelle il s'appuie, et qui ferme une fenêtre pratiquée dans la boîte en os de l'oreille interne.
Les trois os intercalaires sont si miraculeusement astucieux dans leur forme, leur équilibre, leur architecture, leur agencement et les rapports de leurs dimensions, que l'onde transmise par eux du tympan à l'oreille interne se trouve en même temps amplifiée dans la proportion de 1 à 22...

Ajoutons que pour éviter les surpressions et les dépressions dans cette oreille moyenne fermée par deux membranes vibrantes, un canal de dérivation a été percé à travers chair et os : c'est la trompe d'Eustache, en relation avec l'atmosphère extérieure par la bouche. Ainsi la pression reste-t-elle toujours la même à l'intérieur et à l'extérieur de l'oreille.
Pas mal...
C'est encore mieux plus loin. Enfonçons-nous dans l'oreille interne. Jusqu'ici tout était très simple. Nous pouvions admirer le génie artisanal qui avait confectionné chaque osselet selon une forme minutieusement parfaite et les avait assemblés au moyen de muscles et ligaments minuscules dans un équilibre fonctionnel exact. Mais il nous était facile de comprendre comment les trois os faisaient ce qu'ils avaient à faire. Dans l'oreille interne cela devient extrêmement ardu. Nous passons de l'atelier d'horloger au laboratoire électronique. Et c'est bien peu dire. Car toutes les sciences doivent être sollicitées pour éclairer ce qui se passe ici.
Nous ne sommes pas assez savants, ni vous ni moi, pour tout analyser. D'ailleurs, les plus savants eux-mêmes...
Nous allons jeter, dans cette étrange caverne, un simple regard de profane. Un regard candide. Le regard de quelqu'un qui ne prétend pas savoir pourquoi quand on lui a expliqué comment.
Nous négligerons les canaux semi-circulaires, qui sont situés dans l'oreille interne mais n'interviennent pas dans le fonctionnement de l'ouïe. Du moins à ce que nous savons. Il y a sans doute une raison profonde pour qu'ils se trouvent là et non ailleurs, mais nous ne la connaissons pas. Nous savons seulement qu'ils sont le siège, le centre del'équilibre. Ils sont trois, assemblés, chacun en forme de demi-cercle, chacun perpendiculaire aux deux autres, chacun placé dans une des trois dimensions.
Qu'ils viennent à être lésés, par blessure ou maladie, et l'homme vertical ne peut plus se tenir debout. Même couché de tout son long, les yeux fermés, il ne se sent plus en équilibre. Il ne sait plus ce que sont la stabilité, la sécurité, le repos. De tous côtés le sollicitent des chutes abominables, et il ne peut se cramponner à rien car son univers bascule dans les trois dimensions.
Un homme peut devenir sourd, aveugle, muet, manchot, cul-de-jatte, cardiaque, tuberculeux, châtré et rester un homme.

Il peut sombrer dans le coma et continuer à faire partie, passivement, de notre univers, comme un caillou. Mais privé de ses canaux semi-circulaires, il est rejeté hors du monde, dont la loi première, la condition de constitution, est l'équilibre. Il n'est plus qu'un fragment de conscience du chaos.
Si ces canaux se trouvent dans l'oreille interne, c'est peut-être à cause de leur extrême importance. L'oreille interne est en effet l'emplacement le mieux protégé du corps. C'est une petite boîte solide dans la grande boîte solide du crâne. Le crâne qui doit protéger les oreilles et le cerveau est de forme à peu près sphérique.

La sphère est la forme la plus apte à rejeter les coups vers la tangente et résister aux chocs.
Abandonnons ces mystérieux canaux, ces trois gyroscopes immobiles qui sont en quelque sorte le nœud de communication entre l'équilibre universel et celui de l'individu, et reprenons la vibration où nous l'avons laissée : entrant par la fenêtre de l'oreille interne. Derrière la membrane vibrante qui ferme cette fenêtre se trouve le labyrinthe où la vibration va poursuivre son chemin. Ce labyrinthe a la forme d'un coquillage enroulé, une sorte de colimaçon pointu, dont la base est tournée vers la fenêtre et la pointe enfoncée vers l'intérieur de la tête. Mais les coquillages terrestres ou marins, tels que nous les connaissons, se composent d'une seule cavité s'enroulant sur elle-même. Ici, il y en a trois, trois conduites s'enroulant ensemble de la base jusqu'à la pointe où deux d'entre elles communiquent. La troisième, qu'on a baptisée le limaçon, est hermétiquement close : mais elle est séparée de la deuxième, tout le long de ses spires, par une membrane vibrante - encore une ! Dans le limaçon, derrière la membrane vibrante enroulée le long des spires, sont disposées environ vingt-cinq mille " cellules auditives ". Chaque cellule est hérissée de cils vibratiles à une de ses extrémités. Son autre extrémité se prolonge par un filet nerveux. Ces filets nerveux réunis en faisceaux formeront le nerf auditif chargé de porter au cerveau le message de l'oreille.
Que se passe-t-il dans ce labyrinthe ? En gros, quand la fenêtre se met à vibrer, le liquide qu'il contient transmet les vibrations aux cellules nerveuses, qui les transforment en influx nerveux et dirigent celui-ci vers le cerveau par le nerf auditif. Mais pourquoi cette forme colimaçonnesque ?
Imaginons que les cellules nerveuses soient disposées directement derrière la membrane plane de la fenêtre. Imaginons aussi que vous soyez en train de marcher dans la forêt de Chambord par une nuit de printemps. Votre oreille reçoit le chant d'amour du rossignol, le frisson du vent dans les feuilles nouvelles, le bruit de vos pas sur les brindilles, le bramement du cerf, les incongruités sonores du récepteur TV dans la maison du garde, le chœur des grenouilles, un solo de Caravelle qui passe là-haut, un ruisseau qui mouille son lit, un sanglier effrayé qui troue un fourré, un vélomoteur à dix kilomètres...
Votre oreille reçoit tout cela en même temps.
Si vos cellules auditives se trouvaient disposées toutes sur le même plan derrière la membrane de la fenêtre, elles seraient toutes sollicitées à la fois et votre cerveau recevrait tous les sons mélangés, percevrait une bouillie de bruits impossibles à séparer les uns des autres et à identifier. Le monde sonore ne serait rien d'autre pour vous qu'un ronflement perpétuel dont les seules modifications seraient les variations d'intensité.
Le labyrinthe de l'oreille interne se charge de transformer cette bouillie, ce magma de vibrations en un ensemble sonore où chaque son sera individualisé. Au cerveau ensuite d'identifier et de choisir.

