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14/04/2016

Fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure

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« Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n'y trouves pas encore la beauté, fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu'à ce qu'il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n'est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu'à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière, jusqu'à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte pureté. »

Plotin, Ennéade I (Livre 6)

 

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Le défi que lancent les humains aux éléments du chaos

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« Le jardin entier paraissait vouloir dresser d’invisibles barrières contre tout ce qui, dans l’univers, manquait de grâce et de maturité. On eût dit que les fantômes aimables de plusieurs générations de jardiniers se courbaient au-dessus des sillons sarclés de terre brune, et levaient leurs mains noueuses, ridées et brûlées de soleil vers les clous rouillés et les bouts de tissus effrangés qui protégeaient les rameaux lisses des abricotiers ; et l’on croyait entendre leurs pas trainants dans les allées tranquilles, pour transporter de la serre aux plates bandes les géraniums à l’odeur musquée.
Ce jardin, d’une façon singulière, paraissait symboliser le défi que lancent les humains aux éléments du chaos. S’y attardant, Rook eut l’impression que la cause principale de son malaise était que sa vie manquait de ce labeur quotidien et patient accompli par ces générations passées, et qui avait permis à tout ce qu’il voyait d’exister. »

John Cowper Powys, Givre et Sang

 

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13/04/2016

Quand il a quelque chose d'important à dire, il le met dans un livre

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« — Il n'est pas né celui qui peut dire ce que Roger pense! Ce qui est sûr, c'est qu'il trouverait du dernier ridicule de parler de lui. Ce serait pour lui comme une faute de goût. Il connaît parfaitement son don et comme c'est un homme élégant, il doit penser que cela ne vaut pas la peine d'en rajouter.
— Alors, ensemble, de quoi parlez-vous ?
— De conneries, rien que des conneries. Quand il a quelque chose d'important à dire, il le met dans un livre. Sachez-le, vous n'aurez jamais avec lui ce qu'on appelle "une conversation sérieuse". Il n'arrête pas de jouer des personnages.
— Vous savez pourquoi ?
— Oui, sans doute. Il joue des personnages parce que le sien ne le réjouit pas. Drieu, non plus, ne s'aimait pas. »

Christian Millau, Au galop des Hussards

 

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La Place Dauphine était le sexe de Paris

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« Après dîner, au Palais-Royal, pendant qu’on revenait rue du Mail, je rappelais à W.S. que ce quartier avait été, jusqu’à la Première Guerre, celui des écrivains, des poètes, des musiciens, Molière, et Goldoni, Diderot, le neveu de Rameau, Mozart et Liszt… Tout au long de ces Passages, Galerie Vivienne, Choiseul, les Panoramas, on croise encore les silhouettes de Gérard de Nerval, de Lautréamont, de Louis-Ferdinand Céline, de Walter Benjamin… Pour André Breton, la Place Dauphine était le sexe de Paris. Mais la Place des Victoires, par sa forme, est son ombilic. Au cœur géographique exact de la ville, elle fut longtemps le centre de son petit monde intellectuel…
"Oui, dit-il, tout le monde, un jour ou l’autre, est venu habiter à Paris. Les seuls qui n’ont jamais pu le faire, c’est Hitler et Staline…" »

Jean Clair, Journal Atrabilaire

 

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L’imposture est la déesse des foules

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« Les peuples toujours idolâtrent la merde, que ce soit en musique, en peinture, en phrases, à la guerre ou sur les tréteaux. L’imposture est la déesse des foules. Si j’étais né dictateur (à Dieu ne plaise) il se passerait de drôles de choses. Je sais moi, ce qu’il a besoin le peuple, c’est pas d’une Révolution, c’est pas de dix Révolutions… Ce qu’il a besoin, c’est qu’on le foute pendant dix ans au silence et à l’eau ! qu’il dégorge tout le trop d’alcool qu’il a bu depuis 93 et les mots qu’il a entendus… Tel quel il est irrémédiable ! »

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre

 

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09/04/2016

Une affaire de famille

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La grande avancée : nous héritons bien des traumatismes des générations passées et ce sont les gènes qui les transmettent...

Une étude récemment menée par une équipe de chercheurs américains sur des souris a montré que des événements traumatisants pouvaient avoir une influence sur leurs gènes, et avoir une influence sur le cerveau et le comportement de leur descendance.

Atlantico : Des expériences menées sur des souris par une équipe de chercheurs de l'université d'Atlanta ont mis en évidence le fait que des événements traumatisants provoquaient des modifications sur l'ADN observé dans leur sperme, et avoir des effets sur le cerveau et le comportement des générations suivantes (voir ici). D'après le professeur Marcus Pembrey, du University College London, ces découvertes sont transposables aux hommes. Notre ADN peut-il effectivement être modifié par des traumatismes ?