Il y a autant de différence entre ce qui parvient à l'oreille interne par sa fenêtre élastique et ce qui en sort par son nerf auditif qu'entre un gâchis de couleurs passées au mixer et un tableau composé avec les mêmes couleurs.
Comment le labyrinthe procède-t-il à l'analyse de cette purée vibrante ?
Il est difficile de le savoir, car pour voir ce qui se passe dans une oreille, il faut l'ouvrir et, à partir du moment où on l'ouvre, il est bien évident qu'il ne s'y passe plus rien. En tous les cas, plus rien de normal.
Les expérimentations boiteuses qu'on a pu faire ont donné quelques indications. A la logique de bâtir des hypothèses...
La vibration totale s'engage dans une conduite dont le diamètre diminue constamment, selon une courbe logarithmique qui comblerait d'aise Salvador Dali. Chacune des vibrations partielles qui la composent traversera donc, à un certain passage de son trajet, une portion de labyrinthe d'un diamètre qui correspond à sa longueur d'onde particulière et qui lui permettra de faire entrer en résonance, à ce diamètre, là seulement et par cette longueur d'onde seulement, le dispositif d'audition. A cet endroit-là seulement, les cils des cellules auditives se mettent à vibrer, pour ce son-là seulement. Il en est ainsi pour chacune des longueurs d'onde qui composent la vibration complexe entrée par la fenêtre. Tout le long de l'enroulement hélicoïdal, chaque groupe de cellules va pêcher la longueur d'onde qui le concerne. Quand il arrivera au bout du labyrinthe, le magma sonore aura été complètement analysé.

C'est une hypothèse. Les lois de la mécanique et de l'acoustique nous permettent de la trouver plausible. Les expériences faites dans des conditions non satisfaisantes semblent la confirmer - la membrane du limaçon vibre en effet d'une façon sélective - et l'infirmer : la membrane vibre dans les spires les plus étroites pour les sons graves et dans les spires les plus larges pour les sons aigus. L'acoustique nous inclinerait à nous satisfaire du phénomène contraire. Nous pouvons seulement en conclure que nous ne comprenons pas ce qui se passe exactement, mais que ce qui se passe est effectivement fonction des longueurs d'onde d'une part et de l'enroulement hélicoïdal des trois conduites d'autre part. Mais la longueur d'onde ne suffit pas à définir un son. Au concert, ou devant votre électrophone, votre oreille est parfaitement capable de discerner une même note jouée par le piano, le violon ou la flûte. Ce sont pourtant les mêmes cellules, de la même portion hélicoïdale, qui vont être émues par le même do des trois instruments. Qui fait alors la différence ?
Il est probable que ce sont les cils vibratiles. Ce qui se passe à leur niveau est un phénomène qu'on a pu constater mais non expliquer. Il en est ainsi chaque fois qu'on se trouve devant les manifestations de base de l'électricité et de la vie : quand un cil se met à vibrer, un micro-courant électrique prend naissance dans sa substance, se propage dans la cellule auditive dont il est le prolongement et, de là, par le filet nerveux et le nerf auditif, gagne le cerveau.
Or, aucun de ces cils n'est absolument pareil à un autre dans son diamètre, sa longueur et la disposition de ses molécules.

Il est donc possible que chacun d'eux ou chaque molécule de chacun d'eux soit plus ou moins sensible à telles ou telles caractéristiques de la vibration qui n'ont rien à voir avec la longueur d'onde, mais qui constituent le timbre du piano ou de la trompette.
Chaque molécule de chaque cil envoyant à la cellule un micro-courant différemment modulé, celle-ci en fait la synthèse, en tire la résultante, et l'expédie vers le cerveau, par son fil spécial. Les 25 000 fils spéciaux issus des 25 000 cellules apportent en même temps au cerveau chacun son micro-courant qui diffère des 25 000 autres par son micro-voltage, sa micro-intensité, sa micro-énergie, sa micro-modulation et sans doute par d'autres micro-particularités dont nous n'avons pas la moindre idée.

Le cerveau reçoit les 25 000 signaux électriques et les transforme, par un processus qu'il ne semble pas que nous puissions jamais élucider, en sensation auditive. La bouillie vibratoire recueillie par le pavillon, reçue par le tympan, amplifiée par les osselets, analysée par le labyrinthe, codée par le limaçon, acheminée par le câble auditif, traduite par le cortex cervical est devenue une mosaïque sonore construite, claire, profonde et colorée; le cerf et la grenouille, et le soupir du vent, sont entrés dans votre tête et vous les avez reconnus.
Voilà ce qui se passe dans l'oreille. Du moins à peu près. J'ai beaucoup simplifié ce que nous connaissons. Et nous ne connaissons pas tout.
Et ce que j'ai supposé est peut-être inexact. Mais si nous connaissions tout, avec exactitude, nous aurions sans doute encore plus de raisons de nous sentir étreints par l'émerveillement, et par l'angoisse de l'inconnu.
Qui a conçu l'oreille ?
Il faut être singulièrement facile à contenter pour accepter de voir dans la simplicité harmonieuse de son aménagement général, le raffinement de ses détails, la diversité de son fonctionnement mécanique, acoustique, électrique, chimique, séreux, sanguin, conjonctif, osseux, musculaire, nerveux, liquide, solide, gazeux, et nous en oublions, et nous en ignorons, et dans la coordination immédiate et parfaite de cette multiple subtilité, le résultat chanceux de mutations hasardeuses.
Nous admettons volontiers le système de la sélection du mieux armé et du mieux adapté. L'animé qui avait une oreille a survécu à celui qui n'en avait pas. D'accord. Mais qui a donné son oreille à celui qui l'avait ?
Ce n'est pas si simple, dit-on. Il y a eu d'abord une cellule qui était vaguement sensible aux vibrations, puis...
D'accord.
Mais comment cette cellule vaguement sensible a-t-elle transformé cette vibration en une sensation auditive ? Comment s'est-elle adjoint d'autres cellules ? Comment se sont-elles fait pousser des cils sélectifs, se sont-elles enfermées dans le limaçon, le limaçon dans le labyrinthe ? Comment se sont-elles fait précéder d'un système amplificateur ? Comment ont-elles fait émerger et fleurir le pavillon ? Comment ? comment ? comment ? Qui a voulu ces perfectionnements successifs ?
Est-ce l'individu ?
Si c'était possible, tous les hommes se seraient depuis longtemps fait pousser des ailes et des yeux derrière la tête.
Est-ce l'espèce ? La matière vivante elle-même ?
Qui ?
L'oreille ne s'est pas faite par l'invraisemblable hasard de millions de mutations favorables.
L'oreille est un ensemble conçu, architecturé, organisé. Le hasard ne conçoit pas, n'ajuste pas, n'organise pas. Le hasard ne fait que de la bouillie.
Même si on tient compte du facteur temps, on ne peut pas accepter l'explication du hasard. Je connais l'argument du singe et de la machine à écrire : si on place un singe devant une machine à écrire et qu'il tape au hasard sur le clavier pendant l'éternité, comme il tapera une infinité de combinaisons de lettres, il finira par taper le texte de la Bible.
Je n'accepte pas cet argument. Il est faux. Il confond la quantité et la qualité. Le singe ne tapera pas la Bible, pas même La Cigale et la Fourmi. Il tapera pendant l'éternité un cafouillis lettriste, jusqu'à la fin des temps.
Vous pouvez lancer un dé pendant l'éternité, vous n'obtiendrez jamais une série de 1000 six. Or il faudrait une accumulation de mutations favorables autrement extraordinaire qu'une série de 1000 six pour fabriquer une oreille, ou une marguerite ou un petit chat.
Mais d'où viennent l'oreille et la marguerite ?
IL Y A QUELQU'UN !...
Il y a quelqu'un sous le lit, dans l'armoire ! Il y a quelqu'un dans notre vie, dans notre chair. Quelqu'un qui nous a faits et qui fait de nous ce qu'il veut."

René Barjavel
La faim du Tigre



Michel-Ange : La Création d'Adam, fresque de la Chapelle Sixtine.

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08/02/2007

Anarchiste... Fasciste...

=--=Publié dans la Catégorie "Franc-tireur"=--=

Les gros cons de droite me traitent d'Anarchiste...

Les gros cons de Gauche me traitent de Fasciste...

Qu'en pense Gabriel Matzneff ?

"Les anarchistes ont des idées de gauche et un tempérament de droite, au lieu que les fascistes ont des idées de droite et un tempérament de gauche.
L'anarchisme est aristocratique, et le fascisme plébéien.
L'anarchiste, qui ne croit pas en sa propre destinée, est byronien ; le fasciste, qui révère l'Etat, est hégélien.
L'anarchiste boit du vin de bourgogne et mange des truffes ; le fasciste boit de la bière et mange de la choucroute.
L'anarchiste soigne sa ligne et pèse à cinquante ans le même poids que quand il a passé le conseil de révision ; le fasciste, au-delà de trente ans, prend du bide.
Le fasciste aspire au pouvoir, et l'anarchiste au sublime.
Il y a du bourgeois dans le fasciste ; dans l'anarchiste, du dandy. Et du stoïcien."


Ma foi... à 41 ans, je suis encore svelte... et j'ai une large préférence pour un Sauternes bien frappé plutôt que pour une bière accompagnée de choucroute. J'ai pris un tout petit peu de bide, mais il paraît que ça se soigne... et j'emmerde les gros cons, fussent-ils de gauche ou de droite.

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C'était ma parenthèse du jour... je m'en retourne à mes fièvres antiques !

07/02/2007

Ernst Jünger (1895-1998)

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=



« Notre espoir repose sur les jeunes gens qui souffrent de fièvre, parce que la purulence verte du dégoût les consume, sur ces âmes grandes dont nous voyons les possesseurs errer comme des malades à travers l'ordre des auges à porc. Il repose sur la révolte qui se dresse contre le règne du bon-garçonnisme, et qui exige les armes d'une destruction lancée contre le monde des formes, qui exige l'explosif, afin de balayer l'espace de la vie, au profit d'une hiérarchie nouvelle. »
Ernst Jünger

...dessin...Marie-Pierre CIRIC

« La résistance du Rebelle est absolue : elle ne connaît pas de neutralité, ni de grâce, ni de détention en forteresse. Il ne s'attend pas à ce que l'ennemi se montre sensible aux arguments, encore moins à ce qu'il s'astreigne à des règles chevaleresques, il sait aussi en ce qui le concerne que la peine de mort n'est pas abolie. »
Ernst Jünger


« Les actes de banditisme que la Campagna connaissait déjà se renouvelaient alors, et les habitants étaient enlevés à la faveur de la nuit et du brouillard. Nul n'en revenait. Ce que nous entendions chuchoter de leur destin parmi le peuple faisait songer aux cadavres des lézards que nous trouvions écorchés sous les falaises, et nous remplissait le cœur d'affliction. »
Ernst Jünger
Sur les falaises de marbre



« Paris, 30 juillet 1944 Une ondée me fait passer quelques instants au musée Rodin, que d'habitude je n'aime guère. (...) Les archéologues d'âges futurs retrouveront peut-être ces statues juste sous la couche des tanks et des torpilles aériennes. On se demandera comment de tels objets peuvent être si rapprochés, et on échafaudera des hypothèses subtiles. »
Ernst Jünger
Journal de Guerre



« Je suis alors pris de dégoût à la vue des uniformes, des épaulettes, des décorations, des armes, choses dont j'ai tant aimé l'éclat. »
Ernst Jünger
Journal de Guerre


« Prenons garde au plus grand danger qui soit : celui de laisser la vie nous devenir quotidienne. Quelle que soit la matière à dominer et les moyens dont on dispose - cette chaleur de sang qui permet le contact immédiat ne doit pas se perdre. L'ennemi qui la possède a plus de prix à nos yeux que l'ami qui l'ignore. La foi, la piété, l'audace, la capacité à s'enthousiasmer, à s'attacher avec amour, quel qu'en soit l'objet, tout ce que notre époque dénonce comme sottise radicale - partout où nous le rencontrons, nous respirons plus librement, fût-ce dans le cercle le plus restreint. Tout cela est lié à cette très simple expérience que j'appelle étonnement, cette ardeur à s'ouvrir au monde et cette immense envie de s'emparer de lui, comme un enfant qui aperçoit une boule de verre. »
Ernst Jünger
Le Coeur aventureux



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06/02/2007

Lever la tête...

=--=Publié dans la Catégorie "Parenthèse"=--=

Vous arrive-t-il de lever la tête ?