Pierre Roubertoux : Notons tout d'abord que cette étude est bien construite, et que pour une fois on ne se contente pas d'observer le pelage de la souris, mais le système nerveux (neurone et comportement).

Précisons également que ce n'est pas véritablement l'ADN qui est modifié, mais la transcription des gènes. Car ce qui impacte le fonctionnement de la cellule, c'est la protéine. On sait qu’un grand nombre de phénomènes qui se situent au niveau du génome interviennent sur la transcription. De telle sorte que le génome fera dire au gène reçu de vos parents des choses différentes de celles qu'on attendait du gène des géniteurs. C'est ce qu'on appelle l'épigénèse. Ces facteurs génétiques qui modifient d'autres gènes peuvent être modifiés, à long terme, par notre environnement. Le plus connu des mécanismes de l’épigenèse est la méthylation : la chromatine qui contient l'ADN sera compactée, et maintenue dans cet état par cette même méthylation. Pour qu'elle se "décompacte", un autre mécanisme intervient, celui de l'acétylation. Ces mécanismes peuvent être modulés par l'environnement.

Atlantico : Cette étude vient donc confirmer ce qu'on supposait déjà ?

Pierre Roubertoux : En effet. Par exemple, lorsqu'on effectue une transgénèse, on insère généralement le transgène dans le noyau mâle. Mais on s'aperçoit que parfois des transgènes ne s'expriment pas. On a découvert il y a une vingtaine d'années ce qui se produisait : le génome femelle empêchait le gène venant du père de se transcrire, c’est-à-dire d'aller jusqu'à la protéine. C'est ainsi que l'information parentale n'est pas égale ; elle est généralement plus favorable à la transmission des caractères de la mère que de ceux du père.

D'autres travaux menés depuis ont montré de tels phénomènes sur la couleur du pelage chez les souris. On a supposé que cela pouvait intervenir dans la genèse des cancers, et aussi jouer sur la morphologie et le fonctionnement du système nerveux central. Grâce à cette étude, c'est la première fois que l'effet de l'épigénèse est montré d'une façon aussi évidente sur le système nerveux central.

Atlantico : Quels sont les effets observables sur nous, humains ?

Pierre Roubertoux : Dans le syndrome d'Angelman (maladie neurogénétique caractérisée par un déficit intellectuel sévère et des traits dysmorphiques, ndlr), le trouble résulte (3 % des cas) d’une disomie uniparentale paternelle.

Atlantico : Les phobies, manifestations d'anxiété et troubles liés au stress peuvent-il en partie s'expliquer au travers de l'épigénèse ?

Pierre Roubertoux : On est encore loin de pouvoir répondre à cette question. On montre ici pour la première fois une manifestation de l’épigenèse au plan du gène, du cerveau et de certains comportements. Reste à savoir si cela peut jouer sur les pathologies mentales. Il existe quelques déficits intellectuels pour lesquels un mécanisme épigénétique a été invoqué. Il ne faut pas pour autant crier à l’hérédité des caractères acquis.

Dans quelle mesure les résultats de cette étude viennent-ils alimenter les débats sur le déterminisme ? A quel point sommes-nous façonnés par ce qui nous a précédé ? Nous sommes influencés culturellement. Mais nous le sommes de multiples façons. Pour cela je vous citerai une autre étude, qui a mis en avant un mécanisme différent mais a abouti à un résultat analogue. Des souris ayant subi une carence alimentaire et ayant été soumises à un stress apprennent mal. Même bien nourrie, leur progéniture apprend mal, et cela pendant deux générations. Que s’est-il passé ? Les grand-mères mal nourries n’ont pas donné de soins suffisants à la progéniture. De ce fait, cette dernière présente des performances cognitives faibles. Mais ces mêmes souris ne savent pas donner les soins nécessaires aux petits qui, de ce fait également apprennent mal. Linda Crnic, qui fit cette expérience voici trente ans, observa des conséquences des privations et stress infligés à une souris pendant trois générations. Il n’y a pas que les mécanismes génétiques ou épigénétiques qui nous aident à nous souvenir des ancêtres.