Kepler, photographié par la Nasa


Cassiopeia, photographié par la Nasa


"Insensés par nature tous les hommes qui ont ignoré Dieu, et qui n'ont pas su, par les biens visibles, voir Celui qui est, ni, par la considération de ses œuvres, reconnaître l'Ouvrier.
Mais ils ont regardé le feu, le vent, l'air mobile, le cercle des étoiles, l'eau impétueuse, les flambeaux du ciel, comme des dieux gouvernant l'univers.
Si, charmés de leur beauté, ils ont pris ces créatures pour des dieux, qu'ils sachent combien le Maître l'emporte sur elles ; car c'est l'Auteur même de la beauté qui les a faites.
Et s'ils en admiraient la puissance et les effets, qu'ils en concluent combien est plus puissant celui qui les a faites.
Car la grandeur et la beauté des créatures font connaître par analogie Celui qui en est le créateur.
Ceux-ci pourtant encourent un moindre reproche ; car ils s'égarent peut-être en cherchant Dieu et en voulant le trouver.
Occupés de ses œuvres, ils en font l'objet de leurs recherches, et s'en rapportent à l'apparence, tant ce qu'ils voient est beau !
D'autre part, ils ne sont pas non plus excusables ; car, s'ils ont acquis assez de science pour arriver à connaître le monde, comment n'en ont-ils pas connu plus facilement le Maître ?"


Bible - Ancien Testament
Sagesse 13, 1-9



"La contemplation de la vérité divine constitue l'élément principal de la vie contemplative. Cette sorte de contemplation est en effet la fin même de la vie humaine. "La contemplation de Dieu, écrit St Augustin, nous est promise commela fin de toutes nos actions et l'éternelle perfection de nos joies." Cette contemplation sera parfaite dans la vie future, quand nous verrons Dieu "face à face" ; elle nous rendra alors parfaitement heureux. Dans ce temps-ci, la contemplation de la vérité divine ne nous est possible que de façon imparfaite, dans un miroir, sous forme d'énigmes (1 Co 13, 12). Nous lui devons une béatitude imparfaite, qui commence ici-bas pour parvenir plus tard à sa consommation.C'est pourquoi Aristote a fait consister la félicité dernière de l'homme dans la contemplation du suprême intelligible.

Mais les œuvres divines nous mènent à la contemplation de Dieu, selon qu'il est écrit (Rm 1, 20) : "Les perfections invisibles de Dieu nous sont rendues accessibles et mises sous les yeux par le moyen des créatures." Il s'ensuit que la contemplation des œuvres de Dieu appartient aussi, en second lieu, à la vie contemplative, en tant que par elle l'homme se trouve acheminé à la connaissance de Dieu. D'où cette parole de St Augustin : "Dans la considération des créatures il ne s'agit pas de porter une vaine et périssable curiosité, mais de nous élever aux réalités immortelles et qui ne passent pas."


St Thomas d'Aquin
Somme de Théologie, II-II, q.180, a.4, c


"La nature n'enfreint jamais sa propre loi
Oh Necessité inexorable
Tu forces tous les effets à être le résultat direct de leurs causes
Et par une loi suprême et irrévocable
Chaque action naturelle t'obeit par le processus le plus court"


Léonard de Vinci (Cahiers)



"Comment ont-ils pu scinder le savoir et la beauté, la vérité de son jaillissement, de sa physique ? Ne se rendaient-ils pas compte de ce qu'ils faisaient, de ce qu'ils léguaient aux hommes du futur ?"

Maurice G. Dantec
Grande Jonction


C'était ma parenthèse du jour...

Je m'en retourne à mes contemplations crépusculaires...

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05/02/2007

Yves Adrien III : MAGMA

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=



Rock & Folk n° 54 - Juillet 1971


"La nouvelle œuvre de Magma… Comment exprimer le choc que j'ai ressenti, à l'écoute du second enregistrement de ce groupe qui est déjà l'un des meilleurs au monde et sera peut-être un jour le seul, l'ultime ?
Comment dire à quel point est magistrale la gifle que porte Magma à la médiocre musique française, celle qui adapte ou qui plagie ?

Comment ? … Christian Vander crée une musique chaque jour plus dure, plus belle, plus intelligente et nous, critiques, n'avons que nos pauvres mots pour tenter de rendre plus accessible, plus palpable la dimension de ce travail exceptionnel ; Vander a inventé un langage nouveau (c'est de la musique dont je parle, non du kobaïen) et nous, critiques, n'avons rien inventé, pas même la critique…

"Terre… Mange ton cœur, bois ton sang, brûle ton âme
Arbre flétri que déchirent les lames du soleil
…Tu fus ce brasier imaginaire dépourvu de passion
Qui se forgea son crématoire
Bruit silence, bruit silence
Le temps a passé
Bruit silence, bruit, silence
Son flot de vagues se déverse inlassablement
Il inonde l'univers, imperturbable,
Tandis que la sève de ta pauvre vie
Perle péniblement sur ton écorce avive
Bruit silence, bruit silence
Ta vie s'étire et le temps passe
Les dernières gouttes de ta sueur,
Fruit de ton angoisse constante, s'échappent de tes racines
Ta mort te salue
Bruit silence, bruit repos
Que tu n'attendais pas
…Flots du temps, flots du temps
Ne pardonnez pas
Vengez ces âmes pures aux veines translucides
Qui ne demandaient qu'à respirer
Tes parfums trompeurs de haine et d'hypocrisie
Terre, purge ce premier néant !
L'air du temps comme ton sort
Est prisonnier du cycle infini de la vie…"

(Fragments d'un poème rêvé par Christian Vander dans la nuit du 8 au 9 juillet 1970).

Elle est toujours là, la haine de Vander ; un jour, peut-être, elle se changera en une grande force tranquille, mais aujourd'hui il (Vander) continue, tel un Sun Râ en colère, à hurler des menaces à sa vieille ennemie, la Terre… Sa musique c'est le combat d'un homme contre une planète. II a été à maintes reprises traité de fasciste, le leader de Magma, parce qu'il y avait des croix gammées sur la pochette de son disque et que le ton de ses discours rappelait à certains un autre leader célèbre en son temps ; les gens se sont trompés : les croix gammées étaient détruites, tout comme les buildings, églises, avions et autres pourritures que nous offre la Terre ; quant aux discours, on pouvait très bien y trouver des origines dans le théâtre Nô ou ailleurs.

Au début de cette année, plusieurs membres de Magma, coup sur coup, partirent : Richard Rault, Claude Engel, Paco Charlery ; le groupe sembla un moment devoir éclater (sa séparation officielle fut même annoncée); pendant ce temps, Christian Vander sélectionnait de nouveaux musiciens qu'il emmena au début du mois d'avril aux studios de Michel Magne (Hérouville) pour y graver les morceaux du second album. Aujourd'hui, Magma est de retour, plus fort que jamais… Le groupe se compose désormais d'une "force rythmique" et d'un "peloton de cuivres" ; la force rythmique comprend Klaus Blasquiz (chant, percussions), François Cahen (piano et piano électrique Fender), Francis Moze (basse électrique) et Christian Vander (batterie de combat, percussions, voix); quant au peloton de cuivres, il regroupe Teddy Lasry (clarinette, saxe, flûte, voix), Jeff Seffer (saxe, clarinette basse), Louis Toesca (trompette) et Louis Sarkissian (régisseur stratégique). Tous ces gens, ainsi que Roland Hilda (réalisateur plénipotentiaire) et Dominique Blanc-Francard (ingénieur des sons) sont les artisans de cette splendide réussite qu'est Magma 2. Ce disque marque, chose incroyable, un immense progrès par rapport au précédent qui était pourtant lui-même un très grand moment musical…

Vander a maintenant réussi à dépasser ses deux plus fortes influences, Stravinsky et Coltrane ; il a su également éviter de refaire l'erreur du premier album (résumé du déroulement de l'action dans les notes de pochette) : cette fois-ci, pas de fil conducteur pour le lecteur, mais seulement un poème, au verso : la musique de Magma ne se raconte pas… Le sommet de Magma 2, c'est sans aucun doute "Rïah Sahïltaahk" qui occupe la totalité de la première face, 21'51" ; composé par Vander, "Rïah Sahïltaahk" est un morceau d'une richesse phénoménale: il est difficile d'imaginer qu'il soit possible de dire tant de choses en si peu de temps… Mais Christian Vander se joue du Temps, joue avec les temps, avec tout ce qui est musique et peut lui permettre d'exprimer la violence de ses sentiments : écoutez donc ces tempos hachés, ces rafales des cuivres ponctués de cris aigus et tranchants comme la lame du couteau dans la chair ; écoutez la voix chaude et majestueuse de Klaus qui sait si bien imiter le cri des grands oiseaux de nuit ; écoutez aussi la finesse des interventions de François Cahen (au piano électrique, il fait souvent penser à Don Preston dans "King Kong", les cuivres étant eux-mêmes parfois assez proches des Mothers) et la solidité du travail de Francis Moze qui, tel un roc, soutient de sa basse puissante l'édifice Magma. François Cahen et Teddy Lasry se sont partagés la face B ; le pianiste a composé "Ki Iahl O Lïahk", le saxophoniste "Iss" Lanseï Doïa ; ces deux morceaux (le premier surtout) sont certainement, du strict point de vue de l'écriture musicale, plus soignés que "Rïah Sahïltaahk" mais il leur manque cependant une qualité essentielle sans laquelle la démarche de Magma pourrait se trouver un jour gravement entravée : la violence…

Violence que détient Vander ; je ne dis pas que les autres membres n'ont pas les motivations ; je pense seulement qu'ils ne ressentent pas au même degré d'intensité ce besoin radical de hurler et de cracher dans lequel Vander est tellement à son aise. Magma est, je pense que ses membres le savent très bien, engagé dans les mécanismes de haine et de violence, SANS POSSIBILITÉS DE RETOUR : pour vivre, il doit cogner (j'espère aussi que ses membres savent où et contre qui), vite, très vite et fort, très fort… Si le groupe devait arriver à la plénitude sans avoir mené à bien le travail qu'il s'est fixé, ce serait une tragédie : Vander, s'il veut continuer à créer une musique aussi exceptionnelle, sera obligé de rester un individualiste forcené ; à lui de savoir s'il s'en sent le courage… "La nouvelle innocence, c'est le rêve maléfique devenant réalité. La subjectivité ne se construit pas sans anéantir ses obstacles ; elle puise dans l'intermonde la violence nécessaire à cette fin. La nouvelle innocence est la construction lucide d'un anéantissement" (Raoul Vaneigem. Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations). La plénitude tue plus vite et plus sûrement que le combat, et l'on souhaite très fort que Christian Vander reste vivant pour faire (entre autres choses) de superbes albums comme celui-ci ; on ne le dira jamais assez, la musique de Magma est PRIMORDIALE ; on ne le dira jamais assez… "


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TEXTE RÊVÉ PAR ADRIEN DANS LA NUIT DU 12 AU 13 JUILLET 1971… et plus particulièrement destiné à ceux qui n'ont pas encore compris que Magma était le meilleur groupe de ce système solaire.

" 1) A tous les rêveurs passés, présents… et à venir.

Par une lucarne ouvrant sa petite gueule affamée de lumière vers l'immensité glacée du Ciel, l'aube grisâtre prenait lentement possession de la pièce sans âme dans laquelle se terminait un trip qui s'était avéré fort éprouvant pour ses participants. L'ombre était peu à peu délogée de chacun des recoins où elle s'était imaginée pouvoir se réfugier et une fille pleurait de ne plus voir (" Something is happening here, and you dont know what it is… ") le visage de celui qui fit fortune en giflant l'Amérique se détacher sur les milliers de kilomètres de pylônes télégraphiques baignés de rosée.

" Aux fourmis-souvenirs
Qui font parfois frémir
Les murs roses et noirs
Et nus de ma mémoire… "