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SOURCE : ATLANTICO

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A lire, chez ATLANTICO, sur un thème similaire : Psychogénéalogie : L'impact sur ma vie de ma place dans la famille, Juliette Allais (Atlantico éditions), 2013

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07/04/2016

L'homme de la catastrophe

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« Nous vivons à l'ère de la catastrophe, chaque homme est un porteur de la catastrophe, c'est pourquoi il faut un art de vivre particulier si on veut survivre, dit-il. L'homme de la catastrophe n'a pas de destin, pas de qualités, pas de caractère. Son environnement social effroyable — L’Etat, la dictature — appelle cela comme tu veux, l'attire avec la force d'un tourbillon vertigineux jusqu'à ce qu'il cesse de résister et que le chaos jaillisse en lui comme un geyser brûlant — et que le chaos devienne son élément naturel. Pour lui, il n'y a plus de retour possible vers un centre du Moi, vers une certitude inébranlable et indéniable du Moi : il est au sens le plus propre du terme, perdu. L'être sans Moi, c'est la catastrophe, le Mal véritable dit Bé, et sans être mauvais lui-même, il est capable de tous les méfaits. Les paroles de la Bible sont à nouveau d'actualité : résiste à la tentation, garde -toi de connaître, sinon tu seras damné, dit-il. »

Imre Kertész, Liquidation

 

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Jérusalem, Athènes et Rome

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« Ce que la civilisation occidentale doit à la catholicité : presque tout. S’il laisse tarir cette source, l’Occident ne sera à brève échéance qu’un somptueux musée tandis que des laborantins, des animateurs, des trafiquants, des technocrates ou des idéologues manipuleront le destin à venir de l’humanité. L’hypothèse, hélas, n’est pas extravagante.
A cet égard la bigoterie prétendument “laïque” des politiques européens, qui ont refusé d’inscrire le mot “christianisme” dans les textes institutionnels, est de mauvaise augure. Elle évoque le reniement de saint Pierre, pour ne pas dire la trahison de Judas. Le mauvais exemple vient de Paris, où l’on se calfeutre derrière de mauvaises raisons. Si l’Europe récuse ou occulte ses fondements chrétiens, elle n’a tout simplement pas de raison d’être. C’est le christianisme qui délimite les frontières spirituelles de l’Europe, l’agnostique Le Goff l’a démontré pertinemment. Et c’est l’Eglise romaine qui a fondé, charpenté, impulsé, orné la civilisation européenne sur les ruines de l’Empire romain. L’orthodoxie puis le protestantisme y ont naturellement pris leur part ; le judaïsme aussi, d’une autre manière. 
L’Europe, c’est Jérusalem, Athènes et Rome ; une croix en plan incliné depuis l’Orient jusqu’au Septentrion.
L’hébreu, le grec, le latin : trois langues dans lesquelles, selon saint Jean l’Evangéliste, Pilate fit rédiger l’écriteau durant la Passion. »

Denis Tillinac, Le Dieu de nos pères, Défense du catholicisme

 

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30/03/2016

Dans le vestibule...

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« Nous n’avons ni l’énergie du mal, ni celle du bien. Connaissez-vous Dante ? Vraiment ? Diable. Vous savez donc que Dante admet des anges neutres dans la querelle entre Dieu et Satan. Et il les place dans les Limbes, une sorte de vestibule de son enfer. Nous sommes dans le vestibule, cher ami. »

Albert Camus, La Chute

 

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De la nostalgie pour les primates...

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« Je vous l’avouerai, je suis attiré par ces créatures tout d’une pièce. Quand on a beaucoup médité sur l’homme, par métier ou par vocation, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées. »

Albert Camus, La Chute

 

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Depuis, le savon manque...

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« Alors ? Alors, la seule utilité de Dieu serait de garantir l’innocence et je verrais plutôt la religion comme une grande entreprise de blanchissage, ce qu’elle a été d’ailleurs, mais brièvement, pendant trois ans tout juste, et elle ne s’appelait pas religion. Depuis, le savon manque, nous avons le nez sale et nous nous mouchons mutuellement. Tous cancres, tous punis, crachons-nous dessus, et hop ! au malconfort ! C’est à qui crachera le premier, voilà tout. Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours. »

Albert Camus, La Chute

 

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26/03/2016

Contre la domination totalitaire du présent

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« Être de droite, non par conviction bon marché, pour des visées vulgaires, mais de tout son être, c’est céder à la puissance supérieure d’un souvenir, qui s’empare de l'être humain, et pas tant du citoyen, qui l’isole et l’ébranle au milieu des rapports modernes et éclairés où il mène son existence habituelle. Cette pénétration n’a pas besoin de la mascarade abominable et ridicule d’une imitation servile, ni qu’on aille fouiller la brocante de l’histoire du malheur. Il s’agit d’un acte de soulèvement autre : soulèvement contre la domination totalitaire du présent qui veut ravir à l’individu et extirper de son champ toute présence d’un passé inexpliqué, d’un devenir historique, d’un temps mythique. À la différence de l’imagination de gauche qui parodie l’histoire du Salut, l’imagination de droite ne se brosse pas le tableau d’un royaume à venir, elle n’a pas besoin d’utopie, mais elle cherche le rattachement à la longue durée, celle que rien n’ébranle, elle est selon son essence souvenir de ce qui gît au fond de nous, et dans cette mesure elle est une initiation religieuse ou protopolitique. Elle est toujours et existentiellement une imagination de la Perte et non de la Promesse (terrestre). C’est donc une imagination de poète, depuis Homère jusqu’à Hölderlin. »