Le mauvais poète baudelairien s'était soudainement arrêté, prenant conscience que la peau blanche et parfumée de la femme blonde à laquelle il dédiait sa douleur bien ordonnée n'était plus en répit que pour quelques cinquante années : dans un rire déchiré de sanglots de dégoût, il se jura tout à coup, chassant de son esprit l'image de la charogne putréfiée que serait dans cinquante années la peau blanche et parfumée de la femme blonde (et maintenant presque enterrée) à laquelle il avait dédié sa douleur bien ordonnée, de ne plus jamais aimer. Dans cette pièce où gisaient effondrés quelques grands clowns tristes de l'underground parisien, un jeune homme à cheveux plus longs que les autres se morfondait, lassé par la sarabande que dansaient autour de lui les pantins et les putains " psychédéliques "; le Smart-Ass Rock'n'roll Critic (ainsi s'appelait le jeune homme à cheveux plus longs que les autres) voyait décroître son énergie qui n'était déjà plus que le vain mot qu'utilisent parfois pour se faire remarquer les freaks sans imagination ; il évoqua certaines images susceptibles de le ramener vers la pulsion originelle… Les immenses cités de pierre qu'H. P. Lovecraft avait imaginées au-delà de l'Au-Delà polaire ; la tâche rousse de cet écureuil trempé de soleil et de pluie le fixant étrangement dans les yeux (et dans le cœur)l'après-midi d'avril où l'orage avait agressé la forêt ; la nuit pendant laquelle, lors d'un trip aquatique, le gentil visage de Christelle s'était rapidement décomposé en une abominable outre suintante. Mais rien de tout cela ne pouvait arriver à le libérer de la torpeur qui le tenait cloué à ce vieux fauteuil de cuir; il repassa longtemps dans son esprit les instantanés démoniaques ou merveilleux de ses expéditions vers ce qui avait jadis été l'Inconnu mais il dut bien se rendre à l'évidence qu'il était prisonnier de l'apathie régnant parmi les ombres censées constituer son entourage… LA TRAGÉDIE DES SOLITUDES PARALLÈLES, pensa-t-il un instant, en refusant de caresser le pied qu'avait posé sur l'accoudoir du fauteuil, EleKtric Prune, une fillette de douze ans très, très envahissante ; c'est à ce moment qu'il s'aperçut qu'un sang plus vif battait à ses tempes : loin dans sa tête, un rythme sourd avait pris naissance et s'amplifiait de seconde en seconde… C'était un roulement sauvage, comme celui d'une armée en marche, entrecoupé de rafales de cuivres cinglantes et de cris haineux éclatant dans un langage qu'il lui était impossible de traduire, bien que familier ; les coups heurtés redoublaient maintenant d'intensité et l'impression fugitive qu'avait éprouvée le jeune homme aux cheveux plus longs que les autres se changeait rapidement en certitude : cette violence sans appel, ce ne pouvait être que son ami VANDER, et ce morceau… RIAH SAIHLTAAHK, la plus belle de ses compositions. Le Smart-Ass Rock'n'Roll Critic quitta sans même s'en apercevoir le vieux fauteuil de cuir qui chuta mollement sur un grand plateau de fruits tropicaux ; les visages des gens dont il avait partagé l'intimité lui semblèrent plus dérisoires encore : la petite EleKtric Prune s'était couchée près d'un vieil opiomane suédois et elle serrait contre son ventre la pochette de " Chelsea Girls "… La violence électrique déjà déchirait l'air épais ; le Smart-Ass Rock'n'Roll Critic se planta au milieu de la pièce et, de la musique de MAGMA plein la tête, hurla : " ÉTERNITÉ ".

L'opiomane eut un spasme, deux filles déchirèrent le satin noir de leurs longues robes et, les yeux révulsés, s'en fouettèrent sauvagement ; EleKtric Prune plaça le ventilateur entre ses cuisses et, reins cambrés, tête renversée elle se mit à pleurer doucement, la gorge tendue vers le lustre de cristal qui oscillait déjà de manière menaçante au plafond. Le Smart-Ass Rock'n'Roll Critic sortit définitivement de LEUR trip qu'il avait cassé.

2) Qui n'est là que pour permettre au Smart-Ass Rock'n'Roll Critic de retrouver son identité (le banal JE)… mais peut-être également considéré comme un moyen facile d'annoncer le 3).

Lorsque l'air frais vint caresser son visage, le jeune homme aux cheveux plus longs que les autres passa deux doigts distraits sur son cou et, réalisant tout à coup qu'il lui serait exquis d'écrire quelques lignes sur MAGMA, décida de localiser au plus vite sa machine à écrire. II y parvint après plusieurs heures d'un vagabondage infructueux qui l'amena jusqu'à la lourde porte chenue de son ancestrale demeure, le Smart-Ass Rock'n'Roll Critic's Territory ; il entra dans le jardin, s'assit au soleil, mangea un pamplemousse et, après avoir chassé du docile instrument un couple de retraités CGT qui y avaient élu domicile, il écrivit :

3) (qui devrait être le 1) mais devra pourtant bien se contenter de rester le 3) puisqu'il y a eu avant le 1) et le 2).

Un après-midi du mois de juin 1970, je remontais le boulevard Saint-Germain en pensant très fort à la façon dont j'allais pouvoir me rendre à Bath assister au concert de Frank Zappa et de ses nouveaux Mothers lorsque j'aperçus Klaus Blasquiz, chanteur de MAGMA, un groupe dont le premier double album venait juste de sortir, recueillant des critiques contradictoires de la presse spécialisée (dont j'étais alors très fier de ne pas faire partie). Klaus et moi nous arrêtâmes (ayant certains traits physiques communs, nous nous arrêtons toujours afin de vérifier si c'est bien à l'autre ou à soi-même que nous avons affaire) ; nous nous assîmes et parlâmes de musique ; la conversation tourna rapidement sur MAGMA ; Klaus me demanda si je connaissais le disque du groupe et, constatant que je ne l'avais jamais écouté (je n'étais pas encore un Smart-Ass Rock'n'Roll Critic à cette époque), il me proposa de passer chez lui un soir… Lorsque je me rendis à son invitation, ce fut plus à une initiation qu'à une écoute de disque que je participai : Klaus entreprit de m'expliquer méticuleusement les différentes phases du voyage vers Kobaïa, les sentiments éprouvés par les hommes à leur arrivée sur la planète, les réactions des occupants de ce sol, les sensations de joie et de terreur ; il me parla fréquemment de VANDER, de Claude Engel aussi et je revins plusieurs fois rue Jacob pour y discuter de MAGMA…

4) La rencontre avec VANDER.



A l'automne dernier, MAGMA donna un concert à l'Olympia ; il y avait peu de monde ce jour-là dans la salle ; je me trouvais en coulisses et je vis arriver VANDER, dur et solitaire dans son grand manteau de cuir noir, serrant à l'occasion une main qui lui était tendue, souriant avec la bouche mais ne cessant jamais de fixer de son regard clair et incisif les gens qui l'approchaient. Un homme sur la défensive, pensai-je en le voyant passer. Quelques semaines plus tard, un ami s'occupant d'un café-théâtre me proposa d'organiser des soirées pendant lesquelles j'inviterais une personnalité musicale de mon choix à venir se faire interviewer en public. L'image de VANDER traversant les coulisses de l'Olympia me revint aussitôt à l'esprit et j'acceptai cette offre, décidant de faire du leader de MAGMA le premier sujet de mes entretiens… Entrer en contact avec lui ne fut pas aussi difficile que je l'avais escompté ; après quelques coups de téléphone infructueux, j'arrivai à le joindre un matin et lui exposai ce que j'attendais de lui : à ma grande surprise, il accepta et un rendez-vous fut pris pour que nous puissions nous rencontrer avant la soirée proprement dite…
Chez lui, le dimanche matin, il ne fut pas très loquace : je le devinai tout d'abord tendu, puis, vers la fin de notre entrevue, je sentis qu'il abaissait un peu ses défenses ; cependant, quand je le quittai il me dévisagea du même air glacial que quand j'étais entré, une heure plus tôt… Le surlendemain, c'était l'interview au café-théâtre ; à 8 h 45, VANDER entra, vêtu du grand manteau de cuir noir et, sans regarder personne, se dirigea vers moi ; la salle s'emplissait doucement et je lui proposai de boire quelque chose : il accepta mais ne trempa pas ses lèvres dans le verre que je lui avais offert ; par contre il me demanda de l'accompagner chercher des cigarettes et, quand nous eûmes trouvé un bar ouvert, s'informa de ce que je voulais prendre, m'expliquant par la même occasion qu'il se méfiait des boissons qu'on lui offrait là où il était invité.
VANDER, ce soir-là, m'étonna beaucoup. Il se livra quasi totalement, résumant les circonstances parfois intimes dans lesquelles il en avait été amené à adopter certaines positions vis-à-vis des relations humaines ; il parla du travail qu'il avait entrepris en vue de perfectionner le kobaïen, s'installa au piano afin de mieux faire comprendre les explications strictement musicales. VANDER fut tour à tour attentif, ironique, provocateur, détaché selon que le public était sincère avec lui et que Francis Moze, le bassiste de MAGMA également présent, se chargeait de répondre ou non. Certains trouvèrent que VANDER était suffisant et prétentieux, d'autres furent touchés par celui qu'ils considéraient comme un idéaliste. Personne de toute manière ne resta indifférent… Quelques temps après, VANDER et moi eûmes nos problèmes respectifs à régler et nous nous perdîmes de vue jusqu'au début du mois de juillet.

5) L'interview de MAGMA.

Le jeudi 8 juillet à 15 h, le soleil écrasait Paris et je descendais les marches du Gibus afin de retrouver les membres de MAGMA avec lesquels j'avais rendez-vous ; le Gibus, c'était leur dernier engagement jusqu'au… 11 septembre, ce qui prouve que les propriétaires de clubs capables de reconnaître un bon groupe ne sont pas légion.

Tout d'abord, pourriez-vous nous faire un rapide résumé des raisons pour lesquelles est né MAGMA ?

Francis Moze :
C'est très simple. En 1969, nous avons fait, Christian (VANDER) et moi, une tournée en Italie ; à notre retour nous avons ressenti un besoin pressant de faire quelque chose de personnel.
VANDER : cette tournée se passait dans des boîtes à champagne où les minettes sont plus intéressées par les chaussures du bassiste que par la musique.

Comment s'est opérée la sélection des musiciens?

Teddy Lasry :
en partie grâce à des rencontres d'amis, des conversations.

Que devient Uniweria Zekt?

VANDER :
Uniweria Zekt. D'abord ce n'est pas un hasard si on l'a appelée Uniweria Zekt et non pas Internationa Zekt. C'est une organisation fondée pour aider à l'épanouissement et à la propagation de créations de qualité, que ce soit dans des domaines artistiques musicaux, cinématographiques, picturaux ou bien scientifiques, voire même philosophiques. Le handicap aujourd'hui, c'est que nous n'avons pas d'argent…

François Cahen : mais la Secte de toute manière existe déjà à notre niveau… MAGMA, c'est la Secte.

Quelles sont les raisons pour lesquelles Richard Rault, Claude Engel et Paco Charlery sont partis?

François Cahen :
peut-être vaudrait-il mieux le leur demander ?

Teddy Lasry : en ce qui concerne Richard, je crois que c'était purement esthétique. Pour Paco, c'est différent : il ne travaillait visiblement pas assez son instrument ; chez MAGMA, on ne peut pas se contenter de donner l'impression ; de plus il prenait comme des implications raciales le fait qu'on lui fasse remarquer qu'il arrivait en retard…

Francis Moze : pour Claude, je pense qu'il y avait un problème d'emploi, il sentait peut-être qu'il ne pouvait pas tellement s'exprimer au sein de MAGMA… Et puis il a eu d'autres propositions… les sessions… il fallait qu'il ait les mains libres. J'ai entendu dire qu'il préparait son premier album solo ; cela sera certainement intéressant…

Avez-vous eu des problèmes pour recruter de nouveaux musiciens?

VANDER :
Non, aucun.

Et leur arrivée n'a-t-elle pas créé une certaine perte d'identité, une sorte d'affaiblissement de l'image du groupe ?

François Cahen :
non, ils se sont très bien adaptés et on est vraiment heureux de les avoir avec nous…

Teddy Lasry : de toute façon, des musiciens, il en passera encore chez MAGMA.

Quels sont vos projets immédiats?

François Cahen :
repos forcé jusqu'en septembre car nous n'avons aucun engagement d'ici là.

VANDER : nous allons enregistrer chacun un album en solo, plus commercial, pour Barclay ; nous travaillerons avec Laurent Thibault ; nous enregistrons pendant la première semaine d'août à Hérouville.

Avez-vous quelque chose à ajouter?

VANDER :
oui. J'aime tout le monde. Et plus particulièrement le nommé Gilbert Rovère, qui joue chez Martial Solal et s'est permis un jour de juger Coltrane.

Ainsi parlait VANDER, le musicien le plus violent de sa génération.

6) Le Smart-Ass Rock'n'Roll Critic reposa sa plume dans l'encrier et, tandis que la cendre de sa cigarette volait sans hâte vers le cendrier vieux de trois siècles, la demie d'une heure qu'il ne connaissait pas sonna au beffroi…


Yves ADRIEN
Rock & Folk n° 55 - Août 1971



Yves Adrien

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04/02/2007

Yves Adrien II

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

Et puis... lire :


Yves Adrien "2001, une apocalypse rock"
Editions Flammarion


"En essaims, Capricornides, Cygnides, Aquarides ou Perséides, les étoiles filantes étaient au rendez-vous d'août et les pollueurs de la FM, en meute sourde, à celui de la rentrée : engluement dans des play-lists calamiteuses, pouffements de concubines godillant trois annonces ânonnées, tutoiement pleutre de rigueur et fast-food d'oldies amollis, c'était, pesant, bruyant, borné, l'ordinaire radioteur 88 ; de ce morne assommoir pré-pubère et sénile, de ce vaste panorama de demeures Merlin sonorisées A-ha montait le chant des d-jay's version française, usuels cuistres prétendument félins dont les efforts viraient aux râles d'égoutiers gazés par leurs propres renvois méphitiques : à ces drôles sinistres, à ces bas exploiteurs privilégiant l'anesthésie et le plombage d'âme, pardonnerait-on ?
--L'on pardonnerait, en espérant pourtant, sans don-quichottisme ni douceur, la venue d'un Fabrice Emaer des fréquences, d'un joueur opposant l'argent à l'argent et la volupté à la veulerie : d'un maître es-fêtes viscontien jetant deux ou trois milliards au néant et inventant, pour autant de saisons, un Palace hertzien pareil à quelque radiant soleil d'ondes. "