Botho Strauss, Le Soulèvement contre le monde secondaire

 

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Ils vivent parce qu’ils vivent

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« Mes articles étaient nets, incisifs, brillants ; ils étaient généralement appréciés, d’autant que je n’avais jamais de retard sur les dates de remise. Mais cela suffisait-il à justifier une vie ? Et en quoi une vie a-t-elle besoin d’être justifiée ? La totalité des animaux, l’écrasante majorité des hommes vivent sans jamais éprouver le moindre besoin de justification. Ils vivent parce qu’ils vivent, et voilà tout, c’est comme ça qu’ils raisonnent ; ensuite je suppose qu’ils meurent parce qu’ils meurent, et que ceci, à leur yeux, termine l’analyse. »

Michel Houellebecq, Soumission

 

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Plus imposant l’édifice, plus effroyable sera la chute

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« La guerre est la plus forte rencontre des peuples. Alors que commerce et circulation, compétitions et congrès ne font se joindre que les pointes avancées, la guerre engage l’équipe au complet, avec un objectif seul et unique : l’ennemi. Quels que soient les problèmes et les idées qui agitent le monde, toujours leur sort se décida par la confrontation dans le sang. Certes toute liberté, toute grandeur et toute culture sont issues du silence de l’idée, mais seules les guerres ont pu les maintenir, les propager ou les perdre. La guerre seule a fait des grandes religions l’apanage de la terre entière, a fait surgir au jour, depuis leurs racines obscures, les races les plus capables, a fait d’innombrables esclaves des hommes libres. La guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel ; elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d’être engloutis par elle.

Notre époque montre une forte tendance au pacifisme. Ce courant émane de deux sources, l’idéalisme et la peur du sang. L’un refuse la guerre par amour des hommes, et l’autre parce qu’il a peur.

Le premier est de la trempe des martyrs. C’est un soldat de l’idée ; il est courageux : on ne peut lui refuser l’estime. Pour lui, l’humanité vaut plus que la nation. Il croit que les peuples, dans leur furie, ne font que frapper l’humanité de plaies sanglantes. Et que, lorsque les armes ferraillent, on cesse d’œuvrer à la tour que nous voulons pousser jusqu’au ciel. Alors il s’arc-boute entre les vagues sanglantes et se fait fracasser par elles.

Pour l’autre, sa personne est le bien le plus sacré ; par conséquent il fuit le combat, ou le redoute. C’est le pacifiste qui fréquente les matchs de boxe. Il s’entend à revêtir sa faiblesse de mille manteaux chatoyants – celui du martyr de préférence –, et bon nombre d’entre eux ne sont que trop séduisants. Si l’esprit d’un peuple entier pousse dans ce sens, c’est le tocsin de la ruine prochaine. Une civilisation peut être aussi supérieure qu’elle veut – si le nerf viril se détend, ce n’est plus qu’un colosse aux pieds d’argile. Plus imposant l’édifice, plus effroyable sera la chute.

Une question vient à l’esprit : "Il se peut que le bon Dieu soit du côté des gros bataillons, mais les gros bataillons sont-ils du côté de la civilisation la plus haute ?" C’est justement pourquoi la civilisation la plus haute a pour devoir sacré de posséder les plus gros bataillons. Les temps peuvent advenir où les rapides sabots des coursiers barbares claqueront sur les décombres amoncelés de nos villes. Le fort seul a son monde bien en poigne, au faible il glisse entre les doigts dans le chaos. Si nous considérons une culture ou son vivant vecteur, le peuple, comme une sphère en expansion constante, c’est la volonté, la volonté radicale et brutale, qu’il faut conserver et accroître, c’est-à-dire la volonté de lutte… »

Ernst Jünger, La Guerre comme expérience intérieure

 

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25/03/2016

Prouver qu’on n’a pas su vivre

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« On peut dire accessoirement beaucoup de mal des femmes, c’est là un des exercices classiques où un auteur montre s’il a de l’esprit, quand il ne prouve pas qu’il manque de goût ; la rigueur de ce que l’on dit d’elles fait une compensation juste et nécessaire aux louanges hyperboliques qu’on leur a données, soit par niaiserie soit par calcul, quand on les a désirées. Mais de les dénigrer tout de bon et d’en rester là, c’est prouver qu’on n’a pas su vivre et qu’on a parcouru les champs pierreux de la vie, sans arriver jusqu’aux fleuves qui les traversent. »

Abel Bonnard, L’amour et l’amitié

 

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