"--Révérence aux mini-skirts mauves et splendeur des choses mûres, chaque été déclinant marquait le retour d'Abbey road : il fallait être là en 1969 dans le fracas des bus et l'habituel railway du ciel, être là, muet et seul à Hyde Park, à s'enivrer pour jamais des harmonies de Because et de Sun King, des vocaux impériaux laminés de Golden Slumbers, des rutilances de Couronnement éteint de cet ultime attelage conduit par le très anglais George Martin ; être là, oui, pour le serment d'allégeance à la plénitude : maçon failli, joueur de sitar incertain, jeune époux ayant balafré maint coeur de belette et fils-de-personne rêvant d'oblation domestique, les simples et souverains Beatles, en l'été dernier de la décennie, passaient sur l'autre rive.
--Mains dans les poches, silhouette léonine, le prophète Mersey en complet blanc ouvrait la marche, réinventant l'art de traverser dans les clous et ébauchant quelque chemin de croix vers la nuit rompue de Dakota Building : " Boy, you're gonna carry that weight, for a long time "
--Au seuil assourdi de septembre, les Beatles devenus classiques scellaient leur adieu d'un Lohengrin pour esthètes pop et racketteurs de restaurants pakistanais ; lassé, le proverbial cygne s'éloignait : sur ce gouffre gracieux, le temps ne se refermerait pas. "


"--" Vu de 2001, tout est égal
--" Du digital au mental, un autre transfert s'est opéré : bande-son de la révolution métanoïaque, le silence règne.
--" Baissons les yeux
--" 1968-88, morne sabbat d'agioteurs : c'est du Marcel L'Herbier, L'Argent, ramené aux dimensions d'un spot acrylique Mutuelle du Mans ; de la peur dans le rétroviseur, Alain Delon adulte et, sur la banquette arrière, autant de jetés battus médiatiques pour dire que rien ne change ; de fait, Dim diffère l'épilogue : " Pour voir des saints comme ça ", refrain.
--" Mais surtout il y a, s'autorisant du carrousel des raiders, cet aimable Dow Jones dont l'indice chaque soir répercuté met Wall Street aux portes de Villers-Cotterêts.
--" Le monde est-il captif ou captivant ?
--" Il fut un temps où le rock était indéfendable : une Justine à l'égard des fugueurs, virées en costume Régence juke-box, les cheveux teints au mercurochrome, dans la trouée diurne des ciels de banlieue : Ann Arbor, Montreuil, Saint Jean d'Acre, qui se souvient de l'arrogance et des baronnies wild ?
--" Now I'm looking for/The dum dum boys/The walls close in and/I need some noise "
--"A son apogée, le bruit a valeur de morale : mais certains demandent davantage : coloristes pyromanes et casseurs de légendes, les Stooges allèrent plus haut que le bruit : trouèrent la fournaise par trois fois et, 1-2-3, dépassant le voltage frénétique du surmonde, jetèrent trois LPs pareils à une promesse spatiale "
--Dans le plus pur style " Allez voir higher ci-gît suis ", Yves s'était arrêté là." "



--



" " Brian Wilson est de retour ", entendait-on.
--Un amateur d'errances, mentales ou autres, convoquerait ici Hölderlin écrivant au seuil de son Hypérion : " il est une éclipse (...), un silence de notre être où il nous semble avoir tout trouvé ", aveu dont l'auteur, trente-sept années durant, allait renvoyer l'écho : " Voyez-vous, gracieux seigneur, une virgule ! "
--Brian Wilson étant de retour, Orphan avait acheté son album bleu asile et marbre blond et, le confiant à un fauteuil d'ottoman, s'était promis de l'écouter au matin du 25 décembre, à l'heure où la lumière s'incarne ; puis, en avance chez le dentiste un vendredi d'automne, il revisitait Enzo Ferrari dans Match quand, tombé de l'industrieuse FM, Good Vibrations avait épandu son manteau d'ondes...
--Le dimanche suivant, entreprenant une fouille archéologique dans les possessions d'Yves, il exhumerait le single Capitol CLF 5676 Luxe, l'aérien Good Vibrations en face B duquel, joyau de Pet Sounds, l'attendait cette somme de 2'17, ce miracle orchestral digne d'un Gordon Jenkins arrangeant La Chanson De Sinatra Qui Ne Commence Jamais : Let's Go Away For A While.
--Orphan n'avait bientôt plus écouté que cela, ce Let's Go Away For A While d'où se débrumait toute l'enfance d'Yves : la blancheur intouchable de l'été 1957 à Biarritz, la distance des femmes goûtant Jalousie ou Confessions à 5 h au casino et la cigarette meurtrière sur laquelle, pieds nus, l'on se brûle ; il écoutait, réécoutait ce Let's Go Away For A While indicible, voyait passer les heures, les jours, savait qu'il n'y aurait pas de 2001 ce mois-ci et, piège ancien, s'arrêter une fois, n'est-ce pas s'arrêter toujours ?
--Puis, effaçant jusqu'à l'idée d'écrire, il rejouait les 2'17 addictives, ralliait l'Eden lumineux des hauts rouleaux et croisait Patrick, châtelain à l'âge où l'on apprend à lire ; tout ce qu'une première amitié entre fils uniques a de farouche était dans la photo (" A Biarritz, 1957 ") tombée l'hiver suivant : les chevilles cerclées d'écume et le futur aux lèvres, Patrick se tenait sous le ciel immense avec, surgi derrière l'épaule, dans un fracas laiteux d'océan, ce continent sombré qu'on nomme l'Atlantide.
--Let's Go Away... aidant, Orphan s'immergeait en l'enfance d'Yves et, revenant trois décennies plus tard à Brian Wilson, méditait l'"envoi " noyé de 1988 : " Cet album est dédié à ceux qui ne l'entendront pas : Dennis & Frieda." "


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"-- Yves Adrien : Je crois très fort à l’arrogance. Je hais l’idée de soumission, d’humilité. C’est l’une des idées majeures de ce mouvement "Ultra" : ne pas être soumis. Saint-Just était aussi aristocrate que ceux qu’il a guillotinés. Quant à moi, s’il faut subir une forme de contrainte ou de dictature, je préférerais toujours qu’elle soit exercée par l’élite plutôt que par la masse. On peut discuter avec l’élite. Avec la masse, c’est impossible, elle parle trop fort..."

(Entretien avec Alain Pacadis, Libération, 16/17 mai 1981, Pour un rock thermidor)

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C'était ma lecture du jour... je retourne à mes errances lumineuses...

01:05 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : 52-lectures : yves adrien ii | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook